Pour l'amour d'une Lady

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Jusqu’où faudra-t-il aller pour lui passer la bague au doigt ?

Héritier du comte de Daventry, Alexander Randall doit trouver une épouse de bonne lignée pour s’assurer une descendance. Mais la seule qui hante ses pensées est Julia Bancroft, sage-femme installée dans un paisible village, dont les troublants secrets la contraignent à accepter la protection du jeune homme.

Bien qu’une union avec ce bel et énigmatique militaire lui offrirait la sécurité, elle craint de ne plus jamais pouvoir faire confiance à un homme. Mais la passion qui réchauffe peu à peu son cœur brisé pourrait vite la faire changer d’avis sur le mariage...

« Enivrant et parfaitement romantique : vous serez complètement envoûtés. » Eloisa James, auteure acclamée par le New York Times.


Publié le : mercredi 23 avril 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820515414
Nombre de pages : 504
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couverture

Mary Jo Putney
Pour l’amour d’une lady
La Confrérie des Lords – 2
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Wanda Morella
Milady Romance

 

À la mémoire de Rose Curtain,

qui illuminait une pièce dès qu’elle y entrait.

Prologue

Espagne, 1812

 

La guerre faisait rage. Les lettres des proches pouvaient se révéler pires que le front.

La journée n’avait été qu’hostilités et balles de mousquet.

Randall retourna à sa tente en boitant, couvert de poussière et désireux de dormir douze heures.

Se débarrasser de la saleté fut simple. Gordon, son officier d’ordonnance redoutablement efficace, lui avait préparé de l’eau. Le sommeil manquait plus que le ravitaillement. La douleur dans sa cuisse ne lui laissait aucun répit.

Ce jour-là, Randall avait perdu un de ses soldats, une nouvelle recrue irlandaise au sourire impatient, ce qui signifiait qu’une missive devrait être rédigée pour les parents du garçon. Cette tâche inhérente à son grade était la pire, mais toute vie méritait d’être reconnue, et chaque famille était en droit de savoir comment elle avait perdu l’un des siens.

— Le courrier en provenance d’Angleterre, monsieur.

Gordon tendit à son supérieur trois lettres scellées.

Randall les parcourut. L’une venait du duc d’Ashton. Son vieux camarade de classe était son plus fervent correspondant. Une autre de Kirkland, lui aussi ami d’enfance et digne de confiance. Et la dernière…

Il baissa les yeux sur l’arrogante signature apposée sur l’enveloppe. Daventry. Le fléau de son existence. Randall avait cinq ans lorsque ses parents périrent de la fièvre. Il fut alors confié à son oncle, le comte de Daventry.

Les années qui suivirent furent les pires de sa vie. On l’avait amené au siège familial, Turville Park, et placé sous la garde d’une nourrice avec l’héritier de neuf ans, lord Branford. Cet enfant, de grande taille pour son âge et d’une impertinence qui se serait déjà révélée déconcertante chez un adulte, était une petite brute tyrannique. Le militaire avait donc dû apprendre très tôt à se battre.

Puisque l’héritier ne pouvait commettre d’erreur, Randall fut envoyé à l’école dès sa prime jeunesse. En réalité, il avait fréquenté plusieurs établissements, dont les plus réputés du pays. Après en avoir été rapidement expulsé, il avait fini à la Westerfield Academy. Comme aimait à le dire la propriétaire et directrice de l’endroit, lady Agnes Westerfield, cet institut accueillait des garçons bien nés, mais mal élevés.

Dans ce pensionnat, que son oncle considérait comme une punition, Randall avait trouvé gentillesse et amitié. Il avait subi les vacances à Turville poings serrés et stoïque. Il haïssait Daventry et Branford, et ceux-ci l’avaient méprisé en retour. Par chance, il percevait une somme confortable en héritage. Lorsqu’il eut terminé ses études, il acquit un poste d’enseigne militaire et s’engagea dans l’armée, faisant fi de sa prestigieuse famille avec la même ténacité que cette dernière vis-à-vis de lui.

