Les Remous du grand fleuve

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Le roman de José Trussart porte l'empreinte de la célèbre nouvelle Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. L'auteur se reflète dans l'histoire d'un « jeune célibataire parachuté en brousse, au Congo belge, dans la forêt vierge de l'Équateur, isolé de tout, pour y lancer un projet pilote de développement. » Cette subtile mise en abyme du personnage d'Antoine, jeune poète belge fraîchement diplômé en sociologie, pour qui l'écriture est « une question de survie » permet de mêler fiction et réalité.


Le récit s'ouvre en 1956 et s'achève en 1962, avec le retour du héros en Belgique après la déclaration d'Indépendance. Il est le témoin des événements de la période instable de transition. Il assiste impuissant à la désillusion du peuple congolais face à la faillite de leur État et à ce qu'il nomme « la perfidie de l'Occident ». Brutalement initié aux réalités du terrain, il dresse un portrait accablant des colons belges qui exploitent les richesses locales. Dans ce climat d'insécurité permanente, sa vie est devenue un véritable calvaire. Sans compter que sa liaison avec une congolaise vire au cauchemar puisqu'elle va même jusqu'à lui retirer la garde de sa petite fille.


Publié le : jeudi 4 février 2016
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EAN13 : 9782334011846
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ISBN numérique : 978-2-334-01182-2

 

© Edilivre, 2016

1
Le départ

Connais-tu les terres étrangères

Ces continents si mal aimés

A l’autre mitan de la terre

Et vers elles moi je m’en vais

A la mer ! Couper les amarres

Et que le vent nous pousse à l’eau

Dans les crépuscules bizarres

Et les reflets des cachalots

« Les voyageurs à destination de Léopodville sont priés de se présenter à la porte de sortie pour l’embarquement munis de leur titre de transport et de leur carte d’identité ou de leur passeport ». Cette annonce émise par une voix féminine mélodieuse et répétée en néerlandais et en anglais, retentit dans le hall de l’aéroport, répercutée par les hauts-parleurs.

Antoine, assis sur une des nombreuses banquettes du hall principal, sortit de sa lecture, étira ses jambes et ses bras, mis son sac contenant ses petits objets personnels à son épaule et se dirigea vers le contrôle des billets à la sortie. A l’extérieur, il faisait déjà très chaud en ce début de matinée de juillet 1956 et le tarmac réverbérait sa chaleur. Avec les autres passagers, parmi lesquels une dizaine de religieux et de religieuses, Antoine marcha vers le quadrimoteur Douglas DC 6 qui stationnait à une trentaine de mètres des bâtiments. Il monta l’escalier mobile, entra dans la carlingue accueilli par une hôtesse en uniforme bleu marine, calot sur la tête, et prit place sur son siège numéroté. L’avion n’était pas complet et un certain nombre de sièges restaient vides.

Antoine n’avait jamais pris l’avion et bien sûr pas pour un long vol intercontinental. Il sentit à cet instant seulement l’appréhension le saisir.

A la demande du commandant de bord, il boucla sa ceinture et redressa son siège. Il regarda distraitement l’hôtesse qui expliquait, l’objet en mains, comment utiliser le gilet de sauvetage placé sous chaque siège.

Moteurs vrombissants, l’appareil roula vers une des trois pistes goudronnées, passant devant les bâtiments de l’aéroport qui ressemblaient, avec leur couverture de tuiles et des toîts très pentus, à un long hôtel à deux étages au bord d’une des plages de la côte. Il sentait les roues de l’avion rebondir dans son estomac tandis que la piste était avalée. Puis plus rien que le ronronnement des moteurs. L’avion avait décollé et s’élevait doucement. L’aéroport de Melsbroek n’était déjà plus qu’au format carte postale et le survol de Bruxelles se terminait par un virage pour prendre la direction du sud. Quelques minutes encore et l’appareil atteignit son altitude et sa vitesse de croisière.

Cette fois, pas de retour en arrière. Antoine le ressentit profondément.

N’étant pas assis du côté d’un hublot, il ne tenta pas de regarder vers le ciel.

