Ordinairement extraordinaire

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Et si l'ordinaire était le lieu de l'extraordinaire ? Et si le commun était l'exceptionnel ? Et si le merveilleux n'était qu'un mélange de conscience et de détermination ? Alma vous invite à un voyage sentimental et philosophique. Convictions, audace, courage, confiance, partages et amour sont les pierres qui feront son chemin. Au bout, entrouvrira-t-elle une porte sur le bonheur ?


Publié le : mercredi 23 septembre 2015
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EAN13 : 9782332957016
Nombre de pages : 198
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ISBN numérique : 978-2-332-95699-6
© Edilivre, 2015
Avant-propos
Il paraît que la vie est un combat. Paraît qu’il faut se tenir sur le ring prêt à rendre coup pour coup. Paraît qu’il faut la combattre et la mettre KO, avant qu’elle ne nous mette à genoux. Paraît qu’il faut avoir la garde haute et l’œil aux aguets pour voir venir les coups.
Mais la vie n’est pas l’adversaire… Notre adversaire est en nous, dans notre profond. Notre combat, c’est de vaincre nos ténèbres.
La vie est là, dans le coin du ring. Elle nous essuie le visage, nettoie nos plaies, elle nous abreuve et nous remet le protège-dents en place, quand on s’écroule sur le tabouret. Quand on est à bout de forces, elle est l’équipe qui se forme. Amis, famille ou l’inconnu qui nous rend un service et nous rend le sourire, elle est l’amour croisé au coin d’une rue.
Sur le ring de notre propre libération, la vie est notre coach, notre soutien, notre ombre fidèle et patiente. La vie n’est pas un combat, la vie est le meilleur de nous. Il paraît aussi que le quotidien est ordinaire et fade. Paraît que nos vies sont insignifiantes. Paraît que nos destins sont sans envergure. Paraît que nos histoires sont sans intérêt. Mais, l’ordinaire est plein de moments extraordinaires, de bonheurs exubérants et de chances infinies. Nos petites vies sont pleines de reliefs. Elles sont des paysages uniques et époustouflants. Des paysages changeants et pleins de surprises, bonnes ou mauvaises. On oublie trop souvent que les plus beaux lotus émergent de la vase, de la boue. Que les arbres et la nature la plus luxuriante prennent racine dans l’humus, dans la décomposition, dans la moisissure. L’amour est notre lotus. Il est la fleur qui embaume nos petites vies, qui colore nos regards, qui rend nos mornes quotidiens uniques et sans pareil. Nos destins semblent bien simples, ils semblent d’une banalité presque affligeante et pourtant… Que l’amour vienne nous surprendre et voilà que ce qui a été ressenti des milliers de fois, par des milliers de personnes, devient unique. On a beau connaître l’histoire, on a beau l’avoir vécue et l’avoir lue des dizaines ou des centaines de fois, chaque fois, nos cœurs vibrent comme la toute première fois, on se retrouve novice, chancelant, bouleversé, transporté comme si chaque fois, l’amour faisait muer le cœur et lui offrait une nouvelle peau, une nouvelle jeunesse. Le quotidien pour ordinaire qu’il soit n’est ni fade, ni anodin, ni médiocre, si on s’emploie à donner leur juste valeur aux détails et aux événements qui le parcourent. La médiocrité tient plus de l’inconscience de notre présence à nos vies, que de la lucidité sur nos situations de vie.
C’est l’histoire banale, de personnes banales. Des petits destins qui ne seront jamais dans les livres d’Histoire et qui, pourtant, basculent dans l’imprévu, le merveilleux, l’époustouflant, le romanesque.
C’est notre histoire à tous, à chacun. Cette histoire qu’on aime se raconter de mille façons différentes, dans mille langages différents mais qui, toujours, ramène aux fondamentaux, à ce
qui fait notre essence et notre raison d’être.
