Les princes charmants n'existent pas

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Peut-on tomber amoureux... par correspondance ?

À quinze ans, Nora est une incorrigible rêveuse, qui préfère le glamour hollywoodien d'une Ava Gardner aux amours bien prosaïques de sa copine Julie avec le beau gosse du lycée. Lorsqu'un jour une lettre de rupture adressée à son voisin, un certain Rodrigue, tombe sur son balcon, elle renvoie la missive au bon destinataire. Il lui répond. De lettres en lettres, les deux jeunes gens deviennent intimes. Sans vraiment oser passer à l'action, Nora ne peut s'empêcher de rêver à une histoire d'amour avec Rodrigue. Mais la réalité peut-elle être aussi belle que le fruit de son imagination?





Publié le : jeudi 10 avril 2014
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EAN13 : 9782092546413
Nombre de pages : 159
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couverture

LES PRINCES CHARMANTS
N'EXISTENT PAS

Maïa Brami

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À Emmanuel, qui jeta sa lettre
par la fenêtre un beau jour d’avril 1991.

 

« Non : l’amour platonique est impossible entre deux jeunes gens ; tôt ou tard l’un ou l’autre succombe, c’est un piège dangereux. »

Eugène Sue, Mathilde, Correspondance XXI, 1841.

« Si vous ne voulez pas venir, baisez un morceau de papier blanc et envoyez-le-moi. »

Alfred de Musset, lettre à Aimée d’Alton.

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Ava,

 

Il suffirait de lever les yeux vers le ciel pour vous parler, alors pourquoi ce besoin soudain de retranscrire mes pensées ? Sans doute pour soulager mon cœur…

Aujourd’hui encore après les cours, j’ai eu droit aux problèmes existentiels de Julie, qui se torture pour savoir si Sam l’aime vraiment. J’ai beau lui rappeler qu’à 15 ans l’amour, ça va ça vient, elle interprète le moindre de ses sourires comme on lit dans les étoiles ! Mon étoile à moi, c’est vous, Ava. Ne me demandez pas pourquoi. Je vous ai découverte sur grand écran, il y a un an, dans Pandora d’Albert Lewin et depuis vous êtes devenue ma Muse. J’ai honte de l’avouer : jusqu’ici, vous êtes mon unique coup de foudre ! Non, aucun amoureux en vue. Jamais eu. Il y a des raisons bien sûr.

Pour commencer, je n’attire personne. Comment le pourrais-je ? Je ne suis fille qu’à l’intérieur. De l’extérieur, j’ai la silhouette de n’importe quel garçon de ma classe ! Quand certaines filles me disent que j’ai « trop de chance » d’être « si mince » en appuyant bien sur le « si », j’ai envie de soulever mon pull extra-large piqué dans les vieilleries de mon père et de leur montrer. Qu’elles voient de leurs yeux mon cauchemar : ce n’est même pas que j’ai la poitrine plate, c’est que j’ai carrément un creux à cet endroit ! L’infirmière me l’a confirmé à ma plus grande honte : « C’est bizarre votre creux-là comme si votre thorax était enfoncé… C’est de famille ? »

Depuis l’année dernière, je suis d’ailleurs dispensée de gym. On a mis ça sur le compte de l’asthme, mais en fait, j’ai été traumatisée dès le premier cours de l’année, lors de mon passage aux barres asymétriques. J’ai loupé ma roulade sur la barre du haut, me retrouvant bras et jambes dans le vide, tenant par miracle en équilibre sur le ventre. Mon haut de jogging – trois tailles trop grand – est remonté, et même si l’asphyxie me guettait, j’ai cru que j’allais mourir… de honte !

« Y’a une sacrée vue d’en bas ! » a lancé le guignol de service.

« Tu vois quelque chose, toi ?! » a renchéri l’un de ses copains. Mais la pire réaction a été celle du professeur, Monsieur Déjanté, un militaire reconverti qui s’amuse à terroriser les élèves, muni d’un sifflet. Il a demandé à la classe de m’applaudir, sans bouger le petit doigt pour venir me secourir. Le souffle coupé, j’ai passé de longues secondes à fixer le tapis de sol bleu, mon pouls explosant contre mes tempes, le ventre à l’air. Il y aurait bien eu une façon de renverser la situation – faire le saut de l’ange –, mais je n’ai rien d’une kamikaze.

Tout ça vous aurait bien fait rire. J’ai lu dans vos Mémoires que vous avez été élevée à la dure, dans les champs de Caroline du Nord, avec six frères et sœurs. Difficile d’imaginer que vous étiez le garçon manqué que vous décrivez, le juron facile, toujours pieds nus comme la comtesse du film de Mankiewicz, à battre la campagne à moitié débraillée, souvent en compagnie masculine. Loin de l’image réservée qu’on attendait des filles du Sud dans les années trente. C’est vrai que j’ai une photo de vous avec Burt Lancaster, probablement prise sur le tournage des Tueurs, où vous êtes en maillot de bain en train de faire une roue ou un poirier. Vous riez, vous avez l’air heureuse, naturelle… et si incroyablement belle !

