Les Noces de l'Innocence

De


En cette année 1417, alors que l’armée anglaise menace plus que jamais la Normandie, le doux Béranger n’a qu’un rêve : devenir ménestrel. Pour cela, il se sent prêt à braver l’autorité de son frère Arnault, un fier chevalier, au risque de se voir renier par sa famille.

Très loin de là, dans les Vosges, Douce, sauvageonne vivant dans la montagne, voit sa vie bouleversée en portant secours à une fugitive. Réunis contre leur gré, les deux jeunes gens se voient plongés dans l’univers cruel et licencieux du comte de Coeurval.

Confronté au pire, le caractère bien trempé de Douce parviendra-t-il à s’accommoder des façons timorées de Béranger pour échapper aux griffes de leur prédateur ?

Publié le : mardi 28 juin 2016
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EAN13 : 9782369761952
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Eve Terrellon
Les Noces de l’Innocence
LES DAMES DE RIPROLE tome 2
Collection Lune de Miel
Romance historiqueVisitez notre site Internet :
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© 2016 Eve Terrellon. Illustration de couverture © 2016 Nathy.
Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon,
France. Tous droits réservés dans tous pays. ISBN
978-2-36976194-5. Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies
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L’adoubement de Thierry
Pour la seconde fois depuis le mariage de Tristan et d’Isabelle,
la petite chapelle débordait de monde. Installé au premier rang,
Béranger ne perdait pas un mot de la cérémonie. Riprole n’avait
plus connu un tel jour de liesse depuis des années. Le jeune homme
ne se souvenait même pas d’avoir vu tant de richesses étalées et de
personnes de qualité réunies auparavant. Et tout cet affchage se
déployait en l’honneur de Thierry.
Tristan adoubait son écuyer avec éclat. Bien que Thierry satisfît
à toutes les conditions requises depuis leur longue incursion
contre les Anglais après la Noël, il avait reculé la date du rituel
jusqu’à ce que les plus grosses réparations entreprises au château
fussent terminées. Les toits ne fuyaient plus, toutes les fenêtres
possédaient des carreaux, et les portes fermaient correctement.
À l’extérieur, le côté fragilisé du mur d’enceinte venait d’être
renforcé. Quant à la tour nord, écroulée voilà quinze ans lors du
terrible affrontement qui avait coûté la vie à leur père, les ouvriers
commençaient de la relever.
Le soleil brillait depuis l’aurore, et les personnes massées dehors
ne souffraient ni du froid ni de la bruine, comme cela avait été le
cas lors du mariage de Tristan et d’Isabelle, près de onze mois plus
tôt. L’étonnant d’une telle douceur si tard dans l’année s’accordait
au caractère exceptionnel de cette journée. Une bénédiction du
7ciel, qui saluait l’entrée en chevalerie de son ami sous des auspices
favorables. Ému et heureux, le damoiseau ne doutait pas que l’on
parlerait longtemps de la belle célébration du 12 octobre 1417 à
travers la campagne normande.
L’heure portait au recueillement et chacun écoutait le sermon du
père Mathieu dans le plus grand silence. Donnant de la voix,
celuici tentait de se faire entendre des plus éloignés. Un mouvement de
foule venu de la cour bouscula ceux qui se pressaient au fond de
la chapelle, distrayant quelques instants l’attention de Béranger.
Tournant la tête, il aperçut avec contentement la cohue de
chevelures couvertes de chaperons ou de hennins.
Toute la petite noblesse des environs avait été invitée. Deux
comtes de plus haut lignage, arrivés spécialement du Lubéron pour
partager ce moment avec leur ami Tristan, se trouvaient également
parmi leurs hôtes. Le chœur de l’édifce était si exigu, que seuls la
famille et quelques privilégiés parvenaient à s’y entasser. Jonché
de brassées de foin et décoré par de larges tentures achetées pour
l’occasion, ce lieu étriqué retrouvait son lustre d’antan.
Comme tant d’autres, Tancrède de Boissandres et sa mère
devaient se satisfaire de la cour. Béranger imaginait fort bien l’air
pincé de dame Agnès. Normalement, elle aurait dû se tenir sur
les marches avec son fls, mais il s’était débrouillé pour qu’on les
remisât tous les deux dans le fond, juste avant les serviteurs et le
menu peuple. Après la façon grossière dont le baron avait rompu
ses fançailles avec Isabelle, il trouvait que ce n’était que justice
pour sa sœur. Et tant pis si Tristan ne tarissait pas d’éloges sur la
manière dont Tancrède se démenait contre la menace anglaise.