Il sortit une revue de son sac et se mit à lire. C’était un mensuel Science et Vie du mois de juin. En couverture, en couleurs, une danseuse birmane en costume traditionnel. Il lut le sommaire. Peu des sujets exposés l’intéressaient vraiment. La voiture à hélice, les soldats volants (avec un réacteur au dos), les chasseurs d’ouragan (là il faut un sacré culot pour filmer en plein cœur de la tempête, pensa-t-il), l’affaire du Stalinon (démontrait la légèreté avec laquelle les médicaments reçoivent leur autorisation de mise sur le marché), le Jazz, phénomène social unique. Antoine avait découvert le Jazz après la guerre, vers ses 15 ans et l’installation des G I. Il avait été conquis et était devenu un admirateur des Jazzmen : Scott Joplin, Miles Davis, Errol Garner, Herbie Nichols… La réprospective présentée dans la revue lui rappela des airs connus chantés par Billie Holiday ou joués par l’orchestre de Glenn Miller. Les yeux fermés, il se mit à fredonner en sourdine « God bless de child », puis « Moonlight Serenade ». Pendant un long moment, il oublia complètement où il était et pourquoi il y était.

L’avion entama le survol de la Méditerranée.

Antoine sursauta. Une hôtesse lui demandait de baisser sa tablette et de prendre son plateau-repas. Comme boisson, il choisit une bière. Il but une gorgée. Elle était bien fraîche. Dès que son plateau fut repris, il inclina son siège et ferma les yeux. Une petite sieste était la bienvenue. Il s’assoupit. Il fut réveillé et dut redresser son siège pour laisser son voisin rejoindre le couloir et aller aux toilettes. Ceui-ci ayant rejoint sa place, il referma les yeux, mais ne put se rendormir.

Les pensées tournicotaient dans son cerveau et des images des années précédant son départ s’imposèrent. Les yeux de Germaine, le corps de Germaine, cette très belle jeune fille qu’il avait connu au cours de l’été 1953 alors qu’ils passaientt leurs vacances comme moniteur dans le même home d’enfants. Tous les poèmes qu’il avait écrit ensuite lui avaient été dédiés. Elle était devenue sa muse et son idéal féminin. Il avait signé son contrat de trois ans pour l’Afrique sans la consulter. Quand il l’en informa, lui demandant implicitement d’attendre son retour, elle ne put accepter son départ. Dans une longue lettre, elle lui révéla combien elle l’aimait et tout ce qu’elle était prête à supporter de lui. Mais elle ne pouvait se laisser entraîner dans son sillage aventureux. Elle ambitionnait de faire carrière dans la musique classique et se présenterait au prochain concours « Reine Elisabeth » consacré au piano.

Et Maurice, Moshe le juif comme il s’appelait lui-même, devenu son ami spirituel. Antoine l’avait connu en décembre 1953, au cours du premier mois du service militaire. Il avait une chevelure épaisse, brillante et noire de méditerranéen et une paire de lunettes en métal blanc sur un nez discret. Il était peintre et se débrouillait pas mal avec les notes de musique. Il s’offrit à mettre en musique certains des poèmes d’Antoine et à les illustrer.

Lors d’une permission, Antoine eut l’occasion de voir les toiles qu’il stockait, aucun galeriste n’ayant encore accepté de les exposer. Il fut stupéfié. Il se trouvait confronté à des images épouvantables, des êtres faméliques à la peau écorchée, tordus, nus, leurs mains décharnées aggripées à leur bouche béante et tordue, hurlant la douleur. Moshe Macchias, peintre inconnu, juif masqué déclara Maurice. Tous ces damnés de la terre sont mes frères assassinés dans les camps de la mort. Ils hantent mes jours et mes nuits. Avec ma maman je suis le survivant miraculé d’une famille de douze personnes disparues en fumée dans ces camps. En partant maintenant pour l’Afrique, Antoine mettait fin à trois ans de collaboration fructueuse : des dizaines de chansons, un manifeste aux grands de ce monde, un recueil de poèmes illustrés en couleurs en hommage au peuple d’Israël. Il dissipait en même temps leurs espoirs de réussite.

