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Leurs larmes chantent, parfois

De
250 pages

« Aujourd’hui, j’ai enterré mon chien – je suis seule. Je traîne dans la maison sans occupation possible : tout est interdit, tout est surtout impossible [...] », Climat.

Des enfants qui s’aiment et des petits vieux qui se cherchent sur la route des accidents de parcours : autant de rêves en chute libre ou de lendemains réenchantés.
Des amis, des amants, des amarres arrachées...
Des délires, des soupirs, des envies...
Tant de départs, de retours et de toujours : à l’amour ou à la mort – l’âme au bord des doigts.
La vie !
La vie et ses tangentes pour un métier à tisser aux coordonnées de l’infini, vagues...

Vingt-six nouvelles au cœur de « Nous », en chanson parfois.


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-06928-6

 

© Edilivre, 2017

Du même auteur

Du même auteur :

Déjà paru, même Editeur :

Songe-monde au monde frange – Recueil de poésies

A paraître :

Il restera toujours un chien… – Roman

Un amour grand comme ça …

Elle va, impératrice qui s’oublie parfois d’un petit saut joyeux.

Hier, elle a sorti ses jupes et ses jeans et ses slims.

Nez relevé, pas convaincue.

Gros soupirs, lèvres boudeuses…

Elle s’est tortillée devant le grand miroir, bombant la poitrine ou quelque chose qui devrait y ressembler-face, profil, trois-quarts.

La chanson trottait déjà dans sa tête depuis un bon moment :

Sans shit et sans médoc,

Elle s’appelle Anat, blonde comme les blés –

Au grand huit qui fait toc…

Grande, fine, volontaire…

Au tic du tac, au hip hop,

Plus de trac c’est d’la pop !

Une scie entre deux notes, entre deux fous rires – et ça la reprend au larsen.

J’s’rai ton wi, ton wiwi, ton wifi –

Ça la soule, l’énerve, s’en va, revient, retient, et finalement l’envole – haut, toujours plus haut, un truc de ouf.

J’s’rai oui ton nid, ton ni ni, ton inouï.

L’air ou les mots ; le débit peut-être, son sourire sûrement.

Drôles de mots, drôle de vie. Et drôle d’état, qui rend dingue – à s’époumoner :

J’s’rai, j’s’rai, j’s’rai

L’île où loger tes inédits.

La demeure du 19° siècle se dresse dans la banlieue chic d’un 16° tout arrondi, les immenses fenêtres renvoient les réverbères à leur flou artistique et nimbent le jardin en pente douce.

Hé, ho, Bab’, take my heart Baby !

Au bout du compte et des essayages, elle a choisi sa plus jolie robe et mis ses bijoux sorciers. Elle aura froid, n’y pensera pas – à donf dans le maintenant du moment, comme il dit en chaussant de vieilles lunettes de soleil.

J’te kiffe, c’est le hic…

Elle a tout osé et tant pis pour le regard désapprobateur de sa mère. Tant pis pour ses sœurs, pour les autres, pour tout : elle se moque des cris, du temps et des sourires en coin – sera jolie juste pour lui.

J’te kiffe en orbite, c’est trop chic :

Le hard est soft, toi tu m’embrases.

Il avance à pas trop grands qui le déhanchent –

J’te kiffe sans dope c’est trop top :

Le soft est hot, les autres s’érasent.

Hochant la tête au rythme d’une musique qu’il est seul à entendre.

J’te kiffe sans lift – chute en à-pic :

J’emmêle les fils, la pile est nase,

Mon cœur hors ligne, j’marche à l’extase…

Un Pinocchio désarticulé au carrefour de tout et de rien.

Perdu, exilé, importé ; au mélange des musiques et des on-dit – des « on rit »…

Mais n’importe les rages du ciel et des mots, il porte fièrement le nom de son père et de son grand-père : Karim Ben Ali Dolam. Long comme cent ou mille générations, qui l’enracinement à l’arbre de vie. Ici il n’y a que sa mère pour l’appeler Kado, ça la fait rire ; lui est plutôt gêné, à son âge !