C’est l’histoire de nos petits quotidiens usés et inintéressants qui se laissent bousculer, basculer par l’Amour. C’est l’histoire de nos petits êtres insignifiants qui gagnent en densité, en intensité et en qualité dans cette transcendance, cette élévation, cette transfiguration qu’opère en nous l’Amour.
C’est l’histoire d’un voyage que nous avons fait, faisons, et feront encore et encore jusqu’à la nuit de l’humanité.
Des rues tirées à la règle s’alignent et s’enfilent, se mêlent, s’entremêlent sans qu’on ne puisse s’y perdre, tant l’ordre et la rationalisation sont maîtres dans leur organisation. Des immeubles posés, accolés, grignotant chaque espace afin d’en gagner. Façades austères qui disent le sens pratique d’une reconstruction née d’une nécessité et non de la folie passionnée d’un architecte délirant. Ici le beau réside dans l’utile, dans la promesse de relogement rapide et de masse. Avec les années un peu de superflu est venu égayer l’environnement. L’esthétique peu à peu est venu reprendre du terrain, se réaffirmer et dire combien il est vital à l’art de vivre. Combien ce qui semblait secondaire est essentiel dans l’âme et le potentiel d’une cité. Voilà les premières choses qu’on remarque dans cette ville portuaire qui, longtemps n’a eu comme parure que l’océan. Ensuite, les quais d’un port de plaisance, d’un port de commerce. D’un quai à l’autre, d’un port à l’autre, d’une activité à une autre, d’une population à une autre, les rues filent encore, tutoyant les vaguelettes qui viennent doucement tapoter les murs de béton, rappeler que l’océan est là, derrière le goulot, que le large pénètre la ville et que les constructions ne sont que les invités d’une nature qui sait se faire discrète et patiente comme violente et dévastatrice selon l’humeur et le temps. Hangars et grues s’affichent fièrement, se dressent tels des gardiens, se prennent peut-être pour des phares dans leurs délires fantasques. Forêt de métal, traversée de girafes stylisées, abritant des navires tels des montagnes rouillées et grinçantes. Et toujours l’océan qui s’étend jusqu’à la ligne d’horizon. L’océan, l’océan omniprésent, qu’on aperçoit de tout endroit en cette ville, qu’on sent à chaque inspiration, qu’on entend au-delà du brouhaha pour celui qui sait entendre le silence et l’imperceptible. Lentement la ville a grandi, s’est étendue. Elle est devenue cosmopolite, dynamique et tout aussi névrotique que les autres métropoles. Le temps, qui fut un temps celui des voiles, s’est rétréci et il pourrait sembler aujourd’hui que le temps manque au temps.
Et puis, au milieu de ce tourbillon mêlant mouvements, bruits, odeurs et anonymes, il y a Elle.
Elle observe la course effrénée des passants impatients et se demande souvent s’ils comprennent bien ce qu’ils font et où ils vont. Elle a, un temps, cédé à cette folie collective, cette domination des urgences qui rend essentiel tout ce qui n’est qu’éphémère, qui rend vitales toutes ces choses qui trépassent avant même de n’être passées. Elle a ralenti et ne s’en porte que mieux, elle a ralenti, pas assez à son goût, mais encore faut-il ne pas totalement décrocher le wagon d’un train qui va bon train et ne ralentit pas. Elle est née et a grandi dans cette ville. Elle l’a parcourue, découverte et apprivoisée. Elle s’est si souvent laissée glisser, aspirer jusqu’aux rives, confiant ses joies et ses peines à l’océan, qui fait tant écho à son tempérament.
Elle, c’est Alma.