Jusqu’à ce jour. Il brisa le sceau de cire en se demandant ce que le comte pouvait bien avoir à lui dire, et parcourut les quelques lignes écrites sous la plume audacieuse de celui-ci.

 

« Votre cousin Rupert Randall est décédé. Vous êtes à présent l’héritier présumé de Daventry. Vous devez abandonner votre commission et rentrer. Je vous saurai gré de vous trouver une épouse et de vous marier d’ici à un an. »

 

Il garda les yeux rivés sur l’épaisse feuille de papier, décelant l’amertume de ces mots. Branford était mort depuis quelque temps déjà dans un obscur accident d’ivresse, et l’autre fils du noble vieillard, un enfant chétif, avait perdu la vie très jeune. Mais il demeurait un nombre incalculable de cousins plus proches pour prétendre au titre que le major Alexander Randall.

Il songea à son arbre généalogique. À la vérité, les ramifications n’en étaient pas si étendues – cette lignée ne semblait pas compter de bons reproducteurs. Les autres héritiers s’étaient surtout révélés plus vieux – le père de Randall était bien plus jeune que son demi-frère, le comte actuel. Apparemment, les cousins intermédiaires avaient désormais tous disparu sans laisser de progéniture mâle.

Randall prit conscience en fronçant les sourcils qu’il n’y avait plus personne après lui. Sans quoi Daventry aurait probablement espéré que son abject neveu meure au combat ou de la fièvre afin que le titre revienne au descendant suivant. Mais il n’en existait pas, et le vieil homme était furieusement fier de son comté. Envisager de le transmettre à un individu qu’il détestait restait préférable à l’imaginer se perdre.

La première réaction de Randall devant l’ordre de son oncle fut de refuser, comme chaque fois que celui-ci lui imposait ses volontés. Mais il était désormais un adulte, et l’idée d’abandonner son poste paraissait plutôt séduisante. Il était las de la guerre, las de la douleur incessante dans sa jambe qui n’avait jamais complètement guéri d’une blessure survenue l’année précédente. L’armée n’avait pas besoin de lui. Il était certes un bon officier, mais d’autres l’égalaient.

Il replia la lettre de Daventry en soupirant. Retourner à la vie civile serait facile.

Trouver une épouse se révélerait plus délicat.

Chapitre premier

Londres

 

À son retour d’Espagne, après un interminable trajet, Randall apprécia de contempler l’étendue d’Ashton House. Il s’agissait de la plus majestueuse résidence privée de Londres, et le major n’y entrait jamais sans penser qu’elle était autrement plus impressionnante que Daventry House, la propriété de son oncle.

L’endroit étant trop grand pour un seul homme, le duc d’Ashton laissait à disposition de son ami des appartements que celui-ci pouvait occuper lorsqu’il se trouvait en ville. L’officier se sentait chez lui comme nulle part ailleurs dans cette maison où il était toujours chaleureusement accueilli.

Holmes, le majordome, esquissa presque un sourire.

— Major Randall, soyez le bienvenu ! Je vais informer Sa Grâce que vous êtes arrivé.

Le visiteur secoua les gouttes de pluie de son chapeau avant de le lui tendre.

— Le duc et la duchesse sont-ils là ?

— Tout à fait, répondit de l’intérieur la voix familière d’Ash.

Le militaire se retourna et vit ses amis pénétrer dans la vaste entrée.

Blonde, belle et rayonnante d’hospitalité, Mariah alla prestement le saluer dans une accolade.

— Quelle merveilleuse surprise ! Restez-vous longtemps à Londres ?

— Suffisamment pour que vous vous lassiez de moi.

Il lui rendit son étreinte, songeant combien Ash était chanceux.

