Les secrets d'une femme du monde

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Série Les frères Wellingham, vol. 2

Angleterre, 1825
Lord Cristo Wellingam est enfin de retour... Dans la bonne société de Londres, la rumeur enfle et toutes les jeunes filles sont en émoi. Toutes, sauf une. Lady Eleanor Bracewell a, en effet, de bonnes raisons de ne pas se réjouir du retour de Cristo. Car cet homme aussi séduisant que sulfureux a malheureusement les moyens de ruiner sa réputation de femme respectable. Lui seul connaît ces épisodes peu glorieux de son passé, lui seul sait qu'elle n'a pas toujours été une lady à l'attitude irréprochable. Mais ce qu'elle redoute, au fond, ce n'est pas seulement de perdre sa place au sein de l’aristocratie londonienne. Non, ce qu'elle craint, c'est ce sentiment violent, irrépressible qu'elle sent renaître en elle à la simple évocation de son nom... N’est-elle pas, aujourd’hui, une femme mariée ?

Publié le : lundi 1 avril 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280295888
Nombre de pages : 320
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Chapitre 1
Maison Giraudon, Paris, au début de novembre 1825
Lady Eleanor Jane Bracewell-Lowen se redressa et lutta pour recouvrer ses esprits. Quelqu’un la portait — un homme, de toute évidence — mais elle ne parvenait pas à distinguer ses traits, pas plus qu’elle ne parvenait à comprendre les mots qu’il prononçait. Un épais brouillard embrumait son esprit, noyant tout ce qui l’entourait. Inquiète, tout à coup, elle gigota pour inciter l’homme à la poser par terre et à la laisser partir. Cet inconnu n’avait pas à l’emmener où elle ne voulait pas aller. Elle n’était pas là pour ça. Elle pesa encore de tout son poids sur les bras qui l’emprisonnaient, mais ses efforts étaient inutiles, ridicules même, elle le sentait. Et puis, elle éprouvait une sensation étrange qu’elle n’arrivait pas très bien à analyser. Dans les mouvements désordonnés qu’elle ît, sa perruque se déplaça et glissa jusque sur ses yeux, mais ce n’était pas cela qui l’inquiétait… Tandis qu’elle se débattait, la main de l’homme glissa sur elle, et se posa sur son sein. Elle se îgea, tétanisée, surprise d’en ressentir si fortement la chaleur, la rudesse. Et soudain elle comprit : elle était nue, entièrement nue ! Nue, mais pourquoi ? Elle n’en savait rien. Elle avait trop
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bu. L’homme qui la transportait devait avoir beaucoup bu aussi : elle comprit cela à l’haleine lourde qui vint heurter ses narines lorsqu’il lui soufa au visage, d’une voix égrillarde : — J’ai déjà vu de belles putains, par ici, mais toi, tu les surclasses toutes. Alors, je te le dis, quand tu auras îni et que tu redescendras, viens me voir. Je me ferai un plaisir de m’occuper de toi. — Je ne… suis pas… une îlle de joie, réussit-elle à marmonner malgré sa langue pâteuse. En fait, elle se trouvait dans un état si bizarre qu’elle-même ne comprenait pas trop ce qu’elle disait. Il lui semblait bien qu’elle avait tenté une protestation, mais pourquoi ? Impossible de le savoir. Une porte s’ouvrit et une vague d’air chaud lui gia le visage. Elle cligna des yeux à cause de la lumière plus vive, et aperçut enîn un homme, assis à une table. Il ne daigna même pas lever la tête et continua à écrire comme s’il n’avait pas remarqué que deux personnes venaient de faire irruption chez lui, deux personnes dont l’une était entièrement nue ! L’individu qui l’avait emmenée là prit la parole : — Monsieur le comte de Caviglione ? Eleanor tressaillit. Le comte de Caviglione ? Elle connaissait ce nom. C’était celui de l’homme qu’elle devait rencontrer ! Peut-être consentirait-il à l’aider ? Enîn encore faudrait-il qu’elle puisse lui expliquer la situation… Or elle avait du mal à mettre deux mots l’un derrière l’autre. — Monsieur Béraud vous envoie un petit cadeau, reprit son ravisseur.
