Maîtres et seigneurs (Tome3) - Le maître de mes désirs

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1067. Saxons et Gallois résistent à l’invasion normande, mais les troupes de Guillaume le Conquérant ravagent tout sur leur passage. Jusqu’au jour où les chevaliers de l’Epée rouge, ces mercenaires d’élite, sont capturés à la bataille de Hereford. Seul Stefan de Valrey s’échappe, blessé. La chance lui sourit lorsqu’il croise sur son chemin lady Ariane, princesse galloise. Il l’enlève, sûr d’obtenir la libération de ses frères d’armes grâce à cet otage de prix... sans soupçonner un instant que lui, le bâtard réchappé des prisons maures, va être foudroyé de passion par la farouche aristocrate.
Publié le : mardi 8 juillet 2014
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782290074862
Nombre de pages : 352
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Le maître
de mes désirsDu même auteur
aux Éditions J’ai lu
MAÎTRESETSEIGNEURS
1 – Le maître de mon cœur
Nº 10514
2 – Le maître de mes tourments
Nº 10522KARIN
TABKE
MAÎTRESETSEIGNEURS–3
Le maître
de mes désirs
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Daniel GarciaVous souhaitez être informé en avant-première
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Titre original
MASTER OF CRAVING
Éditeur original
Pocket Books, a division of Simon & Schuster, Inc.,
New York
© Karin Tabke, 2009
Pour la traduction française
© Éditions J’ai lu, 2013PourRhiannaetDavid.
Puissevotreamourêtreassezfort
pourtoutconquérir.
Jevousaimedetoutmoncœur.Prologue
1047,châteaudeDinefwr,Carmarthenshire,
Gallesdel’Ouest
— Poussez, milady, poussez! pressait Jane, la
sagefemmeduchâteau.
La princesse Branwen serra les dents et poussa de
toutes ses forces, priant le Seigneur pour que cette fois
ses efforts fussent récompensés par la naissance d’un
enfantviable.
— Je vois une tête aussi rouge que les feux de
Beltane!
L’exclamationdeJanefutponctuéeparunvigoureux
hurlement de nouveau-né qui résonna dans la petite
chambreàl’atmosphèreétouffante.Aprèsunedernière
contraction douloureuse, Branwen mit son enfant au
monde.
— C’estuneprincesse!criaJane.
Branwen se laissa retomber sur le matelas. Bien
qu’elleeûtappeléunfilsdetoussesvœux,unsourirede
satisfactionourlaseslèvres.
— Montre-la-moi,Jane.Montre-moimafille.
Après trois jours d’un labeur éprouvant, Branwen
étaitépuisée.Sesbrastremblaientquandellelestendit
versJane,quiluiconfial’enfant.
9Elle s’émerveilla de son visage angélique, surmonté
d’une petite touffe de cheveux. Le bébé se calma dès
l’instant où il se retrouva dans les bras de sa mère.
Branwenessuyadélicatementlesangquirecouvraitses
yeux, et elle fut frappée par le regard pénétrant de
l’enfant. Elle était si émue et si heureuse qu’elle ne
remarquapaslefroncementdesourcilsdeJane.Même
si ce n’était pas un fils, Hylcon serait fier d’elle. Après
tantd’échecsdouloureux,ilsavaientenfinleurpremier
enfant.
Janegrimaçaitcommesielleavaitbuduvinaigre.
— Poussez une dernière fois, milady, pour expulser
lamatrice.
Branwen rassembla ses maigres forces et parvint à
expulserleplacenta.Aprèsquoi,ellelaissaretombersa
tête sur l’oreiller et serra l’enfant dans ses bras,
l’embrassant sur le front. Satisfaite du devoir
accompli, elle ferma les yeux et approcha le bébé de son sein.
Ilcommençaaussitôtàtéter.
Jane, pendant ce temps, posa les mains sur le ventre
desamaîtressepourlepétrir.Branwenrouvritlesyeux
et contempla le petit être niché dans ses bras. Cette
naissance réussie la comblait d’un tel bonheur
qu’elle
neprêtaitguèreattentionausangquicontinuaitdesortirdesonventre.
— Ça va passer, assura-t-elle à Jane. Comme les
autresfois.
Mais Jane continuait de lui malaxer le ventre. Des
gouttes de sueur perlaient sur son front. Voyant qu’elle
refusaitdecroisersonregard,Branwens’alarma.
— Jane?murmura-t-elle.
Lasage-femmeluiaccordafinalementunregard.Son
expressiontrahissaitunetelleinquiétudequeBranwen
eut un frisson d’angoisse. Tout à coup, sa vie défila
devant ses yeux et, dans un éclair de lucidité, elle
compritqu’elleneverraitpasgrandirsafille.
10— Appelezmonmari,ordonna-t-elle.
Aussitôt, la vieille domestique qui assistait Jane se
ruahorsdelachambre.
Branwen serra très fort sa fille dans ses bras. Puis
elle ferma les yeux et pria la Déesse Mère, la divinité
celte qui régnait toujours dans l’âme et dans le cœur
des Gallois malgré l’influence grandissante de la
Chrétienté. Elle demanda à la déesse de protéger sa
filleetdeluioffrir,unjour,unhommequ’ellechérirait
plus que tous les autres. Un homme qui serait prêt
à tout sacrifier pour elle. Un homme qui saurait
la protéger aussi bien que son cher Hylcon l’avait
protégée.
Jane s’activait toujours sur son ventre, qu’elle
malaxait comme si elle pétrissait le pain. Ses gestes
étaient si précis que Branwen n’en ressentait aucune
douleur. De toute façon, de quoi aurait-elle pu se
plaindre, après avoir reçu le merveilleux cadeau
qui dormait dans ses bras ? Cependant, elle avait
conscience qu’à moins d’une intervention divine,
elle ne pourrait profiter de ce bonheur. Elle soupira
tristement.
Sesforcess’amenuisaientàchaquenouvellegicléede
sangquis’échappaitdesonventre.
— Branwen!s’écriaHylcon,faisantirruptiondansla
pièce.
