Marta - 2

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Second tome de Marta

Désormais mariés, Marta et Hugues vivent cependant séparés. Incapables de s’avouer leurs faiblesses respectives, ils ont laissé le bonheur leur échapper.

Après une dernière rencontre explosive, Hugues part pour une de ses mystérieuses missions sans promesse de retour. Marta regagne l’Andalousie et tente d’y donner un sens à sa vie. Mais quelques années plus tard, lorsqu’elle apprend que celui qui est encore son mari est en grand danger, elle se trouve de nouveau confrontée à son destin... Saura-t-elle saisir cette seconde chance de bonheur ?

43 000 mots (novella)


Publié le : jeudi 9 janvier 2014
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EAN13 : 9782924242971
Nombre de pages : non-communiqué
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Marta2

Résumé du tome 1 :

Marta est la fille unique de Don Gregorio, un duc espagnol, et de son épouse française. Peu conventionnelle, dotée d’un caractère bien trempé, elle méprise toute faiblesse et refuse le destin qui est celui des femmes de l’époque : passivité et oisiveté.

À dix-neuf ans, elle a pour la première fois l’opportunité de visiter le pays de sa mère, qui possède encore un domaine en Bourgogne : la Colombière. Elle s’y lie d’amitié avec Clothilde de Mazille et Charles-Henri de la Tour Penney.

Cependant, la rencontre qui va bouleverser sa vie se fait à l’improviste, alors qu’elle explore les alentours à cheval. Immédiatement rebutée par le regard arrogant et conquérant que cet homme a posé sur elle, Marta est stupéfaite de se le faire présenter comme le comte de Montbelley, un ami de son père.

Ce dernier a alors l’idée de faire visiter Paris à sa fille en la confiant au comte. Dans la capitale française, Marta découvre une liberté qui lui plaît, mais connaît également la première grande frayeur de sa vie. Enlevée par des malfaiteurs, elle réussit pourtant à s’échapper seule.

Alors que Marta est de retour en Espagne, Hugues, le comte de Montbelley, se met en tête de l’épouser. Il la rejoint en Andalousie et lui fait sa demande. D’abord ulcérée, rejetant l’idée de se mettre sous le joug d’un homme, Marta finit par y voir le moyen d’obtenir la liberté qu’elle convoite tant.

Cependant, les sentiments qui la poussent vers son mari l’effraient et, bien vite, elle préfère se murer dans la froideur et l’indifférence. Il faudra un second voyage à Paris, où le comte n’hésite pas à s’afficher avec sa maîtresse, pour que Marta prenne conscience qu’elle l’aime.

Victime de l’attentat d’Orsini, elle en réchappe et retourne à Montbelley avec son époux. Mais, incapable de se déclarer, elle laisse le malentendu s’enraciner entre eux. Hugues, qui conservait une parcelle d’espoir, résout de tourner définitivement la page lorsqu’il surprend Marta en train de donner un baiser d’adieu à Charles-Henri.

De la même auteure
aux Éditions Laska

Marta - tome 1 : Les Tumultes de la passion



MARTA - TOME 2 :
L’AMOUR EN PÉRIL

Nicole Vuillermoz

Éditions Laska
Montréal, Québec
Courriel : info@romancefr.com

Ceci est une œuvre de fiction. Les noms, personnages, lieux et incidents sont soit le fruit de l’imagination de l’auteur, soit utilisés de manière fictive. Toute ressemblance avec des faits réels ou des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.

Tous droits réservés
© Nicole Vuillermoz, 2014

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Illustration et design de la couverture : Valérie Loetscher-Klaus, alias Vay
http://vayloe.blogspot.ch

ISBN : 978-2-924242-97-1

Table des matières

Résumé du tome 1

Autres publications de l’auteure

Page titre

Droits d’auteur

Chapitre 1 : Le deuil

Chapitre 2 : Retrouvailles

Chapitre 3 : Un bien étrange cadeau

Chapitre 4 : La duchesse de Moraleda

Chapitre 5 : Aveux

Chapitre 6 : Danger

Chapitre 7 : Le plan

Chapitre 8 : L’aventure mexicaine

Chapitre 9 : La fuite

Chapitre 10 : La colère du comte

Chapitre 11 : La vérité

Chapitre 12 : Le bonheur retrouvé

Merci !

L’auteure

Chapitre 1 : Le deuil

Cinq jours après le départ de Hugues, Marta était à Santa Fe, entourée de l’affection de ses parents et de Mamita. Sous le ciel andalou, l’Espagnole avait l’impression de sortir d’un cauchemar et respirait à nouveau la vie à pleins poumons.

