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Les nouvelles esquisses d'Espagne

De
176 pages

Deux gamins découvrent le cimetière du Père Lachaise. Un jeune adulte quitte Paris pour Londres et fête son départ. Un boxeur homosexuel doit faire face à une défaite et au rejet de son entourage. Un père veuf souffre de la violence de son fils aîné, et une femme battue de celle de son mari. Une fratrie de migrants déambule à travers la capitale...
Composé de cinq histoires principales entrecoupées d’interludes, ce recueil évoque librement l’album de Miles Davis, Sketches of Spain, chacune nouvelle ayant pour point de départ l'un des titres de ce célèbre disque de jazz.



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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-05638-5

 

© Edilivre, 2017

Prélude

Le vieux Miguel A. déambule. Tranquillement. Il se promène. La démarche chaloupée, en chemisette à carreaux et sa veste sous le bras, il fait rouler ses larges épaules d’ancien boxeur. Seul son dos s’est voûté à l’approche de la soixantaine.

Il longe les vénérables façades des immeubles de la rue des Ecoles, redescend vers Jussieu ou, à l’inverse, remonte vers la Sorbonne. Peu lui importe… Il attend l’heure de sa séance de cinéma.

La torpeur d’un après-midi d’été.

L’auguste Quartier latin est parfaitement calme. Tout semble paisible, immobile, comme plombé par une atmosphère de canicule. Le soleil est encore trop haut pour qu’une ombre bienveillante s’étende sur le sol et adoucisse un peu le sort des rares passants.

Moiteur éblouissante, étincelante, lumineuse.

Miguel hésite à se réfugier dans un troquet pour siroter une mousse ou gober un café, mais il craint que la chaleur ne soit plus insupportable encore dans la salle mal climatisée d’un bistrot. Il finit par échoir dans le square Paul Langevin. Avachi sur un banc, il ne prend même pas la peine de chasser les pigeons qui s’approchent de lui pour picorer quelques graines sur le sol, à ses pieds.

Bientôt il se surprend à somnoler, sue à grosses gouttes, rouvre les yeux pour s’éponger le front et s’attarde un instant à contempler le couple d’adolescents qui, debout sur le trottoir d’en face, s’embrasse fougueusement en attendant sagement que le feu tricolore coupe la circulation des voitures pour s’engager sur le passage piéton. Un joli petit couple. Le gars est de petite taille. Ses cheveux sont châtains. Il est vêtu d’un futal noir et d’un t-shirt bordeaux assez moulant, le col en V. Des sourcils épais et des joues bleuies par les traces d’une première barbe épaississent sa trombine encore juvénile. Dans ses bras, une jeune femme ravissante et toute menue dans un jean clair ; ses cheveux châtains dénouées retombent au niveau de ses épaules sur un petit haut bleu ciel.

De l’autre côté de la chaussée, à l’angle de la rue Monge et de la rue des Ecoles, un groupe de renois s’arrête et interpelle joyeusement le petit couple. Ils sont cinq ou six, des bouteilles de coca et des cannettes de bières à la main, la plupart en short, marcel ou polo de sport, leur peau brune baignée de transpiration et brillante sous le soleil d’été. Ils s’arrêtent, acclament les amoureux un peu gênés et, en même temps, grandis, enviés. Heureux. L’adolescent leur répond avec humour avant d’enlacer à nouveau sa petite amie. Il l’embrasse avec emportement.

Le vrombissement soudain d’un moteur couvre les applaudissements de la petite troupe des blacks qui se remet tranquillement en marche, direction Cardinal Lemoine : une bagnole tape-à-l’œil, coupé cabriolet d’un bleu métallisé turquoise, déboule à fond et s’enquille dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, laissant derrière elle l’écho d’une musique électro surgonflée. Une lourde ligne de basse, quelques accords au synthé pour battre un tempo syncopé et une mélodie de tête simpliste : deux, trois notes aiguës…

Le joli petit couple décroche à son tour et se taille par la rue des Bernardins.

Trois gamins pénètrent dans le square Paul Langevin en poussant du pied devant eux un ballon de football.

