Mur

De
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Juan et Adrienne. Il est portoricain, anticlérical, sauvage, amoureux des femmes. Elle est française, fervente, solaire, à la recherche de l'amour unique. Ils se rencontrent à Madrid, en 2004. Autour d'eux, des personnages qui découvrent intensément la vie. Il est philosophe, elle est écrivain. La pensée les rassemble ; ils évitent l'amour. Mais petit à petit, les discussions les rapprochent, leurs corps se désirent, leurs cœurs se reconnaissent. A-t-on le droit de s'aimer quand on doit réaliser son ambition ? Peut-on faire confiance à ses sentiments ? Mur est le roman de cette rencontre et des questions de l'amour. C'est aussi une formidable réflexion sur les choix et leurs conséquences et sur notre capacité à construire notre vie par-delà les peurs et les différences.


Publié le : mercredi 23 mars 2016
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EAN13 : 9782334093743
Nombre de pages : 202
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-09372-9

 

© Edilivre, 2016

Citation

 

 

« Les personnages de mon roman sont mes propres possibilités qui ne se sont pas réalisées. C’est ce qui fait que je les aime tous et que tous m’effraient pareillement. Ils ont, les uns et les autres, franchi une frontière que je n’ai fait que contourner. C’est cette frontière franchie (la frontière au-delà de laquelle finit mon moi) qui m’attire. Et c’est de l’autre côté seulement que commence le mystère qu’interroge le roman. Le roman n’est pas une confession de l’auteur, mais une exploration de ce qu’est la vie dans le piège qu’est devenu le monde. »

Milan Kundera –
L’insoutenable légèreté de l’être

Dédicaces

 

 

A Mary & Gatsby,

A Juan, Alex et O.

L’effondrement

Il y a un brillant professeur de philosophie au centre de l’Estrade. On ne sait pas exactement quel âge il a.

A bien l’observer, on sent sa vocation. Elle n’est ni naissante, ni fanée. Elle est mûre, elle a atteint une forme de complétude. En même temps, ce qui est prégnant, c’est que ce qui la meut est la quête perpétuelle. Elle acquiert sa grâce et sa puissance lorsqu’elle est perdue et tâtonnante.

On sent sa vocation.

C’est la rentrée à l’Université de San Juan sur l’île de Porto Rico.

Au premier rang, il y a les étudiants étrangers qui se chahutent un peu entre eux, moins tendus, plus dilettantes que les locaux. Les Caraïbes, on leur a vendu l’endroit comme le confluent de tant de plaisirs et de soleil. Il ne manquerait plus qu’ils prennent au sérieux les fondements de la pensée de Michel Foucault. Les ailes des papillons magiques de l’île et le regard des jolies filles ont vite fait d’estomper les velléités laborieuses. La féerie et la sensualité, elles trouent les sages intentions, elles font tourner les têtes, elles ruinent les freins des cœurs. Il doit y avoir là quelque stratagème savamment ordonné par la nature. Ce serait criminel d’avoir tant d’impact pour rien, sans faire le bien.

Parmi ces étudiants, il y a une Française, brune, très mate de peau, plutôt ronde. Ça se remarque sa rondeur et sa matité, satinée par endroits. Elle a le regard plein de clarté et de fureur. Tout cela inspire la familiarité au brillant professeur. Il est troublé, il n’est pas décontenancé. Sa solide rationalité l’aide à ne pas flancher.

Il la regarde à son insu, essayant tant bien que mal de diriger les itinéraires de ses yeux vers les quatre coins de la salle. Personne ne remarque rien d’anormal. Ils sont tous ignorants du drame de sa vie. Allons donc, c’est ainsi. Les corps des autres sont des portes ténébreuses qui s’ouvrent sur des univers inexplorés, opaques pour nous, toujours. On peut en faire des milliers d’histoires. Mais les larmes et le sang laissés dans ces histoires, les joies parfois, la vraie matière qui ont nourri tout ça, on n’en sait rien. Nous, on ne récolte dérisoirement que les restes ou les effets, les scintillements ou les énervements qui transpercent dans les actes. Des fulgurances faites pour doter les autres de caractères jamais complètement saisis.

Il y a un brillant professeur de philosophie au centre de l’estrade.

