Love Goes by Two

De

Ils-elles sont jeunes ou moins jeunes, aiment les hommes, les femmes, ou les deux. Lesbiennes, gays, bis ou transgenres, qu’ils découvrent de nouvelles inclinations ou aient assumé depuis longtemps leurs préférences, leur cœur vibre à la naissance d’un amour. Loin des clichés, cette anthologie présente des histoires où la force et la pureté des sentiments l’emporte sur les préjugés.





Auteurs: Sébastien Mercier, Siobhán Guégan, Jérôme Bertin, Reru, Ruichan, Barbara Cordier, Sylvie Leroux-Riez, Elena de Sonio, Barbara Choukroun, Émilie Querbalec, Marielle Ranzini


Sous la direction de Chloé Boffy


Publié le : vendredi 1 juillet 2016
Lecture(s) : 4
EAN13 : 9782369761914
Nombre de pages : 287
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Love Goes By Two
Romances LGBT
Collectif
collection "Lune de Miel
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©2016 Sébastien Mercier, Siobhán Guégan, Jérôme Bertin, Reru, Ruichan, Barbara Cordier, Sylvie Leroux-Riez, Elena de Sonio, Barbara Choukroun, Émilie Querbalec, Marielle Ranzini.Sous la direction de Chloé Boffy.Illustration ©2016 Nathy . Édité par Lune-Écarlate 66 rue Gustave Flaubert 03100 Montluçon, France. Tous droits réservés dans tous pays. ISBN 978-2-36976-191-4. Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou représentation intégrale ou partielle faite par quelques procédés que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon au terme des articles L,122,-5 et L,335-2 et suivant du code la propriété intellectuelle. Si vous rencontrez un souci avec votre ebook à cause d'un DRM (que nous ne mettons pas) ou pour tout autre soucis veuillez nous contacter à contact@lune-ecarlate.com
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Table des matières page de titre Mentions légales Sous l’astre agenouillé Boomerang crash Dress code Il était une fois Nous nous sommes manquées Avec la complicité des dieux Secret d’automne Avec elle vient l’espoir Le colibri Les fleurs d’Uanuk Aventure d’un jour
Sous l’astre agenouillé
Sébastien Mercier
Il m’accompagne enfin dans la pénombre, Il m’invite à glisser sur l’oreiller ; Moi je l’embrasse en mêlant, sans ciller, Ma bouche aux désarrois venus en nombre…
J’hésite encore à me déshabiller, À déposer mes doigts sur son corps sombre, Mais il conduit l’aller tendre où je sombre En me tenant sous l’astre agenouillé…
Nu, je commence à serrer le frisson D’être un garçon tenté par un garçon ; Ma peau se tresse avec heur à son être…
Puis j’erre au rythme où son drap me chérit Tout en laissant l’étau qui me pénètre Hisser mon souffle aux voluptés d’un cri…
Boomerang crash
Siobhán Guégan
Plongé dans le noir, je ne pouvais détacher mes yeux de l'écran. Il était deux heures du matin, j'avais cours le lendemain, je devais aller au lit et je le savais. Mais comment résister à l'urgence de vérifier ses alertes, alors que le stress vous empêche de fermer l'œil de la nuit ? Voilà exactement trois heures que j'avais posté cette vidéo. Trois heures que j'étais sous l'emprise de l'angoisse. Trois heures que je me demandais ce que le monde allait en penser. Ce n'était pas une vidéo comme les autres. Voilà déjà un moment que j'avais une chaîne YouTube. Je la mettais régulièrement à jour, ayant l'habitude d'y parler de tout et n'importe quoi – surtout de jeux vidéo, en fait. Je n’y voyais qu'un défouloir, terrain de délires où je me libérais après une dure journée de