Isabelle le gronderait si elle l’apprenait, cependant il ne
regrettait rien. Il faudrait d’ailleurs qu’il écrivît un gai rondeau
sur cette femme acariâtre. Il le réciterait les jours de tristesse en
s’aidant des accents légers de sa harpe, pour ne jamais oublier
combien il était important de sourire et d’ouvrir son cœur à
chacun.
8Un coup de coude dans les côtes le rappela au bon déroulement
de la cérémonie. Le père Mathieu achevait son sermon, et Arnault
veillait à ce que tout se passât comme le prêtre l’entendait. Bientôt,
ce serait à son tour d’intervenir, et son aîné refusait qu’il se laissât
distraire. Debout à ses côtés, sanglé dans un costume noir rebrodé
d’argent offert par Tristan, le maître de Riprole avait fère allure.
Sans l’expression sévère dont il le toisait pour le mettre en garde,
son cadet l’aurait même trouvé particulièrement avenant.
Durant quelques instants, les deux frères rivèrent leur regard
l’un à l’autre, et pour une fois, Béranger ne détourna pas les
yeux. Malgré sa crainte d’Arnault, il devinait ce jour-là une joie
sincère derrière l’autorité des iris sombres posés sur lui, et elle
lui réchauffait le cœur. Elle illustrait également les histoires
d’Isabelle. Celle-ci racontait que par le passé, le ténébreux seigneur
de Riprole possédait un caractère enjoué, protecteur, et qu’il le
prenait souvent sous son aile. Trop jeune pour s’en souvenir, il
aimait écouter sa sœur relater comment il veillait à ce qu’il ne
tombât pas lors de ses premier pas, ou bien le distrayait quand il
pleurait de voir s’éloigner sa nourrice.
Aujourd’hui, devenu irritable et froid, Arnault se montrait
exceptionnellement sous un jour affable. Une transformation qui
surprenait agréablement Béranger. Que n’aurait-il donné pour
qu’il fût toujours d’humeur aussi accorte ! Heureux de le sentir
si détendu, il osa lui adresser un sourire avant de se concentrer à
nouveau sur la célébration.
Habillé d’une grande tunique blanche, Thierry s’approchait
maintenant de l’autel, devant lequel se tenait Tristan. L’époux
d’Isabelle avait revêtu pour l’occasion son armure, sur laquelle
fottait une longue cotte en soie rouge frappée par la croix
chrétienne. Il ne portait pas son heaume et tous pouvaient admirer
la beauté de son visage, à la fois viril et doux.
Cérémonieusement, le prêtre bénit l’épée tendue par Thierry,
avant d’inviter celui-ci à prêter serment, la main sur l’Évangile.
9Sans l’ombre d’une hésitation, le jeune homme récita le texte
conventionnel. Pas un instant sa voix ne vacilla. Chaude et posée,
elle avait acquis une gravité qu’elle ne possédait pas quelques mois
en arrière.
Béranger l’écoutait avec émotion. Pour le damoiseau, qui rêvait
de devenir ménestrel, ce spectacle prenait une dimension épique. Il
savait pertinemment qu’il n’en serait jamais la vedette. Il détestait
se battre. Durant des années, il avait rusé en laissant croire à
Arnault qu’Eudes, leur frère disparu lors de la sanglante défaite
1d’Azincourt , lui avait sommairement enseigné le maniement des
armes. Il n’avait cependant réellement appris à tenir une épée que
depuis l’arrivée de Thierry, qui l’avait également initié à la lutte et
au tir à l’arc. Trois domaines où il s’illustrait par sa maladresse et
son manque de motivations, mais qui lui avaient toutefois permis
de nouer une merveilleuse amitié.
Depuis, Arnault semblait avoir oublié son projet de le
confer aux mains d’un chevalier expérimenté pour l’endurcir.
Néanmoins, Béranger tremblait encore qu’il souhaitât fortifer
les bases de son éducation guerrière pour le transformer en
combattant redoutable. Il n’en avait pourtant ni l’étoffe ni le
physique. Doux, idéaliste et de santé fragile, il possédait des traits
fns lui donnant un air d’innocence bien réel. Sa minceur joliment
tournée s’accordait à ses yeux bleu clair, ses cheveux d’épis mûris
et sa peau très blanche. On le disait beau comme un cœur, mais
personne ne s’extasiait jamais sur sa musculature.