Alma n’est pas de ces femmes qu’on nous montre en modèle. De ces beautés plastiques fulgurantes et irréelles. De ces femmes apprêtées, magnifiées comme sur papier glacé. De ces femmes qui font se retourner les hommes ou se font jalouser des autres femmes. Elle est belle mais sans extravagance et sans en être consciente. D’une beauté Renaissance, digne d’une
nourrice d’antan. On aurait pu la nommer « Gitane sortant de l’eau ». Elle a cette grâce et cette candeur, quelque chose d’une pudeur indécente. Une longue chevelure brune, dense, épaisse, faite de boucles indisciplinées. Un genre d’« Esméralda » insoumise. Regard franc, pétillant et riant. Bouche rosée, dessinée de nature en un sourire bienveillant, sincère, avenant. Des hanches larges, généreuses, un ventre rond et accueillant, appelant à en faire son nid douillet. Une poitrine lourde, rebondie et charnue, se laissant deviner, omniprésente sans ostentation. Épaules appétissantes, peau douce. Tout en elle pourrait donner envie de se laisser prendre en sa tendresse pour peu qu’on y prête attention, qu’on se donne la peine d’y arrêter le regard et de voir. Mais peu s’y arrêtaient vraiment, suffisamment peu pour que jamais elle ne se persuade qu’elle fut vraiment belle. Elle n’en ressent aucune gêne, ne se sent pas complexée ou inférieure. Elle est elle, sans se poser la question de ce qu’on voit d’elle. Elle marche d’un pas enlevé et chaloupé qui balance avec régularité les pans de ses longues jupes colorées ou de ses larges pantalons. Souvent en bottes ou en bottillons, rarement en tennis et jamais en escarpins. Elle ne conçoit de se chausser qu’en fonction de son confort et de son mode de vie, l’élégance est reléguée au second voire troisième ou quatrième rang de ses préoccupations. Elle préfère les vêtements amples pour leur confort, colorés pour leur bonne humeur, unis, bariolés, imprimés ou illustrés selon le jour et l’envie. Son choix se porte de préférence sur les vêtements en coton, doux pour la peau et ne demandant pas de soins précautionneux. Elle se maquille peu, essentiellement les yeux qu’elle souligne d’un large trait de eye-liner noir, parfois un peu de fard à paupière et de la poudre pour rehausser le teint mais elle réserve les maquillages soignés aux occasions particulières. Si elle ose l’exubérance dans les couleurs ou certains imprimés, elle le fait tout autant dans le choix de ses bijoux. Pas de bracelets ou de colliers qui l’encombrent et la molestent dans ses mouvements mais des bagues et des boucles d’oreilles, ethniques, colorés, en bois, tissus ou perles et toujours d’une taille assez imposante. Elle n’hésite pas à oser les créoles épaisses, les anneaux démesurés ou les pendants un peu clinquants car sa chevelure vient toujours en dissimuler une grande partie tant sa chevelure est épaisse et volumineuse. Son tempérament pétillant et jovial en fait une amie quasi naturelle, petite sœur pour les unes, confidente pour les uns, burlesque et enthousiasmante pour tous. Elle traverse la vie comme elle traverse la ville, d’un pas léger, pas toujours assuré mais toujours le nez levé, avalant de ses grands yeux verts les beautés qui s’offrent à son regard, tentant de saisir les opportunités, s’émerveillant et choisissant de ne voir que les plus jolis aspects, niant et gommant parfois la noirceur des choses et des gens. Cette posture lui a valu bien des bonheurs, des surprises et quelques cruelles désillusions et déceptions. Le plus compliqué était et demeure son esprit romanesque, son cœur passionné et ses penchants à l’absolu. Entière et sans concession elle n’entend pas accepter tiédeur et faux-semblants. Elle n’a toujours voulu que du vrai, du vrai et seulement du vrai. Pleurant amèrement parfois, se sentant douter que le