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Plus fort

De
352 pages

West est parti, laissant derrière lui Caroline et ses études qui le promettaient à un brillant avenir. À la mort de son père, il se retrouve face à un terrible dilemme : rester auprès des siens ou renouer avec l’université de Putnam et en faire profiter sa sœur ? Caroline est prête à tout pour l’aider.


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FIN
WEST
Quand j’ai dû lui dire « au revoir » à l’aéroport, j’ai pensé : C’estla dernière fois. Tu ne pourras plus jamais l’embrasser, la toucher. C’est la dernière fois que tu vois son visage. Et puis, quand j’ai tourné les talons et que je suis parti, je me suis dit :Et voilà. C’est fini. Il faut croire que je me suis dirigé vers la porte d’embarquement puis que je suis monté dans l’avion. Je sais qu’il y avait quelqu’un à côté de moi mais je ne me souviens même pas si c’était un homme ou une femme. Je ne cessais de me répéter que ça allait s’arranger, que tout serait forcément plus facile, parce que rien ne pouvait être plus dur que de quitter Caroline. Ça me fait presque rire quand j’y repense – enfin, si on peut appeler ça « rire » quand ça laisse un arrière-goût de sang dans la gorge. Si on peut parler de sourire quand il faut sans cesse déglutir pour tenter – en vain – de faire passer le goût amer de ses erreurs. Je suis rentré à Silt en m’imaginant une scène de duel digne d’un western. Je défierais mon père de m’affronter au pistolet dans la grande rue à midi pile. On dégainerait, ma balle l’atteindrait droit au cœur, et puis… Je n’osais pas penser à ce qui se passerait après. Dans les films, c’est le moment où l’écran s’assombrit sur les bords pour ne laisser qu’un cercle de lumière qui rétrécit peu à peu pour prendre la taille d’une pièce de 1 dollar, puis de 1 cent, puis d’une tête d’épingle, puis plus rien. Le néant.où j’habiterais après avoir écarté mon père de ma vie une bonne Voilà fois pour toutes. Je me retrouverais pris dans cette obscurité qui avait été tête d’épingle avant que toute lumière disparaisse. J’y planterais ma tente, me roulerais dans une couverture et subirais mon triste sort. Après tout, j’étais le shérif, non ? Et lui, c’était le méchant. Et pourtant, pour toute récompense, j’aurais droit à une éternité vide de tout ce que je désirais. Ou peut-être à un badge en forme d’étoile à épingler à ma chemise. J’étais tellement persuadé d’être dans le rôle du shérif… Ça me fait presque marrer, maintenant que j’y repense. En rentrant à Silt, j’ai été accueilli par un bordel encore plus monstrueux que ce que j’aurais pu imaginer. J’avais accompli l’impossible en m’éloignant de Caroline. Puis ma vie n’a fait qu’empirer.
CAROLINE
Quandmon téléphone se met à jouer la petite musique réservée à West dans l’obscurité de ma chambre, mon subconscient saute sur l’occasion et invoque un de ces rêves de dernière minute – de dernière seconde – qui semblent faits de sensations pures. La chaleur de West partout contre ma peau, le poids de son corps, son odeur, les muscles de ses cuisses tendus contre l’arrière des miennes, sa main glissant le long de mon ventre… tout West mélangé en un lent fondu enchaîné, jusqu’à ce que la chanson parvienne enfin à percer les brumes du sommeil pour venir me pincer. Je me démêle de mes draps, à la fois excitée et énervée parce que je sais ce qui m’attend. L’estomac noué dès le réveil, la journée entière à tenter en vain de dissiper cette vague de sensations fantômes… Je vais encore tout revivre, et puis je vais encore tout perdre – chacun de mes beaux souvenirs de West – alors que je ne demande qu’à replonger dans ce rêve pour y vivre à jamais. Ça fait chier. Ça fait vraiment chier !suis tellement dégoûtée par tout ça que Je j’attrape mon téléphone et fais glisser le doigt sur l’écran avant d’avoir pleinement compris ce qui se passe. C’est la petite musique de West. West m’appelle. Alors qu’il est 1 heure du matin et que je suis sans nouvelles depuis deux mois et demi. S’il téléphone parce qu’il est bourré, je saute dans le premier avion pour l’Oregon et je vais lui coller mon genou dans les burnes. Voilà ce que je pense au moment où j’approche l’appareil de mon oreille, mais ça n’a rien à voir avec ce que je ressens. J’aimerais bien, pourtant. J’aimerais être capable de lancer un joyeux « bonjour » et d’entendre West répondre « salut » sans