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Nos nuits courrielles

De
182 pages
« Nos nuits courrielles » est un roman épistolaire, sur Internet.
Vincent, écrivain, vient d’être quitté par Jeanne, la femme qu’il aimait passionnément. Comme une bouteille à la mer, il lance un SOS à Lucie, une de ses lectrices qui lui avait envoyé un mail pour lui dire combien son dernier livre l’avait émue. À son grand étonnement, celle-ci répond à son message.
Elle-même possède sa part d’ombre et de fragilité. Tous deux chahutés par la vie, ils deviennent les anges gardiens respectifs de leurs émotions et de leurs sentiments. Ils s’écrivent, se cherchent, se rencontrent parfois. Mais parviendront-ils jamais à s’apprivoiser un jour, tant ils se méfient de l’amour et de ses cahots ? Au fil des mois, leurs échanges, nocturnes essentiellement, les dévoilent l’un à l’autre et deviennent la trame d’un livre en train de s’écrire.
Un jour, par défi, ils forment en effet le projet de publier leur correspondance. Le récit, principalement constitué de leurs messages, est entrecoupé de passages narratifs où Vincent commente, s’interroge, se livre…
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NOS NUITS COURRIELLES
Yves Giombini
© Éditions Hélène Jacob, 2017. CollectionLittérature sentimentale. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-541-6
Et un sourire La nuit nest jamais complète. Il y a toujours puisque je le dis, puisque je laffirme, au bout du chagrin, une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée. Il y a toujours un rêve qui veille, désir à combler, faim à satisfaire, un cœur généreux,une main tendue, une main ouverte, des yeux attentifs, une vie : la vie à se partager. Paul Éluard
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Un jour, je suis mort. Jeanne m’a tué. Tout doucement, sans faire de bruit.C’était un 13décembre. Un samedi. Pas de bol ! Qui sait ce qui serait arrivé si ça avait été un vendredi ? Mais je ne suis pas superstitieux, ça porte malheur. Bashung chantait «Je t’ai manqué ? Pourquoi tu me visais ? » Il était déjà en train de tirer sa révérence. J’ai fait comme lui, à quelques mois près. Je suis parti de l’autre côté de la vie.Sauf que,Bashung, lui, il savait qu’il s’en allait. Ça n’en est pas moins triste, d’accord. Ni plus. Tout est relatif. Elle m’a dit: Je veux vivre cette histoire. Vis cette histoire, Jeanne, vis-la. Salut, mon amour. Et sois heureuse. Moi, si tu le permets, je m’en vais mourir un peu plus loin.Aujourd’hui, je ne peux plus écouter Bashung: j’avais offert le disque à Jeanne. Elle l’avait choisi pour accompagner soncoming out. Dommage, j’aime bien Bashung.Elle avait rencontré quelqu’un, comme on dit. Pourtant, on était heureux tous les deux. Jeanne et moi, c’était quelque chose, tout de même ! Dumoins, c’est ce que je croyais.Bashung chantait, et moi,j’ai déchanté. Flingué en plein vol. Je n’ai rien vu venir. Il y avait bien eu ce premier coup de semonce quelques semaines auparavant. Je ne m’étais pas défilé. J’ai voulu le rencontrer, ce type qui tournait déjà autour d’elle et qui l’avait un instant
troublée. Ils avaient échangé un baiser à la dernière soirée d’un séjour linguistique à Berlin qu’ils avaient organisé pour un groupe d’ingénieurs. Elle me l’avait avoué. Ça lui avait fait un peu peur. Mais, au bout du compte, à bien y repenser maintenant, pas trop finalement! J’avais senti le danger, j’ai foncé. Mais l’autre s’est «dé-robé », pour ainsi dire: il s’est lâchement caché dans les jupes de Jeanne ! Je lui avais envoyé un mail pour lui demander une entrevue. Il s’est aussitôt précipité vers Jeanne,à qui je n’en avais pas parléje voulais régler ça « entre hommes », ne pas la mêler à cette mise au point. Il lui a dit : « Tu sais que Vincent veut me voir? Qu’est-ce qu’il me veut? » Bien joué ! Jeanne fut étonnée par ma démarche. Elle ne s’y opposa pas,mais j’eus le sentiment que, d’une certaine façon, elle voulait le protéger de moi.
