Orange amère, Orange Venise

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Que signifie un voyage à Venise pour fêter vos trente ans de mariage quand votre mari vous trompe avec sa jeune et belle apprentie ? A priori, pas grand-chose. Seulement voilà, ce voyage, Lucie en rêve depuis toujours, alors elle décide de partir quand même. Seule. A 50 ans, il est temps pour elle d’échapper à son quotidien morose. Entre ristretto, risotto et spritz à l’orange, la vie à l’italienne parvient vite à chasser sa mélancolie et son amertume: « Lucia » se sent revivre. Et sa rencontre avec la belle Giovanna, cuisinière pleine de sensualité qui l’emmène à la découverte des secrets de la gastronomie vénitienne, n’y est sûrement pas pour rien dans ce regain de jeunesse… Véritable « Mange, prie, aime » à l’italienne, ce roman vous transporte avec délice dans une Venise surprenante et méconnue, loin des clichés touristiques.
Publié le : lundi 11 avril 2016
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EAN13 : 9791026204794
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Charlotte Erdbeere

Orange amère,

Orange Venise

 


 

© Charlotte Erdbeere, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0479-4

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Internet : www.librinova.com


 

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À mon mari, qui me fait voyager,

À ma fille, qui est mon soleil,

À Dorothy, qui a la patience pour me lire et me relire.

 

 

 

 

 

« Aimons donc, aimons donc ! de l’heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons !

L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive :

Il coule, et nous passons ! »

Le lac – Alphonse de Lamartine

 

 

 

 

SE LAISSER EMBARQUER

 

 

L’orange sur ses doigts tourne comme la Terre sur elle-même. D’où cette voyageuse peut-elle provenir ? Se demande la femme. Dans quel verger de Corse ou du Maroc a-t-elle été cueillie ? Avec ce parfum puissant qui emplit l’air, elle parie sur un jardin lointain aux senteurs de menthe, de miel et de cannelle. Le Maroc assurément. Avant de la peler, Lucie ferme les yeux et caresse la peau brillante et rugueuse. Et voilà ! Un simple fruit dans son tourbillon improvisé lui insuffle à nouveau cette incorrigible propension à rêver. Coupée en deux, l’orange dégage une odeur fraîche qui la transporte dans un carré de verdure méditerranéen. Au premier quartier qu’elle croque, juteux et sucré, la fontaine des Oudayas1 réapparaît comme un murmure délicat au milieu de ce jardin hors du temps et de ses allées enchantées. De magnifiques allées bordées de hauts palmiers et de bigaradiers. À l’ombre de ces grands arbres, les promeneurs médusés comptaient les chats errants qui suivaient leurs pas. Son dernier voyage, il y a bientôt quinze ans maintenant… Quinze ans.

Lucie rouvre les yeux et s’essuie les commissures des lèvres avant de jeter les pelures.

Sur les pistes de Roissy, la grêle s’est invitée. Avec ces avions condamnés à l’immobilité, les retards risquent de s’accumuler. La tête appuyée contre la vitre, Lucie peste intérieurement contre cette voix répétitive et métallique qui résonne dans le terminal et tente d’expliquer les difficultés de la navigation aérienne. À la grêle, vient s’ajouter le froid et l’amertume, et tout cela la renvoie à ses mauvais souvenirs. Lucie aurait dû être protégée par les bras de son mari. Oui, réchauffée quelques minutes avant d’être invariablement rejetée pour Les Echos ou L’Expansion ; c’est de loin ce stratagème de fausse pudibonderie qui l’agace le plus chez son homme.

Qui l’agaçait le plus, car un mois déjà s’était écoulé depuis qu’elle avait eu droit au grand aveu. Oui, ce séjour culinaire à Venise, prévu depuis de longue date et que son mari lui avait offert pour leurs trente ans de mariage, était en réalité un cadeau pour masquer son adultère. Ce traître d’homme, à son tour trompé par une amante plus jeune, plus affamée et vénale qu’il ne se l’imaginait, avait imploré en vain le pardon de sa femme.

Malgré les supplications médiocres de son époux, Lucie avait pris la décision de partir seule. Décision qu’elle déclara à l’époque, irrévocable. Dans cette confrontation, Lucie s’était sentie investie d’une force herculéenne, et sa résolution n’avait pas flanché devant son mari, petite fourmi pleurnicharde. Et quand pour le dernier round elle avait signifié que ce voyage à Venise se ferait sans encombre et sans lui, sa rage froide avait été bien plus efficace que la colère d’une harpie, car l’époux était resté KO.

Mais maintenant, seule et grelottante dans cet aéroport sordide et impersonnel, Lucie ronge son frein et son regard de cocker ne risque pas d’arranger la situation.