me sentir aussitôt toute… Je ne sais même pas comment décrire l’effet que ça me fait. Je suis tout allumée, chargée à bloc. Je crépite presque. Je me lève dans l’obscurité, électrisée de savoir que West respire à l’autre bout du fil – à l’autre bout du pays. J’ai beaucoup trop de souvenirs qui commencent comme ça. Trop de conversations où je me suis promis une chose avant de faire le contraire. Je croule sous le poids du désir et de la peine, un poids si lourd que je l’entends dans ma voix. — Qu’est-ce que tu veux ? — Mon père est mort. Brusquement j’ai l’esprit clair, affûté, à l’écoute. — Il a pris un coup de feu, poursuit West. C’est… c’est un vrai bordel, Caro. Je sais que je… je ne devrais pas te demander ça. Je n’ai pas le droit de te demander quoi que ce soit mais je voulais juste te le dire parce que je n’arrive pas à… Une sorte de pétarade au bout de la ligne l’interrompt – le genre d’interférence qui emplit la tête d’un bruit blanc assourdissant. Je reste plantée au milieu de ma chambre, à attendre que la voix de West revienne. J’appuie mon téléphone contre mon oreille de toutes mes forces, le souffle court, consciente – avec cette lucidité dont je ne suis capable qu’en période de crise – que, de toute façon, ça n’a aucune espèce d’importance. Avant de rencontrer West, je ne savais pas qu’il existait des gens qui ont le pouvoir de désarmer toute logique, toute raison. Il m’a quittée. Il m’a blessée. Pourtant, debout dans ma chambre obscure, le téléphone plaqué contre l’oreille, je sais déjà que, dans quelques heures, je serai à bord d’un avion.
SILT
CAROLINE
En sortant de l’aéroport d’Eugene j’aperçois West adossé à un pick-up noir poussiéreux. La première chose qui me traverse l’esprit, c’est : Il s’est coupé les cheveux. La deuxième, c’est :Peut-être qu’il a fait ça pour elle. Si « elle » existe vraiment. Je n’arrive toujours pas à me faire à cette idée, malgré ce qu’il a pu me raconter. Quoi qu’il en soit, elle n’est pas là. Moi, si. West me fait un peu peur. Ses cheveux presque ras ombrent son crâne et accentuent les reliefs de son visage : la ligne de sa mâchoire, ses pommettes, les orbites de ses yeux sous son front têtu, son menton décidé, sa bouche marquée d’un pli amer. Il a les bras croisés et les muscles d’un bagarreur. Le West qui m’a quittée à Des Moines il y a de ça plus de quatre mois était un étudiant aux allures de petit garçon, mais celui qui m’attend aujourd’hui est un homme, fort et vaguement menaçant. Quand il pose le regard sur moi, je me fige. Je porte un gilet blanc par-dessus un petit haut vert acheté exprès pour l’occasion – et beaucoup trop cher –, un jean de marque et une paire de ballerines aussi mignonnes qu’inconfortables. J’ai l’air ridicule, habillée comme ça en plein mois d’août, mais il fait toujours froid dans l’avion. J’ai voulu me faire belle, mais je me suis complètement plantée. J’ai tout faux, sur toute la ligne, et pourtant j’ai l’impression que ce n’est rien comparé à ce qui ne va pas chez West. Il se redresse et s’avance vers moi. Je me remets en marche. Je n’ai pas le choix. — Salut, dis-je quand nous nous retrouvons face à face, à quelques mètres de son pick-up. Tu es là. Je fais une tentative pour sourire, mais West ne se donne pas cette peine. — Toi aussi. — Désolée que tu aies dû venir me chercher. Je lui ai envoyé un texto juste avant de monter dans mon premier avion pour le prévenir que j’arrivais. Je ne voulais pas lui laisser le choix, alors je me suis bornée à lui indiquer mon numéro de vol et mes horaires. Quand j’ai atterri à Minneapolis pour ma correspondance, j’avais trois textos et un message vocal de sa part – quatre variations sur le thème de « remonte dans l’avion et rentre chez toi. » J’ai attendu le moment d’embarquer pour Portland avant de lui répondre : Je vais louer une voiture. En descendant la passerelle, j’ai pu lire sa réaction : Je viens te chercher. C’était ce que je voulais depuis le début. Je me suis donc contentée d’écrire : Cool. Pourtant la situation n’est pas cool du tout. Loin de là. West porte un bermuda à poches et un polo rouge orné du logo d’une société de paysagistes. Il est bronzé – une jolie teinte dorée – et sent merveilleusement bon – une odeur fraîche et résineuse que je n’arrive pas à identifier, mais qui me rappelle la fois où mon père avait poncé l’intérieur de la bonnetière. — Tu es venu directement du travail ?