« Nous entamons la traversée d’une zone de turbulences atmosphériques de faible amplitude. Nous sommes à plus de 3100 km de Bruxelles au-dessus du Sahara. Altitude 5300 mètres ». C’était la voix du Commandant. L’avion avançait en effet avec un mouvement ondulatoire irrégulier. Pas assez sensible cependant pour être inquiétant.

Antoine ferma de nouveau les yeux. Il repensa à sa décision précipitée de partir. A l’incompréhension absolue de ses parents qui ne mesurait pas sa révolte. Il n’avait plus rien à partager avec eux.

Il se revoyait dans une des salles de la Bourse du commerce de Namur, désaffectée elle servait de lieu de réunion, où le Directeur de l’Institut de Sociologie de Bruxelles présentait son projet pilote de développement communautaire destiné aux pays d’Afrique centrale. Ce projet consistait à aider une communauté déterminée à prendre en charge son sort et son propre développement. C’était une véritable révolution qui prenait le contre-pied de la politique coloniale basée sur la contrainte et le paternalisme en vigueur au Congo belge où le projet devait être concrétisé. Le Directeur cherchait des techniciens de terrain pour la création de deux centres pilotes.

A l’issue de l’exposé, Antoine parvint à arrêter un instant le Directeur avant sa sortie et lui déclara tout de go qu’il était candidat. Il obtint un rendez-vous dix jours plus tard à Bruxelles.

Jeune diplômé Assistant social, âgé de 24 ans et demi, libéré récemment du service militaire, poète désargenté marginal et révolté, résigné à exercer un emploi rémunéré, il venait de saisir l’occasion de se frotter aux réalités de la vie. Il avait bien la tête d’un poète. Cheveux hirsutes, barbe et moustache, visage oblong. Longiligne, 1m 78, bonne forme physique bien que ne faisant pas des activités physiques régulières. Il avait joué au baske-ball avec l’équipe de l’Athénée et était très endurant à la course à pied. Durant son service militaire, il avait réalisé un des meilleurs temps de son peloton lors des 16 km avec casque, sac au dos et fusil le long de la côte au départ de Lombardsijde.

Au jour et à l’heure convenus, Antoine était dans les locaux du Directeur de l’Institut de Sociologie, parc Léopold à Bruxelles. La carte du Congo belge déployée sur son bureau, le Directeur lui montrait les deux territoires où il projetait d’établir un centre social, l’un dans la province de l’Equateur, territoire de Bongandanga, secteur de Busu-Melo, près de la rive gauche du fleuve Congo, l’autre dans la province du Katanga, district de Kolwezi, territoire de Lubudi.

Sans trop réfléchir, mais peu inspiré par les mines de cuivre à ciel ouvert chauffées à blanc en plein soleil et plutôt attiré par le payasage verdoyant avec ses tâches sombres, peut-être aussi par la sonorité et le contenu imaginaire que recélait le mot « Equateur », Antoine choisit Busu-Melo.

Le Directeur le mit en garde : « La langue verte que je vous montre sur la carte est en réalité une petite portion de forêt qui longe le fleuve Congo sur 300 km et la ligne rouge qui la traverse est une route de latérite plus ou moins carrossable selon les saisons. Deux tribus, les Mongo et les Ngombe, se partagent le territoire de part et d’autre de la rivère Lopori.

Pour ne rien vous cacher, vous serez isolé de tout, dans un trou perdu habité par une population instable, difficile à approcher. De plus cette forêt marécageuse est l’un des milieux les plus hostiles et les plus durs à vivre. Le climat humide et chaud y règne jour et nuit toute l’année. Il affecte profondément les organismes. Les lépreux y représentent 14 % de la population. Ce sont les chiffres qu’on me donne. Vous êtes prévenu ».

Au moment de confirmer son choix, Antoine repensa à la disposition de son esprit au cours des dernières années.

Il ne portait plus une grande estime à l’humanité, celle qu’on enseignait dans les livres d’histoire et qui se résumait en une suite sans fin de batailles sanglantes. Hallucinant, le malin plaisir que les hommes trouvaient à s’entretuer au moindre prétexte.