Lorsque ses yeux rencontrent ceux de l’étudiante, le battement de paupières est plus hésitant. Il cherche à fixer le temps parce qu’il aimerait bien emprisonner puis démêler le mystère caché dans les yeux de la jeune fille.

La scène décrite ici permet d’introduire l’idée de chemin. Il est des vies ratées ou resplendissantes parce qu’elles ont suivi tel ou tel chemin. On suit des chemins par choix, en tapant du poing. Ou par hasard. Limailles éblouies, ivres de quelques illusions, heureux pour des choses qui n’existent pas, grisés par des sensations brouillées dès qu’elles nous arrivent.

Juan Peza, le brillant professeur, a emprunté un chemin il y a trente ans.

Je ne l’ai jamais revu depuis. Une vie est passée, des émiettements qui m’ont parfois paru des siècles. Souvent, je me suis contentée des lueurs qui se sont dispersées sur le déroulé du temps. En silence, j’ai souffert. La sérénité, ça me l’a tuée. Ça m’a étouffée et à petit feu. La cruauté de la lenteur est implacable. D’ordinaire, les yeux des autres sont les ennemis car ils ne captent que ce qui les arrange, fait d’armes, celles de la jalousie, et pas d’âme. Là, personne ne les a vues, personne n’a aperçu les gouttes de mon sang solitaire qui perlent malgré l’apparence enjouée de mon être.

Je ne l’ai jamais revu. Je ne l’ai jamais revu parce que je l’ai toujours aimé. C’est pas le fait d’une bravoure personnelle, ni d’un sacrifice que je pourrais revendre lors de mon entrée au Paradis. Non, c’est juste ma façon d’aimer. J’ai hésité mais c’est celle-là que j’ai choisie. Je ne voulais pas l’avoir. Je ne voulais pas l’avoir, non. Il est libre. Il le sera toujours pour moi. Je ne lui ai peut-être pas dit les mots attendus pour me soustraire aux enserrements des calculs. L’évidence de ma muette sensibilité, il l’avait comprise. Ligne de partage des sentiments. Les vrais sentimentaux ne sont peut-être pas les êtres captifs qui s’extasient du lyrisme. Ce sont ceux qui louent les délivrances et qui explorent la vie sans la segmenter, en la parsemant de leur désir de tout connaître.

J’ai eu le temps de devenir écrivain. La littérature, ça emporte tout, le temps, les gens. Même les souvenirs quand ils ne sont pas tenaces. C’est redoutable, la littérature ! Une prison ? Non. Ça tapisse juste toute votre vie intérieure. Et il y a des moments où l’on trépigne pour en sortir et pour mieux la retrouver. Univers. Voûte. Etendue. Une essence soigneuse. Soyeuse, oui, faudrait voir. Ça râpe parfois.

Juan Peza m’a fait un enfant. Je ne lui ai pas dit. S’il l’avait su, je me serais trompée magistralement. A quoi bon ? Il serait venu avec moi, ficelé par un devoir contraignant. Jamais le bonheur pur du désir, le vertige du plein été dans le cœur, jamais tout cela ne l’aurait conquis spontanément. Il aurait juste accolé sa vie à la mienne pour être père pendant que j’étais mère. C’est pas ça qui comptait. C’était l’homme téméraire, le jeune homme dépourvu de toute trace de tiédeur, l’homme de toute ma vie.

Je l’ai donc laissé libre de ne pas revenir vers moi. Il n’est pas revenu. En un sens, il m’a abandonnée. Pourtant, j’ai toujours été avec lui.

Il m’a attendue longtemps, en secret. Il n’a pas attendu autre chose que mon amour. Et maintenant, il est vieux, il est seul, il est fatigué, il est usé sans le montrer et il n’attend pas autre chose que mon amour. Seulement il a cessé d’espérer. Lâche peut-être devant l’éternel, châtié par un dieu qu’il nie mais qu’il connaît. Pour ne pas sombrer dans la violence, il se contente de regarder les fleurs et les immenses papillons des Caraïbes aspirés par des airs orageux et de ne pas penser à moi. Il n’y pense pas trop dans un ultime îlot de résistance. Chavirements dans l’intimité de son île ?

