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Mourir de Vivre

De
135 pages
Oui, c'est vrai, je suis en larmes, un très grand Ami se meurt, mon Ami est mort. Il a demandé à être incinéré, j'en suis navré. Je n'adhère guère à ce rite qui transforme, en résidu inerte, des molécules appartenant au monde des vivants. Parfois, il m'est agréable de penser que, dans mes muscles ou dans mon cerveau, j'ai des molécules formées à partir de celles qui ont constitué la moustache de Vercingétorix ou les doigts de Léonard de Vinci… » Jean et Claire ont vécu un coup de foudre quand ils étaient encore jeunes. Des années plus tard, ils s’aiment comme au premier jour alors que Jean, atteint d’un cancer, glisse vers la sortie. Cette histoire d’amour parle de destin, de coma, d’agonie et de mort sur un ton de dérision.
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Mourir de Vivre
AnneMarie Anthony
Mourir de Vivre
AUTOBIOGRAPHIE/MÉMOIRES(FICTION)
© manuscrit.com, 2001 ISBN: 2748116399 (pour le fichier numérique) ISBN: 2748116380 (pour le livre imprimé)
Avertissement de l’éditeur
Découvert par notre réseau de Grands Lecteurs (libraires, revues, critiques littéraires et de chercheurs), ce manuscrit est imprimé tel un livre. D’éventuelles fautes demeurent possibles ; manuscrit.com, respectueuse de la mise en forme adoptée par chacun de ses auteurs, conserve, à ce stade du traitement de l’ouvrage, le texte en l’état. Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com 5bis, rue de l’Asile Popincourt 75011 Paris Téléphone : 01 48 07 50 00 Télécopie : 01 48 07 50 10 www.manuscrit.com contact@manuscrit.com
1  NOTES POURMACLARINETTE
Aujourd’hui, c’est ma fête, je fais mon entrée dans la confrérie des patriarches. Que je le veuille ou non, le fait est acquis, je suis un ancien, je suis un vieux, je dois m’y habituer. Claire, la femme de ma vie, a projeté de célébrer cet anniversaire par de joyeuses retrouvailles avec un passé lointain, celui de nos rencontres secrètes au fond des bois ou dans des lieux désertés. Retour à la case départ. Près d’une cité dortoir inhabitée en journée, grouillante en soirée, nous garons notre petite Rolls dans une impasse fermée par le mur d’un cimetière, discrétion et silence assurés. Paix à ceux qui nous ont précédés. En ce jour d’hiver, de lourds nuages et un crachin opaque créent une pénombre propice à l’intimité. Claire m’a mitonné le cérémonial de rigueur en têteàtête, sans falbalas. Et nous voilà, assis sur la banquette arrière de notre voiture, une cousine de celle qui, en son temps, faisait office de vestibule pour badineries, de salle à manger pour festins rustiques, de repères pour voyeurs curieux, et surtout, de chambre à coucher pour polissonneries inventives et gymniques. Comme autrefois, je serre dans mes bras mon amante d’hier, mon épouse d’aujourd’hui, je m’em plis de sa chaleur, je respire son odeur. Le bouchon saute, le vin pétille pour accompagner le pain de
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campagne nappé de foie de canard. À la pause : ciga rettes, jeux de mains, bouche à bouche, corps à corps. Paroles superflues. Puis, on attaque le fromage de brebis et la tarte aux pommes, arrosés d’un somp tueux SaintEmilion. Entracte, cigarillos, étreinte fougueuse, enlacement tumultueux, ébats sans filet. Mots inutiles. Enfin, café et poussecafé. On vou drait bien un petit supplément. La tête a des idées, mais je pressens que le corps aura des ratés. Le mo teur risque la panne, il est usé par le plein emploi, la chose est en berne. Il y aurait eu le grand jeu, c’était tant mieux ! il n’y en aura pas, c’est tant pis ! Par un fou rire à gorge déployée, nous évacuons désir, déboire, désillusion. Pour changer de propos, Claire sort du panier de la ménagère un paquetcadeau bien lourd, tout enru banné. J’ai le souffle coupé, car le cadeau a toujours représenté pour nous une fioriture inutile, sans rela tion avec nos sentiments. Notre amour pour s’expri mer n’a jamais eu besoin de tels gadgets. Puisque pa quet il y a, ouvronsle vite sans état d’âme : ficelle ar rachée, papier déchiré, c’est la divine surprise. Sous le titre « Notes pour Ma Clarinette » sont réunies, en une centaine de pages, les innombrables et incompa rables lettres enflammées que j’ai écrites à ma toute belle dans notre phase de jeux interdits, de serments d’amour, au temps où le mal de vivre me nouait les entrailles. Dans toute existence, certains moments sont si forts qu’on perçoit ce qui va arriver. On ne tombe pas amoureux par hasard, on tombe amoureux, parce qu’à cet instant précis, on a un besoin impérieux de tomber amoureux. Et, si on a la chance de croiser l’autre en attente de mots d’amour et du grand fris son, quel choc ! L’affaire Claire a commencé lors d’une dispute au cours d’un congrès à l’autre bout du monde. De retour à Paris, j’ai invité Claire pour un déjeuner, pas tout à fait innocent. Elle a tout