Hé, ho, Bab’ ?

Look to me, Baby !

Il frappe le trottoir de toute sa détermination, ne sent rien du froid. Ce matin il a savonné une peau trop foncée à son goût, jusqu’à l’usure. S’est lavé les dents, nettoyé les oreilles et aspergé d’après-rasage bon marché : deux claques énergiques ont terminé le travail. Après, appliqué, il a joué des biceps tout nu devant le miroir brisé, comme son père, avant. Avant le silence, avant les autres, avant la honte…

J’s’rai ton bi, ton bibi, ton lit, ton nid,

L’île où loger tes in… tes iné … tes inéné… tes inédits.

Le vent soulève ses cheveux, sa robe caramel virevolte. Elle allume l’allée, même les vieux châtaigniers jouent des ombres pour redessiner ses traits à la manière d’un Bakst.

Ho, hé, ho…

Coups de klaxons rageurs, sirènes stridentes ; il tourne à gauche et prend un raccourci qui lui rendra le boulevard près de la gare. Ils se sont donné rendez-vous à l’abribus, à mi-parcours. Là où quelques petits cœurs jouxtent des dessins à peine moins que pornographiques.

J’te kiffe look, look, look to me !

La chanson comme un mantra, pour se donner du courage. Mantra ou marteau-scie, l’idée le fait sourire : sacré requin ! Ça lui fait penser… A rien, parce qu’il l’aperçoit :

J’te kiffe, fais-moi un clic t’es tellement top…

Court maintenant, vole – au risque de se rompre les os sur les pavés.

J’te kiffe, un déclic hip hop on the spot.

Il arbore son plus beau sourire, un vieux sac toilé jeté sur l’épaule. Quand il la voit, il oublie tout.

J’te kiffe, j’te kiffe, j’te kiffe kiffe kiffe kiffe…

Oublie même la marche sous le soleil.

Et remballe les nuits à trembler sans pleurer – parce que ça pleure pas un homme. Ça serre les dents malgré les morts laissés en chemin et les mères emmenées en se bouchant les oreilles pour échapper aux cris sortis de leurs entrailles vides.

Les bêtes crevées…

Les charniers…

Les tombes minuscules…

Les passeurs…

Oubliés, remballés, effacés !

A quelques mètres, coquetterie ou timidité, les deux sans doute, elle joue à celle qui ne voit pas. Elle attend pourtant ce moment depuis leur première rencontre, dans une cour qui ne sera plus jamais grise.

Vise la cible mon invincible :

Dans sa poche, battant contre sa cuisse, un cadeau attend sa princesse : il lui offrira à 10 heures, pour fêter leur première rencontre. Peut-être qu’il osera lui dire je t’aime, il ne lui a jamais dit. Ne l’a jamais dit à personne – c’est difficile d’être un homme. Son cœur va exploser, des oiseaux chantent dans sa tête…

Hip hop on the top !

L’air est plus que frisquet, il a chaud. S’essaie à quelques mimiques, accentue ses gestes, parle tout seul et calque sa démarche sur celle du beau brun interviewé l’autre jour, à la télé. Il lui ressemble, fait comme si, se donne du courage – ce n’est pas facile d’aimer !

Nos corps en îles…

Enfin il la rejoint, frôle sa joue, prend sa main.

Et elle rit. Elle rit parce qu’elle est heureuse ; parce qu’il est beau comme le Chevalier du Nouveau Monde.

Mon cœur en bug, tout en exil…

D’un pas qu’ils voudraient encore pouvoir ralentir, ils passent devant la statue du Saint à peine remis d’un baptême estudiantin : soutif en couronne et décorations sur l’entre-deux, ça les fait rire plus encore, il serre fort sa main.

T’es trop mon style, faut qu’on s’idylle,

Ma vie en stop, toi en bug bug bug Bugatti !