Il est l’heure. Miguel se lève pour reprendre sa marche lente en direction du cinéma : un authentique cinoche du Quartier latin qui charrie son lot de mythologie, de vestiges et nostalgie. Derrière sa vitrine, la caissière semble d’époque : elle tend à Miguel son ticket, puis lui rend sa monnaie de sa petite main ridée, usée et couverte de tâches terreuses. Lorsqu’elle lui souhaite une bonne séance, sa voix aigrelette, chevrotante et sans enthousiasme, déraille légèrement. Miguel s’engage alors dans un long couloir sombre dans lequel tapissé de moquette grise et encombré de vieilles affiches de film, Johnny Guitar ou Citizen Kane, comme toujours, de photos de stars en noir et blanc dans le style Harcourt, de montées de marches cannoises ou de film réunissant des couples mythiques : Gabin-Morgan, Bergman-Bogart, Belmondo-Sieberg, Bacall-Bogart, Delon-Cardinale, Hepburn-Bogart…

Dans la salle à trois-quarts vide, l’interminable suite de publicités et de bande-annonce a déjà commencé. Miguel se faufile jusqu’au dernier rang et choisit de s’installer au beau milieu de la rangée, bien en face de l’écran, sur l’un des minuscules fauteuils recouverts d’un velours rouge élimé à souhait. Après une énième pub faussement onirique et réellement éventée pour un énième parfum, la bouille ronde et pouponne du petit mineur apparaît sur l’écran, armé de son pic et coiffé de sa barrette, ce casque de cuir aux rebords plats qui ressemble plus au bol de barbier de Don Quichotte qu’à un chapeau. Le gosse est vêtu de son éternel costume : falzar gris, pull jaune, veste grise, ceinture et foulard rouges. Il vole gaiement sur son ticket, septentrionale imitation d’Aladin perché sur son tapis volant de fortune La musique résonne. Tintin-tintin-tintintin. Le petit mineur lance son pic d’un moulinet joyeux. Le piolet tournoie, traverse l’espace de l’écran et se plante au centre d’une cible rouge et or. La musique entêtante radote. Tontin-tontin-tintontin. Et le numéro de téléphone s’égrène, chiffre après chiffre. Zéro- zéro- zéro- un…

Miguel se régale : plus de cinquante ans qu’il va au cinéma et, depuis cinquante ans, il retrouve ce petit bonhomme rubicond. Drôle de rituel profane, à la fois humble et immuable. Chaque fois, le plaisir est le même : il se laisse gagner par un flot de souvenirs, comme si cette petite saynète animée condensait et résumait à elle-seule une vie de cinéma qu’elle fait ressurgir à chaque nouvelle séance.

Les lumières s’éteignent tout à coup.

L’obscurité. Brève, mais totale.

Le film peut commencer.

Le concerto d’Aranjuez

La porte s’ouvre. On parle autour de moi du départ, on me fait des recommandations, je respire dans un vertige que je devrais trouver agréable. On me dit adieu, je file comme un mort.

P. NIZAN
Aden Arabie.

1

« Pourquoi je pars ? Tu n’as jamais ressenti, toi, le besoin de foutre le camp ? De respirer un autre air ? Celui d’ici est devenu insupportable… Perspectives étriquées, vie millimétrée, avenir au rabais ! Je ne supporte plus cette routine ambiante, ni cette sensation permanente de déjà-vu. J’étouffe ! Je claustrophobe !

KEVIN C. – Mouais… C’est bien beau tout ça, mais pourquoi tu ne me dis pas la vraie raison de ton départ ? »

Louis B. fait mine de ne pas comprendre. Kevin C. poursuit : « Il y a forcément une autre raison, quelque chose ou quelqu’un ? »

Le jeune métis tente de figer sur son visage une expression innocente et désintéressée. Louis lui sourit avant de répondre : « Je te le répète, l’avenir est verrouillé ici ! Sclérosé ! Déprimé et déprimant ! Je veux aller là où ça se passe, là où je pourrai grimper, là où je pourrai encore avoir l’opportunité de me révéler.