— Prenez quelques minutes pour vous rafraîchir, puis rejoignez-nous dans la salle à manger familiale, lui proposa son hôte en prenant la main de sa femme. Nous dînons en toute simplicité, il est donc inutile de vous changer, mais nous avons un invité dont vous vous réjouirez. Nous pourrons ainsi prendre des nouvelles de tout le monde en même temps.

À l’idée de cette heureuse perspective, Randall ne consacra que quelques instants à ses ablutions pour se donner une allure générale respectable avant de rejoindre ses compagnons. Lorsqu’il entra dans la pièce, une silhouette familière, sombre et compacte, reposa son verre de vin et alla le saluer.

— Ballard ! s’écria-t-il en saisissant la main de son vieux camarade. Je vous croyais au Portugal.

— Tout comme je vous croyais en Espagne.

Justin Ballard lui rendit sa poignée de main avec le même enthousiasme, l’éclat de ses yeux gris contrastant sur son visage hâlé. Sa famille possédait une célèbre compagnie de porto, et il s’occupait des transactions portugaises.

— Mes affaires m’ont appelé à la capitale et c’était le moment opportun pour revenir. J’aime me souvenir tous les un ou deux ans de mes origines britanniques.

— Le climat londonien vous y aidera très rapidement, fit remarquer Randall en acceptant un verre de vin rouge qu’Ash lui tendait.

La chaleureuse atmosphère qui l’enveloppait le détendit peu à peu. Il appréciait de se retrouver entre amis, et la compagnie enjouée de Ballard était particulièrement délectable. Il s’était écoulé plusieurs années depuis leur dernière entrevue à Lisbonne.

— Comment vont les choses à Porto ?

— Bien mieux maintenant que vous, les gars de l’armée, avez fait progresser la guerre vers l’Espagne, répondit le commerçant en prenant son verre pour boire une gorgée. Êtes-vous rentré en permission ?

Randall secoua la tête.

— Je suis devenu depuis peu l’héritier présumé de Daventry, il est donc temps pour moi de revenir à la vie civile.

— Vous vendez votre commission ? demanda Ashton, stupéfait. Voilà qui est inattendu.

L’officier haussa les épaules.

— Techniquement, non ; je la cède à un capitaine qualifié qui n’a pas les moyens de l’acheter au prix en vigueur.

— C’est généreux de votre part, fit observer Ballard tandis qu’ils se dirigeaient vers la table du dîner qui les attendait.

— Pas vraiment. Voir cet officier-là reprendre mon poste signifie que je peux partir la conscience tranquille.

Mariah l’étudia de ses grands yeux marron.

— L’armée va-t-elle vous manquer ?

— Je regretterai certaines personnes, repartit-il lentement. Mais dans l’ensemble, je suis prêt à la quitter. Je n’ai jamais vraiment aimé la discipline militaire. Si nous n’étions pas en période de guerre, je serais déjà passé plusieurs fois en cour martiale pour insubordination.

Ses amis s’esclaffèrent, même si cette remarque ne relevait pas vraiment de la plaisanterie.

— Je suppose qu’en tant qu’héritier, vous vous entendrez dire qu’il vous incombe à présent de vous marier et d’assurer la descendance, lança Ashton d’un ton empreint de sympathie. J’ai été moi-même soumis à de telles pressions durant des années. Cela vaut la peine d’attendre la femme qu’il vous faut, ajouta-t-il dans un clin d’œil chaleureux à l’adresse de son épouse.

— Je ne m’attends pas à avoir autant de chance que vous, répondit Randall en levant son verre de façon informelle vers la jeune duchesse. Il n’existe qu’une Mariah.

— Flatteur, le taquina-t-elle. Lorsque nous nous sommes rencontrés, vous avez vu en moi une diablesse vénale qui avait planté ses griffes dans la chair vulnérable d’Ashton.

— Exact, confessa-t-il, mais j’ai admis mon erreur de bon cœur.

— Comme c’est aimable à vous ! répliqua-t-elle en plaisantant. Quant au fait que je sois unique, rappelez-vous que j’ai une sœur jumelle. Sarah me ressemble presque trait pour trait, et ayant bénéficié d’une éducation traditionnelle, elle est bien plus qualifiée que moi pour devenir pairesse.