vrai puisse exister en ce monde de faussetés, de séduction, d’obscènes et inconscients désirs de possession. Amoureuse trois fois, déçue, blessée trois fois, elle avait résolu de ne plus laisser l’amour encombrer son destin, alourdir son chemin, restreindre ses lendemains. Cela faisait deux ans maintenant qu’elle avait fait le choix de remiser sa panoplie de femme moderne et libérée, choisissant l’abstinence sentimentale et physique, comptant sur un apaisement de son tempérament, de ses désirs, de sa nature. Niant une part d’elle, peut-être la plus grande, la plus pure, la plus authentique mais aussi et surtout la plus malmenée, la moins respectée, la moins comprise, la plus désavouée. Elle s’était plongée depuis lors dans ses diverses activités, travail, loisir, comme on plonge en pleine mer, consciente de la profondeur mais restant obstinément et résolument à la surface de soi-même. Journaliste parmi d’autres, écrivant rapidement des articles vite lus par des lecteurs pressés et désabusés. Artiste à ses heures d’intimité et d’heureuse solitude, elle
peignait pour elle-même, pour le simple plaisir de sentir la matière glisser sur la toile, les courbes se dessiner et s’enlacer. Rapport presque charnel à la création. Son quotidien tenait là, entre un boulot plutôt chouette mais sans grande exaltation, la peinture, la musique, le chocolat, les amis. Petite chose que sa vie, remplie en surface, faisant illusion et apportant satisfaction à hauteur de ce qu’on y mettait de matériau d’illusions.
Un froid et dur matin d’hiver, le réveil sonne. Ce son qu’elle ne supporte plus éveille son bras et lance la main pour éteindre machinalement cet empêcheur de vivre lent. Alma refuse de se réveiller vraiment, elle fait mine de traîner tout en gardant à l’esprit qu’elle ne doit pas se rendormir. Elle sourit, le visage encore enfoui dans la tiédeur de son sommeil. Elle se sourit intérieurement de ce petit jeu qu’elle se joue chaque matin, cette petite comédie, ce dialogue silencieux entre sa raison qui lui rappelle son devoir et son naturel diablotin qui l’invite à nier les exigences du réel. Des frôlements, des ronronnements viennent la saluer et l’encourager. Elle laisse glisser la main dans le pelage, gardant les yeux fermés, laissant les sensations l’envahir. Douceur, chaleur et ce plaisir infini de recevoir cette perpétuelle capacité féline à manifester la joie de se retrouver. Entre les doigts glissent les poils soyeux. Un peu de chaude humidité vient répondre à la tiédeur de son propre épiderme. La fourrure la caresse tandis qu’elle la caresse, cet échange l’apaise et finit par l’éveiller totalement. Elle entrouvre les yeux, se retourne sur le dos. Son chat, Papouille, en profite pour venir sur son ventre, remonter en ronronnant jusqu’au visage de sa maîtresse. Le petit chat noir aux yeux ambres vient la lécher. Alma reçoit cette caresse râpeuse et grattouille l’animal derrière les oreilles. Il s’écroule littéralement sur elle, comme à son habitude, ce qui a le don de toujours la faire sourire. Elle le pousse gentiment et s’étire doucement. Elle délie chacun de ses muscles, comme pour se reconnecter avec chaque partie de son corps et reprend pied dans le quotidien. Elle ressent un petit frisson quand l’air frais l’enveloppe alors qu’elle soulève la couette. Pieds nus sur le parquet, sensation de douceur. Contraste de température entre la plante et le reste de la peau. Elle remue ses orteils, se met sur la demie-pointe et lève les bras, s’étire et s’étire encore vers le ciel. Rendre un peu de tonicité à son corps endormi. A chaque pas son corps s’éveille, son esprit s’ouvre. Dans la cuisine elle tourne le robinet. Quel luxe ! Cette eau qui coule sans effort… Elle met la bouilloire à chauffer. Elle ouvre