KEVIN C. – Te révéler ? Mouais… Si tu veux… Et en ce qui concerne Agathe ? »

Le sourire de Louis se transforme en une moue dubitative ; histoire de clore le sujet, il recule de quelques pas comme s’il voulait se donner une vue d’ensemble sur l’avancement de leurs préparatifs. La table à manger est repoussée contre une mur et la table basse, glissée en dessous. Les chaises sont alignées contre le mur opposé, à côté du canapé. Sur la table à manger, des dizaines de bouteille de soft et d’alcool en tout genre côtoient des gobelets en plastique, des assiettes en carton et des saladiers de chips, de cacahuètes et de noix de cajou. Louis recompte les boutanches de whisky bon marché, de rhum agricole et de vodka. Satisfait, il se tourne vers son ami, un métis de taille moyenne, la peau assez claire, la figure régulière malgré un nez légèrement épaté et une mâchoire proéminente ; son regard est vif et pétillant ; il porte un discret diamant à l’oreille gauche. A ses côtés, Louis fait figure de colosse : presque deux mètres de haut, une carrure de fort-des-halles alourdie par un léger embonpoint, une bobine pouponne aux pommettes roses, le crâne rasé et les joues recouvertes d’une barbe blonde de trois jours.

« On se prend une bière ? »

Après un détour par la cuisine, les deux amis rejoignent le jardin. Simple rectangle de pelouse jaunie, d’une centaine de mètres carrés, bordé de bambous, de rosiers, de lilas, et au centre duquel dépérit un cerisier malade. Une dalle de ciment longe le pavillon sur une largeur voisine de deux mètres et joue le rôle de seuil entre la maison et le jardin ; une table d’extérieure en plastique vert et quelques chaises de la même couleur y sont installées.

Louis et Kevin s’installent sur le pas de la porte-fenêtre, décapsulent leur binouze, s’offrent une gorgée de bière fraîche et mousseuse. « Ils sont cools tes parents, de te laisser la baraque toute la nuit.

LOUIS B. – Ce n’est pas tous les jours que je pars vivre à l’étranger.

KEVIN C. – Ils sont en week-end ?

LOUIS B. – Non, ils dorment chez mon oncle. Mais ils doivent passer en début de soirée. Tu les verras.

KEVIN C. – C’est vrai que c’est ouf, putain ! Je n’en reviens pas que tu partes vivre en Angleterre ! »

Un coup de sonnette les interrompt. Louis court ouvrir à Yanis D., les bras chargés de courses : « Alice est en train de prendre les derniers sacs dans le coffre de sa gova, au bout de la rue.

KEVIN C. – Je vais l’aider. »

Louis conduit le jeune maghrébin jusque dans la cuisine pour qu’il vide sur le plan de travail et dans le frigo de nouvelles bouteilles : de la tequila, du rhum et du champagne à foison.

Même s’ils ont le même âge, vingt ans à peine, Yanis semble plus jeune que Louis ou Kevin. Il est, également, plus charmant que ses deux acolytes : sa bouille d’adolescent est admirable, d’une symétrie parfaite, les traits dessinés avec finesse et élégance, de superbes yeux verts en amande, le menton glabre, le teint doré.

Quelques instants plus tard, Kevin les rejoint dans la cuisine suivi d’Alice E., une rouquine volcanique et plantureuse : épaules épaisses, fesses charnues, poitrine généreuse, bouche pulpeuse et pommettes saillantes. Sa peau laiteuse est rehaussée de taches de rousseur. Dans les sacs de course qu’ils ramènent, encore de la tise et un peu de bouffe : des biscuits apéritifs, des pistaches et quelques pizzas surgelées.

De retour dans le jardin, tous les quatre s’installent autour de la table verte, bouteilles de Seize à la main, et, au centre de l’abaque, un bol de chips à se partager. La lumière biaisée du crépuscule renforce l’aspect décharné du carré de pelouse. L’herbe jaunie ne semble plus brûlée, mais cramée. Des nuages violet et marron oscillent dans le ciel à l’ouest et au sud, vers Saint-Denis et vers Paris. Au nord, il fait déjà nuit.

Alice toussote : « Alors, c’est vraiment décidé ? Tu nous quitte ? » Louis s’explique une nouvelle fois, mais de façon plus lapidaire et mécanique, agacé de devoir répéter inlassablement les mêmes justifications. Alice joue avec les boucles rousses de ses cheveux : « C’est courageux de se tirer tout seul comme ça.