Il se précipita au chevet de sa femme.
Branwen
tournalatêteverssonmarietréussitàluioffrirunsourire. Mais il paraissait paniqué. Avait-il deviné que
c’étaitlafin?
— Jet’aidonnéunefille,monamour,luidit-elle.
Il posa ses mains sur celles de Branwen, qui tenaient
toujours l’enfant. Mais il n’avait d’yeux que pour sa
femme. Branwen eut un pincement au cœur. Le prince
Hylconétaitlemariidéal.Belhomme,vaillantguerrier
etloyalépoux.
11— Monamour,murmura-t-il,écartantunemèchede
cheveux qui retombait sur son visage. Ne parle pas. Tu
asbesoindeménagertesforces.
— Pardonne-moidenepast’avoirdonnéunfils.
Il secoua la tête avec véhémence, avant de lui
effleurertendrementleslèvresdansuneesquissedebaiser.
— Ceserapourlaprochainefois,Bran.
Elle ne voulut pas lui répondre qu’il n’y aurait pas
de prochaine fois, car il l’avait probablement compris.
Il la pleurerait bientôt, et c’était pour Branwen
une triste consolation. Leur histoire n’était pas banale.
Ils s’étaient rencontrés pour la première fois le
jour de leur mariage, neuf ans plus tôt. Pourtant, leur
amour avait lentement éclos, pour atteindre sa belle
floraison.
Hélas, Branwen avait lamentablement
échoué
danssesdevoirsd’épouse.Elleavaitaccouchésuccessivement de six enfants mort-nés, tous des filles. Et la
seule qui était née viable était destinée à lui arracher la
vie.
— Mon amour, élève notre fille, appelle-la Arianrhod
enl’honneurdeladéessedelaLune,etdonne-luitoutce
quetum’auraisdonné.
Hylcon tomba à genoux à côté du lit. Il n’avait
toujourspasregardélebébé.
— Nem’abandonnepas,Bran.Jetel’interdis!
Branwen était à bout de forces, cependant elle tint
bon.Elleaimaitsonmaridetoutsoncœur,maisellene
voulaitpasqu’ilrejetteleurfilleaprèssamort.
— Jure-le-moi, Hylcon, murmura-t-elle. Jure-moi de
l’éleveravecamour.
Elle attendit qu’il ait hoché la tête pour se détendre.
Ellefermaalorslesyeuxetsourit.
— Je t’attendrai aux portes du Ciel, mon amour.
Mais prends ton temps, car notre fille aura besoin de
toi. Ne lui impose pas d’autre mari que celui qu’elle
12aura librement choisi. Un mari à qui tu auras fait jurer
delaprotégeretdelachérircommeuntrésor.
Elle exhala un long soupir, avant d’ajouter dans un
derniersouffle:
— Etalorsseulement,rejoins-moi.
— Non!rugitHylcon.Nemequittepas!
Maisilétaitdéjàtroptard.1
Août1067,batailledeHereford,Angleterre
L’atmosphère étaitchargéed’humiditéetlecieldece
matin d’été s’assombrissait déjà, annonçant la pluie.
De grands busards noirs perchés dans les arbres
attendaientpatiemment,commes’ilsavaientétéinvités
par quelque divinité morbide à s’occuper des cadavres
à venir. Et des cadavres, il y en aurait beaucoup
aujourd’hui.
Juché sur Fallon, son imposant destrier à la robe
noire, Stefan de Valrey contemplait le paysage qui
s’offrait à son regard : la plaine en contrebas, la forêt
qui la bordait et, à l’arrière-plan, la silhouette torturée
des hautes collines qui semblaient dessiner une armée
de géants. Derrière lui, bâtie sur une éminence
dominant la plaine, se dressait la forteresse en pierres
grises
deHereford.Àl’extérieur,desdizainesdesoldatss’activaient fiévreusement à en renforcer les défenses.
À l’intérieur des remparts, ils étaient plus nombreux
encore : plusieurs garnisons de soldats normands.
Quantauxrempartseux-mêmes,ilsavaientétéinvestis
pardesarchers.
Assez loin, presque encore à l’horizon, une mer
d’étendards de toutes les couleurs, gallois ou saxons,
15tous unis contre la Normandie, avançait rapidement.
La destination de ces soldats ne faisait aucun doute :
Hereford, qu’ils atteindraient en quelques heures de
marche.
Mais leur belle unité viendrait buter contre les
puissantes murailles de la forteresse et les hommes qui la
défendaient. Stefan était confiant dans l’issue du
combat.C’étaitd’ailleurspouremporterlavictoirequ’il
avait été appelé, avec ses compagnons, par Guillaume
Fitz Osbern, le nouveau comte normand de Hereford.
Guillaume avait insisté auprès de son cousin,
Guillaume le Conquérant, pour qu’il lui dépêche un
contingent de soldats encadrés par les chevaliers de sa
garde d’élite, « les Morts ». Leur mission était de
combattre le comte saxon Edric, allié pour la
circonstance aux rois gallois Rhiwallon et Bleddyn. Les trois
hommes s’étaient ligués dans l’espoir de donner une
leçon à Guillaume et lui faire comprendre qu’ils ne se
soumettraientjamaisàsonautorité.
Stefan esquissa un sourire dédaigneux. Les
imbéciles ! Personne ne pouvait s’opposer à Guillaume le
Conquérant. Les Gallois regretteraient de s’être alliés à
Edric. Guillaume était sans pitié avec quiconque se
mettait en travers de son chemin. Cependant, Stefan
s’obligea à juguler la colère que lui inspiraient ces
traîtres. Il avait appris, voilà bien longtemps, qu’il
était
impératifdes’engagerdansunebatailleenrestantmaître de soi. C’est ce sang-froid qui lui avait permis de
vivrejusqu’àvingt-huitans,etc’estcemêmesang-froid
quilegarderaitenvieaujourd’hui.