cours. Au lycée, j'étais ce pauvre garçon, celui que vous voyiez assis au fond de la classe pour s'isoler des autres et de la douleur que leurs présence et moqueries lui affligeaient. J'étais différent, oui. Et bien que certaines personnes sachent pourquoi, la plupart ne pouvaient qu'émettre des suppositions. Alors, le temps que les paroles dérapent, que leurs doutes soient confirmés, je restais silencieux. Ombre du couloir, je faisais tout pour disparaître à leurs yeux. Mes camarades n'avaient rien d'amis ; je gardais mes confidences pour ceux qui m'étaient les plus proches et les plus fidèles. Ils se comptaient sur les doigts d'une seule main. Or, cette chaîne YouTube qui me défilait sous les yeux au rythme des tours de roulette de la souris, elle avait plus de mille abonnés. Mille personnes qui croyaient avoir affaire à un jeune garçon de quinze ans, légèrement en retard dans sa puberté. Le souci ? En réalité, j'en avais dix-sept, et étais en terminale. Sur ce calendrier accroché au mur, non loin de l'écran de l'ordinateur, les croix qui y figuraient n'étaient qu'un décompte. Le nombre de jours qui me séparaient de juin, du 29, de mes dix-huit ans. Cette liberté liée à la majorité, je l'attendais plus que n'importe quelle autre chose dans ma vie. C'était ça qui me donnait l'énergie de me lever le matin, d'affronter la journée et d'effacer toutes les remarques en baissant les yeux sous le regard des autres. Cependant, je restais focalisé sur cette date sans même chercher à voir ce qui se trouvait au-delà. Si j'y pensais trop, je me sentirais piégé, au point d’en suffoquer. J'avais un espoir, alors je m'y raccrochais, aveuglément, sans penser au coût de mes rêves. Je ne voulais pas savoir ; l'ignorance valait parfois mieux que la douleur. Ma prise d'indépendance serait longue et difficile, d’autant plus que je dépendrais encore financièrement de mes parents. Or, prendre la décision de changer administrativement mon nom et de consulter un médecin spécialiste dans le domaine allait suffire pour que la rupture familiale soit totale. Dans un entourage qui rejetait déjà l’homosexualité, j'avais une idée claire de ce qui m'attendait. Ces cheveux courts en bataille, je les entretenais avec l'excuse que c'était une tendance des jeunes filles de mon âge. Les habits ? Obligatoirement achetés de mon argent de poche, ou emprunté à mon voisin, ami d'enfance. Généralement, je portais des vêtements plutôt androgynes à la maison. Au lycée, je faisais en sorte d’arriver en avance afin de me changer aux toilettes sans être repéré, pour me mettre des habits légèrement plus masculins. Je faisais tout mon possible pour cacher ce manège incessant aux yeux de ma mère. Avec mon père, c'était plus simple : il avait des horaires chargés et ne rentrait que tard le soir, pour repartir tôt le matin. Or, même une fois à l'abri du regard de mes parents, je ne me sentais pas en sécurité. Parce que les rares fois où je sortais de chez moi, c'était lorsque j'y étais contraint. Et ce, pour aller au lycée. Affronter le jugement de ces camarades que je fréquentais déjà tous les jours depuis plus de deux ans n'était pas de tout repos. Ce n’était qu’une douce torture corrosive qui me brûlait l’âme au fil des jours. Si je cachais à mes parents que j'étais étranger à mon corps et m'identifiais davantage à un garçon, au lycée et avec mes amis, c’était tout le contraire : je devais cacher que j'étais biologiquement une fille.