— Le fait d’avoir été élevée normalement la rend moins intéressante que vous, repartit-il aussitôt.

Même s’il ne s’agissait que d’une badinerie, ce commentaire n’en était pas moins vrai. L’éducation non conventionnelle de Mariah l’entourait de mystère. Elle jouissait d’une détermination et d’une profondeur d’âme qui faisaient défaut aux demoiselles plus « normales ».

— Votre art de la flagornerie s’affine de jour en jour. Ce talent vous sera utile si vous cherchez une épouse, affirma Mariah d’un air calculateur typiquement féminin.

— Vous êtes assurément trop attachée à votre sœur pour lui souhaiter de se voir courtiser par un individu aussi bourru que moi !

— Certes, mais vous feriez un si beau couple. Pensez aux adorables anges blonds que vous auriez ensemble !

— S’il est ici question de mettre en avant les qualités de future mariée de nos sœurs, je vous rappelle que la mienne, Kiri, vaudrait la peine d’être envisagée, intervint Ashton, ne plaisantant qu’à moitié. Bien entendu, vous ne serez qu’un comte, mais étant donné qu’elle est fille de duc, il lui sera difficile de trouver un époux au-dessus de son rang.

— J’ai une cadette, moi aussi, lança Ballard. D’accord, elle n’a que quatorze ans, mais elle présente tous les atouts pour devenir une parfaite comtesse, dit-il en souriant. Elle préférerait devenir princesse, mais je lui ai expliqué qu’il n’y avait simplement pas assez de princes pour tout le monde.

— Toutes ces jeunes filles sont bien trop convenables pour moi, affirma Randall. Je vais finir par me mettre en quête d’une femme, mais je ne suis pas pressé. Il serait déplorable que Daventry me croie vraiment aussi prompt à exécuter ses ordres dans ce domaine.

— Vous précipiter à l’église serait idiot, consentit Ashton. Par ailleurs, votre héritage reste à confirmer, car votre oncle pourrait encore avoir un fils.

— C’est possible, répondit l’officier, mais son épouse est à cet âge délicat où elle est trop vieille pour enfanter, mais sûrement assez jeune pour survivre à son mari.

Ash fronça les sourcils.

— Étant donné son affligeant comportement vis-à-vis de vous, Daventry pourrait-il trouver un moyen de l’écarter pour la remplacer par une femme plus fraîche ?

— Vous me demandez s’il la pousserait du haut de l’escalier pour s’en débarrasser ? demanda Randall en secouant la tête. En dépit de ses envies passagères de me voir mort, je doute qu’il ait des instincts meurtriers, et il est attaché à son actuelle compagne. C’est la troisième. Il n’a pas eu de chance dans ses mariages ni dans sa descendance, et une nouvelle épouse n’arrangerait pas forcément sa situation.

— Si je me souviens bien, il n’existe pas d’autres héritiers connus, commenta Ballard. À présent, il va devoir se résoudre à ce que ce soit vous.

— Oui, je suppose, mais pas dans l’immédiat. J’enverrai un message à Daventry pour l’informer que je quitte l’armée, mais plutôt que de passer le voir maintenant, je pense aller en Écosse. Rendre visite à Kirkland. Profiter d’un air frais qui ne sera pas traversé par les tirs de mousquet.

— Voilà qui est avisé, estima Mariah, une lueur dans les yeux. Si vous allez là-bas, vous voudrez peut-être vous arrêter à Hartley, c’est presque sur votre chemin. Il se peut que ma sœur soit plus intéressante que dans vos souvenirs.

— J’y songerai.

Il se concentra sur son rôti de bœuf et son pudding. Mariah avait raison au sujet de sa jumelle. Sarah était exactement le genre de compagne qu’il lui fallait – séduisante, sensée, apte à endosser les responsabilités d’une comtesse au moment venu. Elle ferait une excellente épouse.

