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Les yeux indigo

De
212 pages

Malgré l’affectueuse opposition de son oncle et tuteur, Michel, l’héritier d’une grande fortune effectue des études de médecine, devient interne et après un service militaire effectué en Algérie, revient à Paris et commence sa première et dernière journée d’interne. Invité dans une surprise-partie, il y rencontre Sophie, fille d’une républicaine espagnole, dont il commence à tomber amoureux et dont il admire les yeux couleur indigo. Débute alors une passionnante et tumultueuse romance.


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Poème chinois anonyme

 

 

La fleur de la lune, petite et pourtant des plus belles

N’ouvre qu’au soleil couchant son calice odorant

Et l’oiseau des marais est tout juste assez grand

Pour couvrir cette fleur en ouvrant ses deux ailes.

Et la fleur et l’oiseau sont nés à la même heure.

Et la même rosée avive chaque jour

Les deux époux vermeil gonflés d’un même amour.

Et la fleur et l’oiseau se ressemblent

Et l’on ne sait pas trop en les voyant ensemble

Si c’est la fleur qui chante ou l’oiseau qui fleurit.

Mais quand la fleur est morte il faut que l’oiseau meure.

Alors sur ce rameau d’où son bonheur a fuit

On voit pencher son aile et se faner sa plume.

Et plus d’un jeune cœur dont le désir s’allume

Voudrait aimer comme elle, expirer comme lui.

Poème chinois anonyme

Chapitre 1

Il quitta la station de métro Vaneau et longea le mur d’enceinte de l’hôpital Laennec en passant devant cette étrange statue enchâssée dans le mur et représentant une sorte de génie portant une cruche d’eau, mais d’eau, il n’y en avait point. Sur le mur il vit des impacts de balles de mitrailleuse, seuls souvenirs de la Libération de Paris avec les plaques et les porte-bouquets qui indiquent les lieux où sont tombés les résistants à l’occupant nazi.

En chemin, il croisa deux visages qui lui étaient connus, ceux de deux infirmières de nuit qui rentraient chez elles, leurs têtes abaissées par la fatigue. Elles ne le remarquèrent pas. Il avait esquissé un mouvement pour aller à leur rencontre mais il se rendit compte que ce n’était pas le moment idéal pour bavarder ; il interrompit son élan et s’arrêta au bord du trottoir. Il n’y avait à cette heure si matinale que très peu de voitures dans la rue de Sèvres habituellement encombrée les jours de semaine. Un bus se dirigeait lentement vers la place du métro Sèvres-Babylone. Sur la plateforme arrière, le receveur avec sa boite métallique sur le ventre, bavardait avec deux fumeurs de pipes qui envoyaient dans l’air des bouffées de fumée. Sur le trottoir lui faisant face il observa deux religieuses en cornette qui sortaient d’une porte cochère qu’elles tirèrent péniblement à deux mains pour la refermer.

Il repartit et passa sous le porche de l’hôpital, en évitant la large porte d’accès des voitures, et en empruntant le couloir qui débouchait sur la petite pièce dans laquelle se trouvait une table et un registre sur lequel il avait si souvent apposé sa signature pour justifier son arrivée ou son départ lorsqu’il n’était qu’un externe des Hôpitaux de Paris. Il pénétra dans la cour bordée de bâtiments inscrits à l’inventaire des monuments historiques et se dirigea par une allée recouverte de graviers vers l’aile droite du U qu’ils formaient. Il laissa sur sa droite le local des urgences avec son perron de six marches de pierre et le plan incliné récemment aménagé pour permettre l’arrivée des brancards. Deux agents hospitaliers en blouse blanche tiraient un petit chariot sur lequel reposait un obus d’oxygène. Pourvu qu’ils ne le laissent pas tomber, pensa-t-il, sinon quelle explosion ! Continuant son chemin, il passa sous une voûte crasseuse et déboucha dans une cour garnie de bâtiments disparates aux façades lépreuses : les plus anciens ne comportaient que deux étages mais étaient aussi hauts que ceux plus récents qui en comportaient trois ou quatre. Il connaissait les lieux et il se dirigea vers la porte de la plus ancienne construction. Un très large escalier de bois était devant lui et il en grimpa les marches sans se presser car la montre qu’il venait de consulter à son poignet droit indiquait sept heures et vingt minutes. Il savait que le service de médecine vers lequel il se dirigeait ne serait réellement actif qu’à huit heures. Si les marches de l’escalier de bois étaient peu élevées, elles étaient fort nombreuses car le plafond du rez-de-chaussée culminait à prés de quatre mètres. Le couloir très large dans lequel il pénétra comportait quelques chaises, placées face à la porte du bureau du chef de service, le Professeur Armand Bissette. Pour attendre sa venue, il s’assit sur la chaise qui lui paraissait la moins inconfortable et la plus solide, au moins en apparence. Une lumière blafarde tombait des hautes fenêtres dont les vitres n’avaient sans doute pas été lavées depuis le début de la Seconde Guerre Mondiale.