Au départ, tout fut simple comparé à ce que je craignais – trop simple, même. À mon arrivée en seconde, pour les autres, ma voix n'avait pas encore mué, et je n'étais pas aussi grand que les autres garçons, mais les filles trouvaient ça plutôt mignon. Ce fut au fil des mois, au fil des années que mes camarades commencèrent à se poser des questions – d'autant plus que pour les cours de sport, je me changeais toujours au préalable dans les toilettes des garçons, pour ne pas avoir à passer par les vestiaires. Si je m’étais écouté, je serais passé par ceux des garçons, mais les professeurs se doutaient bien que j'étais une fille, mon prénom étant noté Johanne sur la feuille de classe. Je n'aurais pas aimé me confronter à eux et devoir leur expliquer mon choix de vestiaire. Je gagnais plus à être discret. De toute manière, je n'avais plus que quelques mois à tenir dans cet établissement, en espérant décrocher mon Bac S en fin d'année – bien que ma moyenne générale frôlait dangereusement le 10. Parfois, je me disais que j'avais de la chance que mon prénom de naissance soit Johanne et non Johanna. Lors de l'appel de classe en début de l'année, aucun de mes camarades ne se posait de question, ils me prirent directement pour un garçon. Seuls mes professeurs m'accordaient des regards étranges, surtout quand je rendais mes copies de devoir signées Johann. Peu d'entre eux osaient croire que cette absence de "e" était accidentelle. Parfois, il arrivait même que des élèves voient mon nom de naissance noté, générant des débuts de rumeurs qui m'effrayaient à chaque fois. Avoir mon nom imprimé sur une étiquette scotchée au coin de la table à chaque examen blanc n'aidait pas, et certains avaient vu la liste des candidats affichée sur la porte de la salle lors de l’oral de français. En attendant mon départ et les futures démarches administratives, je croisais les doigts pour que les rumeurs restent des rumeurs et ne deviennent pas réalité pour le lycée entier. Qu'ils croient ce qu'ils veulent. Tant que le doute persiste, j'avais une chance d'avoir la paix – du moins, de ne pas être davantage harcelé par mes camarades. Sur YouTube, j'écrivais mon nomJohan. Sans "e". Sans même le deuxième "n". Je voulais prendre le plus de distance possible avec ce nom qui me sonnait bien trop féminin à l'oreille. Pourtant, je n'étais pas encore prêt à porter un nom exclusivement masculin. Je n'avais pas spécialement de préférence, et je voulais en avoir un qui me corresponde – or c'était dans la prononciationJohanse trouvait toute mon histoire, mon identité, ma personnalité. Je que craignais par-dessus tout qu’en changeant de nom, mes parents refusent de l'employer. Je risquerais de le prendre comme une insulte, et notre relation était déjà trop tendue pour risquer d'être davantage fragilisée. Mes yeux quittèrent l'écran. Il fallait que je calme les battements de mon cœur. Cette nouvelle vidéo allait me montrer quel genre de public me suivait depuis le début – si depuis tout ce temps je m’étais raccroché à une chaîne suivie par des personnes pleines de compréhension, ou par des idiots sans la moindre ouverture d'esprit. Je craignais de perdre des abonnés, de recevoir des remarques blessantes. Cependant, mon voisin Arthur m'avait convaincu que c'était la bonne chose à faire. Cela me rassurait un peu, je savais qu'il serait toujours là pour me rattraper à la moindre chute ; avec ses dix-neuf ans, je le voyais un peu comme le grand-frère que je n'avais jamais eu. Je trouvais simplement dommage qu'il ne soit pas aussi sûr de lui en ce qui concerne l'amour. J'aurais aimé qu'il puisse m'épauler là-dessus aussi. Le problème ? Lui et les filles, ça faisait deux : il tenait bien trop à son indépendance pour vouloir s'engager dans une relation sérieuse. Je ne pouvais donc pas lui parler de ma pire peur. Pire que celle de tout dire à mes abonnés, de tout révéler à mes parents ou d'être découvert par mes camarades. J'aurais pu la résumer à un simple prénom. Cécile. Parce que simplement le lire ou l'entendre prononcer suffisait à me renvoyer son image, et il sonnait de façon si unique, si parfait pour elle. Trois syllabes, derrière lesquelles s’inscrivait toute une histoire, gravure du tournant que prit ma vie lorsqu’elle y mit les pieds. Elle était tout pour moi. Sûrement plus que je n'étais pour elle. Et pour rien au monde n’aurais-je voulu la perdre, quitte à lui mentir depuis notre rencontre.
Arthur me disait que ce n'était pas la peine d'en faire tout un plat, qu'un mensonge n'était pas un crime et que je risquais davantage de mettre notre relation en péril si je faisais part à Cécile de la vérité. Pourtant, malgré ma peur, je sentais bien que c'était mal, de rester dans une telle situation. Si je n'osais lui dire, dans le déni, voulait-ce dire que je reniais ma propre nature ? Avant de prendre de l'élan, il faut du courage. Bâtir des expériences source de progrès, où l'on apprend, d'où on sort plus fort, prêt à faire face à de nouveaux obstacles. Et ce coming-out sur YouTube, c'était mon premier pas vers ce saut qui m'attendait au bout du chemin, dans le dangereux ravin des confidences.
