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Plume de pélican

De
240 pages

Un petit garçon au centre d'un amour brisé. Un amour brisé à travers les yeux d'un petit garçon.
Un petit garçon dans le frisson d'un amour naissant. Un amour naissant dans le cœur d'un petit garçon.
Et plus : mère abandonnée et déprimée, père coupable et amoureux, amie gracieuse et séduisante, grand-mère énergique et déterminée, oncle intelligent et glamour.
Piscine de sel, boue, yoga, méditation – un programme de guérison pour nous tous.
Enfin, un vol de pélicans qui caressera votre âme de son humanité et authenticité.
Un roman de souvenirs, de rêves et passage à l'âge adulte.

« Je veux écrire un conte de fée avec des pélicans. Un conte de fée tellement bon qu’il éclipserait tous ceux avec des cygnes. Je veux l’écrire avec la plume. Je veux qu’elle me le dicte. »


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-16579-2

 

© Edilivre, 2016

Droits d’auteurs : © Irina Papancheva

Version française : Viviane Defosset

Livre publié pour la première fois en Bulgarie en 2013 par la maison d’édition « Janet 45 ».

La photo de l’auteur : Daniela Michorova

Dédicace

 

 

À Maman

Citation

 

 

« L’espoir est une chose à plumes »

« Espoir »
Emily Dickinson

1

D’abord, mon père nous a quittés. Ou plutôt, Monica a emménagé chez nous. Monica, c’est l’amie d’enfance de ma mère. Un soir, Maman a dit à Papa qu’elle avait appelé de Burgas. Elle désirait une vie nouvelle. Elle voulait venir à Sofia et y chercher du travail. C’est ainsi que Maman a demandé à Papa si Monica pourrait rester chez nous un certain temps, un mois ou deux tout au plus, jusqu’à ce qu’elle s’installe chez elle. Mon père, dans un silence absolu, a froncé les sourcils, comme il le fait toujours quand il va prendre une décision. Quoi qu’il puisse dire ensuite, cela rend les mots plus lourds et, ainsi, alors qu’il ouvre la bouche, il me semble que ses paroles tombent comme les galets que je lance dans la rivière Bistrista. Ils suivent leur trajectoire et puis ils tombent où ils veulent.

« D’accord. Mais pas plus qu’un mois » a décrété Papa. Maman, muette comme une carpe en attendant le verdict, a poussé un soupir de soulagement, a souri et l’a embrassé sur les lèvres.

« Merci, Vanko, tu sais combien nous sommes proches. J’espère que sa vie décollera finalement. »

Pendant cette discussion (qui, plus tard, s’avérerait cruciale pour notre famille), je lisais « Les Frères Cœur de Lion ». Mais une partie de mon esprit suivait la conversation. Soudain, des papillons ont grouillé dans mon ventre, je me suis précipité à la salle de bain et j’ai vomi.

« Martin, ça va ? » Maman était à la porte.

« Il a probablement mangé une crasse à l’école » a dit Papa « je sais tout ». Maman a essayé de me réconforter mais j’ai glissé de ses bras et je suis allé dans ma chambre.

Ceci se passait début avril.

Un mois plus tard, Monica arrivait.

2

La première chose que Mamie a dite en me voyant, c’est :

« Martin, comme tu as grandi ! Viens m’embrasser ! »

Elle n’a rien dit à Maman. Elle l’a prise dans ses bras et l’a serrée un peu plus longtemps. Quand elle l’a lâchée, j’ai vu que les yeux de Maman étaient humides.

L’appartement de grand-mère est dans le centre de Burgas. Il fait partie du long bloc de flats du côté de l’Université Libre. C’est rue Vardar. Depuis que Grand Père est allé au ciel il y a trois ans, elle a continué à vivre là, toute seule, dans un trois pièces-cuisine. Ainsi, je retrouve une chambre à moi. Je ne suis pas venu ici depuis l’été dernier mais, alors, je ne suis resté que peu de temps. Maman, Papa et moi, nous allions en vacances aux Sables d’or et à Albena chaque été et nous ne faisions que passer par Burgas pour voir Mamie, et Grand Père aussi, avant. Mais nous ne restions jamais pour plus qu’une nuit.