Cependant, si son père, transporté de joie à son arrivée, s’était contenté de ses explications, sa mère n’avait pas été dupe. Le comte était en Amérique. Pourquoi Marta ne l’avait-elle pas accompagné outre-Atlantique ? Son envie de revoir ses parents était trop forte… Quand devait-il rentrer ? Elle ne le savait pas encore… Dans son regard, l’intuition de sa mère avait décelé l’angoisse. Quelque chose n’allait pas entre Hugues et Marta.

Les jours passèrent, tous plus interminables les uns que les autres pour la comtesse. Chaque matin, son espoir renaissait d’apprendre le retour de son mari, mais les semaines s’écoulaient sans qu’elle ne sût rien de lui. Elle visitait ses amis, faisait de longues promenades à Grenade en compagnie de sa mère, chevauchait chaque jour et prenait Curro de vitesse en riant. Pourtant, elle traînait constamment sur la poitrine ce poids qui l’oppressait.

Enfin, un jour, son père lui tendit une lettre. On était à la veille du printemps.

« Ton mari… Ce pli arrive tout droit d’Amérique ! »

Marta se précipita dans sa chambre pour savourer son plaisir. Hugues lui annonçait certainement son arrivée prochaine ! Son cœur cognait à tout rompre dans ses oreilles. Elle fit sauter le cachet du papier qui lui brûlait les doigts. Mais les larmes de joie qui scintillaient déjà dans ses yeux se transformèrent peu à peu, à mesure qu’elle parcourait la feuille couverte d’une écriture ferme, penchée à droite.

Ma chère comtesse, cette lettre est destinée à éviter de donner l’éveil à vos parents au sujet de nos relations, puisque je suis persuadé que vous aurez su travestir la vérité. J’espère que votre santé continue à être excellente et que vous êtes heureuse d’avoir retrouvé vos racines.

J’ai enfin repris la seule vie qui me convient, je ne me suis jamais senti aussi bien. Je vous confie la ganadería. Si vous voulez la vendre, n’hésitez pas à consulter mon homme d’affaires à Grenade ; il a reçu des ordres en conséquence. Cet élevage est à vous, il vous revient de droit. Je vous laisse la responsabilité d’informer votre famille de notre séparation au moment où vous le jugerez bon.

Charles me charge de vous transmettre ses amitiés. Je vous renouvelle sincèrement tous mes vœux de bonheur à l’avenir.

La signature était brève et illisible, et l’en-tête indiquait qu’il se trouvait à La Nouvelle-Orléans. Recroquevillée sur son lit, Marta pleurait en silence. Il était donc toujours en Amérique… Que faisait-il dans cette vie qui lui convenait si bien ? La jeune femme préférait ne pas penser à la seule réponse qui s’imposait : le comte était heureux parce qu’il était très loin d’elle.

Il allait falloir que Marta se montre détendue et enjouée pour ne pas laisser deviner sa situation, mais ce mensonge ne pouvait pas durer. Elle prit rapidement une décision : elle rentrerait à Montbelley dès le retour de son mari. Puisque celui-ci ne voulait pas venir à elle, elle irait à lui, et lorsqu’ils seraient face à face, il n’échapperait pas à l’explication qu’elle lui devait. En attendant, toutes les relations de sa famille s’arrachaient l’honneur d’accueillir dans leur salon une comtesse française. Allons, elle était encore la femme de Hugues ; ce n’était pas le moment de se laisser abattre !

Le même jour, Curro la convia à l’accompagner dans un périple dans le sud avec des amis venus de Madrid, qui ne connaissaient jusque-là que la mystérieuse Grenade. Marta accepta avec enthousiasme. Cette invitation tombait à pic. Ce serait merveilleux de sillonner le pays, et ainsi, son attente lui paraîtrait moins longue. Les Madrilènes étaient charmants : les trois frères se révélèrent de joyeux lurons et adoptèrent la jeune femme d’emblée. Quant à leur cousine, elle se comportait avec beaucoup plus de naturel que les Andalouses et plut immédiatement à Marta.

Après qu’ils eurent séjourné à Jaén, terre d’élection des familles nanties de la noblesse espagnole du XVIe siècle, Cordoue la tolérante leur ouvrit ses portes. Ils s’y imprégnèrent des parfums de l’Islam, de l’incroyable mosquée-cathédrale jusqu’à l’Alcazar. Ils longèrent ensuite le Guadalquivir, le majestueux fleuve qui apportait prospérité à la région, et parvinrent à l’irrésistible Séville, la séductrice. C’est là, dans une taverne de la Judería, qu’ils rencontrèrent Gústavo Adolfo Bécquer.