***
— Qui est partant pour se sacrifier, cette fois-ci ? Je fis mine de ne pas avoir entendu la question de Marc, le regard dirigé vers les feuilles vagabondes qui entraient dans le gymnase par la porte ouverte. Il faisait beau aujourd’hui. Bien trop beau pour un sacrifice. Je n’étais certainement pas tentée par sa proposition. Je me tournai vers mon amie Rachel qui fusillait Marc d’un regard meurtrier et ne pus m’empêcher de dire : — Je suis sûre que notre cher écureuil voudrait bien le faire pour toi. T’es bien le seul au monde qui pourrait la défigurer sans subir de représailles. Rachel dut penser que j’en faisais trop, mais ce ne fut qu’une fois les mots sortis que je pris conscience du lourd sous-entendu. Elle roula des yeux en mon intention, marmonnant mon nom du bout des lèvres : — Cécile… Je haussai les épaules, refusant d’encaisser une quelconque responsabilité à l’égard de ses sentiments et de leur potentielle conséquence. J’aimais bien l’appeler l’écureuil mais elle était la seule à en connaître la raison : elle regardait toujours Marc comme Scrat1 regarde son gland. Elle avait déjà essayé de trouver un surnom pour Johann et moi, mais impossible. Scrat était la meilleure victime de la loi de Murphy, on ne pouvait tomber plus bas. Et si la loi de l’emmerdement maximum respectait ses variables, alors il était très probable qu’elle sorte souffrante des dangereuses expériences de Marc. Finalement, elle se rendit, et s’allongea en étoile sur le sol froid, les yeux fermés. Je fis quelques pas en arrière le sourire aux lèvres, heureuse de ne pas être celle qui s’exposait à un coup de pédale mal placé. Marc en était à ses premiers sauts en monocycle, et souhaitait à tout prix rattraper Johann pour pouvoir se mesurer à lui. Inutile de mentionner que Marc ne faisait que brûler les étapes, et tombait sûrement plus de fois par semaine que Johann dans sa vie entière. Or, il était bien trop borné pour m’écouter et je ne pouvais me permettre de lui faire une remarque pareille sans risquer immédiatement une menace de son diabolo – qu'il maîtrisait très bien, trop bien même. Lorsque l’engin voltigeait en l’air, on savait que Marc n’allait pas rater sa cible. Généralement, en jonglage, la cible est censée être le fil tendu entre les deux baguettes. Mais Marc n’était pas du genre à suivre les règles à la lettre et se faisait un malin plaisir à nous faire croire que viser une tête, c’était encore plus intéressant. Je regardai quelques instants Marc qui, concentré, cherchait à stabiliser son monocycle en quelques sauts avant de bondir au-dessus d’un des bras écartés de notre pauvre Rachel. Elle grimaçait, s’attendant au pire, les yeux durement fermés. En temps normal, j’aurais souri, amusée. Mais au lieu de cela, mon regard se porta de nouveau sur les feuilles poussées par le vent frais de printemps. Rachel et Marc étaient là, ainsi que Rémi et Vincent, les autres membres de notre petit groupe de cirque. Toutefois, quelqu’un manquait à l’appel. Johann était généralement le premier arrivé les mercredis après-midis. Il sortait souvent en avance de ses cours et aimait
aller directement à la salle de sport à l’autre bout de la ville, prenant un sandwich en chemin. Pourquoi donc n’était-il pas là, alors qu’on avait commencé depuis déjà une demi-heure ? Je décidai de lui envoyer un message. Nous n’étions pas un couple bavard par SMS, seuls des textos du genre « On se retrouve où ? », « Je vais au parc jongler, ça te dirait de venir ? », ou encore « On a prévu une répèt’ ce soir, t’es dispo ? » figuraient dans notre fil de conversation. Les « Je t’aime » étaient rares, tout autant que les démonstrations d’affection en public, mais ça nous convenait à tous les deux. Voilà déjà un mois et demi que nous étions ensemble, bientôt un an que nous nous connaissions, et je savais que c’était notre façon à nous d’être amoureux – discrets au regard des autres, compréhensifs et patients à nos