son placard, saisit ce qui lui est nécessaire. Petite routine faite d’automatismes. Tous ces gestes qu’on fait sans y prêter attention et qui laissent l’esprit libre de vagabonder ou de se concentrer sur les ressentis. La sensation de la cuillère plongeant dans le pot de thé lui fait chaque fois penser au crissement du pied dans la neige immaculée. Elle prend la théière à deux mains, comme une caresse, appréciant encore l’arrondi de ses courbes, la fraîcheur de l’émail qui, dans quelques secondes, se fera brûlant. Elle aime cette théière, petit objet du quotidien mais qui lui avait été offert par une de ses sœurs. Son souvenir l’accompagne donc à chaque fois qu’elle l’utilise. Petite présence fugace mais puissante. D’autres personnes lui viennent à l’esprit. « Bonjour mon petit monde, ma mère, mes sœurs, mes amis et amies. Bonjour le monde, bonjour à tous ceux que je croiserai, bonjour à tous ceux que je ne connaîtrai pas, bonjour. J’espère, je vous souhaite, nous souhaite que le monde, la vie ne seront pas trop laids, trop durs en ce jour nouveau. » Pendant que l’eau chauffe, elle va mettre de la musique. Laquelle ce matin ? Elle choisit sans choisir, laisse sa main glisser sur les boîtiers et s’arrêter sans regarder. Elle se fait un petit cadeau, une petite surprise. De toute façon, tout ce qui est là lui fera plaisir. Les premières notes résonnent, elle sourit et accueille avec joie leur bienfaisance. Elle fait glisser ses pas pour retourner à la table de cuisine. Elle verse l’eau chaude dans la théière, laisse remonter la brume à son visage. L’arôme de thé noir aux agrumes l’envahit, promesse de saveurs délicieuses. Encore quelques minutes pour l’infusion. Elle s’offre le temps de respirer, de s’envahir, de se mettre en conscience. Elle décide que la journée sera
belle, que le tourbillon de la vie ne l’empêchera pas de savourer chaque instant. Elle se prépare, gorgée après gorgée. Le liquide brûlant glisse et la pénètre. Elle prend le temps. Elle sait qu’elle va rire, sourire, chanter et danser. Et même si elle ne le fait pas vraiment, intérieurement elle éprouvera ces plaisirs-là. Elle sait aussi qu’elle perdra parfois patience, que son sourire va se faner par moments, des images ou des nouvelles du monde viendront flétrir un peu son cœur, elle le sait. Le désarroi la saisit trop souvent, le découragement l’envahit aussi mais elle décide obstinément de ne pas y céder. Elle veut croire, elle veut s’y accrocher à cette idée insensée, qu’à force d’y croire, les choses peuvent devenir meilleures. Elle arrive à se convaincre qu’elle n’est pas seule. Qu’il y a une multitude d’individualités comme elle, rêvant des mêmes choses, aspirant à une autre société. Elle essaie, par ses articles, de rentrer en contact avec cette invisible multitude, qu’elle veut croire plus grande que la multitude de rageurs, haineux, baveux. Elle ne travaille pas énormément, son salaire est assez faible et aléatoire mais c’est son choix. L’information positive. Il est certain qu’elle travaillerait bien plus si elle se mettait au rang et déversait sa part d’horreurs, de peurs et de drames. Malgré tout, elle assume sa position. Elle en est heureuse. Ça lui a permis de croiser le chemin de personnes formidables, de se faire l’écho d’initiatives ambitieuses bien que souvent simples. Elle veut défendre sa vision du monde, avant que de s’éteindre et se ternir. Si elle y renonce, comme elle a renoncé à l’amour, elle mourrait à l’instant, elle deviendrait un zombie, comme toutes ces ombres qu’elle croise, ces froides enveloppes qui la frôlent et ces quelques regards hagards qui parfois se plantent en elle comme des poignards qui vont fouiller et creuser ses doutes en la beauté de l’humanité. Elle se questionne jusqu’à l’insomnie