Une amitié mélancolique le lia d’emblée à Marta. Poète de l’irréel, le Sévillan n’était que moyennement apprécié à cette époque où l’on faisait la part belle à l’emphase. Mais le physique romantique de l’écrivain, aux boucles brunes et au doux regard, émouvait la jeune femme, fragilisée par son échec avec Hugues. Elle trouva en lui un écho à ses convictions profondes. Une communication douloureuse les unissait lorsqu’il déclamait ses poèmes pour Marta, le soir, dans l’intimité des jardins. Ils se quittèrent peu à Séville, et l’homme de plume prit même la route de Huelva avec la petite troupe.

Huelva ! La région d’où Christophe Colomb était parti pour les Amériques, mais surtout, pour Marta, la ville qui avait accueilli le comte dans le passé. La comtesse chercha à découvrir les endroits où son mari avait séjourné, les toits qui l’avaient abrité, persuadée de pouvoir retrouver les traces de son passage.

Le poète les quitta à Cadix, après avoir fait découvrir à ses nouveaux amis le « barrio popular », qu’il connaissait bien. C’était le seul vestige de la cité d’antan, ravagée comme Huelva par un terrible tremblement de terre un siècle plus tôt. Le cœur de Marta était lourd de quitter Gústavo, mais elle comprenait qu’il avait besoin de retrouver la solitude qui était sa destinée.

Sur le chemin du retour, le groupe fit escale à Ronda, dont la vieille ville était toujours imprégnée de l’art mauresque. Avant de regagner Santa Fe, ils s’arrêtèrent également à Antequera et se laissèrent bercer par la douceur du temps et la splendeur du paysage, où se côtoyaient sans heurts oliveraies, vertes prairies, roches escarpées et villages blancs.

De retour à la Morada, Marta vit qu’elle n’avait pas reçu de nouvelles du comte. Quelques jours plus tard, elle s’enfuyait plus qu’elle ne partait à la ganadería. Lorsqu’elle arriva en vue des bâtiments blancs, ses yeux se portèrent au loin. Elle aperçut l’hacienda, entourée des corrales[1] où paissaient quelques jeunes taureaux. Les hommes s’affairaient ; leurs interpellations joyeuses lui parvenaient étouffées. Le printemps éclatait partout, apportant à la nature une fraîcheur toute neuve. Chaque année, à cette époque, Marta avait l’impression de renaître avec la montée de la sève. Elle décida de s’installer dans cet endroit que Hugues avait acquis par amour pour elle, où il l’avait présentée à tous comme celle qui serait désormais sa femme.

Elle se trouvait à Pinos Puente depuis quelques jours, lorsqu’on lui remit un message de Mamita. Elle devait regagner Santa Fe au plus vite. Sa première surprise passée, son optimisme voulut croire que Hugues avait fini par réaliser qu’il ne pouvait vivre sans elle et l’attendait chez Don Gregorio. La jeune femme ne pensa pas à s’étonner qu’il ne vînt pas lui-même la rejoindre, ou que le message fût de Mamita. Elle partit à l’instant et trouva sa nourrice effondrée dans le patio.

« Mamita mía ! ¿Que pasa?[2] Réponds-moi, Mamita ! Qu’est-ce que tu as ? »

Elle s’était jetée à genoux pour relever dans ses mains le sombre visage baigné de larmes de la vieille femme.

« Ma pauvre enfant… C’est trop affreux… Gregorio mío… et Hélène… »

Marta se raidit de terreur, sa voix devint dure :

« Comment, Gregorio et Hélène ? Vas-tu parler, à la fin ?!

— Morts… dans un accident… cette nuit… Morts tous les deux… »

La respiration de Marta se suspendit, ses oreilles bourdonnèrent, sa vue se brouilla. Elle resta prostrée, tandis que Mamita s’accrochait à elle en sanglotant. Ses bras entourèrent la pauvre femme, et les mots s’échappèrent de sa bouche sans qu’elle en eût conscience :

« Que s’est-il passé ?

— Ils rentraient de chez les López. Il y a eu un éboulement dans la sierra… Leur voiture a été écrasée…

— Ce n’est pas possible… Mamita, dis-moi que ce n’est pas vrai ! Je ne veux pas ! »

Elle avait hurlé ces derniers mot. Soudain, saisie d’une violente nausée, elle se releva pour se précipiter au lavabo. Quand elle reparut, elle était plus livide encore. Elle demanda d’une voix blanche :

« Où sont-ils ? »

Mamita lui désigna du regard la chambre d’Hélène, qui donnait sur le patio. Marta s’y dirigea comme un fantôme.