Il porta ses doigts à son heaume, en manière de salut
à la horde qui approchait. Stefan ne sous-estimait pas
ses adversaires, mais il était sûr de gagner la bataille
avant le coucher du soleil. L’affrontement serait rude,
et il s’en réjouissait par avance. Pour l’instant,
cependant, malgré l’empressement des soldats occupés à
terminer les préparatifs de défense, tout était paisible ici.
16Stefan avait toujours apprécié ces moments de calme
quiprécèdentunebataille.
— Les Saxons et les Gallois ont montré trop
d’arrogance, ces derniers mois. Il est temps de leur donner
une bonne leçon, dit-il à ses fidèles compagnons, qui
l’entouraient et qui s’étaient donné entre eux le nom
d’Épéesrouges.
À sa gauche, Rohan, Warner et Thorin, le fils
illégitime du défunt roi de Norvège, Hardrada, hochèrent la
tête à l’unisson, les yeux rivés sur l’armée qui avançait
dans leur direction. À sa droite, Ioan, Wulfson, Rorick
et Rhys opinèrent également. Tous les huit montaient
un étalon noir, tous les huit portaient une cotte de
mailles noire, et tous les huit étaient armés d’un arc,
d’une épée et d’une lance. Thorin ajoutait à cet arsenal
lahachedontilneseséparaitjamais,sachèreBeowulf.
Stefan caressa la poignée de son épée. Beaucoup
d’hommes tomberaient durant la bataille, mais au lieu
d’en ressentir de l’appréhension il éprouvait au
contraire une certaine excitation. C’était sa vie, et celle
de ses compagnons qu’il appelait ses frères. Ils étaient
tous guerriers dans l’âme. Ils mourraient comme ils
avaientvécu:l’épéeàlamain.
IlreportasonattentionsurlacolonnedeSaxonsetde
Gallois qui approchait rapidement. Beaucoup
d’hommes à sa place, impressionnés par le nombre
d’adversaires, se seraient empressés de tourner les
talonspourcourirseréfugierderrièrelesrempartsetse
préparer à soutenir un siège. Mais ni Stefan ni ses
frères d’armes ne connaissaient la couardise. En outre,
tout avait été préparé pour recevoir les assaillants.
Fitz
Osberncommanderaitlesarchersdisposéssurlesrempartsetlessoldatsmassésdanslaforteresse,tandisque
Stefan avait autorité sur les troupes extérieures. Dès
que l’ennemi serait à portée d’arc, une pluie de flèches
s’abattrait sur lui. Les archers poursuivraient leurs tirs
17jusqu’à ce que les deux armées entrent en choc frontal.
Labataille,dèslors,seraitsansmerci.
Toutefois, les Épées rouges ne se lanceraient dans la
mêléequ’endernier,quandilneresteraitplusquel’élite
del’arméeadverseàaffronter.
Fallon piaffait et martelait le sol avec ses sabots.
Stefanluicaressal’encolure.
— Patience, mon grand. Nous n’allons plus tarder à
nousamuser.
— Richard s’est très mal comporté envers nous,
commenta Warner. S’il n’avait pas pesé de toute son
autorité dans cette affaire, nous n’en serions pas là
aujourd’hui.
— Oui, acquiesça Stefan. Sa cupidité l’a conduit à
déclencher la guerre. Fitz Osbern aurait dû prêter
davantageattentionauxambitionsdesonvassal.
— Quoiqu’ilensoitdel’arrogancedeRichard,Edric
est fou de vouloir s’en prendre à Guillaume, fit valoir
Rohan.Ilvatoutperdre.
— Tant mieux ! se félicita Wulfson. Guillaume
pourra partager ses terres entre ses fidèles guerriers.
Pasvrai,Stefan?
Stefanacquiesçaavecenthousiasme.
— Rohan et toi, vous êtes déjà bien lotis, rappela-t-il
à Wulfson. Sur les terres qui me reviendront, j’ai
l’intention d’élever les plus beaux chevaux de toute la
Chrétienté.
— Ah!s’exclamaRorick.Tunevoudraispasplutôtte
trouverunefemme?
Stefan s’esclaffa. Il préférait la compagnie des
chevaux à celle des femmes. Les chevaux étaient loyaux.
Pas les femmes. Il avait appris la leçon très tôt,
lorsqu’une jeune fille de noble naissance s’était donnée
à lui en lui jurant son amour. Mais elle
empresséedeluitournerledosquandelleavaitcomprisquele
père de Stefan refuserait toujours de le reconnaître et
qu’il resterait toute sa vie un bâtard. Elle avait ensuite
18épousé un Saxon fortuné, et Stefan s’était juré de ne
plusjamaisselaisserprendreauxappasféminins.
— Non, répondit-il. Je ne suis pas comme Rohan et
Wulf. Je préfère la solitude. Et tu sais bien que je n’ai
aucuneconfiancedanslebeausexe.
Rorick se pencha pour lui donner une tape dans le
dos.
— Je comprends tes réticences, mon frère. Mais
admets tout de même qu’il n’y a pas de meilleure
chevauchée que celle que tu mènes entre les cuisses d’une
femme.
Stefansourit–cequiluiarrivaitrarement.

Jesuisd’accord,dit-il,avantdereportersonattentionsurl’arméeadverse.
Ilfronçalessourcils.
— Ilssontvraimentnombreux,murmura-t-il.
— Regardez, fit Thorin, pointant une autre colonne
quisurgissaitàl’horizon,versl’ouest.
— C’est à croire qu’ils accourent de tout le
Herefordshire,marmonnaWulfson.
Stefanhochalatête.

Oui,maisilslepaierontcher,dit-il,brandissantsa
lance.
Puis,faisantvoltersoncheval,ilindiquaàsescompagnonsdelesuivreendirectiondelaforteresse.
— Ils sont trop nombreux pour que nous les
attendionsici,expliqua-t-il.Maistenirunsiègen’estpasnon
plusdansnotreintérêt.Nousdevonstrouverunmoyen
delesexterminermassivementavantqu’ilsn’atteignent
lepieddesremparts.
LesÉpéesrougesapprouvèrentsonanalyse.
Quelques heures plus tard, Stefan se tenait, avec ses
compagnons, en haut des remparts de la forteresse de
Hereford.