« Une mauvaise graine », qu’il disait le vieux quand il parlait encore. « Une petite dévergondée », qu’elle dirait sa mère si elle savait. Mais ils s’en moquent, s’en balancent au tempo d’une chanson qui porte son nom : « Invincible » ! Et les vieux et les dieux peuvent bien rester chez eux, claquemurés au quartier du désespoir et muets comme les tombes qu’ils creusent. Eux parlent haut, doigts mélangés. Ils s’amusent de ce drôle d’accent, se réchauffent de quelques bonds – cloche-pied, cloche-trottoir, cloches dans la tête. Ils ont la liberté de leur âge et jouent sur l’air du toujours ; feront le tour du monde, seront fous, seront sages, seront grands – plus tard. Pour l’heure, ils marchent du même pas, ils n’ont pas seize ans à eux deux et les petits cœurs en pâte d’amande, amoureusement choisis, soigneusement emballés, attendent sagement la récréation pour changer de poche :

J’te kiffe, j’te kiffe, j’te kiffe kiffe kiffe kiffe :

Comme un manchot shooté en Ram solaire,

Comme un indien scalpé au pôle air : j’te kiiiiif !

Deux corbeaux

Il est sorti d’un nuage, noir frisson contre le gris d’une nuit blanche – chorégraphe du sans limite ou libre chimère. Un corbeau immense, messager du monde perdu, funambule se jouant de l’éther. Comme un remous au ciel qui s’épanche, une arabesque de jais aux ocres du couchant et de ses traînes éphémères : un souffle né d’un rêve bien réel, un songe repris à l’intemporelle Atlantide – où les hommes se grisent, où les dieux s’apaisent. Un oiseau mystérieux comme le feu, comme la nuit – comme l’oubli où ses yeux m’entraînent…

Les autres sont pris de panique. Ils courent sans ordre ; évoquant de funestes présages, y trouvant la marque du diable : récoltes perdues, épidémies, invasions. Et dans les petites maisons sans jour, dans l’église froide, dans la pénombre de leurs âmes si roides, ceux-là se voilent et se signent. Lui tournoie dans l’azur à peine entamé, ailes déployées, majestueux ; l’ombre projetée est celle d’un géant et les poussières dansent avec lui – fresque impalpable. Sûr que les temps se souviennent de leurs anciennes dentelles mauresques et des eaux vives et des épices aux moissons brûlantes. Sûr car l’oiseau dessine des cercles magiques, libre de tout ; et moi j’ai envie de m’envoler avec lui dans l’apesanteur des corps indéfinis.

Le petit village s’est refermé sur ses peurs ; son cœur silencieux s’est mis en veilleuse, volets fermés, paupières closes. A ceux qui pourtant regardent, tout là-bas, à l’Est, la montagne impose ses reliefs comme autant de mystères : elle en paraît plus haute, plus proche – territoire de ‘l’Autre’. Ici, sur les terrasses délavées, sur les fils tendus, le linge bat au vent de terre et le soleil explose en taches miroitantes : ruisselant des toits d’ardoise, dégoulinant des murs jaunis et triomphant sans combat de toutes ces choses abandonnées des hommes. Parce qu’ils tremblent, les hommes. Et murmurent à son vol, tapis dans quelque encoignure ou derrière une fenêtre grillagée. Ils le fuient comme ils fuient la vie et ses bruissements. Redoutant son bec puissant, craignant ses serres acérées. Ils le maudissent et le chassent et prient – je sais, moi, qu’il est inoffensif. Inoffensif pour moi ! Prise au sortilège et vive d’un dernier désir brûlant comme un torrent de montagne : celui de voyager avec lui au-delà des frontières et des carcans où se broie mon âme de chair. Prisonnière, assignée à demeure depuis qu’un monsieur très « comme il faut », comme en témoignent ses voisins, m’a réduite en miettes d’un petit écart de conduite : puzzle mélangé, coquille d’œuf au vent de son ivresse – six mois sans permis pour lui, perpète pour moi.