D’abord presqu’inerte, sur le point de s’endormir, il pensa avec amusement à son oncle qui avait insisté pour que son chauffeur l’accompagne à l’hôpital Laennec. Il imagina l’énorme Rolls-Royce avec Gustave dont la tenue surannée de chauffeur de maître aurait fait l’étonnement des malades et des infirmières.

Cela le conduisit à penser à l’oncle qui l’avait élevé après le décès de ses parents, survenu lorsqu’il n’avait que huit ans. Ce vieux célibataire endurci avait échappé aux tendres sollicitations de ses nombreuses maîtresses et avait toujours refusé le lien pesant du mariage. Pour la première fois il se demanda si ces refus lui étaient imputables. Son oncle s’était consacré à son éducation et avait joué le rôle de père et même, étant donné leur différence d’âge, le rôle de grand-père. Une bouffée de tendresse l’envahit et il se remémora ses années d’études dans de très huppées institutions religieuses et les dimanches qui le ramenaient vers son oncle et sa tendre sollicitude. Il se souvint des deux baccalauréats et enfin de son inscription en Faculté des sciences pour y débuter des études médicales. Quelle histoire ! Pour son oncle quelle déception ! Drôle de métier pour un jeune homme qui possédait une très grande fortune et qui devait hériter une plus grande fortune encore. Leur simple gestion aurait du pouvoir l’occuper à plein temps et la meilleure préparation pour ce travail eut été une grande école, type HEC ou à la rigueur Polytechnique. Mais il avait tenu bon et son oncle s’était incliné.

La découverte des filles avait marqué sa première année de Faculté et l’avait tellement occupé qu’il ne fut reçu que de justesse à son premier examen universitaire. Ses flirts nombreux et une maîtresse caressante et initiatrice défilèrent dans son esprit. Certains disent qu’au moment de sa mort on voit défiler toute sa vie en un instant ; cela est également vrai lorsque l’on attend et que l’on sait que cette attente sera longue, par contre cela peut prendre plus de temps.

Le premier contact avec la réalité hospitalière fut un choc : un sympathique brancardier crût bon d’entrainer quelques étudiants dont deux filles dans un service de médecine et de les présenter à un jeune patient âgé de neuf ans et atteint de cette terrible maladie qu’est le xéroderma pigmentosum. Son visage était voilé mais en soulevant le voile, ce que fit le brancardier, on pouvait voir un visage d’horreur car envahi de très nombreuses tumeurs. Une des filles poussa un cri qu’elle tenta immédiatement de réprimer en plaçant une main sur sa bouche ; l’enfant la regarda puis détourna la tête. Puis ce fut la débandade, la fuite devant cette atroce réalité mais pour toujours un souvenir difficile à oublier.