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Je suis tout de même parvenu à le rattraper malgré lui. Tu veux me casser la gueule ? Il a commencé par me dire ça ! Craignait-il une mise aux poings? J’aurais dû lui casser la gueule,mais je n’ai pas trouvé ma colère. Je suis un non-violent. Un doux, un gentil. J’aurais peut-être dû. C’est, en apparence, un grand costaud,mais je n’ai pas peur des coups. Je ne les sens pas quand je me laisse emporter par mes émotions. Je sais aussi que je peux faire très mal. J’entre en transe et je ne maîtrise plus rien. Ça ne m’est arrivé qu’une fois dans ma vie. C’était il y a longtemps. Je déteste savoir ça de moi.Te casser la gueule ? Allons, Machinlui, je l’appelle Machin,parce que si j’entends ou si j’écris son prénom, ça me met encore dans des états pas possiblesallons, Machin, ne t’inquiète pas. Je ne vais pas t’envoyer mes témoins pour régler cette affaire en duel, au petit matin, dans un pré ou un sous-bois brumeux. Jeanne m’a avoué que tu lui tournais autour et que ça la troublait. Votre baiser? Un accident de parcours qu’elle regrette aujourd’hui. Nous nous aimons. Et elle ne veut pas me perdre. Elle te l’a dit. Elle me l’a dit à moi aussi: « Vincent, je ne veux pas te perdre ». Machin, je voulais qu’il sache que j’étais là. Je voulais qu’il sache qui j’étais. J’avais pu lui parler sans m’emporter. Jeanne serait rassurée. J’étais content de moi. Lorsque nous nous sommes quittés, il m’a lâché: Si je peux te la piquer, je te la pique ! J’ai souri. Il tentait un baroud d’honneur, encouragé, sans doute, par mon absence d’agressivité.Je ne me suis pas méfié: il me l’a piquée! * * *Je veux vivre cette histoire. C’est ce qu’elle m’a dit doucement, Jeanne, pendant que Bashung chantait. J’ai bien senti qu’elle ne voulait pas me faire mal en me poignardant. Je ne savais pas où me cacher. Alors, je suis mort dans ses bras. Et puis je m’en suis allé finir ma mort un peu plus loin pour ne pas la déranger. Je l’aimais trop pour la retenir contre son gré. On ne retient pas un oiseau en cage en prétendant que c’est parce qu’on l’aime. Maintenant,je me dis que j’ai peut-être eu tort. Peut-être qu’elle n’attendait que ça, que je la retienne dans une cage. Nous deux,c’était plutôt un nid. Peut-être a-t-elle pensé que je ne l’aimais pas assez puisque je la laissais s’envoler à sa guise. J’étais tellement fier de la beauté du nid que nous avions construit,j’étais tellement sûr de moi, de nous. Elle a vu, Jeanne, que je défendais notre amour. J’étais monté au front. Je crois bien que ça l’a émue. Mais ça n’a pas suffi.
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Que de regrets, que de doutes, que de questions sans réponse. J’aurais vraiment dû lui casser la gueule à Machin, ça aurait peut-être plu à Jeanne, qui sait? J’aurais dû enfermer Jeanne dans la cage, une cage dorée bien sûr, elle serait encore là, qui sait ? Mais on ne se
refait pas. Je n’ai rien vu venir. Mon sort avait été scelléd’avance, ils voulaient vivre cette histoire, ils allaient le faire. Il faut dire qu’ils ne m’ont laissé aucune chance. Je n’avais aucune carte en mains. Ils ont joué la partie sans moi. Au bridge, j’étais déjà le mort.Voilà, c’est aussi simple que ça: Jeanne m’a quitté parce qu’elle voulait vivre une histoire nouvelle. La nôtre ne lui suffisait pas, ne la satisfaisait plus. Aujourd’hui,je doute qu’elle m’ait un jour aimé, quoi qu’elle en dise. Comment expliquer autrement cette exécution sans sommation ? Après une première alerte, bien sûr. Mais foutez le diable dehors par la porte, il revient par la fenêtre. Le Malinle Machins’introduit chez vous incognito et il vous vole votre âme au moment où vous vous y attendez le moins. Qu’est-ce que tu veux faire aujourd’hui ? Je veux être avec toi, mon amour. ... Tu veux un café ? Qu’est-ce qu’il y a, Jeanne? Non, rien, VincentCe n’est pas le bon moment.Il n’y a pas de bon ou de mauvais moment. Qu’est-ce qu’il y a? C’est Machin…Je veux vivre cette histoire. Ia pas de bon moment. Non. Le diable au corps, le diable au cœur, pour elle je ne saisl n’y pas,mais l’Enfer, pour moi c’est sûr! Pour donner une idée de leur douleur, de leur souffrance, certaines âmes généreuses n’hésitent pas à déclarer: « Ce quej’ai enduré, je ne le s!ouhaite pas à mon pire ennemi » J’aurais pu être de