Mais la seule personne du beau sexe qui avait attiré son attention était une femme, pas une jeune fille. Et elle n’avait rien d’une lady aux yeux de la société. Mrs Bancroft – Julia – était veuve, et exerçait en tant qu’accoucheuse et guérisseuse à Hartley. Il s’agissait aussi d’une amie proche de Mariah. Elle était réservée au point de s’en rendre invisible, et n’avait jamais montré le moindre intérêt pour Randall. Elle ne lui convenait en aucun cas.

Pourtant, elle le hantait.

S’il rendait visite aux Townsend, il pourrait également la voir. Cette idée était stupide.

Mais irrésistible.

Chapitre 2

— Mrs Bancroft ? appela une douce voix féminine tandis que la sonnette de la petite maison annonçait un visiteur. C’est moi, Ellie Flynn.

— Bonjour, Ellie.

Julia sortit de la cuisine pour regagner sa salle d’examen, prenant le bébé de la jeune femme dans ses bras.

— Comment va maître Alfred aujourd’hui ? reprit-elle.

— Bien mieux, Mrs Bancroft, répondit la mère en regardant tendrement son enfant roux qui tendait la main vers le chat de leur hôtesse. Ce thé de marrube au miel que vous m’avez donné a été très efficace contre sa toux.

— C’est la potion de la duchesse d’Ashton pour la gorge.

Julia examina le petit garçon. Il la regarda en souriant.

— Le nom en lui-même serait presque un médicament, ajouta-t-elle.

La composition de cette décoction lui avait été transmise par son amie Mariah, lorsqu’elle ne portait pas encore son titre de noblesse. Celle-ci avait été élevée par sa grand-mère, une guérisseuse de village, un peu comme Julia, mais dotée de connaissances plus approfondies en herbes. Mrs Bancroft avait appris quelques remèdes simples auprès de la sage-femme qui l’avait formée, mais Mariah en savait davantage, et ses recettes avaient constitué un bon complément aux traitements de son amie.

Elle rendit le bébé à sa mère.

— Il se porte comme un charme. Vous vous en occupez très bien, Ellie.

— Je n’y serais pas arrivée sans votre aide. Quand il est né, je ne savais pas distinguer sa tête de ses pieds ! s’exclama la jeune fille d’à peine dix-neuf ans, rousse également, qui tendait timidement un sac de toile élimé. Je vous ai apporté de bons œufs frais, si cela vous tente.

— Formidable ! J’en voulais justement un avec mon thé.

Julia prit le paquet, se dirigea vers la cuisine, et sortit l’offrande de son emballage de paille pour pouvoir rendre le cabas. Elle n’éconduisait jamais une mère ni un enfant dans le besoin ; par conséquent, puisque nombre de ses patients n’avaient pas les moyens de la payer en numéraire, ceux qui vivaient sous le toit de Julia mangeaient de bons produits.

Lorsque Mrs Flynn et son fils furent partis, la guérisseuse s’assit à son bureau et rédigea des notes au sujet des personnes qui l’avaient consultée dans la journée. Whiskers, son chat tigré, somnolait à côté d’elle. Quand elle eut terminé, elle se cala confortablement dans son siège, et caressa l’animal en embrassant son royaume du regard.

Rose Cottage comprenait deux salles de réception à l’avant de la maison. Elle utilisait celle-ci comme officine pour traiter les patients et conserver les remèdes. La seconde lui servait de salon. À l’arrière de la demeure se succédaient la cuisine, le cellier et une chambre. L’escalier étroit en desservait une seconde, mansardée mais spacieuse.

Derrière le logement se trouvaient une écurie pour son paisible poney ainsi qu’un jardin qui lui fournissait herbes et légumes. Les fleurs qui poussaient devant l’entrée principale étaient là simplement parce que Julia estimait que tout le monde avait besoin de fleurs.