Mamie nous avait fait une potée de pommes de terre.

« Vous devez avoir faim après ce voyage ! » a-t-elle dit et il me semble qu’elle essayait d’être joyeuse.

Une heure et demie plus tôt, le bus avait fait une pause et j’avais pris un sandwich jambon-fromage, alors pas très faim maintenant. Maman n’avait rien mangé et, là, elle picorait ses pommes de terre. Depuis que Papa nous a quittés, elle mange à peine. Au début, elle pleurait beaucoup. Elle avait pris quelques jours de congé et elle se couchait et pleurait. Alors, elle ne mangeait pas du tout. Elle venait s’assurer que j’avais à manger et elle me préparait quelque chose. Elle avait aussi de longues conversations téléphoniques avec tante Ana, sa meilleure amie. Je l’ai entendue lui dire qu’elle ne voulait plus vivre et que, si elle s’accrochait, c’était seulement pour moi. Cela m’a vraiment fait peur. Si ma mère me quittait elle aussi, qu’est-ce que j’allais faire ? Allait-on me placer dans un de ces foyers pour enfants sans parents, comme celui où Mamie avait grandi ? Je ne voulais pas aller là. Une fois, nous étions passés devant son centre à Burgas. La clôture est très haute et les enfants regardaient dehors derrière les barreaux, comme des singes en cage.

Je suppose que à tante Ana aussi cette conversation avait fait peur parce qu’elle est venue à la maison et elle a forcé Maman à aller chez un docteur pour ses nerfs. Maman ne voulait pas y aller mais tante Ana a insisté jusqu’à ce que Maman cède. Après cette visite chez le docteur, Maman a commencé à prendre ces petites pilules. Elle a moins pleuré aussi et a mangé un peu et, même, elle me demandait si ça marchait avec mes devoirs. Et elle est retournée au travail.

Mamie appelait souvent aussi. Bien plus souvent qu’avant. Un soir, elles ont beaucoup parlé. D’abord, elles se disputaient et Maman répétait qu’elle allait bien. Puis, elle s’est mise à pleurer. A la fin, elle a dit : « D’accord, on viendra ». Quand la conversation a été terminée, elle s’est approchée de moi et a dit :

« A la fin du mois, quand tu auras fini l’école, nous irons à Burgas. Nous y resterons quelque temps avec ta grand-mère. »

Je ne savais pas quoi dire. J’avais vraiment envie d’aller à la mer passer quelque temps avec Mamie mais, en même temps, tous mes amis, et surtout Alex, étaient à Sofia. Je ne voulais pas que Maman se fasse encore du souci alors, j’ai juste essayé de sourire et j’ai dit : « D’accord. » « Ça te fait plaisir ? ». Elle me posait la question comme si elle se parlait à elle-même et pas à moi. « Beaucoup » ai-je dit et elle m’a pris dans ses bras. Elle me serrait vraiment fort contre sa poitrine et ça m’a inquiété car elle n’avait pas fait ça depuis bien longtemps.