ceux-là, avant. Aujourd’hui,je crois que je m’en fiche complètement. Si mon pire ennemi endure ce que j’ai enduré, ce n’est pas mon affaire, c’est la sienne. Il y a simplement que je ne me connais pas de pire ennemi. À part, peut-être, moi-même. Mais comme j’ai déjà donné…« Je veux être avec toi, mon amour. »C’est tout ce que j’ai su dire à Jeanne quand je suis arrivé chez elle, ce samedi 13 décembre. Je suis nul. Je voulais lui dire : « Je veux te faire l’amour. Je veux que nous allions rire ou pleurer ensemble en regardant un film, main dans la main (on ne se lâchait pas du début à la fin). Après, nous irons nous balader en ville, tous les deux. Nous nous poserons à une terrasse pour boire un café et fumer une cigarette. Nous regarderons passer les gens qui nous regarderont. Ce soir, nous irons dîner dans un petit
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restau, rien que tous les deux, en tête-à-tête. Cette nuit, nous nous ferons encorel’amour. Demain matin, nous irons marcher au bord du lac ou bien dans les collines. Voilà ce que je veux, Jeanne : passer un week-end entier avec toi, ça fait longtemps que ça ne nous est pas arrivé. » Oui, bien sûr, le programme, en soi, était banal, mais,tout ce que j’ai su dire, c’était bien pire : «Je veux être avec toi…»Elle n’a pas entendu mes points de suspension. Elle était déjà loin, si loin. Le programme avait changé de nature, il était devenu bancal. Jeanne m’a quitté pour Machin qui pense que l’amourça se pique » comme un trophée, «
que l’on doit remporter, un objet de convoitiseune femme-objet que se disputent deux coqs en rut, en se volant dans les plumes : « Tu veux me casser la gueule ? » J’ai dû rater un épisode. Je n’ai rien compris.C’était déjà fini.* * *Pourtant,aujourd’hui, sept mois plus tard, j’ai comme l’impression de revivre. Ressuscité d’entre les morts.Parce que je suis réellement parti. Et je suis revenu. Je suis un revenant ! Je ne suis donc plus tout à fait mort. C’est juste que quelque chose en moi est mort. Et qui demeure. Je l’ai rapporté avec moi depuis l’autre côté.Est-ce que je l’aime encore, Jeanne? Parfois il me semble que oui. Est-ce qu’on peut, si facilement, si rapidement, oublier un grand amour. En sept mois tout serait déjà rangé dans la case profits et pertes ? Sept mois,c’est dix-huit millions et cent quarante-quatre mille secondes… et des brouettesune de ses expressions favorites. Ce n’est pas rien, mais, moi, je n’avais pas fini mon amour avec elle. La chose remue encore de temps en temps, là, au fond de mes entrailles. «Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours.» ? Putain, quel con ! Je crois que ça me ferait du bien de savoir que je ne l’aime plus. Ou de ne plus croire que je l’aime. Je suis comme ce type qui a perdu un bras. Amputé, il a toujours mal à son bras. Il le ressent dans ses moindres muscles, ses moindres articulations. Le cerveau n’a pas enregistré la perte du membre: il veut encore s’en servir pour prendre, embrasser, caresser.Ça me ferait du bien, mais, rienque d’y penser, ça me fout le bourdon. Parce que ça voudrait dire qu’un amour, tout juste nouveau-néJeanne et moi, on formait un jeune couple de dix-huit mois à peine–, un bel amour en apparence, n’existe plus. Une flamme qui s’éteint à tout jamais, c’est triste non? Alors, est-ce que, malgré moi,je n’entretiens pas un peu la braise ? Comme la vie est étrange : je ne raconte pas cette histoire depuis l’au-delà, non. Je suis bien ici, parmi les terriens. En vie. J’aime la vie. Je l’aime tellement! Je dois sans doute faire partie de tous ces gens qui ont fait uneNDE, unenear-death
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experience. En français, on appelle ça EMI, expérience de mort imminente. Parce que, même si je m’appliquais à donner le change ces derniers temps, j’y étais dans le tunnel! Un tunnel sombre, si sombre. Long, si long. Chaque seconde dure une éternité. Vous vous demandez comment faire pour passer d’une seconde à l’autre, et pour aller où? Alors vous fermez les yeux. Vous lâchez prise et peu à peu vous sombrez. Et puisLA LUMIÈRE! J’ai perçu cette lumière derrière mes paupières closes. Comme une révélation. Une lumière douce, apaisante. Rassurante. J’ai ouvert les yeux : elle était là ! Lucie. « Cara Lucia ». Lucie, ma chère lumière. Je lui dois la vie.