propres yeux. Je m’assis un instant, dos aux sacs posés le long du mur du gymnase, m’apprêtant à envoyer ma question lorsqu’un cri de surprise mêlé à un rire retint mon attention. Vincent et Rémi s’étaient emmêlés lors de leur duo de bolas. Encore. Je les regardai se replacer, me demandant si notre petit spectacle allait être bientôt prêt. Nous n’avions plus beaucoup de temps, le samedi approchait à grands pas. Ce n’était pas le premier spectacle que nous faisions ensemble, mais c’était le premier que nous organisions seuls. Auparavant, alors que nous étions au collège, nous faisions du cirque avec l’Association Sportive, encadrés par un professeur. C’était là que j’avais rencontré Rémi et Vincent, ainsi que Rachel. Arrivés au lycée, nous avions ressenti une certaine nostalgie de ces temps passés ensemble les mercredis après-midi et de ces journées d’absences où nous étions partis faire des spectacles par-ci par-là. Tous les quatre, les plus assidus du groupe du collège, avions d’abord eu l’idée d’assister aux cours de l’AS avec notre prof pour aider les collégiens, avant de commencer à gérer des petits spectacles seuls, comme des démonstrations dans la rue, sur la place de l’église, pour se faire un peu d’argent de poche. Au fil des séances, l’idée de reprendre les spectacles sur scène avait germé dans notre esprit, et nous y voilà. Avec, en bonus dans l’équipe, deux monocyclistes : Marc, voisin de Rémi, fou d’aspirateur, et Johann, ami de Marc, propriétaire de Lulu, rottweiler – précisons que je hais les chiens. Dès que j’avais proposé à Johann d’aller passer un après-midi chez lui, afin de rencontrer sa famille, il m’avait confessé avoir un chien. Ô bonheur, quand tu nous tiens… Johann avait commencé le monocycle très jeune, seul, sans jamais avoir eu l’ambition de faire du cirque – épater les gamins du voisinage en sautant de trottoir en trottoir lui suffisait. Il avait un niveau supérieur à nous tous, mais en était encore aux bases en matière de jonglage. Je m’étais proposé de tout lui apprendre, ayant jonglé pendant des années, et parfois je me disais que c’était peut-être grâce à ça que nous avions pu nous rapprocher au point où nous en étions à présent… Perdue dans mes pensées, j’abandonnai l’idée du SMS pour aller boire de l’eau, et me mis ensuite au Mills’ Mess à trois balles. Je ne voulais pas me montrer trop collante. Le connaissant, l’inquiétude et l’insistance n’avaient jamais été des marques d’affection à ses yeux. Vingt minutes plus tard, je vis une bouille familière franchir le pas de la porte. J’arrêtai de jongler en faisant tomber une balle dans ma précipitation. Je la ramassai vite fait et levai les yeux pour voir Marc et Rachel – vivante et sans morceaux manquants – le saluer. J’eus envie de lui sauter dans les bras, mais il semblait fatigué, les cernes sous ses yeux étaient visibles de loin. Il ne m’accorda pas le moindre regard lorsqu’il traversa la salle pour déposer ses affaires avec les sacs. J’aurais voulu savoir pourquoi il avait été en retard, pourquoi il avait une telle mine, mais je savais qu’il n’aimait pas ce genre de question. Il avait toujours eu un côté un peu distant, mystérieux. Cela faisait partie de son charme, après tout. Il fallait que je fasse avec. Nous continuâmes de nous entraîner encore une heure. Respectant les distances que prenait Johann, bien qu’inquiétantes, je décidai de rester calme et de m’entraîner avec Rachel à faire différentes sortes de passes en duo. Le départ de Vincent marqua la fin, puisque Rémi
ne riait plus et décida de rentrer, Marc voulait raccompagner son voisin Rémi chez lui, et Rachel ne voyait plus l’intérêt de rester si Marc n’était plus là. Ce départ en chaîne était devenu habituel. D’habitude, Johann et moi en profitions pour sortir quelques temps en ville ensemble, mais il semblait en avoir décidé autrement. Dès que Vincent franchit la porte, il lui emboîta le pas. Comme ça. Sans un mot.