3

L’histoire de Maman et Monica durait depuis belle lurette. Avant que Monica emménage, Maman a raconté toute leur histoire à tante Ana qui écoutait attentivement et qui, finalement, n’a dit que « Hum ». Monica et Maman se connaissaient depuis l’enfance. Elles étaient allées dans la même crèche, puis elles sont allées à l’école ensemble, ensuite toutes les deux se sont inscrites et ont suivi les cours de langue anglaise au Collège mais, après, leurs routes se sont séparées. Maman est allée étudier à Sofia où, plus tard, elle a rencontré mon père. Et Monica a épousé l’amour de collège de Maman, comme ça, du jour au lendemain il était devenu son amour. Alors, Maman est retournée à Burgas de moins en moins souvent, sans compter que c’était plutôt gênant leurs histoires d’amour partagées (ça, je n’en suis pas sûr, je pense que Maman était déjà avec Papa), ainsi, elles ont petit à petit perdu le contact. Quoi qu’il en soit, il y a quelques mois, Monica a retrouvé ma mère sur Facebook et elle lui a envoyé un message. Elle disait qu’elle avait divorcé de l’amour du collège, qu’elle n’avait pas d’enfant, qu’elle travaillait comme secrétaire dans un bureau quelconque et qu’elle n’était pas heureuse de sa vie. Voilà l’histoire que Maman, d’une voix très émue, a racontée à Papa alors que nous dînions, un soir. Elle n’a cependant fait aucune allusion à l’amoureux du collège. Papa écoutait d’une oreille distraite, jetant un œil à ce qui se passait à la télé quand Maman avait le dos tourné. Pendant les jours suivants, Maman a continué à parler des messages qu’elle avait commencé à échanger avec Monica. Elle s’est remémoré des choses qui s’étaient passées dans leur enfance et à l’école et elle ressemblait un peu à une écolière quand elle parlait de ça. Elle a dit que quand Monica était petite, elle aimait bien manger et qu’elle était passablement boulote. Une fois, lors d’un voyage scolaire, ils étaient passés chez un apiculteur et elle avait acheté un rayon de miel. Mais une abeille (ou était-ce une guêpe) avait piqué la langue de Monica. Monica avait commencé à pleurer, sa bouche était enflée et les garçons se sont moqués d’elle, l’appelant Le Petit Ours en Peluche Gourmand. Ma mère, qu’ils étaient censés respecter puisqu’elle était Capitaine de classe, peu importe ce que cela signifiait, les a tancés et cela les a incommodés. Wouaw ! Qui aurait pensé que Maman était comme ça ! Plus tard, pourtant, Monica s’est mise à traîner avec d’autres filles plus âgées des environs et elle est devenue très courue. Elle faisait lire à ma mère des livres à l’index, Maman se teignait les cheveux au henné comme le faisait Monica (ma grand-mère et mon grand-père en ont presque fait une attaque), elle aidait Maman à rencontrer le garçon qui lui plaisait, à vrai dire je n’ai pas compris si ce type était son amoureux du collège. En échange, ma mère faisait les devoirs d’anglais de Monica.

Honnêtement, ça faisait un bon bout de temps que je n’avais pas vu Maman aussi passionnée et exaltée !

Ainsi allaient les choses, jusqu’à ce fameux soir où Maman a demandé à Papa si Monica pourrait vivre avec nous.

Le jour où Monica devait arriver, Maman est allée chez le coiffeur. Elles ne s’étaient pas vues depuis 15 ans et Maman voulait montrer à son amie qu’elle « n’avait pas changé ». A un moment, tôt dans la soirée, je les ai entendues arriver. Elles parlaient dans le vestibule. Alors, elles sont entrées dans la pièce. Maman s’est retournée et a dit : « Martin, voici Monica ». Sa voix avait changé. Comme si elle allait réciter un poème très important, du genre qu’on apprend à l’école. Alors, Monica est entrée. Elle n’était pas très grande et elle avait les cheveux blonds coupés et coiffés à la dernière mode. Un peu plus longs sur le front, un peu plus courts sur la nuque. Son visage avait la couleur d’un cierge dont le large sourire faisait la flamme. On voyait ses dents blanches. Ses yeux avaient la couleur des violettes et ils souriaient aussi. Elle portait un top moulant bleu clair à l’encolure ouverte, et une courte jupe noire. Elle avait des bas-résille, ainsi que des chaussures noires à hauts talons aiguille. Maman ne portait jamais de mini-jupes, de bas-résille et des talons comme ça. Elle se tenait là, debout à côté de Monica et je la regardais. Cheveux brun foncé relevés en pain de sucre sans naturel, comme un casque. Elle souriait aussi, elle paraissait très heureuse. Mais derrière son sourire, on pouvait voir la fatigue. Elle portait une jupe brune tombant aux genoux avec une veste brune. Et une blouse blanche boutonnée presque jusqu’en haut. Elle était élégante ma maman, très bon chic bon genre. Et Monica, elle, avait plus l’air d’être quelque chose comme une grande sœur. Et pas seulement ça, elle était la plus jolie grande sœur que j’aie jamais vue.