À part mon absence de poitrine, il y a un autre problème de « taille » : je suis plutôt du genre bonne en classe, et ça, pour être populaire, c’est pas terrible. La plupart m’imaginent en grosse bûcheuse, qui bosse même le week-end. Julie est l’exception. C’est pour ça que j’accepte ses sautes d’humeur sans trop me plaindre. Surtout qu’elle n’est pas dans son état normal ces temps-ci, elle est raide dingue de son Sam, obsédée, au point de sécher les cours pour l’espionner – il a un an de plus que nous, il est en seconde et c’est un vrai tombeur. Sa blondeur d’ange et son corps d’athlète en font un être irrésistible pour 99,9 % des filles. Un jeune Burt Lancaster en quelque sorte ! Moi, je préfère de loin le charisme d’Humphrey Bogart ou les bégaiements si touchants de James Stewart. Oui, chère Ava Gardner, vous l’avez compris, je vis sur une autre planète.

Le mardi soir, Sam a entraînement de volley. Julie s’improvise pom-pom girl dans les gradins et le mitraille sous tous les angles avec son portable. Chaque fois, je suis submergée de MMS ! Dans les derniers, elle faisait l’éloge de ses boucles d’or ! Comment peut-on être fasciné par des cheveux ? Moi, ça me dépasse. J’ai l’impression qu’elle est amoureuse de sa beauté, pas de lui. D’ailleurs, je me demande bien de quoi ils peuvent parler ensemble : de lui probablement ! Pathétique.

Dans ce monde, il n’y a plus que l’apparence qui compte. Moi qui fuis mon reflet dans le miroir, je voudrais me rassurer en me disant qu’il n’y a pas que le physique dans la vie. Vous, qu’on a obligée au début de sa carrière – pendant dix ans quand même ! – à jouer les belles potiches de service sans la moindre ligne de texte à apprendre, je sais que vous me comprenez.

Malgré tout, je rêve à celui qui saura lire en moi, qui saura m’aimer, telle que je suis… On peut toujours rêver !

Toute à vous et pour toujours,

 

Nora

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Je m’arrête devant mon immeuble. Julie, perdue dans ses élucubrations, continue comme si de rien n’était. Je l’observe s’éloigner, divaguer toute seule avec de grands gestes. À quel moment va-t-elle s’apercevoir qu’elle parle dans le vide ?

– Eh ! l’amoureuse ! je lui lance, à demain !

Elle s’immobilise, se retourne et me crie :

– Excuse Nora ! Il me fait perdre la boule ! Je passe te prendre à 8 heures.

– Y’a sport en première heure…

– Ah ! oui, c’est vrai. T’as préparé l’interro d’anglais ?

Je lui fais signe que non et la salue. À ce moment, un garçon sort du porche voisin. Il a fière allure, grand et plutôt blond. Je m’empresse de disparaître dans le hall de mon immeuble. Réaction totalement stupide.

SMS de Julie : « grave mignon ! »

Réponse : « :-p »

 

L’appartement est vide. Je file dans ma chambre, me défais de mon sac à dos, retire mes ballerines. Je remarque mon cœur qui bat un peu vite. « Allons Nora, me dis-je, serait-il possible que ce garçon grave mignon qui ne t’aurait pas remarquée même si tu étais la dernière fille sur terre, t’ait fait de l’effet ? » Je respire un grand coup et tente de reprendre mes esprits :

 

Option 1 : préparer mon fameux fondant aux trois chocolats.

Option 2 : faire mes devoirs.

Option 3 : rêvasser en feuilletant pour la millionième fois mes albums d’Ava. Enfin, pas facile avec la colonie de pigeons qui a élu domicile sur mon balcon. Leurs roucoulements me rendent folle, sans parler du raclement continuel de leurs pattes sur le zinc, pire que le crissement de la craie sur un tableau ! Tiens, justement, voilà l’occasion ou jamais de les chasser. J’ai lu sur Internet qu’ils détestent les matières réfléchissantes, je vais donc m’amuser à décorer la balustrade de bolduc argenté.

Avec des ciseaux, je prépare des tortillons de ruban, que je compte entrelacer à la rambarde du balcon. J’ouvre la fenêtre, et là, quelque chose m’intrigue, un carré de papier blanc planté dans mes géraniums moribonds. C’est une enveloppe, sur laquelle se détache une écriture ronde tracée à l’encre bleue effaçable. Je lis :

 

Rodrigue Briand

32, rue du Chemin-Vert,

75011 Paris

 

J’habite au 34.