L’évidence que son aîné devait d’abord trouver un volontaire
Le 25 octobre 1415, les Français furent vaincus à Azincourt par les Anglais. Cette
bataille est considérée comme la mort de la chevalerie française, les chevaliers
ayant chargé dans de mauvaises conditions au mépris de leurs troupes à pieds, et
été décimés par les Anglais qui les attendaient postés avec des arcs, plus rapides et
maniables que les arbalètes. Cette bataille marqua le retour de la seconde grande
offensive de l’esprit de conquête de l’Angleterre sur la France lors de la guerre de
Cent Ans. Azincourt se situe dans le Pas-de-Calais.
10qui acceptât un écuyer aussi âgé et à l’anatomie si peu charpentée
le rassurait. Tout comme Thierry, il venait d’atteindre ses dix-huit
ans, ce qui faisait de lui un adulte moins réactif aux apprentissages.
Il espérait sincèrement que sa maturité et sa carrure trop délicate
étaient rédhibitoires. Inquiet malgré tout, il jeta à Arnault un
regard en biais.
Accaparé par la célébration, ce dernier ne faisait plus attention
à lui. Incertain quant à son avenir, Béranger souhaitait presque que
son frère repartît bientôt pour une de ses mystérieuses missions,
qui le retenaient des jours entiers loin du château. Voilà des mois
que durait son manège, et l’on murmurait qu’il chevauchait par
monts et par vaux en compagnie d’un groupe prêt à tout pour
retarder l’avancée des Anglais. À l’inverse de Tristan, qui agissait
plus ouvertement, en secondant Tancrède dans des affrontements
rapides sur une ligne de front à présent bien identifée, le seigneur
de Riprole paraissait mener des incursions non exemptes de
dommages civils à l’intérieur même des terres conquises par
l’ennemi.
Qu’Arnault s’illustrât de cette façon n’étonnait pas Béranger.
Depuis toujours, son aîné adoptait une conduite héroïque et
inquiétante. Toutefois, qu’il refusât d’en parler à quiconque,
hormis à Tristan, l’angoissait tout autant qu’Isabelle. Il avait beau
le considérer comme sa bête noire, il n’en demeurait pas moins
un parent proche. La disparition funeste d’Eudes, deux ans plus
tôt, leur avait déjà suffsamment apporté de chagrin. Il ne voulait
pas perdre un second frère. Sans compter qu’il n’avait pas du tout
envie d’assumer la succession de la châtellenie.
Imaginer le lot de responsabilités qui lui tomberait sur le dos
s’il devenait un jour seigneur de Riprole lui arracha un frisson.
Heureusement, ses projets immédiats promettaient de le soustraire
à la menace d’une telle catastrophe. Il faudrait simplement qu’il
veillât à ce qu’Arnault ne lui remît pas la main dessus une fois qu’il
aurait compris sa manœuvre.
11Inspirant un grand coup, le jeune homme s’arma d’audace
en admirant le calme et la prestance de Thierry. Ce dernier
n’avait jamais trahi son secret, et seul son aval lui importait. À
quelques pas, celui-ci achevait de jurer de rester fdèle à l’Église
et à la chevalerie. Pour le damoiseau, le moment d’entrer en scène
approchait. Il avait été choisi par le postulant pour l’aider à revêtir
sa tenue avant le clou fnal et il déglutit de nervosité. Tournant la
tête de son côté, son ami l’encouragea d’un sourire. Radieux de
l’honneur qui lui était fait, il s’avança.
Solennellement, il passa au futur chevalier sa cotte de mailles,
sa cuirasse et ses brassards. En tant que parrain, Tristan se
chargea des éperons, avant de remettre à Thierry la lance et l’écu
qui complétaient ses armes. Dans la chapelle, chacun retenait
son souffe. D’un mouvement souple malgré le poids des armes
qu’il portait à présent, l’ancien écuyer s’agenouilla devant son
mentor. Son rôle achevé, Béranger recula pour rentrer dans le
rang. Il ne perdit cependant rien du regard d’affection complice
qu’échangèrent les deux protagonistes.