Il est revenu, frôlant les cimes pour souffler loin les scories du village et des superstitions : les femmes redoublent d’incantations, les hommes gesticulent de plus belle – pauvres pantins armés parfois de fourches. Je croise les doigts pour qu’il triomphe de cette gangue où tous agonisent, gardant la certitude qu’il est là pour moi. Que nous sommes promis l’un à l’autre contre les liens d’acier où se brisent les songes-libertés. Mais le tableau pointilliste se trouble : disparu, une fois encore. Le temps ralentit et mon cœur s’essouffle. Tout près, si loin, le village retourne à son engourdissement ; les hommes ont rompu le pacte et le charme s’est changé en malédiction. Hier pourtant, ou était-ce aux siècles passés, Paraïa s’était pris à rêver d’immensité devant un puits de lumière où s’enivrait sa terre rouge…

Les heures sont longues qui languissent mais mes rêves sont tenaces, il viendra, reviendra. Et guérira mes blessures d’une caresse bleu-nuit pour changer l’enfer en jardin de lumière : derrière le miroir, les merveilles – j’y crois, le veux, le sais !

De fait, dès la nuit tombée, alors que je suis étendue dans la touffeur moite de ma chambre, l’oiseau se pose sur le rebord de la fenêtre ouverte : il me regarde. Tend le cou, penche la tête, ouvre le bec et laisse échapper une plainte. Il descend maintenant, et avance de cette démarche un peu cassée. Je reste silencieuse, il approche. Puis, d’un coup, d’un mouvement d’ailes, se pose sur mon lit et se frotte : bec contre joue. Cela n’a pas duré plus d’un instant : il est reparti comme il est arrivé. Il est reparti mais je sais qu’il reviendra et qu’il m’emportera.

Toujours plus haut.

Si loin…

Là-bas !

Là où les cris de l’océan déchirent le no man’s land du silence ; ne laissant qu’arabesques et écumes d’argent aux vagues vagabondes. Hors-là hors temps où le sable filant piège les rêves dans un présent heureux. En attendant je me soûle au poème, à son chant :

Noir voilier à la houle céleste, l’oiseau fend le jour – il crie en quelque détour et s’enfuit.

Cri d’un point tissé d’infini

Cri des ‘Si’ tissés d’inédit…

Quand l’éternité s’étend d’au-delà, laissant de vagues échos aux larmes du vent.

Cri bleui d’indéfini

Cri des rêves inouïs…

Quand l’immensité s’éprend du hors-là, laissant en écho quelque vague lames aux reflets changeants.

*
*       *

Trois jours plus tard, au midi enflammé, deux oiseaux jouent de l’espace. Ils tracent d’insaisissables figures dans le ciel sans tache et planent au-dessus d’une petite île méditerranéenne, là où le ciel s’ouvre sur l’infini pour engrosser une mer bleue comme les pierres sacrées d’Egypte. Là où les vagues se grisent et se perdent dans quelques traînées argentées et dans des millénaires de transparences…

– Tiens, Stan !

– Ah, Jovani ; hè què novelle, fils ?

– Rien de bon ! Tu sais que la fille du gitan s’en est allée ?

– La petite Maria ? Fallait s’y attendre, elle était toute cassée ; et puis, avec le ‘noir-corbeau’…

– Le corbeau ? Les corbeaux : ils sont deux maintenant, et je ne te dis pas les cris !

Il neige en rouge et blanc

Le sang dans ses yeux, les flocons sur la route…

Le stop éclabousse la nuit au blanc d’une ligne arrêtée, triangle rouge au danger d’éboulement.

Le sang et l’écume…

Comme une suture à vif, la robe coquelicot explose aux tourbillons, corole déchirée, pétales sur la poudreuse – quelques vains soubresauts. Trouble mélange, flou des contours, le ciel s’abandonne aux sanglots pâles des vierges sacrifiées – veuves avant l’heure, vieilles aux trop tard, des histoires bêtes à pleurer aux doigts des musiciens :

Fa Do Sol Sol Do La Sol Sol Si Ré

Blanc matin aux faux sermentsdes amants

Fado des pleurs éclatés au miroir brisé.

Fa Do Sol Sol Mi La Sol Sol Ré Mi

Blanc des cœurs effeuillés, rouge des fleuves souillés

Mis là au miroir truqué des rêves brisés.

