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Pas de deux

De
209 pages

Saint-Barth le 24 décembre 1997.

Un voyage de rêve qui vire au cauchemar.

Un accident rarissime, collision d’une automobile et d’un avion.

Sur les quatre occupants de la voiture deux ont trouvé la mort.

Comment peut-on survivre après un tel drame ?

Manon et Solyne tentent de trouver les réponses et surtout reprendre le cours normal de leurs vies.

Sophie Aubard nous offre un roman sur l'Amour, celui qui guérit tout, détruit tout, transporte et qui rend fou.


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Sophie AUBARD
PAS DE DEUX
Roman
collection dirigée par Cécile Bontonnou
L’Atelier Mosésu
© L’Atelier Mosésu
Le Cope pe la ProPriété intellectuelle interpit les coPies ou rePropuctions pestinées à une utilisation collective. Toute rePrésentation ou rePropuction intégrale ou Partielle faite Par quelque Procépé que ce soit, sans le consentement pe l’auteur ou pe ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes pes articles L.335-2 et suivants pu Cope pe la ProPriété intellectuelle.
Pour François.
« Folie n’est pas déraison mais foudroyante lucidité » Réjean Ducharme,L’Avalée des avalés
1
Une odeur de crème solaire emplit l’habitacle de la minuscule voiture de location. Sylvie et Stéphane ont décidé d’emmener les jumelle s fêter Noël sous le soleil des Petites Antilles. Le vol de Paris à Pointe-à-Pitre a été long, l’atterrissage à Saint-Barthélemy aussi périlleux qu’excitant. Le Cessna C aravan et ses dix occupants, pilote compris, ont tangué dans le col de la Tourmente, rasant la sinueuse route de Gustavia qui s’incruste dangereusement le long des deux mornes, avant de s’aplatir sur le tarmac. Les baigneurs que la famille aperçoit sur la plage Saint-Jean, où s’échouent les 640 mètres de la piste d’atterrissage, leur donnent un avant-goût des vacances. Cette escapade tropicale est singulière, elle survient en plein décembre. Le soleil et la mer en été, la neige en hiver produisent une sensation de quasi-normalité. Le corps est habitué aux températures, les activités sont réglées par le rythme des saisons. Le soleil en décembre n’a pas le même rayonnement, il est toujours plus flamboyant, plus chaud. Les deux adolescentes se sentent privilégiées de fêter Noël sous les cocotiers, loin du froid, des manteaux, du sapin décoré, de leur maiso n parisienne accueillant la Nativité. Célébrer Noël aux Antilles est aussi déconcertant p our les papilles. Les huîtres et le saumon sont remplacés par de petits pâtés de crabe et des boudins créoles, le chapon a le goût d’un ragoût de porc fondant, les marrons de viennent des pois d’angole ou des ignames. En dessert, la bûche créole a la saveur du shrubb, de la cannelle et de la confiture de goyave. Les cinq heures de décalage horaire ont été rapidem ent absorbées par les premiers bains de mer, et le picotement des coups de soleil. Manon et Solyne comparent le hâle de leur peau, la blondeur accentuée de leurs cheveux. Les paysages, les fleurs, les couleurs, les odeurs, les colibris, les bruits d’insectes et d’animaux étranges, tout les surprend, elles sont au paradis. Leurs amis de terminale n’en croiront pas leurs yeux malgré la quantité astronomique de photos qu’elles comptent bien rapporter. Ce matin, la famille s’est initiée à la plongée sou s-marine sur la plage du Grand Colombier, la plus isolée de l’île, la plus peuplée de tortues de mer et de raies. La discussion du déjeuner a été ponctuée de « Tu as vu le poisson bizarre ? », « C’était trop beau ! » et les jumelles se sont écrié « On pourra y retourner ? ». Manon, un peu plus sportive et intrépide que sa sœur, propose une baig nade sur la plage de Saint-Jean, en bout de piste, pour voir les avions s’ébrouer avant de se poser. Sylvie, leur mère, n’est pas de cet avis, comme Solyne elle est d’un tempérament légèrement timoré. — Cette île respire la paix, et tu veux aller sur la seule plage polluée par le kérosène et le bruit des avions. On aurait dû te laisser à Orly si c’est ce que tu voulais. — On ne va pas fairequede la plage