« Martin, tu as perdu ta langue ? Viens, dis bonjour à Monica. »

Je me suis levé et j’ai tendu la main un peu nerveusement.

« Je suis Martin ».

Monica a pris ma main et j’ai piqué un fard.

« Quel joli nom ! Super de te rencontrer, Martin. Je suis Monica. Et appelle-moi Monica. Pas tante Monica s’il te plaît ». Sa voix était très caressante, comme celle des directrices de cérémonie de mariage. Nous étions allés à un mariage quelques mois plus tôt et la dame qui lisait le discours avait exactement la même voix. J’aimais vraiment réentendre cette voix. Monica a ri et j’ai aimé son rire aussi. J’aimais tout chez elle.

« Et maintenant, finis tes devoirs » a dit Maman et elles sont allées à la cuisine. Je pouvais entendre leurs voix de loin. La voix de pigeon de Maman et celle de Monica, si mélodieuse. Je ne pouvais pas comprendre les mots malgré tous mes efforts. Je percevais leurs voix comme un duo. Je me demandais si elles parlaient de moi. Ça, je voulais le savoir plus que tout.

Une heure ou deux après, j’ai entendu Papa rentrer. Je suis allé dans l’autre pièce pour lui dire bonsoir. Et voilà comment j’ai été témoin du moment où Maman lui a présenté Monica. J’étais derrière elle et je ne pouvais pas voir son visage mais j’ai vu le sien. Abasourdi. Comme si Monica venait d’un autre monde et il ne savait pas quoi dire. Alors que mon Papa sait toujours quoi dire. Cela n’a duré qu’un instant mais j’ai senti un fourmillement à l’estomac, comme la première fois que j’avais entendu parler d’elle. Seulement, cette fois-ci, je n’ai pas vomi. Mon père souriait et il a pris la main de Monica.

« Ivan, ravi de vous voir. Bienvenue chez nous ! Faites comme chez vous. »

J’ai vu combien Maman était heureuse d’entendre ces mots et comment son visage s’est illuminé.

« Salut, fiston. Tu as eu une bonne journée ? Papa s’est approché de moi et il a passé sa main dans mes cheveux. Cette question m’a laissé absolument perplexe du fait que Papa ne me demande jamais rien. D’habitude, il demande à Maman : « Il a fait sa lecture ? Il a fait ses devoirs ? Il va mieux ? (ça, c’est quand je suis malade), tout à fait comme si je n’étais pas là.

Je ne savais pas quoi dire et donc je suis retourné dans ma chambre.

Assez vite, Maman m’a appelé pour le dîner. Je me souviens du dîner de ce soir-là parce que tout était différent. Maman rayonnait et elle était très jolie. Elle a souri toute la soirée parlant avec animation. Papa ne reluquait pas la télé tout le temps et, même, il a raconté quelques blagues dont Monica a beaucoup ri. Et je me noyais dans son rire et je planais, je voulais les prendre dans mes bras tous les trois et leur demander si Monica pouvait rester toujours avec nous.

4

Après le déjeuner, un deuxième pour moi et un très symbolique pour Maman, grand-mère nous a jeté un de ses regards déterminés qui m’effraient toujours un peu. Quand elle me regarde ainsi, cela veut dire qu’elle va faire quelque chose et ce n’est pas nécessairement ce que je veux. J’ai vu la curiosité contracter le visage de ma mère aussi.

« J’ai projeté un programme de remise en forme pour vous. Il commencera demain matin ».

« Quel programme, Mère ? Nous n’avons besoin d’aucun programme, nous sommes venus pour nous reposer ». Maman essayait de résister.