Mi La Sol Sol Ré Si Sol Sol Mi Ré

Blancs seings des innocents, rouge semblant du vent

Miré aux rêves défaits d’un mirage troublé.

Mi Ré Sol Sol Mi La Sol Sol La Si

Chanter !

Chanter contre le froid.

Contre le vide, contre cette ombre noire à la nuit rouge :

Fa Do Fa Si La

Pleurer :

Des rivières au ciel renversé…

Sol Sol Si La Mi Si Do La Mi

Rêver :

A l’écume d’une voûte porte-plume

Fa Do Fa Si La Si Do La Mi

Au vieux rideau salé des brumes

La Mi Do Sol

Chanter !

La Si Mi Do Sol Si Do La Mi…

Les notes s’échappent, flot continu mélangé aux sons étouffés.

A peine un soupir pourtant, car tout se perd à l’hypnose des flocons. Tout, même ses idées arrachées à une guitare sèche ; quelques accords arrêtés au bas d’une page laissée dans la boite à gant de la berline. Mais sur ses joues, à la commissure des lèvres, au pouls battant des jugulaires, de fins sillons s’écoulent – déchirures des épines :

Ré Mi Ré Ré La Mi Ré Do Fa Si

Soulent soulent les heures,

Coule coule mon cœur

Chagrin filant d’un songe-leurre…

Si Fa Do Ré Mi La Do Ré Ré Do

Les flocons devant ses yeux, le sang sur la route…

Plus rien ne subsiste des certitudes.

Rien des textes, rien des projets en premier jet ; tout s’est défait qui ne garde que cette robe tiraillée aux bourrasques – rubis aux pleurs d’opale où le ciel s’éparpille :

Si Ré Ré Si Fa Mi Mi Fa La

Spirale à l’espace sidéral

Là mis au hors-là –

La Si Lades combats !

Si Ré Si Do Fa Mi Mi Fa Do

Dédale à l’espoir sans escale

Mis là sans ‘hola’ –

Si Si Lades éclats !

Mi La Mi Ré Si Ré Ré Do

L’espace, et le temps, et les choses…

Le monde s’enfonce aux cris sans écho ; elle essaie pourtant, vraiment. De se fermer à l’hémorragie d’elle qui se dévide aux vieilles hantises… Mais ils lui ont tout pris et elle ne peut pas lutter face à cette haine à l’amour cannibale.

Mi Sol Mi Ré La Mi Sol Mi

Champs « boulés » de faux bonhommes

S’enguirlandent aux pointillés d’un jour carbone…

Qu’elle le veuille ou non, il neige !

Il neige et ce n’était pas prévu. Pas annoncé, pas écrit : la nuit est tombée d’un gros nuage noir, presque irréel au début, renvoyant la lune et ses flous au purgatoire des mondes invisibles.

Goutte-à-goutte de ses pas…

C’est long, difficile, qui la suspend aux lignes des ombres et de quelques vifs espoirs – d’une chaise ou d’un feu. De quelqu’un ou d’autre chose encore à inventer, comme un tournant à l’aube de ses vingt ans.

Il neige en tourbillons rouge et blanc et le monde s’en trouve obscurci :

Do Do La Do Sol Mi La

Coulent coulent les heures

Fa Doau fardeau –

Saoul saoul mon cœur

Fa Doau fado

Do Do La Do Sol Mi La Mi Sol Mi La Ré Mi

C’était grand jour là-bas, c’est un gouffre à l’horizontal ici – et elle tombe. Tombe à l’eau du ciel pour se raccrocher aux mots qui la gomme :

Mi Mi Fa Ré Fa Fa Mi Ré Mi Sol

Dans tes ‘notes-opalines’,

De mes silences en sanguine,

Je m’effacerai …

Mi Mi Fa Ré Fa Fa Mi Ré Mi Sol

Dix notes, un tempo !

Plus fort qu’elle, plus grand aussi ; qui l’enveloppe et l’en-frissonne.

Qui l’envole même si ses pas s’enfoncent, même si la peur gagne.