Son éducation ne l’avait pas habituée à vivre dans un tel endroit, mais cette autre période de son existence avait tourné au drame. Son présent était tellement plus doux. Elle avait son foyer, ses amis, et offrait un service vital à cette communauté reculée. Sans médecin alentour, elle était devenue plus qu’une sage-femme. Elle remettait les os en place, et soignait les blessures et affections mineures. Certains prétendaient qu’elle était plus compétente que les praticiens de Carlisle. Elle prenait assurément moins cher.

Même si son séjour à Londres quelques mois plus tôt en tant que chaperon de Mariah l’avait laissée fébrile, elle était globalement satisfaite à Hartley. Elle n’aurait jamais d’enfants, mais elle en était entourée, et jouissait du respect de ses concitoyens. Elle se félicitait de s’être construit cette vie à la sueur de son front.

La porte d’entrée s’ouvrit et une jeune femme entra brusquement, un bébé calé sur sa hanche et un sac de toile en bandoulière. Julia sourit aux deux autres habitants de la maison.

— Vous rentrez tôt, ma chère. Comment vont Mrs Wolf et sa fille ?

Jenny Watson rayonna.

— Elles sont heureuses et en pleine forme. Depuis que j’ai mis Annie au monde, chaque fois que je la vois, je suis aussi fière que si j’avais inventé les bébés.

Julia éclata de rire.

— Je connais cette sensation. Aider un enfant à naître est un bonheur.

Jenny fouilla dans son sac.

— Mr Wolf m’a donné un beau morceau de bacon.

— Cela accompagnera très bien les œufs d’Ellie Flynn.

— Eh bien, je vais préparer notre thé.

Elle se dirigea dans la cuisine et déposa sa fille dans un berceau auprès de l’âtre. Molly, quatorze mois, esquissa un large bâillement et se lova pour faire une sieste.

Julia observa celle-ci avec tendresse. Jenny n’était pas la première femme enceinte désespérée qui s’était présentée à sa porte, mais c’était la seule à être devenue un membre de son foyer. Elle s’était mariée avec un homme contre le gré de ses proches. Ceux-ci lui avaient tourné le dos lorsque son époux l’avait abandonnée, arguant que comme on fait son lit, on se couche.

Criant presque famine, Jenny avait proposé ses services gracieux à la guérisseuse en tant que domestique, avec pour unique contrepartie un toit au-dessus de sa tête et le couvert. Elle avait fait montre d’intelligence et d’ardeur au travail, et après la naissance de Molly, elle était devenue l’apprentie de Julia. Elle semblait en bonne voie de constituer une sage-femme compétente, et sa fille et elle-même faisaient désormais partie de la famille de son employeuse.

Jenny venait juste de crier « Notre thé est prêt ! » lorsque la sonnette suspendue à la porte d’entrée retentit.

Julia fit la moue.

— Je regrette de ne pas recevoir un shilling pour chaque fois où l’on m’a interrompue au moment du repas !

Elle se leva – puis se figea d’horreur à la vue des trois hommes qui pénétraient chez elle. Deux d’entre eux lui étaient inconnus, mais celui de forte carrure au visage balafré qui se tenait à la tête du groupe était familier. Joseph Crockett, le plus abject individu qu’elle eût jamais rencontré, l’avait retrouvée.

— Bien, bien, bien. Lady Julia est donc en vie, dit-il d’un ton menaçant en dégainant un couteau luisant de sous son manteau. Mais je peux arranger ça.

Whiskers feula avant de se précipiter dans la cuisine, tandis que la guérisseuse reculait face à son agresseur, terrassée par la panique.

Après des années à s’être paisiblement cachée, elle était à présent une femme morte.

La jolie servante qui ouvrit la porte de Hartley Manor s’agita dans une révérence en identifiant le visiteur.

— Je suis désolée, major Randall, mais les Townsend se sont absentés. Une nièce de Mrs Townsend se marie dans le Sud, ils sont donc partis assister à la cérémonie.