Il aimerait bien oublier. Il ne peut pas. Moi non plus, toujours pas. Il arrive que des êtres soient irremplaçables. Bannissez les vieux dictons qui disent le contraire : les vieux dictons sont faits pour rassurer les lâches. J’imagine leur lecture comme des aveux de faiblesse.

La jeune étudiante, elle s’approche de lui sur sa demande. Il a peur de son nom, il a peur de la réponse. Elle le lui dit, elle s’appelle Laura Verez.

Il sourit béatement, il est si content, il pourra peut-être même la séduire un soir dans son bureau. Il sourit comme une crapule, soulagé, revenant à des soucis charnels, légers, sans importance au fond. C’est petit comme tout et c’est pour ça qu’il maîtrise.

Puis le doute l’assaille à nouveau. Il lui demande quand même. Le subterfuge des origines lui fournit un tremplin : Verez c’est ton vrai nom, c’est espagnol ?

Et elle le massacre. Elle le massacre brusquement. Sans pitié. Son cœur écrabouillé diffuse une odeur insoutenable, entre la chair meurtrie et le sel des larmes.

– Laura Verez, c’est mon nom de mariage. Je suis mariée avec un espagnol. D’ailleurs, il va venir me rejoindre et j’ai hâte.

Sa confession est si fraîche, emplie d’impatience et d’amour. Comme il l’envie ! La belle vie que celle des amoureux. Leurs yeux d’éternel. Leurs désirs non courbés sur eux-mêmes. Pas encore.

– Mon vrai nom c’est Laura Cecilia Roye. Ma mère m’appelle même Cecilia la plupart du temps ! Elle adore ce prénom mais moi je préfère le sien, elle s’appelle Adrienne ma mère, c’est magnifique tout de même. Vous ne trouvez pas ?

Il est parti. Il est des paroles coupantes comme des haches et imprudemment, il nous arrive de les provoquer. On se donne des airs mais on atterrit, tranchés.

Juan Peza regarde sa fille Laura et se dit qu’il va mourir sans même lui dire. Car il ne dira rien. Il est trop tard.

Peut-être qu’elle l’a fait exprès Adrienne : c’est ça qu’il s’est dit.

Quand on a eu peur du bonheur, on trouve souvent des alibis dans la malveillance présumée des autres.

Adrienne : c’est moi. Non justement, je ne l’ai pas fait exprès. Elle a eu envie de partir Laura, je l’ai laissée faire comme je le fais avec tous ceux que j’aime. Juan ne m’en veut pas de toute façon. Il m’a aimée totalement en quelques secondes alors que tant de gens mettent des années avant de s’aimer un peu. Comment voulez-vous qu’il cesse maintenant ? Le poison est trop concentré, inoculé. L’éternité du poison.

Dans ce livre, je m’efforcerai de raconter le tissage de l’histoire et de montrer à quel point il est des vies sans signature, à la dernière page. Des vies désertes en quelque sorte, contaminées par la peur, délaissées par les rêves. Des vies fantômes même si, au premier abord, elles paraissent en mettre plein la vue. Elles s’éparpillent, elles recommencent. Car les recommencements sont les cosmétiques de ceux à qui la durée rend visible leur propre néant. Ces vies, toute leur pourriture, au fond ça ne compte pas. Le monde est en train de s’étendre. Ça ne compte pas. Ce qui compte vraiment, ce sont les artistes, ceux qui fabriquent de la beauté à partir de cette fange. Ils ne sont pas intéressés par la vérité en tant que telle, ils ne gardent que les reliefs des vies pour les pétrir avec leurs mots et leurs mensonges. Ces personnages, ces êtres qui nous entourent, ils ne sont pas essentiels. Ces amants, ces héros, ces traîtres. Ils ne font pas le poids parce qu’ils sont, bien souvent, précipités par des fantômes, orchestrés par des fantasmes. Ce qui pèse, ce qui s’incruste, ce sont les histoires que l’on raconte.

Car souvent, le réel n’est qu’un ramassis de vies d’incapables de vie, qui vont au spectacle et qui ne jouent pas sur la scène. Impassibles qu’ils sont dans leur contemplation mortelle. Ils périront intacts.

Oh, la souffrance, la souffrance ! Je prends sur moi parce qu’il est temps que je raconte. J’espère que vous connaîtrez des jours meilleurs.

De chaque côté

1.