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Comme le dénommé comte de Caviglione ne répon-dait toujours pas, son cerbère crut devoir s’expliquer. — Il dit que c’est une nouvelle dans le métier et qu’elle devrait vous plaire. L’homme, enîn, se leva. Il était grand, et blond. Il s’approcha d’un air plus ennuyé qu’intéressé. Il la regarda néanmoins avec attention, et elle ne put s’empêcher de noter qu’il avait les yeux très noirs. — Vous l’avez fouillée, au moins ? demanda-t-il. Elle n’a pas d’arme ? L’autre s’esclaffa. — Fouillée ? J’ai fait mieux que ça ! Tenez, voyez vous-même ! Son ravisseur écarta la couverture qui l’enveloppait, et la jeta sur le lit, comme un vulgaire paquet. — Eh hien ! ît le comte de Caviglione. Vous n’y êtes pas allé de main morte, mon brave. Toute nue, carrément ! L’autre ricana grassement. — Pour ainsi dire, je vous l’ai préparée. D’après ce qu’on dit, vous n’avez pas eu de femme depuis un certain temps, et même un temps certain, et mon maïtre pense qu’un célibat prolongé peut rendre certains hommes impatients, quand ils ne sont pas brutaux. Alors, voilà, vous n’avez plus qu’à consommer. L’homme la détailla, et sous le feu de son regard sombre, elle frémit de honte. Elle voulut protester, mais aucun mot ne parvint à franchir ses lèvres. — Maintenant, monsieur le comte, reprenait son ravisseur, si vous ne voulez pas du cadeau, je peux le remporter en bas, et je pense qu’il fera la joie de certains gaillards.
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— Non, non, laissez-la-moi, murmura l’homme blond en levant une main ornée de plusieurs bagues qui scintillèrent à la lumière de la chandelle. Elle proîta de ce bref intermède entre les deux hommes pour essayer de rassembler ses esprits. Il fallait qu’elle agisse, et vite ! Elle devait détromper l’homme à qui on la livrait de si ignominieuse façon. Oui, elle devait lui dire que tout cela n’était qu’une horrible farce et qu’elle n’était pas venue pour jouer le rôle d’une prostituée. Elle n’étaitpasune prostituée ! Mais alors qu’elle ouvrait la bouche pour lui dire tout cela, ses idées s’évaporèrent, la laissant désemparée, la tête complètement vide. Mais quelle importance au fond ? De toute façon le comte de Caviglione ne lui prêtait aucune attention, il avait tourné les talons et se penchait sur la table pour écrire quelques mots sur ses papiers. Il était beau, nota-t-elle. C’était déjà ça. Vu la situation dans laquelle elle se trouvait, c’était une bien maigre consolation, mais c’était mieux que rien. Elle n’eut cependant pas le loisir de se pencher sur la question, car au même moment ses yeux se fermèrent et elle sombra dans l’inconscience.
Lorsque l’homme de main de Béraud fut enîn sorti de la pièce, Cristo Wellingham se dirigea vers la porte et après avoir pris soin de vériîer que celle-ci était bien fermée, il la condamna avec une lourde planche en chêne. Il n’avait jamais eu conîance dans les serrures, il ne fallait en effet que quelques secondes à un individu exercé pour en venir à bout, il le savait pertinemment. Or, il avait horreur des intrus. Il n’avait pas conîance non plus en Etienne Béraud
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et ne croyait pas une seule seconde à cette histoire de prostituée offerte. Cet homme était une canaille qui travaillait pour la police française, ni plus, ni moins. En lui offrant ce « cadeau », il attendait quelque chose en retour, mais quoi ? Et s’il s’agissait d’un piège, tout simplement ? songea-t-il en reportant le regard sur la jeune îlle inconsciente. Tout en la contemplant, il se ît la réexion qu’elle n’était sans doute pas si innocente que Béraud l’afîrmait. Ces lèvres trop rouges, ce visage trop outrageusement fardé, tout cela témoignait d’une seule chose : cette îlle était une professionnelle, une vraie. Et son parfum, trop lourd… Il était de ceux qu’on vendait dans les échoppes louches, non dans les boutiques de luxe. Une prostituée, donc ; et de basse extraction. Cela dit, il fallait reconnaïtre que Béraud avait bon goût, car elle était jolie. En fait, elle était même mieux que jolie, elle était d’une beauté confondante. Un visage régulier, une masse imposante de cheveux blonds et bouclés… Et ce corps somptueux… Oui, la jeune femme qu’il avait sous les yeux était incroyablement belle. Ses cheveux n’étaient sans doute pas naturels : trop longs, beaucoup trop longs, trop fournis aussi, ils descendaient jusqu’à la taille en une masse compacte qui accrochait la lumière de la chandelle et scintillait… Des cheveux trop brillants pour être originaux. Elle portait une perruque donc, encore un détail qui ne trompait pas. N’était-ce pas l’attirail classique d’une femme qui monnaye ses charmes ? Une prostituée. Il prit entre deux doigts une boucle des cheveux arti-