Thierry avait dépendu de Tristan durant plus de six ans. Leur
relation se teintait de respect autant que d’amitié profonde, et à
cet instant Béranger n’en était aucunement jaloux. À ce moment
précis, le beau visage de Tristan resplendissait de ferté. Ses yeux
verts trahissaient son bonheur d’adouber celui avec lequel il avait
déjà partagé tant de combats. Levant son épée, il frappa trois fois
le plat de celle-ci sur l’épaule du postulant en déclarant d’une voix
forte :
— Au nom de Dieu, de Saint Michel et de Saint George, je te fais
chevalier. Sois vaillant, loyal et généreux.
Thierry se releva en souriant. Il était adoubé. Cédant à l’affection
qu’il ressentait pour son compagnon, Tristan l’attira dans ses
bras pour lui donner une franche accolade. Le nouveau chevalier
répondit de même à son élan fraternel. À l’air pincé du père
Mathieu, Béranger comprit que cette conduite n’entrait pas dans
12le cérémonial. Toutefois, cette spontanéité leur valut les vivats du
public. Près de lui, Isabelle prit sa main en riant. Sa sœur n’était
jamais aussi heureuse que lorsque son mari montrait sa joie.
La foule s’écarta soudain pour laisser passer un valet d’écurie.
Celui-ci tenait par la bride un superbe destrier blanc, harnaché et
couvert d’un dais écarlate. Thierry se détacha aussitôt de Tristan
pour admirer l’animal.
— Il se nomme Vaillance, l’informa celui-ci, avec un sourire. Et
il t’appartient.
— Messire, c’est beaucoup trop. Comment pourrai-je vous
remercier ?
— En l’enfourchant comme il se doit, pour me faire honneur,
répondit simplement ce dernier, en l’invitant d’un geste à le
chevaucher.
Sans tergiverser, Thierry prit son élan et grimpa sur sa
monture en ne s’aidant pas des étriers. Une tradition qu’il se
devait d’accomplir, et qu’il illustrait brillamment. Parfaitement à
l’aise au milieu de la foule en liesse, le grand cheval ne bronchait
pas. Une placidité qui rendait ce cadeau digne d’un roi. Thierry
semblait l’appréciait à sa juste valeur. Tournant bride, il sortit de
la chapelle sous les acclamations.
Aussitôt, Isabelle lâcha sa main pour rejoindre son époux.
Suivant sa sœur du regard, le damoiseau admira sa prestance. La
jeune femme avait toujours été belle, mais ce jour-là, il la trouvait
éblouissante. Une bordure d’hermine rehaussait sa robe d’un bleu
assorti à celui de ses yeux. Sa chevelure brune sagement relevée
se rassemblait en deux macarons, découverts par une coiffe haute,
sur laquelle se piquait un long voile de soie océane. Elle avait
recouvré la taille fne d’avant son accouchement, et depuis qu’elle
ne courait plus les champs, sa peau montrait une blancheur à faire
pâlir d’envie plus d’une châtelaine.
Tristan accueillit son épouse en déposant un baiser sur son
front, puis il l’enlaça tendrement pour se mêler au cortège. Depuis
13la naissance du petit Matthias, il s’absentait rarement plus d’une
semaine d’afflée de Riprole, et leur amour était plaisant à voir.
Content pour sa sœur, le jeune homme emboîta le pas à Arnault
pour sortir de la chapelle.
Un peu en avant, le grand destrier terminait de descendre la
rampe installée spécialement pour lui sur les marches. Plusieurs
mannequins fxés sur des mâts rotatifs s’alignaient dans la cour
qui avait été sablée. Ils se dressaient à cet endroit pour que Thierry
satisfît à son ultime déf. Conscient de l’honneur qui lui était fait,
ce dernier attendit que la foule s’écartât suffsamment avant de
pointer sa lance dans leur direction. Éperonnant son cheval, il
partit au galop pour frapper en plein centre chacun des cinq écus
suspendus.
Sous l’impact, ceux-ci tournèrent à une vitesse folle suscitant
les cris d’exaltation des spectateurs. Comme tous les autres,
Béranger applaudit l’exploit de son ami. Puis, il sentit les yeux
d’Arnault se poser sur lui et sa joie se fana. L’obsession de son
aîné allait l’obliger à agir rapidement. Il refusait de devenir
chevalier. L’antagonisme qui les opposait ne l’empêcha pourtant
pas d’éprouver un pincement au cœur. Le décevoir l’ennuyait, et
plus encore, il redoutait de peiner Isabelle. Il réalisait également
que Thierry ne séjournerait sans doute plus très longtemps près de
lui. Adoubé et libre de son destin, il quitterait bientôt Riprole pour
courir vers ses propres aventures.