Madrid. Fin de l’été 2002. Il faisait très chaud. Trop chaud pour se sentir bien et j’en transpirais. J’avais la sensation que mon odeur se répandait derrière moi et qu’elle se collait instantanément aux narines des passants. Y en avait tant. Y en avait trop pour que la rue soit singulière. Ils nous suivaient dans la rue, ça devait être à cause de mon odeur. Oh, cette odeur !

Nous avons retrouvé le papier minuscule, après quelques minutes à le chercher en vain. J’ai failli perdre mon sang-froid. J’avais écrit, sur ce bout de papier, au crayon, l’adresse de l’appartement. Ma légèreté : avoir choisi ce petit bout de page pour y noter l’information capitale pour la suite ! La légèreté, elle s’est répandue dans ma vie depuis mon enfance. Il y a trop de choses pesantes, trop de moments où ça nous empêche d’avancer. A vingt-trois ans, née à Aubagne, j’avais grandi flambante sous le soleil de la Provence. Il m’avait un peu cramé l’esprit. Du coup, les devoirs et les obligations convenues, je refusais net d’être leur complice. Ce que j’aimais, c’était trembler avant de me réjouir, redouter le pire pour goûter aux bonheurs un peu improbables du mieux. C’est ça l’audace. On croit tous en avoir mais, pour ça, il ne faut écouter personne ou presque.

Nous sommes arrivés dans le hall de l’immeuble. Un hall luxueux qui contrastait avec celui de mon immeuble à Paris. C’était sûrement déterminant pour les fréquentations à venir. C’est sûr, les visiteurs futurs allaient penser que j’avais de l’argent avant même de m’avoir connue, avant d’être allés dans la maison de mon enfance. Ils allaient disséquer ma vie comme des gros insectes, agglutinés à leur proie, en partant du principe que ce qui se voit révèle ce qui est. Comment ? C’est simple : ils allaient se régaler à disséquer ma vie en regardant attentivement, quelques secondes, la marque de mon ordinateur ou le nombre de mes paires de chaussures. Peut-être qu’il y aurait, sur le mur, une affiche de manifestation gauchiste qui les troublerait ? Ils ne verraient pas que cette affiche faisait partie des lieux depuis plus longtemps que moi, qu’elle était écrite en espagnol. Ils s’interrogeraient en se demandant : mais de quel bord elle est, celle-là ? Mais il est plus facile de parvenir à des conclusions arrangeantes hein ? Ils vont me classer dans la catégorie des bourgeoises aisées en réaction contre leur argent. En quelques secondes, mes convictions politiques seront livrées à leur voracité et à l’inexactitude de leurs jugements. Je les attends de pied ferme, les petits observateurs.

Rapidement, je me suis engouffrée dans l’ascenseur parce que rencontrer des voisins de palier était un supplice évitable. Pour m’exprimer en espagnol, c’était prématuré. Plus tard, peut-être, lorsque je serai seule, je parlerai à voix haute pour m’exercer. Je parlerai avec autorité et passion dans la permission de ma tranquillité.

Avec des yeux bienveillants, mes parents m’ont regardée entrer. J’ai pensé qu’ils me disaient au revoir à ce moment précis. Dans l’amour le plus fort, les moments de séparation se préparent avec soin, très à l’avance. On suce le temps de l’être chéri comme un vampire inassouvi, en quête de réserves. On rechigne à le perdre tout à fait. On se scotche aux parois de son existence, on se serre, on y met de la ferveur. C’est obscène et si beau. Que c’est beau !