La bêtise de l’espèce humaine lui avait enlevé, avec la fierté d’en faire partie, toute envie de la glorifier. A vingt ans, il avait perdu la foi et toute croyance aux valeurs prétendument humaines. Il s’était retranché dans un scepticisme tel que la méfiance à l’égard des hommes avait autant de poids que le mépris d’un Dieu qu’ils avaient inventé à leur image.

Il avait trop tôt connu l’innomable, les chambres à gaz, les fours crématoires, la cohorte décharnée de femmes, d’enfants, d’hommes au regard vague et déjà mourant.

Piégé sur ce bateau Terre, il flottait livré à tous les courants. Le cul dans l’eau, le nez dans la lumière, si démuni de tout, absolument nu, il avait pourtant obstinément énoncé les mots de solidarité et de tendresse humaine. Poète engagé, il avait dû se résigner à constater le peu d’enthousiasme que ses beaux mots provoquaient.

Tandis que le Directeur lui développait les tortures infinies réservées aux âmes égarées qui s’aventurent dans l’enfer équatorial, il se récitait intérieuremnt son dernier poème :

Je le dis

C’est un péché de naître Blanc

Ah ! Qu’ai-je fait pour naître de la race folle

Depuis vingt ans

J’apprends nos conquêtes

Et nos chansons de guerre

Et tant de laides histoires

Je le dis

Si c’est un péché de naître Blanc

J’irai me brunir au soleil

Car je n’ai pas mérité de naître de la race folle

« Que dites-vous ? Vous vous êtes décidé ? » dit le Directeur.

« Oui » dit Antoine. « C’est bien là que je veux aller ».

« Ah ! Bon ! Mes vœux vous accompagnent. J’espère que vous ne regretterez pas votre choix. Mais d’abord il vous faudra réussir une session de préparation coloniale organisée avec le concours de l’Union belge du Service social au Congo ».

Antoine avait réussi avec succès cette session. Il n’ignorait plus désormais l’inconfort général qui l’attendait et les risques qu’il prenait pour sa santé. Un livret lui avait été remis qui détaillait les recommandations d’usage pour se prémunir des maladies débilitantes qui régnaient dans ces contrées. Contre l’insolation : le casque colonial ; contre les piqures de moustiques et la malaria : la prise quotidienne de quinine et la moustiquaire ; les bottes contre les serpents venimeux ; etc.

On lui avait débourré le crâne durant ses études d’assistant social à l’Ecole Ouvrière Supérieure et montré la vérité cachée depuis longtemps à propos du Congo belge.

Les Arabes trafiquants d’esclaves y avaient été chassés, mais un nouvel esclavage bien plus productif y avait été mis en place. Sur ordre de Léopod II, partant du principe que 90 % des terres appartenait à l’Etat indépendant et qu’il y avait lieu de les mettre en exploitation, les indigènes spoliés de leurs terres furent mis au travail forcé, ou déportés là où la main d’œuvre faisait défaut, ou enrôlé dans une Force Publique dont le rôle serait de protéger le capital colonial et de mater les indigènes récalcitrants.

Le Congo annexé par la Belgique en 1908 étaient pieds et poings lies aux grandes sociétés d’exploitation coloniale, bénéficiares de contrats de longue durée pour leurs concessions.

Le Gouvernement belge ferma les yeux, non pas de honte mais ébloui par les richesses qui lui revenaient. Il feignit de remédier aux abus dénoncés en réorganisant son administration territoriale et en obligeant les indigènes à s’implanter le long des routes qui leur étaient tracées, les plaçant ainsi sous controle absolu. La libre circulation fut réglementée et le travail obligatoire imposé à tous changea d’appellation. Dès lors, on put procéder à un recensement sérieux de la population et surtout percevoir l’impôt.

Durant la guerre 1940-1945, la durée du travail obligatoire fut portée à 120 jours. Des révoltes éclatèrent et furent matées dans le sang.

Il fallut attendre 1955 pour que des services sociaux visant à améliorer les conditions de vie des congolais leur furent promis.