19— Sivotreplanéchoue,Valrey,voshommespériront
tousaujourd’hui,commentasèchementGuillaumeFitz
Osbern.
StefanoffritaucousinduConquérantunsourirequ’il
ne voulait pas trop dédaigneux. Mais Fitz Osbern ne
connaissaitrienàl’honneurchevaleresque.Cethomme
n’étaitmûqueparlacupidité.
— Nousverronsbien,répliqua-t-il.
Au même instant, le premier étendard ennemi surgit
delaforêtbordantlaplaineencontrebas.Lesourirede
Stefans’élargit.
— Maintenant, regardez et prenez-en de la graine,
ajouta-t-il.
FitzOsberns’approchaduborddurempart.
Dès qu’un nombre consistant de soldats fut sorti du
couvert de la forêt, Stefan leva la main en direction du
guerrierchargédesoufflerdansunetrompe.Ausignal,
des Normands bondirent hors des tranchées creusées
un peu partout dans la plaine pour les dissimuler et se
jetèrent sur l’adversaire, pris totalement au dépourvu.
Stefan s’amusa de la confusion qui régnait dans les
troupesadverses.Etcen’étaitqu’undébut.
Des archers, allongés à plat ventre et cachés par les
hautes herbes, se dressèrent d’un coup pour décocher
une volée de flèches, avant de s’aplatir à nouveau
dans
lesherbes.Stefanlevalamainunenouvellefois.Aussitôt qu’ils entendirent le second coup de trompe, les
Normands retournèrent s’abriter dans leurs tranchées.
Dans l’armée adverse, la confusion était à son comble.
Les archers postés sur les remparts de la forteresse en
profitèrent pour faire pleuvoir leurs flèches sur
l’ennemi, provoquant un mouvement de panique. Les
Normands ressortirent alors de leurs tranchées pour
frapperlesadversairesàleurportée.Lascèneserépéta
plusieursfois,jusqu’àcequel’ennemiparvienneenfinà
reprendrelamaîtrisedesestroupes.
20Stefanétaitloindepouvoircriervictoire.Carchaque
soldat gallois ou saxon qui tombait était aussitôt
remplacépartroisautres.
— Abaissez le pont-levis et envoyez une première
vague de fantassins! ordonna Fitz Osbern à son
capitaine, qui attendait ses instructions dans l’avant-cour
delaforteresse.
La herse fermant la porte se leva lentement,
tandis
quelepont-leviss’abaissait.Unepetitemoitiédelagarnisonsortitdelaforteressepourchargerl’ennemi.
— Envoyez aussi le premier groupe de cavaliers !
commandaStefan,tandisquelesarcherspoursuivaient
leurstirsdebarrage.
Les cavaliers sortirent à leur tour, puis on releva le
pont-levis. Stefan, qui observait toujours la bataille
depuis les remparts, commençait à s’inquiéter. Malgré
la pluie constante de flèches et le renfort des troupes
venues de la forteresse, les Normands engagés sur le
champdebataillenemenaientplusladanse.
— Demandezàvosarchersdetirerverslaforêtpour
endiguer le flot de nouveaux combattants ! cria-t-il à
FitzOsbern.
Cederniergrimaça.Detouteévidence,iln’appréciait
paslesinterventionsdeStefan.
— Toutdesuite!insistaStefan.
Fitz Osbern se résolut à transmettre l’ordre à ses
archers, et le résultat fut immédiat. Comme l’avait
prévuStefan,l’ennemifutcontenuenlisièredelaforêt.
Dans la plaine, les Normands purent redoubler
d’énergiesanscraindred’êtresubmergés.
Tandis que la bataille faisait rage, Stefan ne pouvait
pas s’empêcher de triturer la poignée de son épée. Il
souritenvoyantlesautresÉpéesrougesfairedemême.
C’était chez eux une seconde nature. La guerre était
dansleursang.
Lesarchers,cependant,commençaientàépuiserleur
provisiondeflèches.Leurstirsétaientmoinsnourris,et
21les Gallois en profitèrent pour sortir en masse de la
forêtetbriserleslignesnormandes.
— Allons leur prêter main-forte ! lança Stefan à ses
compagnons.
Les Épées rouges dévalèrent l’escalier des remparts,
jusquedanslacouroùleurschevauxlesattendaient.
— C’est trop tôt! leur cria Fitz Osbern, resté sur les
remparts.
Stefanétaitdéjàenselle.Illevalesyeuxverslecomte.
— Si nous n’allons pas rassurer nos troupes pour
leur montrer que nous sommes capables de gagner, les
Galloisn’enferontqu’unebouchée,répliqua-t-il.
Les huit chevaliers s’avancèrent vers le pont-levis,
offrant un spectacle impressionnant. Stefan était
flanqué de Thorin à sa gauche et de Warner et Rorick à sa
droite.Wulfson,Ioan,RohanetRhyslessuivaient.
Le pont-levis s’abaissa. À peine eut-il touché son
point d’ancrage que les Épées rouges s’élancèrent,
brandissant leurs lances avec des cris de guerre. Les
Normands qui se trouvaient sur leur chemin
s’écartèrentcommelamerRougedevantMoïsepourleslaisser
passer.
Parvenus au milieu du champ de bataille, les huit
chevaliers formèrent un demi-cercle, avant d’avancer
chacun droit devant lui pour ferrailler contre l’ennemi.
Voyant que les Gallois tombaient comme des mouches
sous les sabots de leurs chevaux, les Normands
reprirent espoir et une ferveur nouvelle s’empara des
troupes.
Dèsqu’ilss’étaientrendusmaîtresd’unespaceprécis,
les Épées rouges se regroupaient de nouveau en
demicercle, poussaient leur cri de guerre et repartaient à
l’assautdansuneautredirection.
Les deux souverains gallois, Rhiwallon et
Bleddyn,
quisuivaientlabatailledepuislalisièredelaforêt,sentirentqueleventtournait.Ilsordonnèrentalorsàleurs
22hommes de concentrer leurs efforts sur les Épées
rouges.