Je vivais à Paris depuis presque sept ans. Pour nous trois, l’habitude de ne pas être ensemble au quotidien était donc acquise parce qu’il le faut bien. Pourtant, chaque retour était vécu comme une petite fête, garnie de succulents repas et d’une douceur de vivre radieuse. Disons-le bien : ce n’était pas une douceur de vivre artificielle parce qu’ils s’aimaient depuis toujours et même sans moi dans leur vie. Mais mon énergie les éblouissait. Elle les nourrissait littéralement. Le cycle de la vie s’était inversé. Ils m’avaient donné la vie : je leur donnais à présent des raisons de prolonger la leur plus gaiement. A chacun de mes départs, je sais qu’ils versaient quelques larmes, surtout ma mère. La retraite l’avait profondément diminuée. Elle avait attendu toute sa vie cet instant où elle pourrait se consacrer à son mari, cuisiner les plats brésiliens de son enfance ou lire le journal, l’économie y compris. Et puis maintenant qu’elle pouvait disposer de son temps, ça lui déplaisait. Qu’est-ce qui la déprimait autant ? Elle avait réalisé que chaque jour la rendait plus vieille, plus proche de la fin ? Ce paradoxe peuple la vie : l’attente fébrile d’un moment, une attente de tous les temps, pour réaliser que ça ne sera pas mieux après. Cette attente l’avait fait vivre et au moment où elle n’attendait plus, quand elle devait être heureuse sans effort, elle s’assombrissait. C’est vrai que c’était long les jours de la retraite. Elle pouvait dormir plus longtemps mais à quoi bon ? Son mari, Raphaël, se levait à six heures qu’il pleuve ou qu’il vente. Lui, contrairement à elle, avait besoin de s’imposer des règles intangibles pour donner un sens à sa vie. Il avait des habitudes. Les habitudes sont des refuges qui nous empêchent de sombrer dans le vide. Elles nous illusionnent d’un but, même ordinaire.

L’ascenseur. Il a effectué son ascension lentement. J’ai vu défiler chaque étage à travers la grille et j’ai imaginé, derrière chaque porte, les trajectoires terrestres mystérieuses, tapies dans le clair-obscur de la fin de l’après-midi. Bien souvent, je m’exerçais à créer des histoires. Juste pour l’amusement. Je prenais le train à Paris pour me rendre en banlieue, je me concentrais sur une ou deux fenêtres d’immeuble, repérées pendant un arrêt. Une ou deux, ça suffit. C’était le début d’un songe galopant qui me permettait de substituer à la morne quotidienneté de mes jours la lueur infinie de mes rêveries. C’est lumineux une rêverie. Ça brille même dans le noir, pour peu qu’on se laisse glisser. Le problème de mes rêveries, c’était que je n’arrivais pas à arrêter leur cours. Quand on rêve, c’est tout le temps. Le rapport à la vie, en entier, est plein du rêve. Parfois, je me faisais prendre sur le fait. En cours de finance, le professeur interrompait mes songes à cause d’une remarque insipide. J’éprouvais du mépris ! Il avait cassé quelque chose de moi, une histoire que je ne retrouverais pas. Pourquoi tenait-il tellement à m’impliquer dans sa médiocrité ? Je voulais sortir, être infusée par une ambiance neuve, gambader dans ces vies dont il était l’assassin parce qu’il aurait voulu les vivre. Je voulais courir dans mon imaginaire, sans filet, sans délai. Je voulais ressentir mes traversées poétiques d’une rive à l’autre, de la vie subie à la vie délivrée. Je ne pouvais pas pactiser avec l’insignifiance de l’avenir du CAC40. Je m’en fous. J’aurais dû lui crier mais, alors, je manquais de courage. Le courage, tu me diras, on le travaille. Il viendra tôt ou tard.

Je suis arrivée devant la porte. Elle était déjà ouverte. Je n’ai pas aimé cet empressement à m’accueillir. Il me privait de quelques minutes supplémentaires de préparation. J’ai dû d’emblée paraître à l’aise. On m’avait prévenu. En Espagne, la chaleur est un modus vivendi. Si tu ne touches pas, si tu ne te frottes pas aux autres, tu seras vue comme une femme glaciale. J’avais toujours aimé la proximité, mais pas tout de suite, pas comme ça. C’est qu’il faut prendre du temps pour démasquer les artifices et donner de l’affection. La rapidité de notre époque n’est pas déclinable en matière de relations humaines. Je suis de celles qui rendent honneur aux épreuves du temps, à la solidité des liens, à la patience à les nouer et à les voir grandir.

Là, il fallait que je joue un rôle. Une colocataire avenante. Une fille souriante. Le diktat du sourire est le laissez-passer dans les pays latins. L’imposture de ces bouches qui s’ouvrent et s’élargissent, je la trouve pathétique. Je ne loue que les sourires dans les yeux, les sourires dans des mains tendues, des petites choses radieuses du comportement. Loyales, elles ne brillent pas. Elles rayonnent.