Avant cela, il y avait eu les écoles primaires confiées aux missionnaires et, en prolongement, les séminaires pour former des auxilliaires afin de les relayer dans leur travail d’assimilation.

Après plus de 9h de vol, l’avion atterrit à Kano pour un plein de carburant.

L’escale devant durer près d’une heure et demi, les passagers sont invités à rejoindre la cafétéria de l’aéroport.

Le tarmac est sec comme du béton cuit et brûlant comme de la chaux vive.

Les Nigérians sont grands et noirs, d’un noir de jais sous l’or vibrant d’un soleil absolu.

Le soleil se cache à l’horizon lorsque l’avion décolle vers Léopodville, son terminus.

Antoine reprend la lecture de sa revue. Sans beaucoup d’intérêt. Il est déjà trop préoccupé par son arrivée.

Après 5h de vol, il ne peut voir dans le noir de la nuit tombée le grand fleuve Congo pointillé d’îles, avec ses franges neigeuses dans les rapides.

L’avion vire et Antoine voit à travers le hublot les lumières de Brazzaville comme autant de lucioles vacillantes.

L’avion perd de l’altitude au-dessus de Léopoldville, entame les manœuvres d’atterrissage, se pose sur le tarmac et roule vers les bâtiments.

2
L’arrivée au Congo belge

Adieu compagnons de bohème

Que j’ai laissés par un beau jour

Pressé par l’appel de sirènes

Surpris par le chant de tambours

Les passagers se pressent dans le couloir, on entend quelques cris d’enfants, et se dirigent vers l’escalier mobile qui vient d’être arrimé.

Une bouffée de chaleur humide enveloppe Antoine lorqu’il pose le pied sur l’escalier.

Il y a foule dans le hall d’accueil. Pour Antoine nul visage familier, nul sourire. Désorienté, il se demande où aller. Un écriteau hissé à bout de bras portant la mention « Passagers en transit pour Coquilhatville » le rassure.

Il récupère sa valise et en route dans la nuit noire dans un bus Sabena. Vingt kilomètres jusqu’au guest-house Sabena. Une clef, une chambre, une douche et dîner sous la musique chaloupée d’un orchestre de jazz.

Le lendemain matin à l’aube, Antoine s’envole pour Coquilhatville, ville nichée sur la rive droite du fleuve Congo, porte de la forêt équatoriale.

A peine arrivé, le temps de saluer un « officiel », fonctionnaire provincial tout de blanc vêtu, plaque coloniale sur le front du casque, short long amidonné, un bimoteur Sobelair, après avoir été chargé de colis et du courrier, transporte Antoine jusque Lisala, dernière bourgade de peuplement avant les postes d’occupation exclusivement administratifs.

Un saut de puce de quelques heures en DC3 à hélices, survol du fleuve Congo, de ses îles chevelues et partout la forêt éternelle.

Au pied de l’escalier, un camion, benne découverte, attend Antoine. Trois malles métalliques peintes en vert kaki sont sorties de la carlingue et sont chargées dans la benne. Antoine apprend que ces malles lui appartiennent. Il ignore ce qu’elles contiennent. C’est un cadeau de l’Administration coloniale pour l’équipement de son logement à sa destination finale.

Il monte dans la cabine à côté du chauffeur, un Noir au pieds nus, qui le qalue d’un retentissant « En tout cas ». Il ne comprend pas le sens de cette expression et se contente d’un « bonjour ».

Le camion sort de l’aérodrome, une prairie clôturée avec une cabane en dur pour l’accueil et les salutations. Vingt minutes plus tard, il est déposé devant le bureau du commissaire de district, dans une villa en briques rouges entourée d’une terrasse couverte.

Celui-ci paraît très occupé et reçoit Antoine plutôt froidement. Il prend la peine cependant de lui conseiller de recruter ici un boy-cuisinier car « Là où vous allez vous ne trouverez pas de personnel qualifié ».

« Moi connaître bon boy, pantrron, en tout cas » signale le chauffeur à Antoine et il le conduit dans la cité, stoppe devant une case en pisé sous un toit de tôles ondulées et klaxonne longuement.