Bientôt, la mêlée fut générale. Stefan ne distinguait
même plus ses compagnons, noyés dans la masse des
combattants. Au bout d’un moment, cependant, il
aperçut Wulfson, Ioan, Thorin et les autres qui
manœuvraient en direction d’un détachement de fantassins
ennemis.Ilvoulutlancersonchevaldansleurdirection,
mais il constata qu’un petit groupe de Gallois surgissait
de la forêt et menaçait de prendre ses compagnons à
revers. Il interpella Rhys, resté à sa droite, et il lui
désignaledangeraveclapointedesonépée.
Rhys galopa en direction des Gallois pour les
attaquer par la droite, pendant que Stefan décrivait un arc
decerclepourlessurprendreparlagauche.Sanss’être
concertés, les deux amis jetèrent d’abord leurs lances
sur des soldats, avant de prendre leurs arcs. Stefan tira
plusieurs flèches, qui toutes atteignirent leur but. Il
était trop absorbé par le combat pour regarder si Rhys
en faisait autant, mais il ne s’inquiétait pas pour lui.
Bien qu’il fût le plus jeune d’entre eux, Rhys avait
souvent prouvé qu’il était l’un des meilleurs sur le champ
debataille.
Une fois son carquois vidé, Stefan se servit de son
épée et abattit d’autres Saxons. Tout en ferraillant
contre l’adversaire, il cherchait ses compagnons du
regard, mais il ne les voyait plus. Après quelques
minutes de vaine inspection, il commença à se
demander si, pour la première fois depuis qu’ils s’étaient
enfuis de leur geôle ibérique, la mort n’allait pas
frapperparmilesÉpéesrouges.
Laragedécuplasesforces.Ilsn’allaientquandmême
pastomberdevantceslâchesdeGallois!
— À moi, les Épées rouges ! cria-t-il de toutes ses
forcespourcouvrirletumulte.
Les busards, qui attendaient patiemment dans les
arbres,s’envolèrent,effrayés.
23Ses compagnons répondirent un à un à son appel et
Stefan put les repérer. Mais il constata, avec horreur,
qu’ils étaient tous encerclés par un nombre imposant
de Gallois. Stefan voulut se porter à leur rescousse.
Mais à l’instant où il tournait bride, il reçut un coup
d’épée dans la cuisse. Ensuite, tout alla très vite. Une
lame se dressa devant ses yeux, l’éclat du métal
l’aveuglantpresque.
Puiscefutlenoircomplet.2
ChâteaudeDinefwr
— Lady Ariane! cria Jane, depuis la porte de la
chapelle.Dépêchez-vous,mapetite!Votrefiancéarrive!
Le cœur d’Ariane bondit dans sa poitrine. La jeune
femme se trouvait dans le petit cimetière attenant à la
chapelle, elle-même construite à l’intérieur de
l’enceinte de la forteresse. Malgré la nervosité qui la
gagnait, elle hocha la tête en direction de Jane. Puis,
avec un soupir, elle posa sur la tombe de sa mère un
petit bouquet de campanules, juste à côté de celui que
son père avait laissé ce matin. Papa lui avait expliqué
que c’étaient les fleurs préférées de sa mère, et chaque
foisqueleventapportaitunparfumdecampanuleàses
narines, Ariane pensait à cette mère qu’elle ne
connaîtraitjamais.
Lacroixenpierreblanchedelatombebrillaitcomme
un coquillage sur une plage au soleil d’été. Ariane la
contempla quelques instants avec tristesse. Son
chagrin n’était pas seulement inspiré par sa défunte mère.
Elle avait aussi de la peine pour son père. Il ne s’était
jamaiscomplètementremisdelapertedesafemme,et
Ariane s’inquiétait pour sa santé. Ces derniers temps,
ses périodes d’humeur massacrante se faisaient plus
25fréquentes. Quand il ne déambulait pas comme une
âme en peine dans les corridors du château, c’est qu’il
était assis sur cette tombe pour pleurer – aussi bien
en
pleinjourqu’àn’importequelleheuredelanuit.
Arianeavaitbiensûressayédeletirerdesamélancolie. En vain. L’époque où ils galopaient ensemble dans
la campagne environnante était révolue. Cela faisait
longtemps, aussi, qu’il ne l’avait plus emmenée dans
des contrées lointaines pour y négocier des soies, des
épices ou des babioles exotiques. Ils profitaient de ces
voyagespourramenerchaquefoisunnouvelétalonqui
venait fortifier leur élevage, renommé au-delà
des
limitesducomté.
Depuisleurretour,audébutduprintemps,delacour
duroiMurchadàDublin,dèsqu’Arianes’approchaitde
sonpèrecelui-cilaregardaitcommesielleétaitunfantôme. Ariane, cependant, s’y était habituée. Chaque
année, c’était pareil : quand approchait la période
d’anniversaire de la mort de sa mère, son père ne la
voyait pas autrement que comme la réincarnation de
Branwen.
— Ariane! l’appela sèchement Morwena, sa
bellemère, surgissant dans l’avant-cour de la forteresse.
Dépêchez-vousderentrerdanslechâteau!
Elle soupira, jeta un dernier regard à la croix et se
releva. Pauvre Morwena. Il n’y avait sans doute pas de
femme plus malheureuse dans tout le pays de Galles.
Arianesoupiraencore,avantdesecouerlapoussièrede
sa robe vert émeraude et jaune safran. Puis elle se
tourna vers sa belle-mère qui attendait, les mains
plaquéessurleshanches,lessourcilsfroncés.
Ariane ne pouvait pas lui en vouloir de sa sévérité à
son égard – qui n’était que du dépit. Malgré tous ses
efforts, et bien qu’elle lui eût donné un fils, Morwena
n’était jamais parvenue à rendre heureux Hylcon de
Carmarthenshire. Le chagrin de son père servait
constamment de leçon à Ariane dès qu’il s’agissait des
26choses de l’amour. C’est pourquoi elle était
impatiente
d’épouserleprincenorvégienMagnusleGrand,touten
sachantpertinemmentqu’ellenel’aimeraitjamais.Elle
n’avaiteneffetaucuneenviedeconnaîtrelamêmeexistence que son père, qui pour avoir épousé la femme de
soncœurn’avaitcessédesouffrirdepuisvingtansqu’il
l’avait perdue. Et Ariane ne souhaitait pas davantage
subir le sort de Morwena, dont le mari était resté
attachéàunfantôme.