LOUIS B. – Enfin, je ne vais qu’à Londres, ce n’est pas non plus le bout du monde.

ALICE E. – Ça reste courageux quand même. Moi je ne le ferais pas…

YANIS D. – Et tu vivras comment là-bas ?

LOUIS B. – Je travaillerai. Ça ne m’inquiète pas plus que ça : tout le monde trouve du boulot là-bas. Même si je dois commencer par faire la plonge…

KEVIN C. – En même temps, il vaut mieux que tu sois à la plonge plutôt que derrière le bar. C’est moins risqué pour le fonds de commerce !

ALICE E. – Et pour ton foie ! »

Un coup de sonnette annonce l’arrivée des premiers invités. Les parents de Louis tout d’abord : son père, un grand blond dégingandé dans le genre Grand Duduche ; sa mère, blonde également, mais toute petite et le visage ridé de larmes récemment versées. Viennent ensuite son grand frère, Paul, de plus de dix ans son aîné, ainsi que sa compagne, Cora O. et leurs deux enfants ; puis, son oncle, un gabarit aussi impressionnant que celui de Louis, même taille, même encolure, même encablure d’épaules ; sa tante, ses cousins, plus ou moins éloignés, et une ribambelle de neveux et de nièces qui s’éparpillent aussitôt entrés dans le pavillon, complètent le tableau.

L’afflux des invités devient, alors, continu : ils sont plusieurs dizaines au final à rejoindre la soirée, par chapelet de cinq ou six. La plupart alignent entre dix-huit et vingt ans et sont déjà éméchés. Louis accueille chaque groupe chaleureusement. Il donne deux ou trois indications sommaires sur la distribution des pièces à ceux qui viendraient chez ses parents pour la première fois, et promet à tous de partager un verre ou une coupette au cours de la soirée.

A chaque nouvelle arrivée, Louis espère découvrir la frimousse d’Agathe derrière la lourde. Mais à force d’enchainer les bienvenus sans qu’elle n’apparaisse, il sent monter en lui une vague déception. Son impatience se mue peu à peu en découragement. Son regard est terne et son sourire, forcé, lorsqu’Alice le rejoint pour accueillir l’une de ses amies, Adèle F., une grande tige brune, squelettique mais joviale. A peine a-t-elle fait deux pas dans le vestibule que la nouvelle venue manque de se faire renverser par deux gamins en pleine course-poursuite. « Ce sont mes neveux.

ADÈLE F. – Je ne savais pas que ta famille serait là.

LOUIS B. – Ils ne restent pas longtemps. Mais ma mère voulait absolument passer en début de soirée. Je ne pouvais pas lui refuser ça.

ADÈLE F. – Et après, ils te laissent le pav’ ?

LOUIS B. – Ouais.

ADÈLE F. – Sympa ! »

Les heures passent. Les débarquements se raréfient. Louis jette un coup d’œil anxieux au salon à présent bondé, comme s’il cherchait à se détromper : des invités sont assis sur le canapé ou sur les chaises avoisinantes ; d’autres sont debout, appuyés à la table, adossés aux murs ou bien déjà en train de danser malgré le brouhaha des rires et des conversations qui couvre la musique. Louis constate avec tristesse qu’il n’a pas fait d’erreur : Agathe n’est toujours pas là.

Il quitte son poste à côté de la porte d’entrée pour rejoindre le cœur de la fête. La traversée du living lui semble interminable pour rejoindre Alice et Adèle. En chemin, il est obligé d’échanger quelques mots avec chaque ami, chaque copine, chaque cousin qui l’interroge sur sa date de départ, sur ce qu’il a prévu de faire à son atterrissage en Angleterre et qui, immanquablement, lui propose de trinquer. Louis assure le service minimum ; il lui tarde de rejoindre Alice et Adèle pour leur demander des nouvelles de la belle Agathe, ce qu’elle peut bien faire et à quelle heure elle compte arriver. Il parvient même à esquiver sa mère qui désespère de partager un court instant avec lui, rien qu’une poignée de minutes, avant de devoir quitter la soirée.