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îciels, et, délicatement, il en caressa un sein constellé de taches de rousseur. Ce jeu l’absorba quelques instants, mais très vite il se redressa, effrayé par le désir brutal qui venait de le saisir, d’un seul coup. Que lui arrivait-il ? Cela eut au moins pour effet de le tirer de sa contem-plation et de le faire un peu redescendre sur terre. Nerveux soudain, il se passa la main dans les cheveux. Pourquoi Béraud lui avait-il envoyé cette îlle ? Qu’attendait-il de lui ? Quels renseignements ? Beaucoup de gens, et de tous les milieux, fréquentaient la maison Giraudon, pourquoi l’avoir choisi lui ? La îlle s’agita, en un si joli mouvement qu’il sentit son corps y répondre aussitôt, et il commença à débou-tonner sa chemise avec fébrilité. Elle ouvrit brièvement les yeux et le regarda, mais le voyait-elle vraiment ? Il lui sembla qu’elle ne se trouvait pas dans un état normal, que ce sommeil n’était pas naturel. Drogue ? Vin ? Il se pencha légèrement, respira son haleine. C’était du vin. Elle avait bu, beaucoup bu, beaucoup trop. Ce n’était pas raisonnable. Un horrible doute le saisit soudain : et si elle allait mourir, ici ? Inquiet, il attrapa un de ses mollets et la secoua vigoureusement, pour la réveiller. Elle rouvrit les yeux. Dieu merci, cette fois son regard était moins vitreux et surtout elle parvenait à garder les yeux ouverts. — Comment vous appelez-vous ? Non pas qu’il ait envie de connaïtre son nom, mais s’il réussissait à la faire parler, il parviendrait peut-être à obtenir quelques renseignements sur les manigances de Béraud, pour en savoir un peu plus sur la police
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française. En effet, il soupçonnait cette dernière de le surveiller déjà depuis un certain temps. Il avait des doutes, quelques inquiétudes… La jeune îlle garda le silence. Elle semblait ne pas avoir compris la question. Mais qu’elle était belle ! Plus que belle ! Et ce corps voluptueux, dont elle ne lui cachait rien, était donc un cadeau envoyé par un homme pour qui le chantage était une seconde nature. Une fois de plus il s’interrogea : pourquoi avait-il envoyé cette îlle, ici, maintenant ? Il s’efforça de songer à des réponses possibles. Qu’est-ce que Béraud pouvait bien espérer gagner en jetant la belle inconnue dans ses bras, ou plutôt, dans son lit ? Les messages codés sur lesquels il avait travaillé une grande partie de la soirée, étaient désormais traduits. Il n’avait plus qu’à les mettre en lieu sûr. La police française le savait-elle ? Le soupçonnait-elle d’être le fameux espion qu’elle recherchait sans relâche et sans succès depuis quelque temps ? Et cette îlle ? Elle pouvait tout aussi bien être un instrument qu’un agent. Elle faisait peut-être semblant d’être ivre pour mieux examiner tout ce qu’il y avait autour d’elle, dans le but de glaner quelques indices compromettants. Il l’observa un instant qui clignait des yeux et regardait en effet tout autour d’elle. Il n’était pas impossible qu’elle ait déjà récolté de précieuses informations. La pendule placée sur le manteau de la cheminée sonna les 11 heures. En bas, la débauche battait son plein, elle était même de plus en plus bruyante. Il entendait des femmes qui riaient fort, des bouchons de champagne qui sautaient, des hommes qui lançaient des refrains
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grivois et d’autres qui les reprenaient en chœur et qui chantaient faux, ce qui d’ailleurs avait l’air de les faire bien rire. Autrefois, il s’était lui aussi trouvé dans des assemblées de ce genre, il avait bu, il avait séduit des courtisanes ; mais cela commençait à faire longtemps maintenant. Il ne recherchait plus ce genre d’excitation à présent, et de toute façon, c’était incompatible avec la vie qu’il menait. La îlle s’agita encore, et son corps parut traversé de frissons. Elle poussa un gémissement rauque. L’espace d’un instant il éprouva des scrupules et une question se mit à le tarauder : n’était-elle pas trop jeune pour être ainsi jetée dans son lit ? Béraud n’était pas réputé pour la délicatesse de ses agissements, mais là il dépassait les bornes. Peut-être était-ce dû à ce cas de conscience soudain ; toujours est-il qu’il remarqua deux petites marques sur la cuisse gauche de la jeune îlle, deux brûlures sans doute, qui ressortaient brunes sur la peau blanche. Il se pencha pour les examiner et les efeura avec délicatesse et précaution, ce qui ne provoqua aucune réaction ; mais quand il releva la tête, il s’aperçut que la jeune îlle l’ob-servait avec attention et curiosité, avec inquiétude aussi. — Vous avez beaucoup bu, ma chère? lui demanda-t-il. Elle lui répondit un murmure incompréhensible, qui n’était peut-être pas une réponse, d’ailleurs. Puis elle lui décocha un sourire étrange, qui pouvait passer pour une invitation à se montrer plus audacieux, plus entreprenant, avant de se laisser retomber sur l’oreiller en exhalant un long soupir de lassitude. Et de nouveau, elle sembla s’assoupir. Il la regarda et éprouva soudain une étrange émotion.