Il fut tiré de ses souvenirs par une exclamation : « Michel ! C’est toi ? » Devant lui se tenait une jeune femme qui lui souriait. Il se leva : « Véronique ! » Celle qui avait été sa maitresse lui souriait ; son sourire était resté aussi lumineux mais il lui sembla qu’elle avait une silhouette plus épanouie dans son uniforme d’infirmière. Il ressentit une émotion due à l’effet de surprise mais aussi à l’afflux de souvenirs troublants. Son visage aux traits réguliers et les yeux bleus auxquels il avait été si sensible le faisait souvenir d’une époque très proche mais devenue aussi si lointaine ! Les dix-huit mois de service militaire avaient constitué une telle coupure dans sa vie qu’il lui sembla que Véronique surgissait du passé du jeune homme qu’il n’était plus. Il fit un mouvement vers elle comme s’il avait l’intention de la prendre dans ses bras et avait oublié ses longs mois de silence. Elle recula et l’arrêta de la main gauche alors qu’il la savait droitière ; il comprit qu’elle avait voulu lui montrer l’alliance qu’elle portait à l’annulaire. L’anneau d’or dont il lui avait dit autrefois que c’était le premier anneau de la lourde chaîne du mariage, brillait dans le rayon de soleil qui tombait maintenant des très hautes fenêtres éclairant le large couloir. Il s’arrêta et fit un pas en arrière élargissant ainsi la distance qui les séparait.

– Que deviens-tu ? (Pouvait-on faire plus banal pour des retrouvailles entre deux amants autrefois passionnés ?)

– Tu t’en souviens, je suis parti après les résultats du concours au service militaire, à Libourne et puis après j’ai été affecté en Algérie, en Kabylie dans une région montagneuse où j’étais le seul médecin à 20 ou 30 km à la ronde. La misère était incroyable, je voyais au moins trente malades ou blessés par jour ! Mais c’était formidable, j’avais vraiment l’impression d’être utile. Quand j’en suis parti des femmes et des enfants pleuraient et moi aussi.

– Et tu n’as pas regretté que je ne sois pas avec toi !

– Si, bien sur.

– Avec les relations de ton oncle tu aurais pu être affecté à Paris dans un ministère… et rester avec moi !

– Tu sais bien que j’aurais détesté être pistonné. Mes amis sont partis avec moi : là-bas ils avaient terriblement besoin de médecins.

– Même débutants !

– Merci pour l’appréciation ! Après trois années d’externat et la réussite au concours nous n’étions pas des débutants !

– Excuses-moi : je disais cela pour te taquiner. Je sais par expérience que tu es un bon médecin et si j’étais malade, c’est toi que je voudrais avoir prés de moi…… mais je ne crois pas que mon mari apprécierait.

– Depuis quand es-tu mariée ?

– Depuis plus d’un an.

– Vite consolée de mon départ !

– Pas de reproches, s’il te plait. Tu ne m’avais rien promis et je ne t’avais rien demandé ; nous étions libres tous les deux et je suppose que tu as largement profité de ta liberté.

– Pas vraiment largement !

Elle se mit à rire et il lui sourit, heureux de voir son visage éclairé par ce rire.

– Mon pauvre biquet !

– Parles-moi de ton mari.

– Il est plombier à Vincennes ; nous nous sommes rencontré par hasard. J’ai eu une fuite d’eau sur le cumulus, sur la réparation que tu avais faite et qui a résisté deux mois seulement. Il est venu, nous avons bavardé. Il n’a pas voulu être payé et il m’a dit qu’il devait revenir pour vérifier le cumulus, mais il m’a depuis avoué qu’il n’y avait rien à vérifier. Je passe sur le reste de l’histoire, nous nous sommes mariés et nous avons eu une petite fille. Elle est si mignonne !

– Véronique, mère de famille ! Je n’arrive pas à y croire ! Et tu t’entends bien avec ton mari ?

– Je te vois venir ! N’y penses-pas, même en rêve !

– Je voulais dire au lit.

– Aussi bien qu’avec toi, la tendresse en plus.

– Bien sur je suis un peu déçu mais je suis content de te savoir heureuse, vraiment content ; je ne te mentirai pas, tu le sais bien.

– Oui, je le sais.

Elle avança d’un pas, se pencha et l’embrassa sur la joue.

– Il faut que je m’en aille.

– Je vais travailler à Laennec, on se reverra et j’espère que tu auras une photo de ta petite.

– Promis.