toutes les vacances ? — Tu peux lire, te baigner, tu n’es pas obligée de rester sur le sable sans bouger. Manon appuie son genou sur celui de sa jumelle, che rchant en elle le seul soutien qu’elle pourrait trouver. Solyne se montre conciliante. — Manon a raison, ça pourrait être amusant. On peut y passer une petite heure et ensuite aller à la plage du Gouverneur, j’ai lu dans un guide qu’elle était exceptionnelle, il paraît qu’il y a un point de vue à couper le souffle. Sylvie est sceptique, elle interroge son mari du re gard. Finalement, ils cèdent à la demande maintenant conjointe des jumelles et parten t pour une escapade sur la plage Saint-Jean. Manon est radieuse à l’idée de ce divertissement. La petite voiture avance doucement sur la route de Gustavia, le long du col de la Tourmente. Ils ne ressentent pas la présence des turbulences qui ont ballotté leur Cessna à l’at terrissage. Seul le bruit singulier du ronronnement du turbopropulseur Pratt & Whitney de l’avion à hélice leur parvient. Ils ne le distinguent pas encore. L’approche de l’engin es t annoncée progressivement par le vacarme du moteur qui s’amplifie, laissant deviner les habiles manœuvres du pilote pour descendre prudemment et poser l’appareil de l’autre côté de la route, sur la piste en à-pic. La voiture tremble, gronde, des frissons commencent à parcourir l’épiderme des
assagers. Manon est ravie. — C’est trop fort ! Je vous l’avais dit ! Soudain, sur le côté gauche de la voiture surgit le petit avion. Tous les visages sont figés vers lui. L’appareil est trop près, ils ne distinguent que le dessous de sa carlingue et l’énormité de la barre de torsion du train avant qui avance menaçante, droit sur eux. Les vérins et l’amortisseur étincellent dans le soleil créole, promettant de les empaler sous peu. Seule la vue du pneu du train d’atterrissage l eur laisse espérer que si le choc ne peut être évité, il sera peut-être atténué. Personne ne discerne le bruit du télescopage, le grondement diabolique des moteurs. Leurs cordes vocales n’ont pas tenté de lutter contre l’effrayant cahot de la mécanique. Au contact du tr ain d’atterrissage, la voiture est violemment projetée sur le côté, aucun des passagers n’avait mis sa ceinture de sécurité.
Le Journal de Saint-Barth, vendredi 26 décembre 1997
Un avion d’instruction heurte un véhicule de tourisme et fait deux morts. Deux des quatre occupants de la Twingo sont décédés dans l’accident survenu en début d’après-midi le mercredi 24 décembre. Le pilote instructeur et l’élève ont été évacués au CHU de Pointe-à-Pitre, ainsi que les deux personnes extraites de la carcasse de la voiture. Dans la phase d’approche finale de l’aéroport, l’appareil, un Cessna172 de la société Tropic Flying School, s’est écrasé vers 14h 40 au retour d’une leçon de pilotage. À flanc de morne, en contrebas de la manche à air surplombant le col de la Tourmente, l’avion a heurté une Renault Twingo occupée par une famille parisienne venue fêter Noël à Saint-Barthélemy. Les pompiers se sont dépêchés sur place . Les victimes, grièvement blessées, ont été évacuées en hélicoptère au CHU de Pointe-à-Pitre. Le vent, de secteur est/nord-est, était particulièrement fort ce dimanche. Le directeur de l’aéroport GustaveIII a rappelé que la proximité de la route de Gustavia constituait un danger supplémentaire aux conditions d’atterrissage déjà des plus délicates à Saint-Barthélemy. Une enquête technique est en cours.
2
5 octobre 1930 : le dirigeable britannique R101 s’e nvole vers Karachi. Il s’écrase sur une colline près de Beauvais (48 morts).