Non. Magnus était un brave homme, neveu du roi
OlafdeNorvège,etilferaitunbonmari.Probablement
fréquentait-il une ou deux maîtresses, mais Ariane
savait comment étaient les hommes. Le père Wythe
la disait pragmatique et elle avait toujours pris cela
comme un compliment. Elle servirait Magnus en
épousedévouéeetluidonneraitdesfils,maisellenelui
donneraitjamaissoncœur.C’étaitlameilleurefaçonde
s’assurerqu’ilneseraitpasbriséunjour.Ellen’étaitpas
assez naïve pour s’imaginer que son mari lui resterait
fidèle, mais cela ne l’empêcherait pas d’élever ses
enfantsetdedirigersamaisonnéeavecsoin.
— Dépêchez-vous ! s’impatienta Morwena. Montez
vouschangeravantqu’ilnevousvoiedansceshaillons.
Ariane accéléra – un tout petit peu – l’allure. Sa
robe,
mêmecouvertedepoussière,pouvaitdifficilementpasserpourunhaillon.Elleétaitparfaitementdigned’une
princesse. Hylcon était riche, et son commerce avec les
pays nordiques lui rapportait beaucoup
d’argent.
Arianepossédaitplusdebijouxetdefourruresquecer-
tainesreines.Lajeunefemmesouritàcetteidée.Sielle
étaitpragmatiquepourleschosesducœur,elleétaitfrivole par d’autres côtés. Elle était une femme, après
tout!Elleappréciaitlesbellesétoffes,lesbijoux,etelle
aimait parader sur les chevaux les plus convoités du
pays de Galles. Non seulement les deux souverains
gallois, Rhiwallon – cousin par alliance de la mère
d’Ariane–etsonfrèreBleddyn,sefournissaientau
27
harasdeDinefwr,maisd’autresroisetmêmedesempereurs envoyaient leurs juments ici pour les faire saillir
par les étalons. Ariane avait appris à monter à cheval
toute petite et elle savait galoper mieux que beaucoup
d’hommes. Pas plus tard qu’hier, elle avait défié à la
course le jeune écuyer de son père, Oswain, lui faisant
croire qu’elle voulait chevaucher jusqu’aux côtes de la
merd’IrlandepourvoirMagnusaccoster.
Le pauvre Oswain avait blêmi. De retour à la
forteresse, il avait expliqué à Hylcon que sa fille cherchait
nonseulementàseromprelecou,maisaussiàrompre
le cou de quiconque se risquait à l’escorter. Hylcon
avait froncé les sourcils et interdit à Ariane de
remonteràchevalsanslui.Laréactiondesonpèren’avaitfait
que renforcer la jeune femme dans sa décision de se
marier au plus vite. Elle était impatiente d’avoir sa
liberté.
— Si vous étiez ma fille, je vous donnerais une si
belle claque que vous auriez l’impression d’entendre
des abeilles bourdonner dans votre tête pendant au
moins quinze jours, lui lança sa belle-mère alors
qu’Arianelarejoignait.
De fait, Morwena était mince, avec de longs cheveux
noirs et des grands yeux brillants, mais elle possédait
une belle vigueur pour une femme d’apparence aussi
menue.
— Filez dans votre chambre prendre un bain et vous
habiller, ajouta-t-elle. Vous ne voudriez quand même
pas que votre fiancé vous voie en souillon ! Il serait
capabledereconsidérersaproposition.
Les deux femmes entrèrent dans la forteresse et
traversèrent la grande salle, qui fourmillait d’activité.
Le
mariageauraitlieudansdeuxjours,ettouslesdomestiques s’activaient aux derniers préparatifs du banquet
quisuivraitlacérémonie.Arianefrissonnaàl’idéedela
nuit de noces qui l’attendait. Elle espérait que Magnus
saurait se montrer gentil. Malheureusement, elle ne
28pouvait être sûre de rien. Elle connaissait si peu son
fiancé. Sa bonne humeur, subitement, en prit un coup.
Ils s’étaient rencontrés au début du printemps, à
Dublin. Dès qu’ils avaient été officiellement présentés,
Magnus avait fait savoir qu’il s’intéressait à elle. C’était
un bel homme, aux manières raffinées et à la
réputation d’honorabilité. Il n’avait réclamé qu’un chaste
baiser pour sceller leur engagement. Quand Ariane avait
quitté Dublin, il lui avait promis de venir à Dinefwr
avantlafindel’étépourl’épouser.
— Magnus est quelqu’un de très bien, assura
Morwena, comme si elle avait deviné ses pensées. Il a
promis à Hylcon de vous placer au-dessus de toutes les
autres femmes. Il a aussi juré de ne jamais porter la
mainsurvous.

Papaluiafaitjurerça?demandaAriane,sincèrementsurprise.
— Oui. C’était le dernier vœu de votre mère, formulé
sur son lit de mort. Elle désirait que vous épousiez
l’homme de votre choix et qu’il vous chérisse plus que
toutaumonde.
Ariane était stupéfaite. Non pas que Magnus ait
consenti à une telle promesse : il voulait épouser une
princesse de haute lignée et il était prêt à danser sur la
tête ou à avaler du feu si son futur beau-père le lui
demandait. D’autant qu’elle apportait dans sa corbeille
de mariée une dot conséquente en or, terres et
chevaux. Sans compter l’assurance, pour Magnus, d’être
allié par le sang aux meilleures familles galloises. Non,
ce qui médusait Ariane, c’était que sa mère, même à
l’agonie,aitpenséàsonavenir.
— C’estpapaquivousaracontécela?
Morwena secoua la tête, avant de gentiment pousser
Arianeversl’escalierquiconduisaitauxchambres.