« Précisément ! Du repos ! Mais un repos reconstituant. Et plus un mot ! Toi et ton fils, tous les deux devez reprendre des forces. Alors, c’est quoi ces visages sinistres ? Ce n’est évidemment pas la fin du monde ! »

Ce n’était pas la fin du monde… pas encore. Mais quand, le lendemain, grand-mère nous a éveillés à 6heures du matin, du moins pour moi, c’était certainement comme la fin du monde. Et mes vacances d’été, qui venaient de commencer, tombaient à l’eau aussi.

5

Ces jours ont été les plus heureux de ma vie. Le matin, Maman et Papa allaient au travail et je restais à la maison avec Monica pour faire mes devoirs. Elle se lèverait tard et viendrait me dire bonjour dans ma chambre et, alors, de sa voix enjôleuse, elle me demanderait si je voulais lui tenir compagnie pendant qu’elle prenait son café. Je n’attendais pas qu’elle le demande deux fois. Je laisserais tomber mes devoirs et je la rejoindrais. Elle irait faire le café et son arôme emplirait toute la cuisine, et le salon aussi. Puis, nous nous assiérions sur le divan, elle aspirerait de grandes gorgées et me demanderait des trucs. Sur l’école, mes amis, si j’avais un faible pour une des filles. Maman et Papa n’avaient jamais le temps de me parler de la sorte. Je ne leur en voulais pas car je savais qu’ils étaient fatigués et avaient trop de travail. Mais maintenant, même s’ils tentaient de me parler ainsi je ne le souhaiterais plus. Je me serais senti gêné. Mais j’étais à l’aise avec Monica. Je pouvais tout lui dire. Pas d’un coup. Petit à petit. Elle écouterait, ferait un signe de la tête, prendrait une gorgée et sourirait. Je lui ai parlé d’Alex, nous étions assis côte à côte au même banc, elle sentait la violette et elle avait les fossettes les plus mignonnes du monde.

« Elle sait que tu l’aimes bien ? » M’a demandé Monica une fois.

« Non. Elle ne le sait pas. Personne ne le sait. Et, s’il te plaît, ne le dis pas à Maman et Papa ».

« Bien sûr que je ne le ferai pas ». Monica a ébouriffé mes cheveux et j’ai rougi.

Vers midi, Monica nous préparerait quelque chose, des œufs ou des sandwiches, nous mangerions ensemble. Ensuite, j’irais à l’école.

Nous étions tous ensemble pour le dîner. Maman et Papa étaient toujours de bonne humeur. Ils racontaient à Monica ce qui s’était passé au boulot, elle écoutait et hochait la tête. Lorsqu’ils s’inquiétaient à propos de quelque chose, elle leur disait de ne pas s’en faire. Eux, à leur tour, lui demandaient comment allait sa chasse au job et elle répondait qu’elle attendait un coup de téléphone d’ici ou là, que quelqu’un lui avait promis quelque chose et que ça ne valait pas la peine de consulter les petites annonces parce que les salaires étaient trop bas et que ce n’était pas ça qui allait lui permettre de se trouver un chez soi. Secrètement, je souhaitais que Monica ne trouve jamais de travail et qu’elle reste toujours avec nous. Et qu’elle soit ma deuxième maman. Ou ma sœur aînée. Et ainsi passait le temps, jusqu’à ce foutu jour du cinéma. Et, avant ça, il y a eu le ‘F’ en littérature.

6

La meilleure chose avec les vacances, c’est qu’on peut dormir tard. Je ne dois pas me lever tôt comme quand je vais à l’école. Maman et Papa me laisseraient dormir. Aussi bien quand nous restions à Sofia que quand nous partions en vacances. Spécialement si nous étions en vacances. On se lèverait vers 10 heures, on prendrait le petit-déjeuner à l’hôtel et, alors seulement, en route vers la plage. Comme n’importe qui d’autre en vacances. C’est à ça que je pensais ce matin-là, quand grand-mère nous a éveillés à l’aurore et j’ai tout mélangé, pensant que je devais aller à l’école. Puis, j’ai vu son visage et je me suis souvenu que nous étions en vacances, à Burgas, que… Mais pourquoi m’éveille-t-elle si tôt alors ? Qu’est-ce qui lui prend ?