Le trajet entre la médiathèque où elle travaille et son domicile n’est pas long, mais une épopée pour elle. Deux fois par jour, deux fois de trop. Solyne rentre chez elle, le bleu de ses yeux rivé sur ses chaussures. Elle n’observe ri en ni personne, persuadée de se soustraire ainsi au regard des autres. Elle est née timide et réservée, comme d’autres avec un pied-bot. Elle tient déjà en main la clé pour ouvrir la porte de son appartement. Si elle croise sa voisine de palier, elle écourtera la discussion, lui laissant juste les secondes requises pour échanger un rapide bonjour. Elle arrive devant sa porte, sans avoir aperçu madame Chaville. Elle est soulagée, elle ne l’aime pas. Pas de temps perdu en bavardages inutiles sur la météo, de toute façon, elle n’y peut rien changer. Son appartement est situé au dernier étage sous les toits d’une petite maison de ville. La clé tourne rapidement dans la serrure. Le déboulé du chien dans les escaliers, qu’elle entend derrière la porte, la fait tendrement sourir e. Des jappements de bienvenue l’accueillent. Haka est un westie, une immense source de joie dans la vie de Solyne. Elle l’a remarqué parmi d’autres chiots, c’était le plus calme, se tenant un peu à l’écart de la meute, revenant sans arrêt dans le grand panier pou r taquiner sa mère en lui mordant l’oreille. Son prénom a été choisi par opposition à son tempérament et à sa couleur. Elle a vu à la télévision pour la première fois la danse d e l’équipe de rugby des All Blacks, le célèbre haka. En regardant l’animal au pelage blanc, à la truffe en cœur et au caractère joyeux, elle a immédiatement pensé que le prénom lui siérait à merveille. Haka est fidèle et câlin, qu’elle s’absente la matinée pour aller travailler, ou deux minutes pour faire une course, il est toujours ravi de la revoir, comme s’ il l’attendait depuis une éternité. Elle gravit avec soulagement le petit escalier de bois en colimaçon. Comme elle prend chaque semaine le soin de le cirer, elle se cramponne à la rampe encaustiquée elle aussi, pour ne pas tomber. Haka est encore dans ses pieds, ils frô lent un roulé-boulé. En haut de l’escalier, les plantes vertes disposées sous la verrière du toit pentu l’accueillent de leurs feuilles charnues dressées vers la lumière. Les pou tres apparentes et brunes sillonnent l’appartement tels des rayons laser. La crête du to it s’étend jusqu’au sol, laissant les flancs de l’appartement inaccessibles, et répand un agréable sentiment d’espace empli de clarté. L’escalier mène directement au salon, avec sur la gauche une cuisine ouverte à l’américaine. Le comptoir en bois qui la sépare du salon donne à la pièce une impression de grandeur qu’elle n’a pas. Solyne aime cet endroit, elle s’y sent calfeutrée comme dans un grenier au milieu des souvenirs vivants du passé . Le bien-être disparaît quand une odeur de tabac froid s’insinue dans ses narines. Elle traverse le salon en apnée, l’air est infesté, Manon a encore fumé. Écœurée, elle s’empar e d’une chaise pour atteindre la fenêtre du toit du salon et l’ouvrir en grand. Le salon empeste la cigarette, les chambres, les toilettes et la salle de bains aussi. Manon n’a pas le droit de fumer à la maison, elle le sait pourtant. Soit elle sort pour s’empoisonner, s oit elle se hisse sur une chaise pour s’intoxiquer par l’une des fenêtres. Elle la connaît bien, sa sœur ne respecte aucune des règles qu’elles ont fixées. Elle a encore dû laisse r ses mégots froids dans la poubelle qu’elle n’aura pas descendue. Solyne se dépêche de remettre en ordre le salon, range les chaussures de Manon jetées à la volée sur le carrelage à damier noir et blanc posé en quinconce, rince les traces de dentifrice dans le l avabo, essuie le miroir moucheté et dispose un nouveau rouleau de papier toilette dans le dévidoir. Décidément, quelle assistée insouciante. Elle n’arrivera pas à la chan ger, elle la supporte. Elle se reproche aussitôt ses méchantes pensées, Manon est quand mêm e sa sœur, elle n’a plus qu’elle. Chaque objet a été remis à sa place, elle peut main tenant dresser la table et faire réchauffer son déjeuner. Une fois de plus, elle se contentera des restes de sa sœur. Hier, elle n’est pas rentrée