Son enthousiasme envolé, le damoiseau baissa la tête pour
suivre la foule des invités à l’intérieur du château. L’évènement
qu’il fêtait lui paraissait soudain bien amer. Emporté par le vent
de gaîté qui animait la vieille demeure, il parvint néanmoins à
gommer ses incertitudes pour faire bonne fgure. Festins, joutes
et danses meublèrent le reste de la journée, et la soirée rassembla
de nouveau toute la compagnie dans la grande salle du
rez-dechaussée. Dressée sur des tréteaux, la table occupait trois côtés
de la pièce. Un groupe de musiciens égayait le repas. Assis entre
14Isabelle et la flle d’un petit baron qui le fatiguait par son incessant
bavardage, Béranger les regardait jouer avec envie.
De tous les convives, seule Yolande, la sœur de Tristan, avait
décliné l’invitation. En apprenant son absence, son beau-frère
avait eu l’air satisfait, et le jeune homme s’interrogeait sur cette
femme que l’on disait belle, altière, intelligente et fne politique.
Tristan racontait qu’elle aimait également s’entourer d’artistes et
qu’elle les protégeait. De quoi emplir le damoiseau de regrets que
le Lubéron se situât si loin.
Rattrapé par son premier souci, il chercha Thierry des yeux.
Depuis le début de la journée, ils n’avaient guère pu échanger
plus de deux mots ensemble. Accaparé et félicité de toute part,
le nouveau chevalier répondait à chacun par quelques paroles
courtoises, discutant et plaisantant sans manifester la moindre
timidité. Béranger lui enviait son assurance. Pour l’instant, son
ami ne se trouvait nulle part. Sans doute était-il parti dehors pour
soulager un besoin naturel. Abandonnant sa voisine de table aux
bons soins d’Isabelle, il quitta sa place pour sortir à son tour.
À l’extérieur, la nuit affchait ses premières étoiles et l’air
devenait plus frais. Malgré tout, plusieurs groupes d’invités
s’éparpillaient dans la cour, à la lumière des torchères disposées
dans tous les recoins extérieurs du château. Ils parlaient fort,
ignorant le ballet des domestiques qui s’entrecroisaient. Le vin qui
accompagnait les pâtés et les venaisons, tout comme l’hydromel
consommé avec les desserts, rendait l’assemblée bruyante et
gaie. La plupart de leurs hôtes dormiraient à Riprole. Bertrade,
leur bonne vieille nourrice, avait passé la journée à invectiver les
chambrières pour caser au mieux tout ce monde.
Se fauflant du côté du petit jardin, le damoiseau aperçut
enfn Thierry. Ce dernier se tenait sous le large portique d’une
porte latérale donnant sur le château. Adossé contre le battant, il
renversait la tête en arrière et conservait les paupières closes. Ses
traits refétaient sa fatigue, et Béranger s’immobilisa. Deviner que
15son ami goûtait un peu de solitude et de repos n’était pas diffcile,
et bien que son envie de l’entretenir fût grande, il ne voulait pas
le déranger.
Il s’apprêtait à s’en retourner discrètement, lorsque balayant
d’un geste las la longue frange de ses cheveux bruns, Thierry
rouvrit les yeux.
— Béranger ?
Le sourire de son ami l’encouragea à avancer et il le rejoignit
sous le porche.
— Pardonne-moi de troubler ta quiétude, commença-t-il. La
journée a été éprouvante, et tu vas encore devoir satisfaire la
curiosité de nos invités une partie de la nuit.
— Tu ne m’importunes jamais, Béranger. Au contraire, je suis
heureux de te voir. Tous ces gens fnissent par me tourner la tête.
— Les gens, ou le vin ? le taquina-t-il.
Thierry se mit à rire avant d’avouer :
— Les deux.
Comme souvent, les iris du nouveau chevalier, d’un bleu plus
sombre que les siens, se posaient sur lui avec un réel plaisir. Une
fois de plus, Béranger en conçut une impression de privilège qui le
ravit. Thierry le regardait avec le même air de sollicitude amicale
qu’il montrait à l’égard de Tristan. Il en déduisait qu’il l’appréciait
tout autant, et il se sentait comblé de susciter un engouement
identique à celui d’un guerrier aussi accompli que l’époux de sa
sœur.