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d’abord minaudé, puis accepté. La première phrase « vivre est une expérience unique et personnelle » que m’a lâchée cette sorcière aux yeux verts, a fait voler en éclats toutes mes certitudes. Interloqué par cette boutade, moins anodine qu’il n’y paraît, je dé cidai surlechamp de percer la cuirasse de cette en sorceleuse pleine de mystères, pour y jeter un coup d’œil et, si possible, y fourrer la main. Je ne devais pas être déçu. Ainsi naquit la passion de ma vie. Pendant des années, j’ai écrit ou téléphoné chaque jour à Claire ; je lui ai livré, en plus des commen taires sur les manchettes de journaux ou sur les lec tures qui agrémentaient le trajet du métro, les élans de mon cœur, les secrets de mon âme. Au moment du coup de tonnerre, nos tignasses étaient parsemées de fils blancs et nos vies étaient devant nous. À l’heure où nos cheveux ont blanchi et où nos vies sont der rière nous, je reçois des lettres d’amour inédites, ras semblées par mon égérie : lettres qui ne parlent que de nous, de nos regards, de nos pensées, puis celles du quotidien de l’aprèsguerre, suivies de celles rela tant des plaisanteries graveleuses et, pour finir, celles du petit univers de nos amitiés, de nos chamaille ries. Je feuillette machinalement les précieuses ar chives, laissant mes yeux traîner ici ou là, m’attar dant à certaines pages sur des séquences dont j’avais oublié le contenu. J’ai du mal à croire que moi, Jean, pourtant d’un naturel si réservé, pour ne pas dire ca chottier, je me sois livré à visage découvert unique ment pour les beaux yeux de Claire. Journal intime, preuve d’amour. Tandis que je sens battre le cœur de mon ange tout blotti contre moi, je lis à haute voix quelques morceaux choisis.
Tout d’abord, les amour.
lettres qui parlent de notre
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— Ma chère Claire, rappelletoi ton premier ren dezvous, au restaurant situé sur la place de la Li berté, avec cet homme qui paraissait tout à fait nor mal, même s’il ne croyait ni en Dieu, ni en lui, à peine dans la science dont il était le gardien ; même s’il était persuadé que les joies auxquelles il pour rait prétendre n’auraient plus le goût de l’ineffable ; même s’il trimbalait un désespoir lucide qui conve nait fort bien à ses yeux de cocker résigné et à sa toison poivre et sel ; même s’il pensait qu’il n’au rait plus à se mettre sous la dent que des filles tor dues ou des femmes oblitérées. En quittant Claire, deux heures plus tard, Jean, cet homme, avait vieilli de moins vingt ans, et ses étudiants stupéfaits le virent entrer dans l’amphithéâtre en chantant à tue tête l’hymne japonaisKy seti kitami sakoku. Depuis cebig bang, des phénomènes étranges se sont multipliés. Chez le professeur, le téléphone sonne ; il n’y a personne à l’autre extrémité du fil : message codé pour dire « je t’aime ». Il reste par fois une heure au téléphone, s’adressant à un mys térieux correspondant, mélangeant le tutoiement, le vouvoiement, parlant d’aérofreins bloqués, de mi traillette débloquée. Dans son bureau, cet éminent membre de l’université se lamente, il n’arrive plus à prendre au sérieux les publications de ses collègues, ni les commissions de la respectable, mais, ô com bien ! soûlante Alma Mater, ni les revendications des spécialistes de la révolution culturelle. Sa carrière, irrémédiablement compromise, n’a plus d’avenir ; il renonce à toute gloire en ce monde, au ruban rouge, à l’habit vert, au prix Nobel. Certains jours, il marche de long en large dans son bureau, incapable d’abor der le moindre dossier. Or, et c’est très important, ce sont précisément les jours où il doit retrouver Claire, la sorcière aux yeux verts. De plus, le professeur dé couvre qu’il est atteint d’un tic : certaines parties de son corps sont l’objet de phénomènes de dilatation.
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