dîner, elle avait une soirée. Haka s’impatiente, tourne autour d’elle en l’implorant, il a bien envie d’une promenade. Manon ne l’a pas sorti avant de partir travailler, elle aura oublié. Solyne lui attache sa laisse, descend l’escalier co mme elle l’a monté, agrippée pour ne pas déraper. Avant d’ouvrir la porte de l’immeuble qui donne directement dans la rue passante, elle attrape son téléphone portable et le colle à son oreille. Un signe de la main suffira à écarter toute rencontre, elle aura un prétexte poli pour continuer son chemin sans s’arrêter. Les jumelles partagent un petit appartement, sur le même palier que celui qu’elles habitaient quand elles étaient enfants. Solyne garde une violente douleur de l’accident, se demandant chaque jour comment elle fait pour surviv re, comment elle réussit à ne plus pleurer toute la journée. Mais la souffrance est là , encore plus accaparante et présente que le souvenir du chaos d’acier. Elle est seule, sans compagnon. Elle ne fait rien d’autre que vivre au travers des livres, plus particulièrem ent les romans d’amour. Elle se persuade que toutes ces belles histoires n’ont quan d même pas été inventées ! Pour celles qui finissent mal, elle se rassure, elle le savait bien... Perdue dans ses pensées, elle songe à Manon. « Quan d grandira-t-elle ? » Elle est sans gêne, elle a laissé un mot pour lui demander d ’acheter des cigarettes, bien que Solyne ne fume pas. Elle remonte la rue Victor-Hugo vers Paris, dos à la Seine, pousse la porte du PMU. L’odeur poisseuse aux relents de discussions alcoolisées, de sueur et de saleté lui lève presque l’estomac. Elle se glisse dans la file des dépendants à la nicotine, aux jeux ou aux timbres-amendes. Tenant fermement Haka, elle respire par la bouche, et plaint son chien des puanteurs imposées à sa truffe en cœur. Devant elle, le client n’en finit pas d’échanger ses tickets gagnants contre des bons pour des rêves aux images de thèmes astraux. Il connaît la promesse faite aux joueurs, l’instant de bonheur entre l’achat et l’annonce du résultat. L’éphémère illusion de re mporter bientôt beaucoup d’argent. Enfin arrive son tour. Le jeune homme roux flanqué derrière le comptoir de verre la reconnaît. — Comme d’habitude ? — Oui. J’ai l’appoint. Solyne jette les pièces plus qu’elle ne les dépose. Un client aviné ayant pu discerner sa beauté, malgré son état d’ivresse dépassée, s’ap proche d’elle, très près. Elle devine sa présence derrière elle à l’odeur âcre, sucrée et alcoolisée qui émane de toute sa personne. D’une voix éraillée, il bafouille des pro pos qu’il veut aussi assurés que prévenants. Vous ne devriez pas fumer, mademoiselle, ça va vous rendre malade avant l’âge. Y a pas que le cancer du poumon, ça risque de flétrir votre joli minois trop vite et votre amoureux ne serait pas content. Vous avez bien un a moureux, jolie comme vous êtes ? Ça serait-y pas malheureux, les gars, qu’elle soit seule la demoiselle ? — Mêlez-vous de vos oignons, c’est compris ? Le boit-sans-soif opte pour un gros rire gras, pour chasser le ridicule de la situation dans laquelle il vient de se plonger devant son parterre de copains de boisson. Elle est furieuse. Elle ne sort jamais ou que très rarement pour justement éviter ce genre de contacts dégradants. À la réflexion, elle n’aime décidément pas les gens. Elle abandonne rapidement cet antre du désespoir pour regagner au plus vite son domicile, le portable collé à l’oreille. Une douleur lancinante parcourt son bras. Elle hâte le pas en pensant aux analgésiques puissants qu’elle avalera dès son retour. Elle n’a pas remarqué l’homme qui la file, il est entré dans l’After Café au coin de sa rue. L’évocation de la maladie lui fait souvent cet effet-là. Elle n’a pas le temps d’attraper ses clés, déjà la porte de la voisine s’entrebâille. Madame Chaville appara ît, impeccablement vêtue et coiffée avec soin. Elle ne peut éviter son regard perçant, elle est prise au piège. Après les salutations d’usage, madame Chaville se montre curieuse. — J’ai vu que votre sœur était revenue vivre avec vous ? Solyne est tendue, son visage affiche une étrange e xpression de méfiance et de défiance. — Oui, c’est interdit ? — Non, non. Je voulais juste prendre de vos nouvelles. Madame Chaville hésite un peu à conclure. — Et des siennes puisqu’elle est là. Solyne entrouvre à peine les lèvres pour lui répondre en même temps qu’elle lui tourne le dos pour clore la conversation.
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