— Oui. J’ai dû partir plus tôt. — Désolée. Tu aurais dû me laisser louer une voiture. West tend le bras. L’espace d’un instant, j’ai l’impression qu’il va m’attirer contre lui, et une espèce de collision se produit dans ma poitrine. Une partie de moi freine des quatre fers tandis que l’autre fonce tête baissée et va s’écraser contre ma volonté de rester digne. Ses doigts heurtent les miens lorsqu’il s’empare de la poignée de ma valise. Le temps que je comprenne, il est reparti en direction du pick-up. Je le suis du regard, médusée. Ressaisis-toi, Caroline. Tu ne vas quand même pas péter un câble chaque fois qu’il fait un pas dans ta direction. Il ouvre la portière arrière pour caler mon bagage sur la banquette. Son pick-up est un truc énorme, dont le côté passager est méchamment cabossé. J’espère que West n’était pas dedans au moment du choc. Quand il se redresse, je compare la musculature de son dos avec le souvenir de ses épaules sous mes mains la dernière fois que je l’ai vu. La courbe de ses mollets est la même qu’avant. C’est bien West, et en même temps ce n’est plus lui. Il s’écarte pour me laisser monter. Je dois me hisser dans la cabine tellement elle est haute. À l’intérieur il règne une chaleur et une odeur de tabac aussi étouffantes l’une que l’autre. Pourtant je garde mon gilet sur moi, gênée à l’idée de me dévêtir, même si peu. Je me tourne pour refermer la portière et le trouve toujours planté là, qui fait barrière de son corps. C’est alors que je comprends. Ce ne sont pas ses cheveux, son bronzage ni ses muscles qui le rendent si différent ; ce sont ses yeux. Il affiche une expression polie, mais son regard laisse à penser qu’il veut déchirer le monde à pleines dents et lui arracher les entrailles. — Tu as besoin de manger ? demande-t-il. Je ne pense pas que la haine cynique qui fait vibrer sa voix soit dirigée contre moi. Je suis presque sûre qu’elle est dirigée contre le monde entier, pourtant je réprime un frisson d’appréhension. C’est la première fois que j’entends West parler comme ça. — Non, ça va. J’ai dîné à Portland. — Il y a presque trois heures de route jusqu’à Silt. — Ça va, je t’assure. West me dévisage. Je pince les lèvres pour m’empêcher de bafouiller des excuses. Je suis désolée d’avoir sauté dans l’avion dès que tu m’as appelée. Désolée de t’avoir fait te déplacer jusqu’à l’aéroport pour venir me chercher. Désolée d’être ici, désolée que tu ne m’aimes plus, désolée que ton gros connard abusif de père soit mort. Le mien ne voulait pas que je vienne. Il n’était pas d’accord du tout. J’ai dû démissionner du cabinet dentaire où j’avais un boulot d’été comme secrétaire trois semaines plus tôt que prévu, et le billet d’avion m’a coûté presque l’intégralité de mon salaire – décision que mon père trouve « complètement aberrante ». Il se méfie de West et, surtout, ne me fait pas confiance. Le résultat, c’est que chaque fois qu’on parle de lui, on finit par se disputer. On s’est encore disputés ce matin au petit déjeuner quand mon père a compris qu’il n’arriverait pas à me faire changer d’avis. Évidemment, ça n’arrange rien que l’on soit sur le point de lancer l’action en justice contre Nate, mon ex. J’intente une procédure civile contre lui pour atteinte à la vie privée et préjudice moral. Mon père tient à ce que je sois auprès de lui afin qu’on relise la plainte encore un petit millier de fois.
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