Lorsque je rentrai chez moi, j’étais d’humeur maussade. Frustrée de ne pas lui avoir parlé à temps, énervée par le fait qu’il soit parfois si dur à cerner, triste parce que j’avais attendu de le voir toute la matinée avec impatience, pour ne même pas profiter de sa présence le moment venu. Immédiatement, je pensai à un problème entre nous. Qu’il avait envie de rompre. Qu’il me trompait avec une autre fille. Puis je pensai à lui, à ses parents, à cette famille dont il ne me parlait jamais. Se pouvait-il qu’il y ait des soucis ? J’aurais tellement aimé être le genre d’héroïne de série télévisée qui sache détecter les choses étranges au bon moment, savoir exactement comment agir, entourée par les bonnes personnes pour me rassurer ou me donner des conseils. Or, des amis en commun, nous n’en avions presque pas, mis à part ceux du cirque. On ne se trouvait même pas dans le même lycée, tous les deux. Nous ne pouvions nous voir qu’en ville, en dehors des cours, et nous évitions généralement de parler trop de nos vies respectives, qui avaient la malchance de rappeler que nous n’étions ensemble qu’un dixième de notre temps. Qu’on s’aimait peut-être, mais que le reste de notre vie demeurait un mystère pour l’autre. On pouvait en parler, certes, mais jamais on ne verrait ni ne vivrait ces choses-là ensemble. Des timides comme nous n’aimaient que parler des choses qu’ils avaient en commun. Efficace, comme relation. Durant la soirée, ce fut mon oreiller qui se prit tous les coups que j’aurais voulu envoyer à Cupidon. Parce que mon oreiller, il ne volait pas. Et surtout, il existait,lui.
***
Plus les jours passaient, plus j’angoissais. Comment lui faire part de tout ce que j’avais sur le cœur, comment convertir l’encre des sentiments en pixels électroniques ? J’étais à deux doigts de laisser tomber, me disant que cet instant pouvait encore attendre un peu, lorsque surgit l’évidence, marquée au Blanco sur une table de pique-nique de mon lycée. Des personnes avaient récemment découvert l’existence de ma chaîne YouTube. Comment, je l’ignorais, et je n’avais pas envie de le savoir. Visiblement, ils se faisaient un malin plaisir à laisser les rumeurs se propager, comme une peste transmissible par les langues venimeuses d’inconnus. Bientôt, tout le monde saura. Et s’il fallait que ça parvienne à ses oreilles, je préférais encore avoir un coup d’avance et la prévenir moi-même. Ainsi, vendredi soir, je m’assis de force à mon bureau et me mis à la rédaction du message, les doigts tremblants de peur. Le plus dur allait être de cliquer sur la touche « Envoyer », je le savais. Il fallait cesser de réfléchir, fermer les yeux le temps de la chute ; une fois lancé, j’aurais tout le temps de regretter plus tard. Or, contrairement à un saut dans le vide, ce n’était pas la gravité que je défiais là, mais mon passé, le présent, notre avenir. Tout allait dépendre d’elle, et uniquement d’elle. Elle n’imaginait pas à quel point…
Cécile, Franchement, je ne sais pas comment te le dire. Ça va être dur pour moi, mais ça le sera pour toi aussi, alors j'aimerais ne pas faire de détour, de blabla inutile. Je ne veux pas t'inquiéter, mais attends-toi au pire que tu puisses imaginer. Avec un peu de chance, la vérité sera moins grave à tes yeux – enfin je l’espère. Premièrement, je t'aime. C'est bête, mais je veux que tu le saches. Je ne suis pas du genre à te le montrer tous les jours, tu sais que je suis mal à l'aise avec les sentiments et que je les
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