Je suis entrée dans la pièce. La première chose vue a été l’horloge sur le mur. Au moment où je vois l’horloge, je ne sais pas encore quel rôle elle va jouer dans ma vie mais je ressens une émotion particulière. C’était une horloge quelconque, assez laide. Mais il se passe quelque chose dans cette pièce. Les pressentiments existent bel et bien. Il arrive fréquemment que l’on reste interdit devant un objet ou dans un lieu sans pouvoir expliquer pourquoi. Et on l’apprend plus tard, parfois en souffrant, quand le lieu est vide, les âmes sont parties, les espoirs sont morts, l’amour n’y est plus. Tu étouffes là dedans. Ces théâtres, ces accessoires sont les introductions de moments à venir. Ils sont installés sur la scène de notre existence par une main inconnue qui veut nous prévenir sans brusquerie d’un grand bouleversement.

Une brune magnifique m’a sauté dessus. Elle m’a serrée dans ses bras avec une familiarité déplacée et m’a embrassée à trois reprises. Je n’ai pas bougé à mi-chemin entre surprise et dégoût.

– Je m’appelle Angela.

Elle parle en espagnol. Je l’ai à nouveau regardée. Je l’ai scrutée, c’est plus exact. J’éditais mentalement une description de son apparence.

ANGELA. En la voyant, on se dit :

1m75

Environ 65 kilos

Cheveux noirs

Cheveux longs, visiblement elle les soigne.

Elle prend soin et de sa peau, et de sa dentition.

Des yeux noirs de jais.

Elle est superbe.

La fée, l’effet qu’elle fait.

J’étais pétrifiée. Intérieurement j’abdiquais devant cette silhouette longiligne, ce débordement de bonne santé et cette régularité plastique. Elle m’horripilait. Moi, j’avais une surcharge pondérale depuis quinze ans. Surcharge pondérale, mettez des baumes sur les mots pour qu’ils empestent moins. Je suis trop grosse dites-le ! Ma mère me dit que non, elles sont si bonnes les mères. Elles sont aveugles les pauvres. Aussi quand les petits pleurent, elles ne comprennent pas pourquoi et les empêchent de se soulager.

C’est sûr, les corps trop plats et trop harmonieux me faisaient horreur. Sauvagement, j’aurais volontiers gavé de nourriture le bataillon de pin-up que je voyais tous les jours dans la rue. Je les aurais fait manger jusqu’à ce que leurs corps se remplissent et redeviennent féminins, pleins de courbure. Sans pitié. La diète quotidienne que je m’imposais pour rester à peu près acceptable dans le regard des autres me pesait cruellement. Beaucoup de filles rêvent de manger ce qu’elles veulent pendant plusieurs jours. Une certaine idée d’une orgie. Le pire, c’est que moi qui défendais avec emphase la beauté des esprits et des idées, j’étais convaincue qu’effectivement, le pardon et la bienveillance étaient plus facilement accordés aux belles personnes. Il suffit de regarder un peu autour, ça parle tout seul. Les grandes blondes en imposent en général avant que l’assaut de la biologie ne vienne flétrir leurs courbes vénéneuses.

Donc, je rentrais dans le rang, je courbais l’échine. Mais comme j’ai toujours eu un caractère singulier et indépendant, mon for intérieur portait les marques de mutilation psychologique imposées par cette vaste escroquerie. C’est ainsi, c’est la vie. Cette formule de capitulation devant les injustices devrait, sur le champ, être bannie de notre langage.

J’ai souri à Angela. Je lui ai souri franchement. Je n’avais aucun mal à porter un masque et à paraître le contraire de ce que je pouvais ressentir. Heureusement que les redoutables secrets des cœurs sont bien emmurés dans le silence. Si demain, quelqu’un était en mesure de déceler les pensées intimes des autres comme le suggèrent les films, la vie serait tout bonnement insupportable. Plutôt mourir que de renoncer au mystère. J’ai toujours préféré l’intimité d’un cœur sincère au bruit de sérénades trompeuses.