Durant les deux plaisantes semaines qu’il passa en Écosse avec son ami Kirkland, il caressa l’idée de rendre visite à la famille de Mariah, mais il n’avait encore rien décidé jusqu’à ce qu’il atteigne la route qui longeait la côte du Cumberland vers l’ouest et menait à Hartley. Il appréciait ces gens et il n’y avait pas de mal à ce qu’il passe les voir, même s’il n’avait aucune envie de courtiser Sarah. Et si par hasard il croisait Julia Bancroft – peut-être cela le guérirait-il de sa fâcheuse attirance.

Agir sur un coup de tête ne s’avérait pas toujours fructueux. Il donna l’une de ses cartes à la domestique.

— Informez-les de ma venue, je vous prie.

Elle observa le carton en sourcillant.

— Il se fait tard, monsieur, et Mr et Mrs Townsend m’en voudraient sûrement de ne pas vous inviter à dormir ici.

Randall n’hésita qu’un instant. Il y avait une petite auberge tout à fait convenable un peu plus bas dans le village, mais la journée avait été longue, sa jambe le faisait souffrir, et il voyageait seul puisque son valet et ancien officier d’ordonnance, Gordon, rendait lui-même visite à sa famille. Le major et ses chevaux méritaient du repos.

— Mrs Beckett est-elle toujours en charge de la cuisine ?

La servante esquissa un sourire espiègle.

— Oui, en effet, monsieur, et elle serait ravie d’avoir un homme affamé à nourrir.

— Dans ce cas, j’accepte très volontiers votre charmante invitation.

Il descendit l’escalier pour mener ses montures et son petit cabriolet de voyage vers l’écurie. Puisqu’il ne verrait pas Sarah Townsend, la bienséance lui dictait donc de passer voir Mrs Bancroft le lendemain matin avant de reprendre la route vers le sud.

Quelle belle invention que la bienséance.

 

Joseph Crockett se rapprocha et posa la pointe de son couteau sur la gorge de Julia. Tandis qu’elle se tenait figée, se demandant si le glas venait de sonner, il gronda :

— Vous allez venir faire un petit tour avec nous, milady. Vous savez qui vous attend à l’arrivée.

Il appuya son arme suffisamment fort pour percer la peau. Une goutte de sang coula le long du cou de la sage-femme.

— Tenez-vous tranquille, ajouta-t-il, ou je vous tranche la gorge. Personne ne me le reprochera si je dois tuer une meurtrière.

Un cri d’horreur retentit de la porte de la cuisine lorsque l’apprentie apparut, attirée par le bruit des voix. Crockett jura et fit volte-face vers elle en brandissant son couteau.

— Non ! s’écria Julia en lui saisissant le poignet. Pour l’amour de Dieu, ne vous en prenez pas à elle ! Jenny ne vous fera aucun mal.

— Elle pourrait donner l’alarme quand je vous aurai emmenée, grommela-t-il.

Molly surgit d’un pas mal assuré et s’agrippa à la jupe de sa mère en grimaçant d’inquiétude. Cette dernière la prit dans ses bras et retourna dans la cuisine, l’air terrifiée.

— Attrapez-la ! lança Crockett.

Le plus jeune de ses deux autres acolytes suivit Jenny et lui saisit le bras pour l’empêcher d’aller plus loin.

— Tuer une mère et son bébé provoquerait un tollé général, c’est certain, fit remarquer l’homme. Je peux attacher cette fille pour qu’elle ne puisse pas s’enfuir d’ici demain. On sera loin avant que quiconque s’aperçoive de quelque chose.

Après un silence effroyablement long, Crockett déclara à contrecœur :

— Très bien, ligote-la. On partira dès que tu auras fini.

Julia intervint d’une voix encore hésitante :

— Puisque je ne reviendrai pas, je souhaiterais laisser un mot précisant que je lègue ma maison et son contenu à Jenny.

— Toujours aussi généreuse, rétorqua-t-il brusquement. Faites ça sans traîner.