Son ami voyait vraisemblablement en lui le frère complice qu’il
aurait aimé avoir, ce qui expliquait sans doute cette expression
tendre dont il le couvait parfois, à l’exemple d’Isabelle. Il était
d’ailleurs tout disposé à lui retourner ce genre d’affection.
Pourtant, à cet instant précis, il décelait dans ses yeux une sorte
de possessivité étrange. Était-ce le vin ? Le damoiseau n’eut pas le
temps de s’interroger davantage.
— Viens, disparaissons du côté du verger, dit brusquement
16Thierry, en le saisissant par la main. Nous y serons tranquilles.
Ce dernier avait toujours été très tactile avec lui, et il ne
s’étonna pas de cette familiarité. Empruntant les allées bordées de
buis, ils se dirigèrent vers le fond du jardinet, là où les branches
de pommiers taillés en espaliers s’allongeaient démesurément à
l’horizontale. L’automne dépouillait les arbres de leurs feuilles,
mais le recoin se trouvait dans le renfoncement d’une partie du
mur d’enceinte, hors d’atteinte du regard des curieux. Ils n’y
seraient pas dérangés.
Le relâchant, Thierry lui ft face pour lui annoncer :
— Je te donne Airelle.
Le jeune homme eut un instant de stupeur. Le héros de la fête
lui faisait don de sa monture d’écuyer. La petite jument baie se
montrait douce et vigoureuse. S’entendre offrir un tel cadeau était
un privilège, qu’il jugea toutefois trop dispendieux pour la bourse
d’un chevalier sans terres.
— C’est un grand honneur que tu me fais, et je suis heureux
que tu aies songé à moi. Cependant, je ne puis l’accepter. C’est
beaucoup trop. Un seul cheval ne te sera d’ailleurs pas suffsant.
Je suis sûre qu’Airelle portera tes affaires avec courage encore
longtemps.
— Messire Tristan et moi avons toujours voyagé sans bagages,
répondit son ami, en haussant les épaules avec nonchalance. Je ne
souhaite pas non plus m’encombrer.
— Tu pourrais en récupérer un bon prix.
— Je ne veux pas la vendre. Tu es mon ami, Béranger. Mon
meilleur ami. Et c’est à toi que je désire la donner.
Béranger ne répliqua pas. Insister dans son refus aurait été lui
faire offense, qui plus est, son geste lui rendait service. Arnault
considérant qu’il n’en avait pas de réel besoin, il ne possédait
qu’un vieux percheron, tout juste capable de trotter sur une courte
distance. Tristan avait bien proposé de lui acheter une monture
plus adaptée, mais son aîné s’y était farouchement opposé. Il
17arguait que cette acquisition lui revenait. Toutefois, il n’ouvrirait
sa bourse qu’une fois son cadet apte à tenir en selle plus de trois
minutes lors des joutes simulant un combat. De quoi désespérer le
damoiseau de n’obtenir jamais un cheval digne de ce nom.
— Ton frère n’y verra rien à redire, objecta Thierry, comme s’il
lisait en lui. Airelle m’appartient, et c’est mon droit d’en disposer.
De plus, je sais que cela plaira à messire Tristan.
L’évocation de son beau-frère ternit le plaisir de Béranger. Son
ami parlait du chevalier avec une telle adoration, qu’il se sentait
brusquement exclu.
— Après cette journée, tu n’as plus vraiment à te soucier de ce
qu’il pense, ne put-il s’empêcher de remarquer.
— Tu te trompes, Béranger. Messire Tristan occupera
constamment une place à part dans mon cœur. Il m’a formé en me
traitant comme un père l’aurait fait. Je lui dois tout. S’il ne m’avait
pas arraché au château qui m’a vu naître, je subirais encore ma
vie de misère. Je me suis promis de conserver avec lui une relation
étroite. Pour le protéger.
