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Extrait



— Tu te souviens, Marie ? me demanda Antoine.

— Bien sûr ! répondis-je.

Comment oublier cette petite clairière parsemée de fraises des bois où il m’avait conquise pour la première fois… C’était il y a onze ans déjà. J’avais tout juste vingt ans et lui, vingt-deux. « Est-ce que je peux te cueillir, ma belle Marie ? » m’avait-il demandé, mi-sérieux mi-rieur, puisque j’étais en train de cueillir des fraises sauvages. Pour la première fois, j’avais passé mes mains dans ses cheveux noirs de jais, saisi ses larges épaules… Pour la première fois, il avait délacé mon corsage et s’était enfoncé en moi, me faisant connaître la puissance virile de son désir pour moi.

— Tu rougis, Marie ! se moqua Antoine. Ne t’inquiète pas ma belle, cette fois, je n’écraserai pas les fraises !

— Arrête, lui dis-je, gênée autant qu’amusée par son allusion. Montre plutôt à Aube comment ramasser les fraises sauvages sans les écraser, dis-je d’un ton sérieux et préoccupé. J’aimerais pouvoir faire assez de confiture pour l’hiver.

Penchée sur les fraisiers, je ramassai les petits fruits mûrs à point et les déposai dans mon panier plat. C’était peut-être à cet endroit précis qu’il s’était allongé sur moi… Ce que je l’aimais, mon Antoine ! Depuis la première fois que je l’ai vu, chez mon amie d’enfance Rosalie Boileau, je n’ai cessé de le désirer. Et après avoir lutté, au début, contre cette marée de désirs inconnus, j’avais fini par céder à l’évidence : je l’aimais et j’avais envie de lui plus que tout au monde. Je voulais qu’il entre en moi comme une mer furieuse et qu’il emplisse chacun des recoins de mon être. Je voulais être la plage sur laquelle il s’épancherait sans cesse, jusqu’à la fin des temps. Que j’étais jeune et inconsciente du chemin ardu qui peut mener un couple à cette fin des temps !


— Aube, fais attention ! Tu écrases des fraises !

— Oui maman, me répondit ma fille en relevant une mèche de la formidable chevelure de jais qu’elle tenait de son père. Le soleil de juin trahissait tout de même quelques reflets roux, qu’elle tenait de mes cheveux de feu. Je regardais mon Antoine, qui lui expliquait comment choisir les fruits et les saisir délicatement derrière leur collerette. Alors qu’Aube était concentrée sur les fruits, il relevait la tête d’un air coquin et me faisait des clins d’œil. Lui aussi revivait le souvenir de notre première étreinte.

Je n’étais plus la jeune femme effarouchée qu’il avait étendue sur un lit de fraises. J’étais une épouse et la maman de deux enfants. Une fois mariée avec Antoine, j’avais dû quitter mon petit bout du monde en Gaspésie pour suivre ses ambitions politiques à Québec, la grande ville. Moi, la petite rouquine sauvageonne de Cap-des-Rosiers, j’avais dû tout apprendre des attitudes de la bourgeoisie qui convenaient à mon statut de femme de député. Le beau jeune homme aux larges épaules et aux manières viriles que j’avais découvert en Gaspésie était en fait un gars de la ville, diplômé en droit, fils d’une famille aisée. J’étais tombée amoureuse d’un gars qui sautait sans manières d’une charrette sur un petit chemin de Gaspésie, d’un gars qui me faisait danser à en mourir à la fête du village, d’un gars qui m’avait conquise au milieu des fraises des bois, mais j’avais en fait épousé maître Antoine Boileau, avocat ambitieux élu député peu de temps après notre emménagement à Québec.

— Marie ? appela Antoine.

Je relevai la tête.

— Oui ? répondis-je, encore perdue dans mes souvenirs.

— En avons-nous assez, maman ? demanda Aube en me tendant son panier bien garni.

— Oui, et de toute façon, nous devons rentrer. J’ai promis à Rosalie que nous reviendrions assez tôt pour qu’elle puisse faire sa lessive.


Rosalie s’était mariée à Émile Boucher, et ils vivaient ensemble près de chez nous. Fille unique, j’avais passé beaucoup de temps avec la famille (nombreuse) de Rosalie ; depuis mon retour à Cap-des-Rosiers, toutes deux devenues mères, nous étions de nouveau très proches. Aujourd’hui, Antoine et Aube m’avaient proposé de venir avec eux pour cueillir des fraises. J’avais hésité — j’avais tant d’ouvrage ! —, mais devant la déception d’Aube, j’avais finalement cédé. Et Rosalie — tout aussi occupée que moi — avait gentiment accepté de garder mon poupon pour quelques heures.

— Partez devant. Je vais finir de remplir mon panier et je vous suis.

Antoine sourit.

— Tu vas parler à la mer ! me lança-t-il d’un air entendu. Et sans attendre ma réponse, il prit Aube par la main. Allez, viens, ma beauté. Allons montrer à Rosalie les belles fraises que nous avons cueillies aujourd’hui.

Ils partirent ensemble d’un bon pas et j’attendis qu’ils aient disparu pour cesser de m’affairer sur les fraisiers. Je marchai alors en direction de la falaise sur laquelle la clairière aux fraises aboutissait. L’air salé de l’océan était chaud et doux. Qu’il m’avait manqué lorsque nous habitions Québec ! Le ciel avait ce bleu intense des jours d’été. Des nuages blancs cotonneux y traînaient çà et là. La ligne d’horizon de la mer était claire et nette.

Parvenue au bout de la terre, au bout du monde, je posai mon panier sur l’herbe rase et m’assis. Je dénouai mon corsage, car la chaleur m’oppressait. J’enlevai mon chapeau puis épongeai la sueur de mon front. Dénouant le ruban qui retenait mes cheveux, je les secouai doucement et pris quelques respirations profondes. Que la vie était belle et douce ici ! Exactement ce qu’il nous fallait, à Antoine et moi, pour nous reconstruire.

La mer était froissée par la brise ; des zébrures d’écume apparaissaient brièvement sur le bleu profond de cette mer que j’aimais tant.
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