À bientôt cinquante et un an, Lucie n’est pas une femme extravertie. Quand elle bouillonne, tout reste à l’intérieur. Jamais elle ne se fâche, jamais elle ne crie. Son attitude contemplative s’accorde bien souvent avec sa discrétion. Épanouie par les maternités successives, son physique lui donne néanmoins quelques complexes comme beaucoup de femmes qui ne feront jamais la couverture de Vogue magazine. Régulièrement ses cheveux blancs disparaissent sous une épaisse couche de crème qu’un jeune coiffeur compatissant, ou indifférent, étale tout en sortant des banalités sur la température extérieure. Et c’est sans compter les larges chemises en lin - maigres subterfuges - qu’elle revêt pour cacher ses rondeurs. Mais globalement, le présent satisfait Lucie qui ne regrette absolument pas le dépérissement des regards masculins sur son passage. Elle préfère concentrer son énergie sur des atouts moins superficiels : un caractère doux et un esprit curieux. Aussi, même si elle n’a pas véritablement souffert de la transformation de son corps, elle ne manque jamais une occasion pour évoquer l’évolution « hamsterienne » de ses joues. D’ailleurs, cette expression fait beaucoup rire sa meilleure amie, qui l’assure que ses joues rebondies s’accordent à merveille avec son sourire.

Lucie reste convaincue que la véritable jeunesse se cache entre les rides, dans une perception particulière du monde, dans le goût de son prochain notamment.

En définitive, et comme beaucoup de mères aimantes, Lucie ne s’aventurera pas à crier la vérité sur les toits. Cette vérité cruelle : que les enfants, avec leurs joies contagieuses, leurs rires, leurs bêtises, leur évolution, leurs premiers tracas, leur premier amour, ont comme des ogres, dévoré sa jeunesse.

Coupables, ces bons petits diables qui s’agitent en tous sens et hurlent sans qu’on sache toujours très bien pourquoi. Coupables et complices du temps. Oui, ce temps qui se charge inexorablement de ce physique qui se plie, se contracte, se blanchit, se casse parfois et se ride toujours. C’est pour cette raison que Lucie n’avait jamais accordé plus d’importance qu’il n’en fallait à son apparence. Le temps courait, c’était très bien, et cette pensée l’avait toujours accompagnée à la dernière couche jetée, aux derniers jouets remisés au garage, aux derniers posters, insipides, de groupes de rock arrachés des murs.

Ses enfants étaient devenus à leur tour des adultes, presque sans crier gare. Lucie se souvient même d’avoir accepté stoïquement le départ définitif de ses trois monstres et la place à l’ombre qu’ils lui laissaient désormais. Contrairement à ses amies, elle n’avait jamais ressenti le vide dans sa maison.

Tout s’annonçait bien donc bien pour débuter la vieillesse. Lucie et son mari s’entendaient sur une chose essentielle : la dernière moitié de l’existence devait être vécue dans un esprit enjoué. C’était leur philosophie de vie à tous les deux. Mais c’était peut-être la définition du mot « enjoué » qui progressivement allait prendre un sens différent pour l’un et l’autre. Lucie s’était imaginé des week-ends en compagnie d’amateurs d’art ou de bonne cuisine, avec des grandes tablées de rires entre séniors heureux de vieillir.

Cependant, le mari n’était pas encore à la retraite et rentrait épuisé de son travail. Alors, Lucie avait dû trouver des subterfuges. Outre les tâches ménagères et autres activités bucoliques comme la lecture et les promenades, un poste à mi-temps à la bibliothèque de la ville avait rapidement comblé la quinquagénaire. En effet, cette modeste fonction lui avait permis de rencontrer des femmes de son âge, rencontres qui lui avaient apporté des sources inépuisables de satisfaction. Elle compensait ainsi les absences régulières de son mari commercial, même si elle ne s’était jamais plainte par ailleurs de ce rythme auquel elle était habituée depuis toujours.

Lucie et son époux avaient trouvé, pendant un temps du moins, une forme d’équilibre dans une nonchalance propre aux rêveurs. Leur routine frisait l’ennui mais comme il s’agissait de la leur, ils ne s’en rendaient pas compte. Vieillir ensemble ? Un bel acte d’amour pensait Lucie. Oui tout s’annonçait bien.

Tout s’annonçait bien.

 

Jusqu’à ce que sa mère tombe malade.

 

Mais pourquoi repenser à tout ça ? Est-ce cet endroit gris et sinistre, avec toute cette foule d’inconnus assis sur leur chaise en fer, frigorifiés comme elle et attendant que cette maudite grêle daigne se calmer ? De toute façon ce n’était pas sa mère le souci.

 

Maintenant que les souvenirs remontent, comme des bulles crachotantes qui exhalent leur odeur nauséabonde d’un marécage de boue, elle se rappelle que le vrai problème fut la frénésie soudaine qui s’empara de son mari un beau matin.