Elle s’éloigna ; brusquement il lui lança : « La réparation du cumulus ! Elle a tenu ? Plus de deux mois ? ». Elle se retourna et en riant et en marchant, lui dit : « Elle tient encore ! »

Il s’assit et, retournant à sa rêverie, il se souvint des circonstances de leur rencontre. Il était encore externe et préparait avec ardeur et obstination le concours de l’internat. Ce soir-là il était de garde dans le service de chirurgie et on l’avait appelé en salle pour un malade hospitalisé car l’interne en médecine n’était pas disponible. Il avait grimpé à toute allure les deux étages de l’escalier de bois identique à celui qu’il venait de gravir et avait débouché dans une salle commune. Une jeune infirmière l’attendait ; c’était Véronique. Elle lui sourit et lui dit : « Un malade est très mal ; il n’arrive pas à respirer ; il tousse et crache et, je n’en suis pas absolument sure, mais je crois que sa tension est à 24-15.

– Ouf ! 24-15 ! Quel âge a-t-il ?

– 60 ans.

– Allons-y !

Ils se dirigèrent vers le lit du malade qui assis, toussait et faisait des efforts respiratoires manifestes. Tous les hommes de cette salle commune observaient le trio malade-infirmière-médecin. Michel prit l’appareil à tension qu’elle lui tendait, plaça le brassard sur le bras droit du malade, le gonfla avec la poire en caoutchouc et après avoir placé son stéthoscope au pli du coude du patient, desserra le petit robinet placé sur le tuyau et observa avec attention l’aiguille de l’appareil. Il avait gonflé le brassard jusqu’à obtenir 30 et l’aiguille descendait. Lorsqu’elle atteignit 24, il perçut dans son stéthoscope le battement artériel qui disparut lorsque l’aiguille fut arrivée sur le repère 15. Se tournant vers Véronique, il lui dit « Oui, 24-15 ! » Il releva alors le pyjama du malade et commença l’auscultation des poumons. Les signes auscultatoires étaient très nets et le diagnostic d’œdème aigu du poumon s’imposa à lui.

« C’est un OAP, dit-il à Véronique ; donnez-moi une aiguille pour saignée, une ampoule d’ouabaïne et une ampoule de morphine avec deux seringues. Et n’oubliez-pas un haricot de bonne taille pour recueillir le sang ».

Véronique se précipita au centre de la salle commune vers un grand meuble recouvert d’une plaque en lave et des placards situés sous ce meuble elle tira ce que le médecin, l’interne, lui avait demandé. Puis elle retourna vers le lit du patient ; pendant qu’elle s’affairait, Michel avait pris la main du malade et, après avoir tâté le pouls, l’avait conservé dans la sienne ; à voix basse il lui disait : « Ne vous faîtes pas de souci, tout va bien se passer ». Il plaça sur le bras droit du patient un garrot de caoutchouc qu’il serra. Puis il prit l’énorme aiguille à saignée qui était placée dans un gros tube de verre fermé par une boule de coton et l’enfonça dans la veine qui faisait saillie sur la face antérieure du bras droit. Le sang jaillit et Véronique n’eut pas le temps d’anticiper l’arrivée du jet sanglant et manqua les premiers millilitres qui se répandirent sur le drap. Le haricot métallique qu’elle tenait soigneusement se remplissait rapidement ; Michel le prit et demanda qu’elle lui apporte un autre récipient. Elle se précipita et arriva juste à temps pour éviter le débordement du premier haricot. Le second se remplissait aussi vite que le premier ; lorsqu’il lui sembla que la ponction sanguine était suffisante, Michel prit un coton imbibé d’alcool, retira le garrot puis l’aiguille, plaça le coton sur le pli du coude du patient et lui demanda de plier son avant-bras sur le bras pour provoquer l’arrêt du saignement. Puis, passant sur le coté gauche du malade, il plaça le garrot sur son bras, s’empara de la seringue que Véronique avait déposée dans un haricot stérile et commença l’injection intraveineuse d’ouabaïne en poussant très lentement sur le piston de la seringue. Pendant ce temps Véronique préparait une autre seringue et s’apprêtait à injecter la morphine. A la fin de l’injection, Michel repris son stéthoscope et vérifia la disparition des signes auscultatoires dans les poumons du patient. Il dit à Véronique : « Il faudra surveiller la tension artérielle toutes les heures ». Il nota sur la pancarte accrochée à la partie inférieure du lit les gestes qu’il avait fait : saignée, ouabaïne, morphine.