Au moment où Louis rejoint enfin les deux jeunes femmes, Kevin augmente le volume de la musique. Une clameur intense s’élève, des cris de joie, quelques applaudissements. Louis a l’impression que le séjour se remplit encore un peu plus. C’est à peine si les danseurs parviennent à se mouvoir. Le plus souvent, ils sont contraints d’onduler sur place. Rares sont les cavaliers qui, profitant d’un espace brièvement libéré, parviennent à entrainer leur partenaire dans un tournoiement enthousiaste.

Alice prend Louis par la main et se glisse avec lui au milieu des guincheurs, jusqu’au centre du living. Malgré lui, le jeune homme se retrouve contre la rouquine, pressé par d’autres couples qui tentent de gagner un peu d’air et un peu d’aisance sur leurs voisins. Avec une certaine indolence, Louis suit à tâtons le rythme et les pas que la belle Alice lui impose. Il ne sait pas danser. Il ne se sent pas à l’aise avec la main d’Alice posée sur son épaule grasse et sa poitrine opulente collée à son torse. Il se devine pataud alors qu’il la sait sensuelle. Et il ne cesse de se demander comment l’entreprendre sur le seul sujet qui l’intéresse : l’arrivée d’Agathe.

La musique s’accélère.

Le mouvement de la foule des danseurs devient plus vif.

Alice se rapproche de Louis.

Le grand gaillard se jette à l’eau et lui demande enfin si elle sait quand son amie a prévu d’arriver. « Agathe ? Elle vient d’entrer dans ton salon ! Téma, derrière toi ! »

Louis essaye de se retourner sur le champ, mais se retrouve bloqué par la poussée irrépressible d’une douzaine de guincheurs. Il est obligé d’attendre que le sens général de la cohue, ou la direction habile d’Alice, lui permette de faire demi-tour pour apercevoir, à l’autre bout de la pièce, une discrète petite blonde.

Louis se sent confus à la fois en raison de son geste impatient et maladroit, mais aussi à cause du regard amusé qu’Alice pose sur lui et du fait de ce pincement au cœur qui gêne sa respiration et l’empêche de bouger. Jusque-là, il dansait à contretemps ; à présent, il est complétement ridicule au milieu des autres danseurs.

Louis a tout juste le temps d’apercevoir Yanis s’approcher d’Agathe G. et lui proposer de l’accompagner dans le jardin, avant que les accords finaux du morceau ne lui fassent faire un nouveau quart de tour et qu’il ne la perde de vue.

La chanson s’achève.

La suivante est plus calme : au tempo efficace et binaire, enjoué et puissamment marqué, du merengue succède celui, déséquilibré et boitillant, d’une bachata qui perturbe les guincheurs les moins expérimentés. La plupart retourne s’assoir, discuter, fumer, manger ou boire. L’étau se desserre autour de Louis qui gratifie Alice d’un sourire, mais très vite se détache d’elle, se retourne et tente de se frayer un passage à travers la nasse désordonnée des danseurs. Profitant de sa haute taille, il cherche des mires les cheveux blonds d’Agathe ou ceux, presque ras, de Yanis. En vain. Tous deux ont déjà quitté le living et plus de cinq mètres séparent Louis de la porte-fenêtre qui mène au jardin. Sur le chemin, sa famille au grand complet : père, mère, oncle, tante, frangin, belle-sœur, et les petits cousins.

L’oncle choppe Louis par l’épaule, le tire vers eux, le gratifie d’une bourrade dans l’omoplate droite, puis lui tend un iPhone : « Tu sais te servir de ces machins-là toi, non ? » Louis, perplexe, ne répond pas. « Tu sais t’en servir ou pas ?

LOUIS B. – Mais… pourquoi faire ?

L’ONCLE. – On cherche les paroles d’une chanson avec ton père.

LOUIS B. – Maintenant ?