Un garçon très grand se tenait auprès d’Angela. La banalité de ses traits m’a frappée tant elle contrastait avec la finesse du visage de la brune. Il s’est approché et a tendu sa main. J’ai été assez soulagée de constater que les démonstrations d’affection n’étaient pas du goût de tous. Peut-être le fait qu’il était un garçon avait renforcé son désir d’introduire de la distance entre nous ? Je m’en suis réjouie. Je lui ai serré la main en fixant ses yeux et j’ai été surprise à nouveau par l’impression d’abrutissement qui se dégageait de son visage. Qu’il a l’air bête ! Je n’aurais pas voulu lui ressembler, ça non. Se distinguer et sortir du lot. Sans être obsédée par l’exemplarité, tu peux pas rassasier ta jeunesse, impétueuse qu’elle est, avec des choses sans saveur. Vous me direz, il n’avait pas choisi son physique. Admettons quand même que le visage est truffé de zones actives faites pour exprimer des sensations. Prenez les yeux. Ses yeux étaient emplis d’un liquide de refroidissement visqueux qui faisait écran entre lui et le monde. Rien n’y pétillait, rien n’y vibrait. C’était peut-être provisoire, je me suis dis. Allez, lâche le ! Comme ça, je lui ai laissé le bénéfice du doute. C’est pas mon genre d’émettre des jugements définitifs. C’est un comportement aussi suffisant qu’insuffisant. J’affectionne les secondes chances, les erreurs que l’on reconnaît. Dans certaines circonstances, faire preuve de noblesse, c’est se retourner et admettre son égarement. Le jugement dernier est souvent la preuve que l’esprit est étroit, qu’il cache des incertitudes abyssales derrière une obstination apparemment ferme.

– Je suis Pablo.

Il m’avait parlé en français. Il avait l’air si content de montrer sa connaissance de ma langue. Il était un peu ridicule le pauvre. J’ai remarqué qu’il avait très peu d’accent. Il fallait que je me méfie. Les paroles intimes, en français, seront comprises. Cette idée, ça m’a contrariée. Si je devais taire mes confidences, si je ne pouvais pas hurler mes déceptions au téléphone avec Cinta (prononcez Tchinta, elle est indonésienne, ma meilleure amie), autant que je m’installe dans le salon aux yeux de tous. Comme ça, les choses seront publiques, je leur donnerai en pâture tout mon esprit. Je les arroserai des critiques perfides, des déconvenues cruelles, des petites joies lâches, des arnaques cabotines, des aventures grinçantes, mensonges et masques. De ce que l’on dit, par petitesse, par découragement, aux amis à qui l’on fait confiance. Souvent, je parlais des heures au téléphone. Je pouvais parler en faisant autre chose, en lisant du coin de l’œil par exemple. Les heures au téléphone, c’est comme un journal. On y trouve tout, on peut froisser après, on peut jeter. Le téléphone a massacré la correspondance. Ce temps posé, ce temps pris aux obligations et aux devoirs pour partager. Je ne le sens pas cet espagnol francophone, il va falloir le neutraliser.

Comme au théâtre, la troisième fille a débarqué. Elle est sortie de sa chambre. Elle paraissait agacée de devoir s’interrompre dans ses activités. Elle était arrivée trop vite, elle était là par politesse, elle avait autre chose à faire. Ça se voyait.

Elle était très laide. C’est ce que je me suis dit d’abord. Ensuite, j’ai réalisé combien c’était faux. Elle se voulait laide. Ses vêtements trop amples dissimulaient des formes enviables. Je m’en suis aperçue bien longtemps après quand je l’ai vue plus déshabillée par erreur.

– Salut, je suis Tara.

Angela et Tara, les femmes de la première lettre de l’alphabet. Tara était petite, vigoureuse. On pourrait dire trapue. C’est pas un compliment. Elle me regardait avec sérieux, affublée d’une paire de lunettes aux montures noires. Elle s’était exprimée en français. Décidément, cet appartement ne serait qu’une grotte à pomper mes secrets.

– Je suis Adrienne.