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Il aurait voulu résister mais c’était plus fort que lui, elle l’attirait comme un aimant. Lentement, il avança la main pour la caresser. Au dernier moment cependant, il retint son geste et s’éloigna du lit en poussant un gémissement de colère et de frustration. Que faire ? Il se trouvait confronté à un dilemme tel qu’il n’en avait jamais connu. Le désir le consumait. Ces derniers temps, chaque fois qu’il avait essayé de se sortir de son mode de vie solitaire et monacal, chaque fois qu’il avait essayé de réveiller son désir, c’était une scène de ce genre qui lui venait en tête : oui, une femme nue, offerte, tel un beau fruit promis à sa convoitise et qu’il n’aurait plus qu’à cueillir. S’il était raisonnable, il quitterait la pièce sans tarder et il demanderait à l’homme envoyé par Béraud de remmener ce cadeau dont il ne voulait pas. Il aurait aimé avoir cette volonté, certes. Mais hélas, il se sentait incapable de consentir à ce sacriîce, de renoncer au plaisir dont il entrevoyait la promesse. Il ne pouvait plus arracher son regard du corps gracile allongé sur le lit. Son désir était si violent qu’il en tremblait. Incapable de résister davantage, il se pencha de nouveau sur la îlle et efeura son ventre nu, en remontant tout doucement vers sa poitrine. Elle émit un faible gémis-sement et se cambra ; déjà son soufe s’accélérait sous l’effet de l’excitation. Etait-ce seulement un réexe ? Décidément, cette courtisane était expérimentée. Il trouva dans ce constat une justiîcation et un encouragement. Il reprit ses caresses. Très vite il se ît plus audacieux, et, comme il s’y attendait, elle ne s’y refusa pas. Fasciné, il observa le plaisir qu’elle prenait sous sa main, il
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s’étonna de la vitesse à laquelle ce plaisir montait pour parvenir bientôt à un paroxysme qui la ît crier et se raidir avant de retomber, haletante, sur le lit. Il se demanda soudain si quelqu’un écoutait, derrière la porte. Béraud lui-même, peut-être ? Mais cette pensée ne l’occupa que quelques secondes : toutes ces préoc-cupations passaient au second plan. Il sourit en voyant que la perruque de la jeune îlle avait glissé et lui cachait une partie du visage, mais il ne songea pas à la lui ôter, encore moins à la remettre en place. Il avait mieux à faire. Reprendre où ils en étaient restés par exemple… Il avança la main et, instinctivement, la îlle souleva le bassin pour venir à la rencontre de ses caresses et du plaisir qu’elles promettaient.
Que lui arrivait-il ? C’était étrange, effrayant… mais exquis aussi. Eleanor baignait dans une sensualité diffuse qui la ravissait mais dont elle ignorait la source et l’issue. N’était-il pas temps de réagir ? Ne devait-elle pas prendre une part active à cette aventure ? Oui ! Elle ne pouvait plus rester allongée ainsi, immobile comme si elle subissait, alors que tout son être vibrait d’un désir intense. Certes, mais en avait-elle le droit ? Non, elle n’en avait pas le droit, elle le savait. Ce n’était pas bien… Mais une force étrange la subjuguait, le désir prenait le pas sur la morale et bientôt ses scrupules furent balayés par une vague brûlante de sensualité. Encore plus et encore plus fort… Elle voulait que cet homme se montre plus audacieux, qu’il aille plus loin en elle et qu’il la caresse vraiment. Elle avait envie de
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