Chaque mètre étire le suivant au charme blanc d’une sorcière, elle court pourtant. Essoufflée, gorge en feu. Elle court sur la voie glissante et trébuche, fantôme contre le vent – contre le poids du ciel et la douleur.

Une biche aux abois…

Mi Mi Fa Ré Fa Fa Mi Ré Mi Sol

Pouls désaccordé, partition saccadée !

Les coups frappent fort, dans les graves ou dans sa poitrine – mauvais tempo, mauvais jour. Mauvais tout, elle entend du bruit : craquements, murmures, respirations. L’instant d’avant elle était au chaud dans la boite de jazz ; là, elle fuit dans la nuit glaciale. Quelques minutes ou quelques cent mètres… Il n’en faut pas plus finalement, pas plus qu’une virgule dans un texte – à peine un bémol dans une mélodie :

Ré La Do Mi

A l’eau des fleuves-rimes, à l’O des orages en prime

La vie là-haut se lie au halo qui s’arrime…

La Mi Do Ré

Elle attendait tant de cette rencontre !

Ou si peu finalement, un encouragement, un bout de papier, juste un peut-être… Au lieu de cela, la panne sèche dans un trou perdu !

La Mi Do Ré

Au pays des peut-être l’impossible se couche,

Au lit des sorcières les goules ont la peau douce –

Et leur château …

Une construction redécoupe la colline, d’où s’échappent des lumières. Qui existe, n’existe pas, existe à nouveau ; prise aux pointillés des paupières, effacée au blanc des pensées :

Mi Do Si

Rien n’était vrai que ce mensonge de pierre

Si Sol La Mi Do Si

Elle est livide. Une main glacée s’est posée sur son épaule mais elle continue, tête baissée – quelques mètres de plus, quelques mètres encore. Rien n’existe au-delà de son regard : plus de lumière, plus de vent – la chanson dans sa tête s’est arrêtée. Son corps est en feu pourtant elle a froid : petite statue de pierres et de sang déjà figé.

Elle…

– « Elle » ?

Non mais, je pète les plombs, moi !

Elle a dit ça à voix haute, pour elle, pour personne, et sa voix lui fait l’effet d’une décharge électrique. Une décharge suffisante pour la pousser en avant, appâtée par cette demeure redessinée à chacun de ses pas.

– La poisse !

Tout ça à cause d’une mouche :

Si Si Si Ré Si Si Ré Si Ré Si La Do Sol Ré Si Si

Une mouche sur ta couche se hisse,

Une mouche au jardin des délices…

Une mouche sous ta bouche,

Dans ta douche,

Qui me mouche.

Ré Ré Ré Si Ré Ré Si Ré Si Ré Si La Do Sol Ré Si Si

Une mouche posée sur la tasse :

Si Si Si Ré Si Si Ré Si Ré Si La Do Sol Ré Si Si

Une mouche sur ta cuisse glisseet s’immisce,

Une mouche de ma main se fait l’esquisse…

Une mouche qui te touche,

Me touche,

Complice.

Ré Ré Ré Si Ré Ré Si Ré Si Ré Si La Do Sol Ré Si Si

Une grosse mouche qu’une jolie demoiselle avait chassée d’un geste large, envoyant valser loin la petite cuiller et provoquant le rire d’un jeune homme. Qui l’avait ramassée, lui avait rendue, l’avait suivie, l’avait aimée…

A dire « oui » à tout : à la vie, à la demoiselle, à l’espoir. A elle aussi, neuf mois plus tard – et enfin à cette vieille bagnole qui lui plaisait tant !

Ré Do Do La Si La

Un pas de joie, tu es là

Deux pas de deux même s’il pleut

Ré Mi Mi Ré Do Do La

Trois pas vers toi, et j’aime ça

Quatre pas à deux – jours heureux

– Cinq, six, sept, huit, neuf, dix. Sept, huit, neuf. Sept, huit. Sept…

Le temps passe, ne passe pas, s’allonge – elle s’obstine. S’obstine parce qu’elle n’a pas le choix, que sa vie n’est encore qu’une page blanche à remplir de passions :

– … cinq, six…

Compter, pour tenir.