La façon abrupte dont Thierry acheva son commentaire éveilla
sa curiosité. Ce n’était pas la première fois qu’il l’entendait avancer
ce genre de devoir envers son mentor. Une position somme tout
étonnante, qui l’intriguait énormément. Elle allait bien au-delà
de la simple reconnaissance et lui laissait supposer la réalité d’un
secret entre les deux hommes. Depuis longtemps, il souhaitait en
apprendre davantage, mais malgré leur amitié et la confance que
Thierry lui accordait, ce dernier avait toujours refusé de déforer
plus avant le sujet. Une discrétion tout à son honneur, mais qui
l’égratigna néanmoins.
— Je n’y connais pas grand-chose en chevalerie, toutefois il me
semble que l’inverse serait plus logique, lui retourna-t-il avec une
pointe d’ironie.
— Il existe des engagements que l’on ne peut partager, Béranger.
Ce qui ne m’empêche pas de t’aimer encore plus que lui.
18— Alors, je ne puis qu’accepter ton cadeau, répondit-il,
rasséréné par cette déclaration et quelque peu troublé par le
sourire charmeur qui l’accompagnait.
— J’espère simplement que tu ne profteras pas d’Airelle pour
t’éloigner inconsidérément de Riprole quand je ne serais plus là,
ajouta Thierry, en redevenant sérieux.
— C’est gentil de te soucier de moi. Néanmoins, je te rappelle
que j’ai dû me débrouiller seul lorsque tu es parti cet hiver avec
Tristan pour combattre les Anglais. Grâce à tes conseils, je connais
le chemin pour éviter les habitations, et j’ai appris comment
déterminer si la route est sûre avant de m’y aventurer. Et puis,
Phileas peut toujours me rejoindre ou me reconduire en cas de
besoin.
Il ne fut pas surpris de voir le visage de Thierry se fermer.
Celui-ci n’avait jamais apprécié le dernier ménestrel qui était venu
étoffer le petit groupe qu’il fréquentait. Le trouvère était pourtant
d’une carrure plutôt impressionnante pour un musicien, et il
savait se servir d’une arme. A priori, ces éléments auraient dû le
rassurer. À moins qu’il ne se glissât une certaine jalousie dans ce
jugement défavorable.
— Dois-je comprendre que tu continueras de te rendre là-bas
après mon départ ?
— Mes projets n’ont jamais été si près d’aboutir, Thierry. Je ne
vais pas renoncer maintenant.
— La guerre se rapproche de Riprole, tenta de le dissuader son
ami. Tu ne devrais plus sortir seul.
D’un geste empreint de solennité, le chevalier posa les mains
sur ses épaules. Son regard contenait une réelle inquiétude. Son
insistance déplut toutefois au jeune homme, et ce dernier recula
pour se libérer de son étreinte.
— Je n’ai jamais été très dégourdi, mais je ne suis pas non plus
une damoiselle en détresse ! s’exclama-t-il.
— Loin de moi l’idée de te comparer à une damoiselle en
19détresse. Tu n’en demeures cependant pas moins singulièrement
vulnérable, et je n’ose imaginer ce qui se passerait si jamais tu
tombais nez à nez avec une patrouille anglaise. Sans compter
la teneur de tes projets. Par les temps qui courent, c’est un très
mauvais plan.
— Que de vouloir accomplir mon rêve ? De la part de quelqu’un
qui vient de réaliser le sien, je trouve cela déplacé.
— C’est différent, Béranger, constata maladroitement son ami.
Partagé entre la colère et le dépit, le damoiseau secoua la tête
sans cacher sa déception.
— Quand je pense que je croyais que tu me soutenais,
observat-il avec tristesse.
— Je te soutiens, le problème n’est pas là. J’aimerais simplement
que tu en parles à quelqu’un d’autre lorsque je ne serai plus ici.
— Non !
— Dame Isabelle comprendrait, elle, essaya encore Thierry.
— Elle tenterait surtout de me retenir, se buta Béranger.
— Alors, informe au moins Tristan.
— Il s’entend trop bien avec Arnault. Il fnirait par le mettre au
courant.
— Comme tu voudras, soupira le chevalier. Rassure-toi, je ne
dirais rien. Toutefois, j’apprécierais que tu réféchisses.
Un gai charivari se rapprocha soudain. Prompt à dissimuler ses
ennuis, Thierry gomma de son visage son souci pour plaquer à la
place un air détaché.
— Nous rediscuterons de tout cela plus tard, ajouta-t-il, alors
qu’un groupe passablement éméché apparaissait derrière eux.
Sans répondre, Béranger profta de ce qu’un des fêtards
s’adressa à son ami pour s’éclipser.
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