La transformation physique de ce dernier s’accentua les jours suivants : une nouvelle lueur dans le regard, un nouveau costume, de nouvelles lunettes puis quelque temps plus tard, une séance chez le coiffeur. Enfin, son caractère se mit à imprimer un incompréhensible mouvement de balancier : tel un acrobate débutant, l’homme exécutait des loopings, souvent maladroits, entre courtoisie et sautes d’humeur. Un geste d’agacement plus appuyé par-ci, un timbre de voix plus irascible par-là. De douces habitudes disparurent d’un coup, comme les caresses matinales au bord du lit, les petits-déjeuners du dimanche matin ou les menus services que l’homme rechignait à rendre.

Pour achever ce changement, son mari lui annonça qu’une nouvelle mission sur Paris impliquait dorénavant qu’il soit absent une semaine sur deux. Lui qui rentrait tous les soirs, l’abandon fut radical. Lucie découvrit l’immensité de son lit et le silence inquiétant d’une maison dans la nuit bretonne. Paris. Il n’avait rien trouvé de mieux ? Paris, une ville qu’ils avaient pourtant fuie à la première occasion.

Il partait donc, et ses actes de présence se réduisaient au strict minimum. Lucie se rendait bien compte de l’anormalité de la situation. Mais comment croire après toutes ces années de vie bourgeoise et confortable, qu’elle put à son tour devenir une femme délaissée ? Résolument grisé par une nouvelle vie qui l’accaparait à chaque fois plus longtemps hors du foyer, le mari de Lucie souffrait de terribles amnésies : il oubliait de rapporter certaines courses, mais surtout, et plus d’une fois, il oublia sa femme sur le quai de la gare quand celle-ci revenait d’un séjour chez l’un de ses fils.

À chacun de ses retours, l’homme jouissait d’une forme incomparable. Pourtant son secret était des plus banals : un joli secret qui portait de jolies robes stylisées, parfois légèrement transparentes, cousues au-dessus des genoux afin de souligner deux jolies jambes longilignes et halées. L’époux, peu perspicace, n’avait pas prévu la fin brutale de son aventure. Après plusieurs mois d’une vie de patachon passée dans des hôtels bon marché, la passion entre ce directeur commercial et son apprentie, prit le visage d’une porte qui claque et d’un rire méprisant. Le petit garçon caché sous le beau costume, était vite revenu pleurnicher dans le giron maternel sur son ego masculin meurtri. Quelle créature insatiable que la jeunesse, avide de nouveauté et sûre de son pouvoir !

Mais il mérite son sort, pense Lucie en regardant le premier avion décoller. La grêle a enfin cessé. Oui, il mérite d’être abandonné à son tour. Heureusement les enfants sont partis, ils ne sont donc pas redevables d’un aveu. Enfin, tant qu’un divorce n’est pas prononcé.

Leurs deux fils approchent de la trentaine et vivent d’honorables vies de financiers égocentriques en banlieue parisienne. Gentiment d’ailleurs, Lucie se moque d’eux quand ils séjournent à la maison et discutent bilans et fiscalité. C’est peu de dire que cette prose la laisse de marbre. Ils ressemblent bien à leur père : la poésie, la contemplation, les rêves c’est bien trop de fantaisie pour eux.

Dieu merci, Lucie se rattrape avec sa fille Clémence, véritable projection de ses rêves inassouvis. Combien d’étés consécutifs la jeune fille a-t-elle passé à servir des plats de résistance indigestes au Black Parrot, pour financer ses deux années d’études de design en Argentine ? Ah ça oui, elle en a gagné des pourboires dans cette obscure brasserie du centre-ville ! Se souvient Lucie. Mais sa fille est une forte tête, elle sait ce qu’elle veut : un véritable miroir inversé de sa mère dirait une mauvaise langue. À force de lâcheté ou de soumission, la vieillesse a rattrapé Lucie avant la ligne d’arrivée, mais elle s’en moque complètement. Très fière de sa fille, elle reste convaincue pour le coup, d’avoir joué son rôle de mère à la perfection.

Et puis ne va-t-elle pas bientôt devenir grand-mère ? La femme de son fils Nicolas, attend un bébé pour la fin septembre. Lucie y voit le signe d’un apaisement dans sa vie. Avec sa belle-fille Domitille, une petite brune coquette et bourgeoise, le courant passe plutôt bien et la jeune femme possède une qualité inestimable : elle aime manger et échanger ses recettes, comme celle de la tarte aux abricots qui est une pure merveille.

Lucie soupire… Son reflet dans une vitrine Gucci la fait grimacer. Le désastre est évident : des cheveux roux sans éclat et sans maintien, une peau autrefois joliment laiteuse qui, à présent, se recouvre de taches brunes, et des cernes sous les yeux qui s’élargissent et se creusent davantage chaque année. Oui elle ressemble bien à une mamy. Même maquillée, le gris l’a envahie dedans et dehors, comme sur cette piste d’aéroport. En définitive elle se fond magnifiquement dans le paysage. Terne.

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