L’enveloppe a été ouverte et il n’y a probablement rien à l’intérieur. Le tampon de La Poste est illisible. Au dos, aucune mention de l’expéditeur. Je la tourne et la retourne, repoussant le moment de jeter un œil dedans. La tranche a été déchirée d’un geste sec. On devine une certaine impatience. Dévorée de curiosité, je n’y tiens plus. « Faites qu’il y ait la lettre ! Faites qu’il y ait la lettre ! » supplié-je en levant les yeux vers mon étoile, même s’il fait plein jour. Je glisse un doigt et, incroyable mais vrai, j’en sors une petite feuille pliée en deux.

 

Rodrigue,

 

Si tu as du cœur (merci le cours de français de l’année dernière. Si le Cid ne s’était pas appelé Rodrigue, jamais je n’aurais lu la pièce jusqu’au bout !), tu me pardonneras en lisant cette lettre. Quand je pense que je fais de l’humour, alors que je dois t’annoncer que je sors avec Akim. C’est arrivé pendant les vacances. Un total coup de foudre ! Tu dois me croire, je n’ai rien fait pour. Toi et moi, c’était sérieux, je te jure. Je t’ai vraiment aimé. Essaie de ne pas trop m’en vouloir. Essaie de comprendre. J’espère qu’on pourra rester amis.

 

Larissa

 

P.-S. : s’il te plaît, ne va pas te venger sur Akim. Il est plus fort que toi et puis, pense à tes mains, ce serait dommage que tu ne puisses plus jouer du piano. Au fait, j’espère que ça ne t’embêtera pas, mais je veux garder l’enregistrement que tu m’as envoyé en souvenir de nous.

 

Incroyable ! Une lettre de rupture, une vraie lettre de rupture tombée du ciel ! J’en frémis d’excitation. Par curiosité, je me penche vers l’immeuble d’à côté, imagine de quelle fenêtre ledit Rodrigue a jeté l’enveloppe. Il y a tellement de fenêtres et de balcons ! Combien de probabilités y avait-il pour que la lettre atterrisse dans mon bac de géraniums ? J’essaie de visualiser la scène : l’a-t-il jetée sous le coup de la colère ? L’a-t-il jetée pour la faire disparaître, l’oublier comme s’il ne l’avait jamais reçue ? S’est-elle envolée dans un coup de vent ? L’a-t-il laissée tomber et regardée tournoyer dans les airs en l’accompagnant de ses larmes ? Et surtout, s’agit-il du garçon blond croisé tout à l’heure ? Improbable et pourtant, j’ai la sensation que c’est lui. Intriguée, je décide de lui renvoyer sa lettre et d’ajouter une note de ma plume, en le vouvoyant pour garder une aura de mystère :

 

Le 12 mars

 

Cher voisin,

 

J’ai trouvé cette lettre qui semble vous appartenir. Je me permets de vous la retourner. Pas trace de votre corps écrasé dans la cour ! Vous avez été bien avisé de jeter seulement la lettre. Après tout, l’amour pourrait frapper de nouveau à votre porte. Rien de pire qu’un chagrin d’amour, ou peut-être si… ne jamais en avoir vécu aucun ?!

Prompt rétablissement

Votre voisine du 34, 1er étage,

 

Nora C…

 

Et de glisser le tout dans l’enveloppe.

J’attrape mes clefs et descends quatre à quatre les escaliers. Quelqu’un sort de son immeuble et je m’engouffre dedans. Dans le hall, je cherche sa boîte aux lettres : B… B… Briand, 3e étage gauche. J’ai du mal à faire entrer la lettre tant mes mains tremblent. Et si Rodrigue surgissait ? J’entends soudain l’ascenseur se mettre en branle dans les étages. Il ne m’en faut pas plus pour filer. Une fois dehors, j’hésite à regagner l’appartement. J’ai envie de courir, de crier, de rire à gorge déployée. Premier réflexe : remonter chercher mon téléphone pour appeler Julie. Partager ce qui m’arrive avec elle. Et puis, non, de quoi j’aurai l’air s’il ne répond pas à ma lettre ? Attendre et garder le secret. Attendre et rêver.

 

– Nora, eh ! Nora, tu ne dis pas bonjour ? lance Édith, chargée de son panier de courses, en me dépassant dans l’escalier. Dis-moi, tu pourrais venir t’occuper de Bibiche samedi soir ?

– Bibiche ?

Elle s’arrête et se retourne.

– Ça va, toi ? Tu as l’air toute chose !

Je souris.

– Pas de problème pour Bibiche !

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