J’ai entendu que Maman tentait de lui résister aussi mais grand-mère ne fléchissait pas.

« Debout les marmottes, levez-vous ! Allez, il est déjà près de midi ! » et elle parlait fort.

Mwouais ! A la bonne heure, midi ! Dehors, l’aube disparaissait à peine. Mais on n’avait pas vraiment le choix, donc on s’est levé. Je l’ai fait car c’est ma grand-mère et que je lui dois le respect et il me faut faire ce qu’elle dit. Et Maman l’a fait parce qu’elle n’avait pas la force de résister à quoi que ce soit ces derniers temps et elle a simplement baissé les bras.

« Mettez vos maillots ! » a ordonné grand-mère.

Nous avons obéi. Et nous avons suivi grand-mère jusqu’au Jardin de Mer qui, en fait, est juste un parc de taille moyenne à la mer, c’est pourquoi je ne comprends pas pourquoi ils appellent ça un jardin ici. A la minute même où nous sommes entrés dans ce parc-jardin, j’ai réalisé que toute personne douée de bon sens ne dort pas nécessairement tard pendant l’été. A moins que tous ces gens ne soient pas sensés. Mais ils ne pouvaient pas être tous fous, il y en avait tant. Et donc, fous ou pas, ils faisaient du vélo, marchaient sur le sable ou dans l’eau, faisaient de la gymnastique, certains même nageaient. Cela ne m’était jamais venu à l’esprit qu’on puisse nager à une heure pareille. Nous allions toujours nager pendant la journée. Et seulement pendant la journée. Nous sommes descendus à la plage. Grand-mère s’est arrêtée à une place près de la mer, loin des parasols, elle a étendu nos serviettes de plage et a dit :

« Allez dans l’eau ! La mer est aussi chaude que du thé ».

Maman a refusé et grand-mère n’a pas insisté. L’eau salée était chaude en effet. Nous avons nagé sous le soleil qui disparaissait progressivement dans la lumière montante du jour. Pendant ce temps, Maman, couchée sur le dos sur sa serviette, regardait le ciel. Jusque-là, j’aimais bien le programme de grand-mère. Mais j’avais vraiment sommeil.

« Maintenant, on va faire quelques exercices simples. On les a appris au yoga. » Grand-mère disait cela comme nous retournions sur la plage.

« C’est quoi le yoga ? » Je voulais le savoir tout de suite.

« Le yoga est un ancien système d’exercices indien qui renforcent la santé physique et mentale. Les exercices s’appellent des ‘asanas’. » Et grand-mère a proclamé : « Vous allez constater leur étonnant effet par vous-mêmes ».

Et elle a commencé à nous montrer, nous disant quand inspirer et quand expirer. A mon grand plaisir, et à celui de Maman aussi je crois, il n’y avait que cinq exercices. Et ils n’étaient absolument pas durs. On devait refaire chacun d’eux cinq fois. Fondamentalement, il fallait tordre notre corps dans différentes directions. Maman a essayé de tricher mais, là, grand-mère a été intransigeante. Quand on a eu fini ces exercices-là, j’ai pensé que c’était tout. Mais non. Grand-mère a énergiquement étalé nos serviettes sur le sable et elle a dit : « C’est le moment de méditer ». Le regard perplexe de mon visage l’a frappée, elle a donc bien vite expliqué :

« Quand on médite, on se détend et on ne pense à rien. C’est ce qu’on va faire. Nous voulons arrêter le train de nos pensées et laisser notre esprit se reposer. Entrons dans un état de profonde décontraction ».