pour comprendre cette folie qui lui fait dire encore que l’Homme est capable du pire comme du meilleur mais que sa propension naturelle ne peut être que le bon. Cette certitude plantée au cœur du cœur, que la cause de la cause du mal n’est pas structurelle mais circonstancielle. Elle secoue légèrement la tête pour échapper à ce flux de pensées et la caresse des boucles dans son dos la ramène à la surface, à la périphérie, lui permet de se réincarner. Elle regarde machinalement l’horloge de la cuisine. Encore une fois, elle sera en retard. Elle attrape et avale rapidement une banane, coup de pédale sur la poubelle, jette la pelure et file dans la salle de bain. Elle n’entend plus vraiment ni la musique, ni ses pensées, elle se concentre sur le faire. Le faire vite et efficace. Elle tourne le mitigeur, l’eau jaillit immédiatement. Glacée au début elle monte rapidement en température jusqu’à devenir presque morsure sur la peau qui rougit. Sale habitude que de se doucher à haute température. Savonnage rapide, pas de fioriture, on reste dans le pratique. Petit soldat domestique, les gestes s’enchaînent. Couper l’eau, saisir la serviette, s’essuyer. Les chaussettes, la culotte… et puis non pas de culotte, direct le pantalon. Soutien-gorge en dentelle, sous-pull à col roulé, chemisier boutonné à moitié. Un rapide coup de Eye-liner, une paire de créoles argentées, les doigts remettent rapidement et avec indifférence les boucles en place. Les bottines, la doudoune, elle attrape au vol son sac, ses clés et la voilà partie. Elle dévale l’escalier, surgit dans la rue, et prend sa place parmi la foule.
Alma marche d’un pas rapide et enlevé. Elle se tient droite, ne baisse pas la tête et regarde loin devant. Elle lève les yeux et essaie de fixer dans sa mémoire le nuancier de gris qu’offre la masse nuageuse. Elle attrape son portable dans la poche extérieure de son sac et contrôle l’heure. Elle évalue le temps qu’il lui faudrait pour arriver au bureau à pied, elle n’a pas envie de s’agglutiner dans le bus, elle veut profiter encore de l’espace avant de s’enfermer pour de longues heures. Elle supporte mal ces journées d’enfermement. Cela éveille en elle un sentiment de claustrophobie. Étrangement d’ailleurs, car son appartement fait à peine la superficie des toilettes de son entreprise et pourtant elle ne s’y sent jamais à l’étroit. C’est son cocon, son nid, sa crypte. Il est petit, douillet, chaleureux, coloré, fouilli. Son appart’lui ressemble, il est tout imprégné d’elle. A y réfléchir c’est son premier espace à elle, juste à elle. Un espace où personne d’autre qu’elle n’est venu y mettre sa patte. Elle y avait aménagé trois ans auparavant, après que son premier amour ne l’ait invitée à quitter sa vie. Quel choc ! Elle
avait senti se détériorer cette histoire sans vraiment trouver les ressources pour inverser la tendance. Elle se serait damnée pour lui, elle s’était damnée pour lui. Elle avait tant voulu lui plaire qu’elle s’était perdue, qu’elle ne savait plus qui elle était. Elle était sortie de cette relation désorientée, brisée de l’intérieur et pendant longtemps elle avait eu le sentiment de traverser un champ de ruines fouillant de ses doigts tremblants les décombres d’une vie et d’un être, à la recherche des éléments fondateurs mis à bas par l’onde de choc d’un cataclysme nucléaire. Ne sachant plus ce qu’elle aimait, ce qu’elle désirait, elle s’était étourdie dans une exaltation des chairs. Ne supportant pas le vide en elle et autour d’elle, Alma avait tenté de tout combler par des excès. Sorties, boisson, sexe, tout était bon pour se sentir vivante, pour se sentir tout court. Elle avait en une année tenté de vivre ce qu’elle n’avait jamais pris le temps de vivre. Elle avait rencontré son compagnon