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Prologue

— Tu n’as pas d’autre choix, Jack, assena Derek Dorsey. Si tu veux obtenir la garde d’Isabella, il faut que tu te maries d’abord.

Jack Mason cessa d’arpenter le luxueux bureau où il recevait son avocat et ami et dévisagea celui-ci.

Bon sang, il était quand même un des hommes d’affaires les plus puissants de Caroline du Sud. A eux deux, ils devraient pouvoir trouver une solution !

— Je t’ai déjà dit qu’il n’était pas question pour moi d’épouser qui que ce soit ! tempêta-t-il.

— En effet, tu m’as déjà seriné ça un bon millier de fois, répondit Derek en agitant sa main comme s’il chassait une mouche.

— Dans ce cas, pas la peine d’y revenir ! grogna Jack en fronçant les sourcils. Quelle autre option avons-nous ?

Son ami se carra avec lassitude dans son fauteuil.

— Aucune autre. L’expert psychologue a estimé que ta nièce Isabella était sous le coup d’un traumatisme grave, et la Protection de l’enfance rechigne à t’en confier la garde tant que tu seras célibataire.

— Si je tenais cet expert par le collet, je lui ferais ravaler son satané rapport !

— Voyons, calme-toi. Toujours aussi soupe au lait ! Mais je te connais assez, depuis l’université, pour savoir que tu es capable de regarder la réalité en face.

— Tu as raison, admit Jack en fourrageant dans ses cheveux d’une main nerveuse. Le pire, c’est que cet expert dit vrai : depuis que l’avion qui transportait Isabella et ses parents s’est écrasé, ma nièce n’a toujours pas surmonté le choc d’être sortie vivante des décombres de l’appareil. Ses colères se sont intensifiées, et elle s’obstine toujours à ne pas parler.

Le visage de Derek se teinta de compassion.

— La thérapie que suit la petite devrait l’aider à reprendre le dessus…

— Parce que tu t’imagines peut-être que moi, je ne fais rien pour l’aider ?

— Je sais que tu te soucies d’Isabella, rétorqua Derek avec patience, mais je sais aussi que le temps te manque pour t’occuper vraiment d’elle.

Jack hocha la tête.

Du calme. Prendre son seul allié à partie n’arrangerait certainement pas ses affaires.

— J’ai un empire financier à faire tourner, expliqua-t-il d’une voix adoucie, et Isabella n’a encore que cinq ans. Je ne peux quand même pas jouer les baby-sitters vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

L’avocat poussa un soupir.

— A la Protection de l’enfance, ils n’ignorent pas que tu as un mal de chien à recruter une nurse depuis l’accident. Si j’en crois la lettre que j’ai reçue, c’est aussi ce qui les fait hésiter à te confier la garde de ta nièce, sans compter le handicap de ton célibat.

— Il est hors de question que je me marie, Derek !

— Dans ce cas, je ne vois plus qu’une solution.

— Laquelle ?

— Accepter de te séparer d’Isabella. Tu as les moyens de lui trouver une bonne famille d’accueil qui aura du temps à lui consacrer.

— Impossible, je ne peux pas faire ça.

Son ami écarta les bras en signe d’impuissance.

— Encore ton sentiment de culpabilité qui prend le dessus ! Isabella a survécu alors que ta sœur et ton beau-frère ont péri dans l’accident, comme tu aurais toi aussi dû y périr si le destin n’en avait pas décidé autrement. C’est ça, hein ?

— Oui, c’est ce qui me ronge. J’aurais dû me trouver à bord de cet avion si un rendez-vous urgent ne m’avait pas retenu à Charleston…

— Si tel avait été le cas, objecta Derek avec une implacable logique, tu serais mort à l’heure qu’il est, et Isabella aurait déjà été placée dans une famille qui lui assurerait une stabilité que tu ne pourras jamais lui apporter.

Tel un fauve, Jack arpenta de plus belle son bureau.

— Je n’abandonnerai pas Isabella à son sort ! martela-t-il. Il me faut juste trouver la nurse capable de prendre soin de ma nièce — ce qui est plus facile à dire qu’à faire —, et ensuite convaincre coûte que coûte la Protection de l’enfance qu’Isabella sera heureuse ainsi.

— Même si tu trouves la crème des nurses, tu cours à l’échec, Jack. Un financier célibataire, cela n’a jamais fait un bon père de substitution, du moins aux yeux des services sociaux. Mme Locke, l’assistante sociale qui s’occupe du dossier d’Isabella, est une dure à cuire qui se moque comme d’une guigne de savoir que tu as un compte en banque bien garni ou que tes ancêtres comptent parmi les premiers habitants de Charleston. Tout ce qui l’intéresse, c’est le bien-être de l’enfant.

Il lança un regard noir à son interlocuteur.

— Peut-être estimes-tu toi aussi que je ne me préoccupe pas assez de ma nièce ?

Derek secoua la tête.

— Tu as dû la voir deux fois en tout et pour tout depuis que Joanne l’a adoptée. Et encore, c’était l’époque où elle était bébé. Il n’y a entre vous aucun lien de sang, et pour Isabella, tu es un parfait étranger. D’autre part, depuis que ce psychologue a rendu son rapport, Mme Locke a laissé entendre qu’elle ne te jugeait pas en mesure d’assurer l’avenir de la petite. Elle envisage de placer l’enfant dans une institution médicalisée.