Aussitôt des dizaines de gosses, surgissant des arrière-cours, s’agglutinent autour d’eux, leurs grands yeux curieux et familiers.

Un étrange personnage, la quarantaine, dégingandé, petit chapeau melon défoncé sur la tête, lunettes d’écaille dont une branche fait défaut sur le nez, barbichette, bottines sans lacet, surgit de la case tel un guignol de sa boîte, avec une valise en carton et une jeune fille en pagne aux couleurs vives. Il nous attendait, à n’en pas douter. Le chauffeur parlemente avec lui dans un sabir intraduisible et, se tournant vers Antoine, lui déclare que c’est là son boy cuisinier et sa sœur et qu’ils sont disposés à se mettre à son service.

– Dois-je aussi recruter sa sœur ? Fait Antoine.

– En brousse, pantrron, cuisinier y en a besoin d’aide. Il y a l’eau à puiser et le bois à ramasser dans la forêt.

– Comprend-t-il le français ?

– Parle-lui toi-même, pantrron, propose le chauffeur.

– Com-ment vous a-ppe-lez-vous, Mon-sieur ? dit Antoine à l’adresse de son futur cuisinier, articulant chaque mot avec application.

Interloqué, comme si Antoine venait de commettre un impair, il le dévisage avec suspicion puis, rasséréné, se ressaisit et répond avec un large sourire

– Moi, Jean, patalon.

– Vous savez cuisiner ?

– Moi, avoir tous les plats et tous les trucs de la cuisine et de la maison dans mon front. Y en a dame « Blanche » faire longue école à moi, patalon. Et preuves à l’appui, il sort d’une de ses poches un carnet de service et un cahier d’écolier torchonné et lui affirme, en faisant sauter son petit chapeau tout de guingois sur sa tête : « Y en a tout là-dedans ».

Dans ce cas, affaire conclue, fait-il, négligeant l’offre de consulter un carnet froissé et maculé de taches oranges. Vous êtes tous deux engagés.

Mais Jean, semble-t-il, ne l’entend pas de cette oreille et entame une longue discussion avec le chauffeur.

– Pantrron, le docteur-cuisinier y en à réclamer salaire pour la famille, en tout cas.

– Quelle famille ?

– La femme et trois enfants qu’il laisse au foyer et sa petite sœur qui nous accompagne.

– Bien vu ! Et combien cela fait ?

– 600 frs par mois, pantrron, en tout cas.

Ignorant tout des tarifs en vigueur, Antoine accepte sans discuter. Le cuisinier et sa sœur montent dans la benne arrière et nous gagnons le port de Lisala.

Bâtie sur un plateau, la ville de Lisala domine le fleuve Congo. Deuxième fleuve du monde par son débit, il s’étale ici, telle une mer, à perte de vue dans toutes les directions. C’est le fleuve même que découvrit Stanley en 1877.

Sur la rive escarpée qui descend vers le port s’échelonnent des hangars, des entrepôts, des magasins comme plantés là au hasard des circonstances et des migrations. Un bac à moteur arrimé à un quai, encombré de camions chargés de fûts, s’épuise à lancer des coups de sirène pour annoncer son départ imminent. Une foule de noirs agglutinés sur la plage, transportant, qui sur la tête, qui sur le dos, paniers, calebasses et enfants, attend l’autorisation de monter à bord. A peine notre camion s’est-il rangé sur le pont que, libérée par un policier, la masse des voyageurs s’y engouffre avec victuailles, poules, canards, et couvées. Une chèvre exilée de son troupeau bêle lamentablement en quête de sa prairie.

« Patrron y en a place à toi au-dessus » me signale le chauffeur. Sur la passerelle supérieure, Antoine rejoint les deux seuls passagers blancs qui sont à bord, un missionnaire, croix pendant sur la poitrine, casque, barbe et soutane jusqu’au pied tout en blanc immaculé et un commerçant portugais, capitula (pantalon léger en toile dont les jambes sont coupées sous les genoux) et sombrero.