pendant ses études et ne l’avait plus lâché. Elle avait oublié de construire sa vie à force de construire leur vie. Erreur qu’il n’avait, lui, pas commise. Quand toutes ses décisions à elle étaient fonction de leur « nous », il n’avait jamais perdu de vue ses ambitions personnelles et ses objectifs propres. Après la séparation elle s’était sentie dépossédée de tout. Que lui restait-il ? Un métier qui rapportait peu, pour n’avoir jamais été sa priorité, et un grand, un immense vide. Un gouffre qui donnait le tournis, qui l’avait terrorisée. Mais le tourbillon qu’elle avait organisée ne lui avait en rien apporté le réconfort. Pire, parmi ces hommes supposés d’un soir, certains, deux, l’avaient touchée. Elle avait trouvé en eux l’écho de quelque chose d’elle-même. Du corps elle avait libéré le cœur et avait fini par les aimer vraiment. Malheureusement, ces deux hommes n’étaient, consciemment ou inconsciemment, que des mercenaires du sentiment. Des hommes qui rentraient clairement dans la catégorie des chasseurs. Elle, chasseuse ce n’était pas sa nature. Son erreur avait été de dépasser les trois rendez-vous. Au-delà de trois soirées, on n’est plus dans l’amusement, on commence à créer du lien. Trois soirées, trois parties de jambes en l’air, c’est le maximum. Au-delà, on commence à se connaître, déjà trop. Les confidences s’accumulent, l’intimité devient humaine plus que charnelle. Elle avait une nouvelle fois pleuré. Elle avait une nouvelle fois perdu pied. Elle voulait encore et encore être aimée. Elle voulait vraiment qu’ils s’attachent à elle. Elle s’était bien attachée à eux, elle. C’était tellement évident qu’ils étaient semblables sur bien des points. Assoiffés de liberté, passionnés de musique, aimant tant de choses en commun, ayant des différences si complémentaires et portant un regard philosophiquement proche sur le monde. Mais non. Elle savait qu’elle pourrait leur apporter du plaisir, de la joie. Elle sentait qu’ils étaient bien en sa compagnie et les moments partagés avaient quelque chose de magique. Pourtant, ils avaient tous les deux pris la fuite. A moins qu’elle ne les ait fait fuir, toute la question était là. Questionnement lancinant. Qu’avait-elle fait, que n’avait-elle pas fait, aurait-elle pu ou dû faire autre chose, autrement. S’agissait-il d’elle ou de la nature perpétuelle des choses ? Elle relisait ses histoires. Le premier était arrivé trop vite après sa rupture. Il avait eu le don de la rassurer. Quand elle était en sa présence, il lui semblait qu’elle pourrait dévorer le monde. Il lui avait rendu un appétit pour la vie qu’elle croyait avoir perdu. Elle avait alors développé une espèce de dépendance envers lui. Or, il ne voulait rien de cela. Elle avait fait de son mieux pour ne pas le lui faire sentir. Elle avait tenté de s’en défendre et avait essayé de l’en préserver. Mais il le savait. Parce que tout dans son attitude disait le contraire de ce qu’elle formulait. Il ne voulait pas de cet attachement. Il ne voulait pas de cette responsabilité. Il avait fuit parce qu’elle avait déposé entre ses mains le poids d’une obligation bien trop lourde. Elle l’avait rendu responsable de son bonheur. De lui dépendaient ses humeurs. Elle fluctuait en fonction de ses actes, de ses mots, de ses gestes ou ses regards. Sans le vouloir vraiment, elle s’était déchargée d’elle-même sur cet homme. Alors, quand il avait eu l’opportunité d’aller vivre à l’autre bout du monde, il ne lui en avait pas parlé. Il savait qu’elle ne pourrait pas le suivre, il savait tout autant qu’elle ne lui demanderait pas de rester mais, il savait qu’elle le regarderait d’une manière qui lui dirait combien elle se sentirait abandonnée et démunie sans lui...
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