Il se dirigea vers la petite pièce qui constituait le bureau des infirmières et des internes, y retrouva Véronique et s’aperçut qu’elle était fort jolie avec ses grands yeux bleus et ses cheveux noirs ébouriffés. Elle le regardait avec semblait-il admiration et respect. Il lui dit : « Je demanderai à l’interne de passer le voir ».

– Quoi ? Vous n’êtes pas l’interne ?

– Non, je suis externe de garde en chirurgie ; l’interne en médecine était très occupé et m’a demandé de le remplacer.

– Ah bon !

Il lui sembla que l’admiration et le respect avaient diminué ; il regretta de lui avoir avoué qu’il n’était pas interne et il ajouta. « Mais je passerai aussi le voir dans quelques heures » Il revint en effet vers les quatre heures du matin après avoir recousu un cuir chevelu dont l’ouverture avait couvert de sang le visage d’un jeune garçon. Il pénétra dans une semi-obscurité dans le bureau et y trouva Véronique qui somnolait sur un lit pliant ; elle se réveilla dés qu’il entra et voulut se relever. Il l’en empêcha et s’assit prés d’elle, à vrai-dire tout prés, peut-être trop prés car elle eut un mouvement de recul. Il se pencha vers elle et lui demanda à voix basse des nouvelles du patient. Bien qu’elle l’ait rassuré il tint à retourner à son chevet en intimant à Véronique l’ordre de ne pas se déplacer. Il revint au bout de quelques minutes après avoir vérifié que la situation du malade était restée stable. A nouveau assis prés d’elle, il commença à lui poser des questions de plus en plus personnelles, plaisantant sur la déception de son amoureux dont il fit semblant d’affirmer l’existence et de le plaindre d’être privé d’une si jolie fiancée. Elle n’était pas dupe et prit plaisir à feindre de ne pas comprendre les intentions de ce très charmant externe en médecine, peut-être un peu flattée de ses attentions. Ce marivaudage se poursuivit une vingtaine de minutes ; mais il lui fallut prendre congé car si elle était bien présente sur son lieu de travail, ce n’était pas son cas et il dut retourner aux urgences. Avant de partir il lui demanda si elle accepterait de l’accompagner au théâtre, prétendant avoir reçu deux places de son oncle empêché d’assister à cette représentation. L’attrait d’une soirée à la Comédie Française et probablement aussi la sympathie que ce jeune homme lui inspirait la conduisit à accepter son invitation ; mais elle fut alors obligée de lui donner son adresse afin qu’il puisse venir la chercher avant le spectacle. Ils se séparèrent, contents tous deux de ce doux marivaudage qu’ils ne soupçonnaient pas encore pouvoir se transformer en une relation stable. Dans le taxi qui les conduisit à la Comédie française chacun se plaça sagement dans un coin de la banquette arrière. Ils rirent beaucoup en regardant le vaudeville à l’affiche ce soir-là. Après le théâtre, Michel prétendit être à demi-mort de faim et voulut manger des huitres. Est-ce sous l’influence de cet aliment que l’on prétend aphrodisiaque ou bien sous l’influence troublante des si beaux yeux bleus de Véronique ou des deux, qu’il lui prit la main. Comme elle ne la retira pas il lui prit l’autre et dans le taxi qu’il avait hélé pour la raccompagner, il tenta de l’embrasser. Après avoir fait mine de refuser elle le laissa faire ; lorsqu’ils furent arrivés à destination, Michel s’empressa de payer le chauffeur de taxi, dévoilant ainsi des intentions que l’on aurait pu qualifier au choix de tendres ou de malhonnêtes. Elle le laissa faire et ne l’arrêta pas lorsqu’il proposa de l’accompagner jusqu’à la porte de son petit appartement situé au sixième étage, immédiatement sous le toit. La porte ouverte, il en franchit le seuil et la prit à nouveau dans ses bras. C’est alors qu’elle lui dit fermement au revoir ; il repartit dépité mais plein d’espoir pour la suite d’une relation qu’il voyait chaudement érotique. S’introduire dans le lit de la jolie infirmière l’occupa pendant une quinzaine de jours au bout desquels elle céda à son amoureux et sans doute à ses propres désirs et ce fut un joyeux et quotidien remue-ménage dans le lit des jeunes amants ; ils se retrouvaient parfois chez elle et parfois chez lui dans l’appartement de deux pièces qu’il avait loué en catastrophe car il ne voulait pas dévoiler si vite sa très grande richesse, celle dont il lui arrivait d’avoir un peu honte lorsqu’il se comparait à ses collègues. Si la préparation de l’internat souffrit un peu de cette aventure, en compensation il y trouva une grande quiétude sexuelle. Lorsque vint le concours, il garda tout son calme au cours des épreuves écrites et confiant en son destin il prépara avec ardeur la rude étape de l’oral. Après son succès à l’écrit, Il eut la chance de retrouver dans le jury de l’épreuve orale l’un de ses patrons d’externat, ce qui lui conféra un certain avantage par rapport à ses concurrents. Il avait résilié son sursis d’incorporation sans attendre les résultats du concours. Il était optimiste car son excellent rang aux épreuves écrites lui permettait de penser qu’il ne pourrait mieux faire lors d’un prochain concours. S’il n’était pas reçu cette fois là, et c’était son troisième concours, il ne le serait jamais. Il n’imaginait pas de recommencer à vivre ces harassantes journées : fonction d’externe le matin de 8 heures à 13 heures, travail à son domicile jusqu’à vingt heures, puis deux fois par semaine les conférences d’internat et trois fois par semaine les sous-colles avec trois amis. Dans tous les cas jamais dans son lit avant minuit. Il sortait épuisé de cette vie de travail.