Appuyé au bastingage, Antoine s’en met plein la vue. Il éprouve devant cette immensité d’eau qui explose entre le ciel et les frondaisons obscures sur l’horizon, un sentiment de vulnérabilité, en même temps que de toute puissance comme si la nature partageait avec lui sa fragilité et son inépuisable énergie créatrice.

Il a voyagé jusqu’ici comme un somnambule, enfourné en lui-même, pâte mal levée dans un four éteint. Et, soudain, tous ses sens s’éveillent. Il entend les murmures mystérieux d’un nouveau monde. L’immensité liquide et verte lui remplit les yeux. Des odeurs inconnues frappent ses narines. Le ronronnement du bac qui lutte patiemment contre le courant et les chamailleries aiguës des enfants et des femmes sur le pont sont des bruits humains qui chantent les grands voyages et les transhumances qui ont sillonné la terre.

Il croit à tout moment apercevoir la berge de l’autre rive mais on n’en finit pas de dépasser des îles entre lesquelles se profilent des couloirs d’eau phosphorescents où se reflètent à l’infini le ciel et des palmiers d’eau. Emportés par le courant des îlots de jacinthes heurtent la proue du bac et s’y déchirent. Une barge des « huileries » chargée de fûts nous salue au passage d’un appel de sirène.

« Où allez-vous comme ça, mon ami ? », l’apostrophe le missionnaire sur le ton de celui qui est chez lui et a reconnu un comparse qui vient partager son calvaire.

« Là-bas, en face » dit Antoine, en levant le bras dans le sens de la marche du bac.

« Vous en êtes bien sûr ? Là-bas, comme vous dites, la marmite bout sans interruption et crache ses vapeurs délétères. C’est l’enfer, mon petit, le microclimat halitueux réservé aux incurables pénitents. On n’en est pas très loin de ce là-bas et remarquez qu’on ne l’aperçoit toujours pas. Il se cache derrière un nuage de vapeur qui s’échappe du fleuve chauffé à blanc. En s’en approchant vous ne verrez rien d’autre qu’un écran de buée tellement chargé d’eau que vous aurez du mal à respirer. Avez-vous pris un isolateur thermique ? ».

Un coup de feu interrompt notre aparté. « Crocodile… Manqué ! ». Le Portugais réarme son fusil et scrute l’eau brune.

C’est toute la conversation qu’il aura sur ce bac avec ces deux passagers blancs qui se retirent sous un auvent et le souffle court, tels des poissons pris au filet et rejetés sur le pont qui palpitent des branchilles, ils cherchent leur respiration et s’éventent avec leur casque.

Près d’une heure s’est écoulée lorsque le littoral du territoire de Bongandanga daigne enfin sortir tout nu et tout vert de son hammam.

Des pirogues surgies comme par miracle des taillis de roseaux nagent à notre rencontre. Elles s’agrippent au bac, s’offrent à prendre en charge les ballots que les voyageurs ont emmenés avec eux ou marchandent des régimes de bananes ou des paniers de poissons fumés au parfum piquant. Odeurs nouvelles, patchwork coloré des pagnes et des objets, cris aigus rebondissant sur les eaux, cacophonie, premiers accents d’une langue aux sonorités latines et portugaise. Antoine voit, il entend, il sent… il étouffe.

Nous accostons. Le monde obscur de la forêt vierge s’étale tout autour, sans mesure, la vraie forêt vierge, la forêt dense et humide, la forêt primaire et marécageuse, la forêt aux milles bruits menaçants, grouillante d’insectes et de bêtes redoutables, la forêt hostile aux hommes, la forêt impénétrable, suant toutes les humeurs du ciel, de l’eau et de la terre en fermentation.

Antoine entend la dernière plainte d’un temps définitivement révolu qu’il a abandonné derrière lui. Il se livre, sans condition, à la forêt des enfers, aux chants des tambours et à la fourche des diables noirs.

3
Le perroquet à tout compris

Par ici

Les hommes parlent avec la tête

Et cela ne donne rien de bon

Je préfère le chant rond des sauvages

Qui frappent du pied dans la forêt

Portés par le tam-tam des feuilles

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