* * *

Les funérailles eurent lieu deux jours plus tard. Ses parents morts reposaient à présent dans le rectangle blanc qu’elle voyait de sa fenêtre, serrés l’un contre l’autre dans la Sierra Nevada. Entièrement vêtue de noir, voilée d’une longue mousseline retenue par une coiffe en pointe sur le front, Marta avait fait face à toutes les responsabilités qui lui incombaient. Nul ne pouvait dire l’avoir vue verser une larme ni émettre la moindre plainte. En mémoire de sa mère et de son père, elle avait fait preuve d’une dignité douloureuse qui forçait le respect de tous. Les Márquez, qui partageaient l’ampleur de son chagrin, l’avaient entourée de leur affection.

En réalité, le choc avait tué la nouvelle Marta. Anéantie, la jeune femme s’enferma dans un mutisme profond. La vie semblait s’être arrêtée autour d’elle. D’épais rideaux furent posés aux fenêtres qui n’en possédaient pas encore, afin de les garder tirés de jour comme de nuit. La lumière vive du soleil était insupportable à l’orpheline. Mamita seule était autorisée à la voir. La pauvre femme était dans une telle inquiétude à son sujet qu’elle avait surmonté son propre chagrin. Le regard fixe et la froideur de sa protégée lui faisaient craindre pour sa raison. En effet, celle-ci pouvait passer plusieurs jours sans prononcer une parole, et se déplaçait comme une ombre dans la maison sombre, perdue dans des pensées qui n’appartenaient qu’à elle. Sans comprendre ce qu’elle avait fait pour mériter ainsi la colère de Dieu, Marta acceptait, sans se plaindre, le sort cruel qui la frappait. Sa décision était prise : elle attendrait patiemment dans le noir le moment de quitter cette terre à son tour. Elle refusait de chercher à se battre encore, son épuisement était total.

Rien ne paraissait pouvoir la ramener à la vie. Pas même la lettre de Hugues qui, ayant appris la terrible nouvelle, l’informait qu’il se mettrait en route tout de suite pour l’épauler, si elle avait besoin de lui. La comtesse répondit, en quelques lignes très brèves, qu’elle le remerciait de sa sollicitude, mais que c’était inutile. Elle n’avait surtout pas besoin de sa pitié ; elle n’avait besoin de rien, de personne, même pas d’elle-même…

Le temps s’écoula. Son corps restait prostré, son esprit était vide. L’abandon de Hugues avait entamé sa chute, ce double décès venait de l’achever. Son état s’aggrava peu à peu. Dépourvue d’appétit, enfermée dans la pénombre, aux portes de la folie, elle devint pâle et amaigrie. Les tentatives de Mamita pour l’amener à s’intéresser aux affaires du domaine ou à recevoir les Márquez, qui insistaient pour la voir, échouaient immanquablement. Après plusieurs semaines, la nouvelle duchesse commença à déserter les autres pièces pour se cantonner dans sa chambre. Sa faiblesse était telle qu’elle passait une grande partie du temps à somnoler au creux de son lit.

Un matin, enfin, Marta se réveilla comme différente. Son instinct de survie, dans un sursaut, tentait de prendre le dessus sur son désespoir. Mamita frappait à la porte de la chambre, la suppliant d’accepter une tasse de lait. Debout devant la fenêtre, la comtesse tira les rideaux d’un geste brusque, pour la première fois depuis de longs jours. La tache blanche qui brillait au-delà de l’orangeraie capta aussitôt son attention. Indifférente aux appels de Mamita, elle prêta l’oreille à une autre voix, qui semblait monter des cyprès :

Marta… ma petite fille… je ne veux pas te voir continuer ainsi… Tu dois vivre, vivre pour nous… Pense à padre… Réagis, Marta !

Très lentement, ses yeux parcoururent les plantations. Quelle énergie elle avait dépensée pour enrichir tout ça ! Elle n’avait pas le droit d’abandonner ce que ses ancêtres avaient construit, ce serait une insulte à la mémoire de ses parents. La comtesse avait perdu Hugues, mais la nouvelle duchesse de Moraleda ne perdrait pas tout cela. C’était trop lâche de se laisser mourir, et puis il y avait sa nourrice qu’elle aimait tant, et qu’elle ferait tellement souffrir en disparaissant à son tour. Le moment était venu de reprendre des forces, de retrouver sa volonté.