Il s’était donc présenté ce 15 janvier 1955 au Fort de Vincennes où il avait été convoqué pour y effectuer une période d’instruction avant son admission à l’école d’officiers de réserve du Service de Santé des armées à Libourne. Il avait commencé par se tromper de porte et s’était retrouvé mêlé à de jeunes français âgés de 18 ans qui ne bénéficiaient pas du sursis d’incorporation pour études universitaires. Il s’était d’abord étonné de la jeunesse de ceux qu’il pensait être de futurs médecins ou dentistes ou pharmaciens. Un adjudant péte-sec rectifia son erreur avec forces engueulades et il se retrouva après quelques errements dans le Fort de Vincennes avec les étudiants qui seraient ses condisciples à Libourne.

Les premiers mois furent ceux d’une initiation à la discipline militaire et à l’armement, enseignement dispensés par des sous-officiers hargneux, surtout ceux dont l’alcool constituait la principale source d’énergie. Pas de permission pendant un mois et lorsque la première survint, il lui fallut la subir avec cet uniforme de simple soldat qui l’obligeait à saluer le moindre gradé dans les rues et même dans les couloirs du métro.

Puis il fut affecté pendant le mois qui précédait son admission à l’école des officiers de réserve à un hôpital militaire de la proche banlieue parisienne ce qui lui permit de retrouver pour un temps à la fois une tenue civile et Véronique. Et là, à part quelques contacts rugueux avec un médecin-capitaine borné, il se retrouva dans une ambiance hospitalière qu’il connaissait bien et qu’il appréciait. Le chef de service, un médecin-général, était un homme de grande qualité, chaleureux, pas du tout imbu de son grade, réclamant l’avis des jeunes médecins qui avaient été affectés à son service, tout en leur apportant son remarquable sens d’observation clinique et ses non-moins remarquables connaissances en médecine interne.

Tout en regrettant un peu que ce stage clinique soit trop court, il rejoignit avec plaisir l’école des officiers de Libourne, petite ville proche de Bordeaux et situé en plein cœur des vignobles bordelais. La plupart des élèves-officiers avaient loué de confortables chambres en ville ou dans les villages environnants qui portaient les noms des grands crus du Bordelais. Ils étaient obligés de se lever très tôt le matin pour être présents à 7 heures pour l’appel à la caserne. Michel décida, avec quelques autres, de rester dans le dortoir d’une vingtaine de lits, très proche dans son architecture des grandes salles communes des hôpitaux de l’Assistance Publique de Paris. Le confort y était rudimentaire : des poêles à charbon pour le chauffage, pas d’eau chaude pour la toilette du matin sauf celle qui était obtenue en mettant de l’eau dans un casque et en plaçant celui-ci sur l’un des poêles. C’est pourquoi le plus souvent possible tous les élèves-officiers de son dortoir se précipitaient aux douches municipales pour une vraie toilette. Un des avantages du séjour à la caserne : dormir plus longtemps et être réveillé par les croissants et le café que leur apportaient très gentiment ceux qui avaient loué une chambre en ville.