Nous nous sommes assis sur nos serviettes et nous avons croisé les jambes. J’ai fermé les yeux et, de toutes mes forces, je me suis évertué à méditer. J’essayais de ne penser à rien et ainsi je pensais à la façon d’arrêter de penser et puis j’essayais encore et il me semblait que de la fumée sortait de mes oreilles avec tous mes efforts pour cesser de penser que je ne devais plus penser. Et alors, brusquement, j’ai vu Monica, son grand sourire et ses dents blanches parfaites et je l’ai sentie ébouriffer mes cheveux comme elle avait l’habitude de le faire. Si la méditation, c’était ça, je l’adorais déjà.

7

Je devais rédiger une dissertation sur la question : Pourquoi le poème d’Ivan Vazov1 « Je suisbulgare » est-il intemporel ? Maman et Papa étaient au boulot et je suais sur mon cahier, dans ma chambre, quand Monica a surgi, encore endormie, son premier café du matin à la main. Après avoir entendu le sujet, elle s’est assise sur mon lit et m’a demandé de lui lire à haute voix ce que j’avais déjà écrit. Je n’avais pas trop envie de le faire mais ses yeux insistaient, j’ai donc commencé à lire : « Le poème Je suisbulgare est intemporel à cause des valeurs universelles qu’il exalte – l’amour de la patrie, le patriotisme et le bonheur d’être bulgare. C’est un poème chantant l’amour du poète pour la Bulgarie ». C’était tout ce que j’avais trouvé et, comment continuer, je n’en avais pas la moindre idée. De plus, ce que j’avais écrit n’était pas vraiment de moi, c’était ce que notre professeur de littérature nous avait dit en classe et je ne voyais rien d’autre. J’ai regardé Monica plein d’espoir. Elle m’a dévisagé de ses beaux yeux et, de cette voix onctueuse qui n’appartient qu’à elle : « Quelles conneries ! ». Je me suis senti rougir. Jusqu’ici, Monica n’avait jamais critiqué ce que j’avais fait. Et son opinion comptait plus que celle de n’importe qui. A part celle d’Alex peut-être.

« Tu penses vraiment ça ? » a-t-elle demandé. Je me taisais, les yeux baissés.

« Non ».

« Pourquoi tu l’écris alors ? »

« C’est ce que le prof a dit ».

« Le prof vous bourre la tête d’idioties. Si Vazov pouvait sortir de sa tombe et avoir un ordinateur, il effacerait à jamais ce poème. Es-tu fier d’être bulgare ? Et crois-tu ton pays natal a d o r é ? »

Je n’avais jamais entendu Monica parler avec un tel ressentiment et ma gêne augmentait.

« Je ne sais pas » ai-je dit.

« Tu ne sais pas parce que tu es trop jeune pour savoir et la vie dans notre chère patrie ne t’a pas encore broyé. Regarde-moi, j’ai 34 ans et je n’ai pas de travail. Je dois compter sur quelques misérables gains qui ne me mèneront nulle part. Je n’ai pas d’assurance-santé. Que Dieu remercie ton père et ta mère. Et Dieu fasse que je n’attrape rien ! Il y a deux ans, j’ai failli mourir d’une appendicite à l’hôpital… Ces cornichons ne voyaient pas ce que j’avais jusqu’à ce qu’il soit presque trop tard. Peux-tu croire à une négligence et à une incompétence pareilles ! Au diable ces services de santé que nous sommes censés avoir ! J’ai travaillé quinze ans loyalement. Je suis informaticienne. Je parle anglais. A quoi bon ? Je ne peux même pas trouver un boulot qui me permette de gagner décemment ma vie car je ne travaillerai en aucun cas pour un salaire de 300-400 levs. Qu’est-ce qu’on peut faire avec ça ? Payer le loyer, payer l’électricité, payer les factures d’eau ? On ne paie même pas le loyer avec ça… C’est un pays de chalga2, de corruption et de criminels. C’est un cauchemar sur les routes. Tout ce qui vient de Bulgarie Je le chéris, le respecte et l’adore ?! Très bien ! Un pays où la seule chance pour une femme jeune et compétente de vivre une vie normale est de trouver un homme qui l’entretienne est juste bon à être largué...