Compter mais un oiseau lance une plainte au ciel bouché – le vent frémit, des feuilles oubliées par l’automne s’envolent, cuivre et rouille :

Fa Si La Do Ré

Vermillon-Aiguillon

Do Do Fa Si Mi Ré La Mi La Do Ré Fa Si Sol Fa

Frisson déraison

Do Fa Si Mi Ré La Mi Do Do La Do Ré Fa Si Sol Fa Si La Mi

Tourbillon des saisons…

Elle soupire, reprend :

Do Fa Si Mi Ré La Mi Do Do La Do Ré Fa Si Sol Fa Si La Mi

Passe lasse passion

Do Do Fa Si Mi Ré La Mi La Do Ré Fa Si Sol Fa

On lui avait bien dit pourtant : pas cette route, pas à cette heure et pas toute seule ! Plus de dix fois ; son père, sa mère, même la petite voix. Celle qui sait toujours tout sur tout, celle qu’elle n’écoute jamais. Tous, en long et en large, mais elle n’en avait fait qu’à sa tête, comme toujours. Résultat ? Elle court à s’exploser les poumons sur une route déserte.

– Saleté de voiture.Saleté de bouchon.Saleté de temps !

Ses mocassins sont imbibés d’eau, ses vêtements trempés.

– …trente-deux, trente-trois, trente…

Si son cœur tient, elle prendra une pneumonie. Ce qui n’a d’ailleurs pas beaucoup d’importance parce que l’hypothermie l’emportera quoi qu’il arrive : la mort lente, à s’enfoncer au ralenti…

– Septante-six, sept, huit…

La route n’en finit pas, déroulé blanc qui se rêve pas après pas. Elle en est au sixième essai, est tombée au troisième, a réussi au quatrième et se retrouve maintenant chiffonnée, pliée dépliée :

Il neige, flocons sur sa robe – rouge frémissant des pétales…

Ses pas s’effeuillent, les secondes tombent comme des cailloux :

– Cent-vingt-huit, vingt-neuf, trente…

S’il y a vraiment un hôtel, il est invisible aux absents ; le genre d’endroit où des voyageurs sans destination se posent pour partager un temps le vin aigre des solitaires :

Sol Sol Mi Ré

Au bal des célibataires tout tang’ô mortes-pierres :

L’amour en fraude,

L’ivresse pour ode,

La nuit maraudede tristes chairs –

Si Mi Ré La…

Elle doit !

Doit atteindre ces loupiotes qui disparaissent dès qu’elle les quitte des yeux. La carte indiquait un hôtel ; une carte d’avant la pomme et le GPS, d’accord, mais une carte quand même. En même temps, le type du carrefour n’avait jamais entendu parler d’un truc pareil à Carvais. Pas plus que l’agent de quartier. Pas plus que son appli – personne en fait ! Seulement sa carte et un panneau tout rouillé qu’elle n’avait pas retrouvé quand elle avait dû faire demi-tour. Mais là elle n’a plus le choix : c’est le seul refuge possible à plus de trente kilomètres à la ronde et son téléphone est naze – sa voiture aussi.

– Quatre, cinq, six…

Il devrait être là pourtant, tout proche ; elle ne comprend pas, n’y comprend rien. Imagine des choses. Le voit, le perd, et avance comme si elle reculait – peut-être qu’elle est en hypoglycémie ? Peut-être qu’elle fait un cauchemar, qu’elle est morte, n’existe pas, va se réveiller…

– Ouais ? Tu parles d’un cauchemar : crevée, trempée, paumée.

Sans compter les éléments déchainés. Le ciel l’écrase, le vent la fouette, la neige la mouille jusqu’aux os et le sol se dérobe sous ses pas :

Mortes chairs, triste lune

Et des hommes marchent, et des hommes marchent, et des hommes marchent.

Ré Si Do Ré Si Do La Mi La Do Sol Mi

Et merde !

Ça ne peut pas finir comme ça à la main des autres, ils vont voir ce qu’ils vont voir :

Ré Si Do Ré Si Do La

Mensonge flagrant, message du vent