On apprit à ces élèves-officiers à monter la garde avec un fusil sans munitions, à faire les cent pas devant la guérite du poste de garde et à présenter les armes au passage d’un gradé. Comme avec chaque promotion, on tenta de leur apprendre à marcher au pas, l’ambition secrète du général commandant l’Ecole étant de pouvoir faire défiler en ville les membres du service de santé des armées. Et comme toujours, l’inaptitude et la mauvaise volonté des élèves officiers eut raison de cette étrange et secrète rêverie. Dans cet ensemble d’épreuves physiques portant l’étrange nom de parcours du combattant, Michel se classa dans le premier quart de sa promotion. Ses connaissances en armement furent appréciées par les instructeurs ainsi que le fut surtout l’épreuve médicale qu’il subit pour le classement final. Il avait pendant tout son séjour à Libourne vaillamment résisté aux attributions de cigarettes qu’il distribuait à ses voisins de chambrée ou dont il faisait l’enjeu des parties de ping-pong qu’ils y organisaient chaque soir. De même, il ne trouva aucun plaisir à ingurgiter le médiocre vin servi en abondance à la cantine et dont il vit pourtant certains en abuser jusqu’à l’ivresse.

Malgré son excellent rang de sortie à l’examen de classement, il choisit, au grand étonnement de ses camarades de chambrée, d’être affecté à un poste médical, perdu en Grande Kabylie, seulement quatre mois après le début de ce que l’on appelait pudiquement alors « les événements ».

Après quelques jours de permission qu’il consacra à son oncle, il rejoignit Marseille en train, puis fut embarqué sur un navire transporteur de troupes de la Seconde Guerre Mondiale. Pour lui, toujours habitué au grand confort d’un hôtel particulier de la Plaine Monceau, le voyage dans la cale du navire fut une épreuve d’autant plus détestable que la mer était forte et que de nombreux soldats qu’il avait pour mission de surveiller étaient sujets au mal de mer. C’est dire l’importance des vomissements et des odeurs qui les accompagnaient. Le voyage prit fin et il fut très soulagé de retrouver l’air libre et sur le pont la petite fraicheur du matin de ce mois d’avril. Puis le soleil s’éleva dans le ciel et la température atteignit rapidement 25 degrés. Le débarquement à Alger s’effectua sans problème pour la petite troupe qu’il avait pour mission de surveiller avec l’aide d’un sergent. Le galon qu’il portait sur l’épaule, celui d’un sous-lieutenant, lui valait la soumission servile de tous les troupiers. Il n’avait pas encore reçu le képi rouge qui indiquerait qu’il appartenait au Service de Santé des Armées et ne le recevrait en fait que quelques jours avant sa démobilisation ; il portait comme les autres soldats le béret réglementaire, incliné sur le coté.

Dés son débarquement, il fut pris en charge par un adjudant qui lui expliqua poliment, ce qui l’étonna d’abord car il n’était pas encore habitué à son grade de sous-lieutenant, quel était le camion qui devait l’amener à pied d’œuvre. Le soldat de 1° classe qui devait le conduire se mit au garde-à-vous et l’invita à monter (« par ici mon lieutenant ») dans le camion en se chargeant de son sac militaire. Le voyage dura plusieurs heures, au début sans cahots sur des routes bien goudronnées puis sur des chemins de terre avec de nombreuses ornières, parfois très profondes. Le conducteur dut tenir très solidement son volant pendant que Michel était projeté de droite et de gauche. Ils arrivèrent finalement dans un village avec quelques rares maisons en dur, les autres faites de torchis et de tôles ondulées récupérées de ci-de là par des habitants misérables. Le lieutenant qui l’accueillit lui expliqua qu’il aurait avec lui deux soldats musulmans et un sergent d’active. Il aurait à former l’un des rares habitants sachant lire, écrire et parler français à de futures fonctions d’aide-infirmier.