L’ONCLE. – Tu sais : Tus ojos me recuerdan… Tu t’en souviens ? Il faudrait que tu nous retrouves les paroles sur internet…

LE PÈRE. – Le début, c’est quelque chose comme : tu morena cara, los trigos requemados, de un suspirar de fuego de los maduros campos…

L’ONCLE. – Tu sais : le poème d’Antonio Machado… »

Louis refuse, s’excuse, essaye de s’échapper, mais sans y parvenir. A contrecœur, il finit par prendre le smartphone. En quelques secondes, il déniche les vers suivants. Le père et l’oncle rient, puis se mettent à fredonner :

Y tu morena cara,

los trigos requemados,

de un suspirar de fuego

de los maduros campos.

Tus ojos me recuerdan

las noches de verano.

De tu morena cara,

de tu soñar gitano,

de tu mirar de sombra

quiero llenar mi vaso.

Les deux frères se bidonnent, se frappent dans le dos. Leur prestation s’achève par une quinte de toux tonitruante. La mère, émue aux larmes, s’approche du trio. Mais Kevin, plus prompt qu’elle, s’est déjà emparé de Louis : « Qu’est-ce que tu fous ? Lâche un peu tes vioques et viens faire la fête !

LOUIS B. – J’arrive.

LA MÈRE. – Louis…

LE PÈRE. – Mais laisse-le, ton fils, il faut bien qu’il profite de sa soirée. On ne va pas tarder de toute façon.

LA MÈRE. – Louis… »

Sans tarder, le daron rassemble les gamins éparpillés dans le salon pour que commence la lente procession des au-revoir. Louis trépigne, expédie rapidement neveux, nièces, cousins et cousines, administre une bise magistrale sur les joues de son frère et de sa belle-sœur, de son oncle et de sa tante, de son père et de sa mère pour abréger les effusions, puis les raccompagne à la porte, fatigué, énervé mais également soulagé de s’être débarrassé d’eux.

Une fois dans la rue, l’oncle arrache les clefs des mains de sa femme : « Je vais conduire.

LA TANTE. – Vu ton état, c’est hors de question !

L’ONCLE. – M’emmerde pas…

LA TANTE. – Tu me rends ces clefs ! »

La troupe se remet en marche lorsque l’oncle finit par déposer en rechignant le trousseau de clef entre les mains de sa femme, et remonte cahin-caha la rue Balzac.

Sitôt sa famille partie, Louis rejoint Kevin et Alice dans la cuisine. Le jeune métis l’accueille avec un sourire : « T’as réussi à t’esquiver ?

LOUIS B. – Ça y est, il se sont barrés… Ce n’est pas trop tôt !

ALICE E. – Attends, ils sont quand même sympas de t’avoir laissé leur baraque.

LOUIS B. – Ça, pour être sympa, ça ne fait aucun doute. Mais bon, faut s’les fader quand même !

KEVIN C. – On a lancé les pizzas : tes invités commençaient à avoir les crocs. »

Derrière Kevin, la première fournée semble déjà cuite : une Quatre Fromages et deux Reines qu’il tire du four, fumantes et parfumées, pour les emmener directement dans le living, pendant qu’Alice enfourne la deuxième série, une Orientale, une simple Marguerita et une Napolitaine. Louis sort du frigo une bouteille de champagne, la débouche et remplit trois flûtes en plastique qu’Alice a alignées sur le plan de travail : « Alors, ça y est. Tu l’as revue ton Agathe ? Tu es rassuré ? » Louis vide son godet cul-sec : « Avec tout ce monde, je n’ai pas encore pu l’approcher.

KEVIN C. – C’est ça ! Plains-toi d’avoir trop d’amis pour fêter ton départ !

ALICE E. – Tu ne vas pas t’emmerder là-bas tout seul ?

LOUIS B. – Quitte à partir, autant tout abandonner d’un coup : Paris, vous et Agathe…

ALICE E. – Oui, mais quand même ! Tout seul !

LOUIS B. – Je vais bosser et je vais apprendre l’anglais. Alors, je finirai bien par lier quelques connaissances.

KEVIN C. – Tu parles ! Tu seras à peine entré dans le premier pub du coin que tu seras adopté par tous les piliers de comptoirs locaux !