J’avais enfin répondu à leurs appels. Leurs besoins de me connaître, leur besoin de se rassurer sur mon identité. C’est violent la colocation. C’est s’infliger une proximité et une intimité avec des gens en accélérant le processus de rencontre. On ne peut plus être une femme d’intérieur, recroquevillée sur son attention à elle, suspendant les gestes pour mieux reprendre conscience de soi. Du jour au lendemain, les colocataires savent ce que vous mangez, connaissent les heures qui rythment vos journées, votre visage le matin, vos cernes, vos amants, vos vêtements, votre manie de vous ronger les ongles dans l’inquiétude, vos musiques, le bruit de vos pas, vos ronflements malheureux, le temps passé dans la douche. Cette mise à nu est radicale. Vous ne pouvez pas vous cacher derrière des affirmations, des mascaras, des vêtements voyants, des sourires feints. Vous ne pouvez pas donner, progressivement, des petits instants de vous autour d’un café, dans un restaurant. C’est tout et c’est tout de suite. Cela correspond aux règles de notre époque. Il faut se dévoiler, être sincère. Je crois que plus on s’insère, moins on est sincère. Se réserver, se retirer, se contenir, les voilà les seules preuves de la sincérité. La transparence est une forme de don de soi pratiquée pour conforter les idiots. La transparence, c’est du terrorisme social.

Je n’avais pas envie d’en dire plus pour l’instant. J’étais rouge. La chaleur de mon corps, elle picotait ma peau de l’intérieur si bien que sans me voir, je m’imaginais le visage bouffi, parsemé de petites tâches qui traduisaient mon malaise. Angela m’a souri à nouveau. Ça m’a fait plaisir. C’est fou ce que ce geste peut avoir d’impact et conditionner les rapports entre les gens. Vous pouvez être déchiré et ne plus croire en rien, un seul sourire vous réconforte. Il y a sans doute des existences dont le basculement a lieu grâce à un seul sourire offert comme si les plus grandes choses ne pesaient rien. Un sourire n’est qu’un rictus mais il veut dire le bien. Ça fait toute la différence.

– Juan, tu viens ?

Tara avait parlé fort. Elle avait appelé le quatrième colocataire, un portoricain. J’ai d’abord entendu ses pas du fond du couloir. Il m’a semblé qu’il traînait son corps. Je n’avais jamais vu de Porto Ricain, même pas dans des reportages télévisés. Je n’étais pas préparée par ces stéréotypes qui créent un terrain connu. Si vous avez un entretien avec un Italien, vous serez tentés de vous apprêter avec soin parce que l’Italien, dit-on, est amateur d’élégance. L’instant à venir va donc dépendre en grande partie de la force du stéréotype et de la manière dont la culture populaire l’a enraciné en vous. Imaginez combien de rencontres ont été asséchées, tiraillées par la ténacité des stéréotypes et combien de gestes spontanés ont été anéantis en conséquence ! Les stéréotypes : arbitres tacites des rencontres. Là, dans la cuisine de cet appartement de Madrid, j’ignorais tout des Porto Ricain et j’étais donc sans arrière-pensée. Je le rencontrerai vierge de tout soupçon. C’est une chance sans nom. La résurrection du naturel, tout ça, tout ce qu’on fait sans y penser. C’est bon.

Il est arrivé, tout de noir vêtu, un sourire aux lèvres lui aussi. Pourtant ce n’était pas exactement le même sourire que celui des filles et du garçon. Son sourire disait la gentillesse mais une gentillesse convenue. Je me sens narguée. Il se force comme les autres mais il me prie de ne pas croire à sa sincérité.

– Bonjour, je m’appelle Juan.

Il s’était exprimé en français. Sa vois était grave, très grave. Sa voix était inoubliable, je ne l’oublierai plus jamais. Il avait les cheveux noir, frisés, des yeux en amande, un corps mince. C’est ce que je me suis dit quand je l’ai vu s’asseoir. Je lui ai tendu la main parce que je déteste embrasser des étrangers et il m’a répondu en m’embrassant comme je n’aimais pas. Ça ne m’a pas dérangée pour cette fois parce qu’il ne m’avait pas embrassée avec exubérance mais par convenance juste pour me souhaiter la bienvenue. En réalité, de nombreux actes ne sont pas accomplis par désir mais parce que dans les rituels sociaux, on nous a appris qu’ils voulaient dire quelque chose de bien précis. Pourquoi on ne se touche pas le nombril pour se dire bonjour le matin ? Les codes sociaux n’ont pas attribué cette signification à ce comportement. S’intégrer dans un monde social, il n’y a là aucune liberté. S’intégrer dans un monde social, c’est simplement reproduire...

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