De nombreux mois plus tard alors qu’il rangeait ses affaires personnelles pour le grand départ et le retour à Paris, curieusement ce ne fut pas aux très nombreux malades auxquels il avait prodigué ses soins qu’il pensait d’abord, mais à la formation d’Ahmed auquel il dut enseigner les règles de l’asepsie, la réalisation des vaccinations et des injections intramusculaires ainsi que les gestes essentiels de secourisme. Cet aide-infirmier se révéla très désireux d’apprendre son nouveau métier ; il était très fier de la blouse blanche qu’il portait et dont il prenait grand soin. Pour les malades il ne pensait à cette heure qu’à ceux qui étaient des cas que l’on aurait baptisés historiques en France. Il évoqua en particulier ce patient âgé d’une soixantaine d’années atteint d’une tuberculose vertébrale et dont l’abcès froid avait fait glisser son pus le long d’un muscle intra-abdominal pour le conduire jusqu’à la face antérieure de la cuisse où l’abcès s’était ouvert. Il avait été fasciné par le cheminement du pus tuberculeux qu’il reconnut car ce fait exceptionnel était mentionné dans la question d’internat portant sur le mal de Pott.

Il se souvint aussi du premier et seul retard d’Ahmed. C’était à peu prés un mois avant son retour en France et la fin de son service militaire. Vers 10 heures il le vit arriver pâle, décomposé, agité, ayant manifestement pleuré.

– Ahmed ! Que se passe-t-il ?

– Elles disent qu’elle va mourir et le petit aussi.

– Qui va mourir ?

– Ma femme. Elle accouche aujourd’hui et les femmes disent qu’elle va mourir parce que le bébé peut pas sortir : il n’a pas la tête en bas mais les fesses.

– Ah ! Une présentation du siège.

– Elle va mourir ; tu crois qu’elle va mourir ?

– Il faut que je la voie et que je l’examine.

– Oui, viens, viens.

Ils partirent tous deux vers la misérable demeure devant laquelle les femmes du village s’étaient regroupées, attendant la mort de la parturiente. Ahmed frappa à la porte de sa demeure et cinq femmes se présentèrent. Un bref dialogue s’établit entre lui et celle des femmes qui semblait avoir pris la direction des opérations.

– Elles disent : on peut rien faire, elle va mourir. Et il éclata en sanglots.

– Je peux essayer de faire quelque chose.

Ahmed discuta avec les femmes qui semblaient réticentes à l’idée de permettre la présence d’un homme dans ce qui avait toujours été l’affaire des femmes. Il les écarta et voulut les faire toutes sortir.

– Laisses avec moi deux des femmes, dit Michel.

Il entra et vit Fatima, l’épouse d’Ahmed, couchée sur le sol de terre battue, les jambes repliées sur les cuisses, couverte de sueur et semblant résignée, dans l’attente d’une mort annoncée. Il s’agenouilla prés d’elle, plaça prés de lui sa sacoche médicale et déplaça la lampe à pétrole qui éclairait chichement cette salle de travail. Il releva la robe de Fatima et celle-ci dissimula sa honte en détournant la tête et en la couvrant de ses deux mains. Il examina d’abord l’abdomen et avec son stéthoscope obstétrical il vérifia la bonne qualité des bruits du cœur de l’enfant à naître. Puis il recouvrit sa main droite d’un gant de caoutchouc et lentement l’introduisit dans la vulve, atteignit ainsi le col de l’utérus entièrement dilaté et faisant lentement avancer sa main il perçut le dos de l’enfant tourné vers l’arrière. Fort heureusement les jambes étaient en position favorable. Rassemblant tous les souvenirs, pas trop lointains, de son stage d’obstétrique il entreprit la rotation du fœtus, ce qu’il obtint sans problème et même sans que les bras du fœtus ne se relèvent, ce qui aurait compliqué encore les manœuvres. La progression du...