LOUIS B. – Moi ? Je ne bois pas ! »

Et Louis de vider sa deuxième flûte de champagne. Kevin s’esclaffe puis, jetant un coup d’œil vers le four : « Les pizzas sont prêtes. Je les dépose au salon. Je vous laisse mettre les dernières à cuire ? » Une Capricciosa, une Paysanne et une nouvelle Quatre Fromages prennent place dans l’étuve. « Trêve de plaisanterie. Tu vas lui parler à Agathe ?

LOUIS B. – Je ne sais pas. J’hésite…

ALICE E. – La veille d’un départ, ce n’est pas forcément le meilleur moment pour ce genre de déclaration. Ça fait trop romantique, trop fleur bleue. On ne peut plus se permettre ça que dans les films, et encore… »

Kevin est déjà de retour dans la cuisine : « Ils se sont jetés sur les pizzas comme des morfals ! Il ne reste déjà plus rien ! De quoi est-ce que vous parlez ?

LOUIS B. – Et pourquoi ne vivrait-on pas de temps en temps comme dans les films ? Nos vies seraient tellement moins sordides. On ne serait pas obligé de s’exiler pour avoir un avenir, ni de faire semblant de ne pas être romantique pour se trouver une copine…

KEVIN C. – De quoi est-ce que vous parlez ?

Alice E.– D’Agathe.

Kevin C.– Ah…

LOUIS B. – Les dernières pizzas sont cuites. On retourne au salon ? »

Agathe, tout juste rentrée du jardin, a rejoint la cohue des danseurs, Yanis toujours à ses côtés. Louis prend une profonde aspiration, comme pour se préparer à un effort violent, s’approche et prend la petite main d’Agathe, fine et froide d’être restée longtemps dehors, pour l’entrainer au centre de la pièce. Il se donne un air détaché, comme s’il n’avait pas besoin de tout son courage pour se tenir si près d’elle, lui sourire, lui parler et, dans le même temps, garder le décompte de ses pas. Des pas simples, mais approximatifs, en décalage total avec le rythme de la salsa : Louis appuie trop certains temps et, involontairement, supprime les respirations ; Agathe corrige avec indulgence ses fautes, le guide et le ramène régulièrement dans le tempo.

Louis évite de trop penser à sa maladresse de peur de gâcher son plaisir. A plusieurs reprises, il tente de se lancer mais, à chaque fois, la gorge nouée, il se retient et ne prononce pas le moindre mot. Parce que le rythme de la salsa s’est accéléré, parce qu’un couple de voisin l’a bousculé, parce qu’il a croisé le regard de Yanis et qu’il y a décelé une lueur de moquerie.

Gorge nouée, estomac douloureux, Louis continue de bégayer ses pas, comme si tout son corps balbutiait, bafouillait, se révélait incapable de produire le moindre geste harmonieux. Il se sent partagé entre la certitude qu’il est déjà trop tard et la conviction qu’il peut encore se dévoiler malgré tout, se jeter à l’eau et la séduire, l’emporter.

Gorge nouée, estomac douloureux, poitrine oppressée… Très vite, la salsa s’emballe. Comme lors de sa danse avec Alice, Louis se retrouve infoutu de coller au rythme de la musique, de faire tourner sa partenaire, ni même de se trémousser.

La seule excitation des cuivres suffit à le perdre.

Gorge nouée, estomac douloureux, poitrine oppressée, tempes glacées.

Lorsque le final en fanfare approche, à grand renfort de chœur, de cris et de musique, Louis sent Agathe se détacher de lui. C’est tout juste s’il l’entend chuchoter à son oreille : « Merci… »

L’instant d’après, Louis se retrouve seul au milieu du living et des autres danseurs, sa déclaration restée en travers de la gorge.

Durant les heures qui suivent, Louis enchaîne maladroitement une cumbia avec Alice, une autre avec Adèle, puis de nouveaux merengue et de nouvelles salsa avec d’autres amies. Alice en profite pour lui glisser qu’il a eu raison de ne pas déclarer sa flamme à Agathe. Et Adèle tente de le consoler en lui disant qu’il trouvera sûrement son bonheur, là-bas, en Angleterre.

Louis fanfaronne, roule des mécaniques, s’envoie une vodka-orange et sourit crânement. Il ne parvient...