Quand elle ouvrit la porte et découvrit une Mamita folle d’angoisse, tendant la tasse de ses grosses mains tremblantes, Marta fut envahie par le remords. Ses bras entourèrent aussitôt la pauvre femme et la serrèrent affectueusement.

« Je te demande pardon, Mamita chérie… Je crois bien que je t’ai encore fait tourner les sangs ! » dit-elle de sa voix faible.

La vieille nourrice ne put retenir un sanglot.

« Buvez ce lait… je vous en supplie… Vous ne tenez plus debout !

— Je vais le boire, ton lait, Mamita mía… je vais le boire. En plus, ce matin, je vais prendre un vrai petit déjeuner. Ensuite, je sortirai prendre l’air. J’en ai bien besoin ! »

Comme sa nourrice fondait en larmes en remerciant le Seigneur, elle la reprit contre elle.

« C’est fini… Ne t’inquiète pas, la crise est passée, je vais redevenir moi-même… Je te demande pardon… »

Lorsqu’elle sortit dans le patio, la tête lui tourna. Depuis l’accident, l’été était arrivé.

* * *

Progressivement, son énergie habituelle lui revint, et elle reprit un peu de poids. Elle renoua contact avec la société. On admirait son courage ; même ses détracteurs d’hier lui témoignèrent du respect. On l’avait crue presque morte, et voilà qu’elle réapparaissait plus forte que par le passé. Curro devint le pilier sur lequel elle put s’appuyer. Grâce à lui, elle cessa de craindre l’hostilité du monde environnant. Les gitans lui apportèrent le réconfort muet dont ils avaient le secret. C’est en effet en toute liberté que leur amie pouvait maintenant se joindre à eux à la cueva.

La nouvelle propriétaire avait récompensé les employés du domaine qui, en mémoire de Don Gregorio, avaient continué à accomplir leur tâche avec zèle. Elle se lança à corps perdu dans le travail, utilisant toutes les connaissances acquises en France pour diriger le domaine, et s’occupa du haras qui faisait la fierté de son père. Résolue à s’impliquer dans la gestion du patrimoine familial, la nouvelle duchesse ne tarda pas à découvrir toutes les failles de l’organisation paternelle. On souffrait aussi sur ses terres en Andalousie, comme à la Colombière. Les conditions de vie de ses gens devinrent son souci premier, mais elle n’en resta pas là. Un projet prit très vite forme dans son esprit.

Profitant de sa relative inactivité due à l’arrivée de l’hiver, Marta enrôla d’autres femmes de bonne volonté, afin de créer un comité chargé de venir en aide aux plus déshérités de la région. Ensemble, les bénévoles soignaient les enfants, faisaient des collectes, intervenaient auprès des notables pour faire embaucher les hommes privés d’emploi. Cette initiative valut à la jeune femme l’admiration d’un nombre de gens qui grandissait chaque jour. Bientôt, elle fut connue dans toute la région de Grenade comme « el angel », surnom que lui avait donné un enfant qu’elle avait sauvé de la mort. Elle s’étourdit ainsi dans ses diverses activités, ne s’accordant pas le temps de penser.

Au fil des mois, les Márquez étaient devenus sa nouvelle famille. Manolo s’était marié, et son épouse, la douce María, était devenue l’une des meilleures amies de Marta. Josefa avait fini, elle aussi, par convoler ; elle habitait Cordoue, mais ne manquait pas de venir embrasser la voisine de ses parents à chacune de ses visites. De son côté, Curro veillait pleinement sur son amie de toujours. Cela rassurait Don Enrique, qui se remettait difficilement de la mort de Gregorio et considérait comme son devoir d’apporter soutien et affection à son héritière. Celle-ci trouvait ainsi auprès d’eux et de sa nourrice la chaleur dont elle avait besoin.

Le mois de mars vit le retour des fiestas de Séville. Curro et Marta décidèrent de s’y rendre. La semaine sainte était, encore plus qu’ailleurs, un des temps forts de la vie andalouse, célébré avec éclat et majesté. Depuis l’enfance, la jeune femme adorait danser les sevillanas[3] avec son complice de toujours, tournant autour de lui, s’approchant pour mieux s’éloigner, tandis qu’il l’accompagnait avec le plus grand sérieux, jouant le jeu jusqu’au bout. C’était d’ailleurs sur lui qu’elle avait essayé ses premières armes de séductrice.

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