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15 octobre. Deux mois avant de mourir, je reçois ce message dans ma boîte mail : De : Lucie@À : Vincent@Objet : Êtes-vous bien lauteur deLes ailes du passé? Je lespère, cher Monsieur, dans le cas contraire, ne tenez pas compte de ma lettre. Longtemps, je me suis demandé comment vous dire que jai aimé votre livre, moi qui ne lisais plus, qui suis lasse des romans, des histoires improbables, lasse des écritures plates, des personnages sans envergure, lasse des perversités que les auteurs se sentent obligés dinventer, lasse de la prétention des écrivants (moi qui naime que les écrivains) et des romanciers narcissiques. Je ne voyageais plus puisque les romans ne membarquaient plus nulle part. Bref, une vraie crisede lecture. Jai donc remplacé cette immobilité par la lecture darticles, de ceux qui font lactualité littéraire dans les revues spécialisées. Par conséquent, jusquà présent, je me suis contentée de leurs commentaires. Très reposant et sans déception. De la lecture par procuration. Un jour, par hasard, en flânant dans une librairie à la recherche improbable du livre qui me réveillerait dun sommeil trop long, je ne sais pourquoi, jai saisi le vôtre, lu la première page, puis la deuxième, la troisièmeIl y a quelques jours, vous êtes passé devant moi et je nai pas osé esquisser le moindre geste pour vous saluer. Je suis de celles dont la timidité est dénuée daudace. Mais si un jour en vous rendant au Café des Artsoù je vous vois quelquefois, un livre ou un carnet à la main», songez que je serais vous Jardins de nuit longez la boutique « heureuse de vous dire combien jai aimé vos personnages pleins dhumanité et de poésie, de vous saluer enfin, vous que jai croisé mille fois en des lieux différents et qui voyez ce que nous ne voyons pas, qui comprenez ce que nous ne comprenons pas, qui racontez ce que nous taisons. Grâce à vous, jai repris mon voyage imaginaire. Merci. Lucie
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P.-S. : Viendrez-vous ? * * *15 octobre.Jeanne et moi, nous étions encore ensemble. À l’époque, je croyais pour longtemps.Je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir une fin. On se disait qu’on se voyaitbien vieillir côte à côte ! Sans doute un peu flatté,mais aussi avec l’envie de lui faire partager mes joies, petites ou grandes, je lui montre le message. Elle est sincèrement heureuse pour moi et elle ajoute que cette correspondante écrit vraiment très bien, qu’elle a su capter ce que j’avais voulu dire dans mon livre. Aucune jalousie dans son commentaire. * * *De : Vincent@À : Lucie@Objet : Re : Êtes-vous bien lauteur deLes ailes du passé? Bonjour, Lucie. Oui, je suis bien celui que vous croyez. Votre message ma énormément touché. Comme dautres que jai reçus en écho de ce livre, il vient conforter chez moi lespérance de partage que je métais assignée en le publiant. Je nimaginais pas pour autant recevoir des témoignages aussi émouvants que le vôtre. Je me disais que, dans cette mise en lumière des émotions dans leurs clartés aussi bien que dans leurs ombres, chacun ferait son miel qui ne serait pas le mien. Ceci, dans la conviction que, comme une œuvre d’art nexiste que dans le regard que chacun lui porte, mes personnages voyageraient sur les trajectoires particulières de chacun des lecteurs. Voici donc quils vous ont embarquée sur leurs chemins de vie, sans doute à des degrés de connivence divers selon leur nature ou leur histoire. Mais au-delà des mots, des parcours, cest bien la basse continue de lémotion qui constitue la trame de ces lignes. Je suis heureux quelle ait pu vous conduire vers des lieux que vous ne fréquentiez plus que de loin. Cest un effet que je naurais jamais pu concevoir ni même imaginer. Je vous remercie très sincèrement pour votre partage en retour. Cest entendu, je viendrai un jour prochain flâner dans vos jardins de nues. À bientôt, donc. Vincent * * *16 octobre Lucie à Vincent
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