— Non,c’estJane.Unsoiroùelleavaitunpeutrop
abusédel’hydromel.
29Ariane sourit. Jane. Bien qu’elle fût âgée, sa nounou
était encore très vive et elle veillait toujours sur elle.
D’ailleurs, le fait que Jane la suivrait en Norvège la
rassurait beaucoup. Jane était de bon conseil. Elle saurait
laguiderdanssanouvellevied’épouse.
Ariane pensait justement trouver Jane dans sa
chambre.Maislapièceétaitdéserte.
— Jane n’est pas encore rentrée de la chapelle ?
demanda-t-elle.
— Si, mais je l’ai envoyée chercher votre robe de
mariée.J’avaishâtedevousvoirl’essayer.
Et avant qu’Ariane ait pu dire quoi que ce soit, sa
belle-mèrecommençadedélacersarobe.
— Jem’offusqueunpeudevotreempressementàme
voirpartird’ici,luiditAriane.
Morwenas’interrompituninstantdanssatâche.
— Ne vous méprenez pas, Ariane. Ce n’est pas vous
que je souhaite voir partir, mais les souvenirs que vous
incarnez.
Ariane soupira et hocha la tête. Elle aurait pu
facilementtrouverunerépliqueblessante.Maiscen’étaitpas
dans sa nature. À sa façon, Morwena s’était montrée
une bonne mère. Et elle adorait littéralement le petit
frère d’Ariane – son demi-frère, en fait –, Rhodri. Il
n’avait encore que dix-sept ans, mais il paraissait déjà
un homme. On avait souvent répété à Ariane qu’elle
était le portrait craché de sa mère. Rhodri, lui,
ressemblaittraitpourtraitàsonpère.
— J’espèrequelorsquevousserezmariéeetquevous
aurez quitté le château, Hylcon commencera enfin à
meregardercommesafemme,ajoutaMorwena.
— Je l’espère aussi pour vous. Vous méritez tous les
deuxd’êtreheureux.
Morwenaémitunbruitdegorgequiressemblaitàun
sanglot étouffé. Ariane se retourna, mais sa belle-mère
s’empressadebaisserlesyeuxetdedésignerlebaquet.
— Dépêchez-vous.L’eauvarefroidir.
30À l’instant où Ariane s’immergeait dans le bain, Jane
entra dans la chambre, accompagnée de deux
soubrettes.Ellesn’étaientpasdetroppourporterlalourde
robedemariée,enépaisveloursbleucielbrodéd’or.
Ariane fronça les sourcils. La robe était magnifique,
maisnecorrespondaitpasàcequ’elleavaitcommandé
àlacouturière.
— Je ne comprends pas, Jane. D’où sort cette robe?
Cen’estpascellequej’avaisprévuepourmesnoces.
— C’était la robe de mariée de votre mère, expliqua
Jane.
MorwenaetArianeserécrièrentàl’unisson.
— Mais…
Jane secoua la tête, avec un regard triste pour
Morwena.
— Le prince Hylcon a insisté pour que vous la
portiez lors de votre mariage, expliqua-t-elle à Ariane. J’ai
voulu protester, mais il ne m’en a pas laissé le temps.
«Elleporteralarobedesamère,ouiln’yaurapasde
cérémonie»,a-t-ildécrété.
— C’est insensé ! s’exclama Morwena. Il va perdre
contenance dès qu’il la verra dans la robe de Branwen.
J’interdisformellementcettemascarade!
Jane secoua de nouveau la tête, et elle regarda cette
foisMorwenaaveccequiressemblaitàdelapitié.
— Je regrette, milady. Il s’est montré intraitable
là-dessus.
Morwena retint à grand-peine ses larmes et quitta la
chambre en claquant la porte derrière elle. Jane
congédia les deux soubrettes et se chargea elle-même de
savonnerAriane.
— Dans trois jours, vous partirez d’ici avec votre
mari, lui dit-elle. Laissez la tristesse ici. Ne l’emportez
surtoutpasavecvous.Cen’estpasàvousdelasubir.
Malgré les paroles de sa nounou, Ariane sentit son
cœur se contracter. Si sa mère avait survécu à son
31accouchement, comme son existence aurait été
différente!
— Tun’aspaschangéd’avis,Jane?Tuvienstoujours
avecmoi?s’inquiéta-t-elle.
— Jevoussuivraioùvousirez,commej’aisuivivotre
mèreavantvous.
Rassérénée, Ariane s’abandonna à son bain. Elle se
sentaitprêteàaccueillirsonfiancé.
Alors que Jane nouait le dernier ruban à sa
cheve-
lure,Morwenafitbrusquementirruptiondanslachambred’Ariane.
— Magnus a donné procuration à un jeune homme
pourlereprésenter!
Arianesursauta.
— Iln’estpasvenului-même?
— Non. Apparemment, il est retenu auprès de son
oncle,leroi,pourdesquestionsd’ordrepolitique.Mais
ilaprévudeserendredanssesterresduYorkshiredans
deuxmois,etilvousrejoindralà-bas.
— Mais nous devions faire voile pour la Norvège !
Comment veut-il que je me rende dans le Yorkshire ?
Avec tous ces Normands assoiffés de sang qui ravagent
la campagne anglaise, le voyage ne serait pas sûr.
Mieuxvaudraitencorecontournerlacôteparbateau.
— Il vous a dépêché un contingent de soldats
pour
vousescorter.Etlejeunehommechargédelereprésen-
tern’estautrequesonneveu,Dag.Leurflotteaétéattaquéepardespiratesirlandais.Troisbateauxseulement
en ont réchappé. C’est insuffisant pour envisager une
expédition maritime. Mais avec l’escorte qu’il vous a
envoyée et les hommes que vous fournira Hylcon, vous
pourreztraverserl’Angleterreentoutetranquillité.
Arianesentitunebouleseformerdanssagorge.
— Quepensemonpèredetoutcela?
Morwenapâlitlégèrement.
32— Hylcon n’est pas encore au courant. Il est parti
se
promeneràchevallelongdelarivièrejusteavantl’arrivéedemessireDag.