Lorsqu’elle eut griffonné les deux phrases qui constitueraient ses dernières volontés et son testament, Crockett examina le message pour s’assurer qu’elle n’y évoquait pas son sort. Satisfait, il le lâcha sur le bureau.

— Prenez de quoi vous couvrir. Un long trajet nous attend.

Elle s’exécuta, récupérant son châle miteux mais chaud, et son chapeau. Devait-elle s’équiper d’autre chose ?

Rien ne lui serait utile pour aller à l’échafaud. Faisant fi de son ravisseur, elle se dirigea vers le fauteuil Windsor où son apprentie était attachée et la serra dans ses bras.

— Je vous laisse cette demeure et tout le reste.

Elle se pencha pour embrasser Molly, qui se cachait derrière les jupons de sa mère.

— Vous êtes une bonne sage-femme, Jenny. Ne vous inquiétez pas pour moi. J’ai… Je ne pensais pas vivre autant de belles années.

— Que signifie tout cela ? murmura son amie, en larmes.

— Il s’agit de rendre justice, lâcha sèchement Crockett.

— Moins vous en saurez, mieux ce sera. Adieu, ma chère petite.

Julia s’enveloppa de son châle et se tourna vers la porte.

Le bandit leva une courte chaîne.

— Maintenant, voilà de quoi m’assurer que vous ne vous enfuirez pas, milady.

Il referma d’un bruit sec une menotte sur le poignet gauche de sa proie et l’attira violemment à lui comme un animal en laisse.

L’entrave manqua de lui briser les os. Elle aurait supplié à genoux qu’on lui laisse la vie sauve si elle avait estimé que ce fût utile. Mais Crockett se serait contenté de rire devant sa faiblesse. Puisque la mort était inévitable, elle y ferait face la tête haute et la dignité intacte.

Il ne lui restait plus que cela.

Julia sortit dans le bruit métallique des anneaux. Un fiacre banal et fermé les attendait, un cocher sur le banc. Quatre malfrats contre une chétive sage-femme. Aucune échappatoire.

Crockett ouvrit la portière et indiqua à sa prisonnière le siège dans le coin le plus éloigné de l’issue. Puis il s’assit à côté d’elle en tenant fermement la chaîne. Lorsque ses sous-fifres furent également installés, le véhicule se mit en route.

Hébétée, Julia regarda par la fenêtre tandis qu’ils traversaient Hartley. Lorsqu’ils laissèrent le village derrière eux, elle ferma les yeux et réprima ses larmes. Elle avait été heureuse dans cet endroit aux confins du monde.

Mais la distance n’avait guère suffi.

Chapitre 3

Randall avait déjà englouti la moitié d’une assiette de côtelettes préparées par Mrs Beckett lorsqu’il entendit frapper lourdement à la porte de Hartley Manor. On martelait avec une telle insistance qu’il envisagea d’aller ouvrir lui-même, mais sa viande était excellente.

Au bout de quelques instants, lorsque l’on ouvrit, des voix résonnèrent dans l’entrée principale. En entendant le nom de Mrs Bancroft, il se leva d’un bond et se précipita vers le vestibule. Emma, la jolie bonne qui lui avait offert l’hospitalité, parlait d’un air choqué à une jeune femme au regard effrayé et dont les poignets saignaient. Il se passait quelque chose de grave.

— Qu’est-il arrivé à Mrs Bancroft ? demanda-t-il brusquement.

— Trois hommes sont venus et l’ont emmenée ! s’exclama l’intruse en essuyant ses yeux emplis de larmes. Je suis Jenny Watson, son apprentie. Mon bébé et moi vivons avec elle. Les individus qui l’ont enlevée m’ont ligotée. Quand j’ai réussi à me libérer, je me suis précipitée ici en espérant trouver de l’aide auprès de Mr Townsend, mais Emma me dit qu’il est absent. Je ne sais pas quoi faire d’autre !

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