Arianefronçalessourcils.
— J’attendrai d’être dans le Yorkshire pour
prononcermesvœux.
— Non, Ariane. Vous prononcerez vos vœux ici,
comme prévu. Messire Dag n’aura aucun droit
sur
vous.IlneferaquereprésenterMagnusàlacérémonie,
c’esttout,assuraMorwena.Leprocédén’ariend’exceptionnel,voussavez.
Cependant, la boule grossissait dans la gorge
d’Ariane.Sonintuitionluidisaitdetenirbon.
— Non, décréta-t-elle. Je ne prononcerai pas mes
vœuxdevantmessireDag.
— Mais vous devez vous rendre dans le Yorkshire !
protestaMorwena.
— J’irai dans le Yorkshire. Mais pas comme une
femmemariéeparprocuration.
Morwenaétreignitsesmains.
— Vous ne raisonnez pas sensément, Ariane,
plaidat-elle.Iln’yaaucuneraisonpourrefusercettecérémonie.
MêmesiceDagestundébauché,ilnevoustoucherapas.
CommeArianerestaitsilencieuse,elleajouta:
— Hylcon ne vous autorisera jamais à partir d’ici
si vous n’êtes pas légalement mariée. Je vous en
prie, Ariane. Mariez-vous par procuration. Et quittez
Dinefwr.
Arianeseraidit.
— Jetrouveraibienunmoyendeconvaincrepapa.Il
n’est pas question que je prononce mes vœux devant
messireDag.
Jane et Morwena échangèrent un regard
d’impuissance.EllesconnaissaienttropbienArianepournepas
savoirqu’ellearrivaittoujoursàsesfins.
33Un peu plus tard, Ariane descendit dans la grande
salle. Elle frissonna dès qu’elle aperçut le grand Viking
au crâne rasé, à la barbe blonde et aux yeux bleu
glacier.MessireDagaccrochauninstantsonregard,avant
de baisser les yeux sur sa poitrine, puis sur ses
han-
ches,oùilss’attardèrentunpeutroplonguement,avant
deremontersursapoitrine.Arianeseretintdeluidécocher une saillie mordante pour lui faire comprendre ce
que son comportement avait de grossier et d’insultant.
Elle préféra reporter son attention sur son père, assis
avec Morwena sur une estrade surmontée d’un dais.
Hylcon avait bien sûr remarqué l’attitude du Viking, et
ils’étaitempourpré.
— Comment osez-vous regarder ma fille ainsi ?
explosa-t-il, bondissant de son siège. Ariane est une
princesse, promise à votre oncle, non une jument mise
enventedansunefoire!
Dag eut la décence de pâlir et de s’incliner
respectueusement.
— Je vous demande pardon, prince Hylcon, dit-il.
J’aiétésurprisparsabeauté.LeprinceMagnusneluia
pasrendujusticeenladécrivant.
Il s’inclina un peu plus et se tourna vers Ariane, pour
ajouter:
— Vous êtes plus que ravissante, milady.
Pardonnez
monaudaceetsachezquejesuisàvotreservice.
Arianen’encrutpasunmot.LeregardduVikingtrahissaitsondésir.
Hylcon se rassit sur son trône. Mais il ne décolérait
pas.
— Vous êtes beau parleur, messire Dag, mais je ne
suis pas aveugle. Retournez auprès de votre maître, et
dites-luiquemafilleresteraicitantqu’ilneviendrapas
lachercherlui-même.
Ariane sursauta, ainsi que toutes les autres personnes
présentes dans la salle. Dag se redressa de toute sa
hauteur.Bienqu’ilparûtdésarçonné,ilgardasonsang-froid.
34— Prince, dit-il à Hylcon, permettez à mon scribe de
vous lire la lettre que le prince Magnus désirait que je
lise à votre fille en privé. Peut-être pourra-t-elle
infléchirvotreposition.
Hylcon fronça les sourcils, avant de hocher la tête.
Dagfitsigneàsonscribe–unmoinetonsuré–etlui
tendit un parchemin. Le moine brisa le sceau, déroula
leparcheminetlelutàhautevoix.
MachèreArianrhod,
J’espèreque cettelettrevoustrouveraenbonnesantéet
d’humeur joyeuse. Je regrette sincèrement de n’avoir pas
pu venir moi-même, car je me réjouissais de retrouver
votre si charmant sourire, auquel je n’ai cessé de penser
depuis Dublin. Et il ne se passe pas une nuit sans que je
rêvedevous.
Je sais que votre père tient beaucoup à vous et à votre
sécurité, aussi je tiens à le rassurer. Sachez que je
placerai toujours vos désirs au-dessus des miens. Mais
acceptez, s’il vous plaît, mon neveu Dag comme fiancé par
procuration. Je n’ai que votre intérêt à l’esprit, et s’il n’en
tenaitqu’àmoi,jeseraisencemomentauprèsdevous.
Mais mon roi a réclamé ma présence. Dès que j’en
aurai
terminéaveclamissionqu’ilm’aconfiée,jemeprécipiterai dans le Yorkshire, dans mon domaine de Moorwood,
où je compte vous attendre. D’ici nos retrouvailles,
donnez à Dag votre main comme si vous me la donniez en
personne.
J’ai hâte de vous voir arriver à Moorwood, ma chère
Arianrhod.
Votreloyalfuturépouxetfidèleserviteur,
Magnus
Ariane était comme clouée au sol par l’émotion. La
lettre de Magnus résonnait de sincérité. C’était
d’ail-
leursparcequ’elleavaitétéd’embléeséduiteparlagentillesse du prince norvégien qu’elle avait accepté aussi
3510605
Composition
FACOMPO
Achevé d’imprimer en Italie
par GRAFICA VENETA
Le 21 octobre 2013.
Dépôt légal : octobre 2013.
EAN9782290074879
L21EPSN000998N001
ÉDITIONS J’AI LU
87, quai Panhard-et-Levassor, 75013 Paris
Diffusion France et étranger : Flammarion

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