Pouvoirs de fascination

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Lorelei Sundun ignore tout des Wherlocke jusqu’à ce qu’elle découvre un séduisant inconnu dans son jardin qui disparaît aussitôt.

Cela lui semble tout aussi impossible que le fait d’éprouver des sentiments aussi forts pour un homme dont elle ignore tout... Menacé par un malotru prêt à tout pour mettre la main sur les dons des Wherlocke et s’en servir à de mauvaises fins, Argus cherche à prévenir sa famille, mais se retrouve face à Lorelei. La jeune femme devient son dernier espoir de survie et la plus irrésistible tentation qu’il ait eu à affronter.


Publié le : vendredi 27 mai 2016
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EAN13 : 9782820526151
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Hannah Howell

Pouvoirs de fascination

Wherlocke – 4

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathias Lefort

Milady Romance

Chapitre premier

Angleterre, été 1790

 

Un homme nu se trouvait au milieu des rosiers de son père.

Lorelei Sundun cligna plusieurs fois des yeux afin de chasser cette vision, mais rien n’y fit. Elle se demanda pourquoi cet inconnu la regardait d’un air stupéfait. Ce n’était pas elle qui se promenait nue dans le jardin avec pour ultime préservation de sa pudeur une imposante rose blanche, et il lui semblait donc que c’était à elle d’être médusée. À vrai dire, songea-t-elle en laissant son regard s’attarder sur toute la surface de ce corps élancé, elle aurait déjà dû être en train de courir en direction du manoir, et même d’appeler à l’aide, craignant pour sa vertu. Au lieu de cela, elle se trouvait pétrifiée de fascination.

Elle se demanda l’espace d’un instant si elle n’était pas restée assise trop longtemps au soleil à se morfondre sur son éternel célibat. Elle ne s’était pas couvert la tête. Pouvait-on contracter une fièvre cérébrale en s’exposant au soleil sans chapeau ? Lorelei ne pensait pas que même une fièvre cérébrale puisse lui faire voir un homme nu. Et pourquoi, sinon, le verrait-elle avec une grosse rose blanche cachant son intimité, cette partie du corps d’un homme à laquelle elle vouait le plus de curiosité ? La jeune femme avait la certitude que les illustrations présentées dans un livre qu’elle avait trouvé caché dans la vaste bibliothèque de son père ne pouvaient en aucun cas refléter la réalité. Aucun homme ne pouvait dissimuler une telle chose dans un pantalon. Elle doutait même qu’il soit possible de se déplacer avec un tel appendice. Par ailleurs, elle se figurait que les traits des personnages féminins de ces dessins devaient représenter non pas l’extase mais une douleur insoutenable.

Lorelei trouvait cet homme-ci fort beau. Peut-être est-ce pour cela qu’elle fut proprement incapable de détourner le regard comme l’aurait fait une femme sensée. Il avait une chevelure épaisse qui descendait bien en dessous de ses larges épaules. Ses cheveux étaient d’un noir si profond que le soleil en les frappant les faisait chatoyer de reflets légèrement bleutés. Cet homme avait des traits durs qui n’étaient pas sans rappeler ceux d’un prédateur – mais elle n’éprouvait nulle peur. Il avait des yeux foncés et elle eut envie de s’approcher pour déterminer leur véritable couleur. Il était grand et svelte mais elle pouvait déceler une belle musculature sous sa peau mate et satinée. On devinait les marques estompées d’ecchymoses qui venaient gâter la beauté de ce corps. Lady Sundun pressa les mains contre ses cuisses pour s’empêcher de céder à la tentation soudaine et surprenante de caresser cette peau gorgée de soleil, d’apaiser la souffrance de ce corps. L’inconnu avait de belles dents, bien droites et blanches, remarqua-t-elle alors que ce dernier fermait la bouche, offrant ainsi à son regard des lèvres suffisamment charnues pour être séduisantes. Seuls ses lèvres et ses cils, dont la longueur laissait pantois, apportaient de la douceur à ce visage dur.

— Qui êtes-vous ? s’enquit l’inconnu d’une voix profonde empreinte de tant d’autorité qu’elle sentit son esprit ployer et dut combattre son instinct qui l’incitait à refuser de répondre.

— Lady Lorelei Sundun, septième enfant du duc de Sundunmoor, dit-elle avec la certitude que ç’aurait plutôt été à elle d’exiger des réponses. À qui ai-je l’honneur ?

— Sir Argus Wherlocke, répondit l’homme en lui lançant un regard noir. Ce n’est pas ici que je souhaitais me rendre.

— J’imagine que cela doit être embarrassant de se retrouver nu au milieu du jardin d’un duc.

— Et vous ne devriez pas être capable de me voir.

— Pourquoi cela ?

— Vous n’avez pas de lien de parenté avec un Wherlocke ou un Vaughn, si ?

— Aucun de ces noms n’apparaît dans mon arbre généalogique, répondit-elle en étouffant l’agacement qu’elle sentit poindre de le voir éluder sa question.

Lorelei jugea qu’elle ne pouvait pas laisser plus longtemps cet homme dans son état de nudité actuel, qui faisait naître en elle une curiosité bien malvenue. Elle se leva donc, s’approcha de lui et lui tendit son châle en dentelle italienne raffinée. L’homme nu écarquilla les yeux en acceptant le vêtement et la jeune femme put constater qu’il les avait d’un bleu plus profond que la nuit. En se rendant compte de la proximité qu’elle gardait avec lui et constatant que ses doigts la démangeaient de l’envie de lui caresser la peau, elle se recula d’un pas et détourna brièvement les yeux le temps qu’il noue le châle autour de sa taille, car il dut pour cela quitter le couvert de la rose. Elle avait toutefois remarqué avant de tourner la tête que la grande stupéfaction auparavant si évidente sur le visage de cet homme avait commencé à s’estomper.

— Voilà qui est fort étrange, marmonna-t-il d’un air contrarié. Vous ne devriez pas me voir, encore moins pouvoir me remettre ce châle, pas plus que je ne devrais être capable de m’en saisir.

— Et vous ne devriez pas vous trouver nu au milieu des rosiers de mon père, renchérit-elle. Pourtant, c’est bien le cas. Où donc souhaitiez-vous vous rendre ?

— Je cherchais à joindre un membre de ma famille, répondit-il avant d’étouffer un juron. Je vais devoir retourner d’où je viens.

— Où cela ? s’étonna lady Sundun. (Puis elle sentit ses yeux s’écarquiller devant la vision de cet homme dont le corps semblait perdre sa substance, laissant apparaître par transparence les rosiers derrière lui.) Il semblerait que vous soyez en train de disparaître, monsieur. Seriez-vous donc un fantôme ?

— Non, pas un fantôme. Écoutez-moi attentivement, car je n’ai plus beaucoup de temps. Vous devez prévenir un membre de ma famille, un Wherlocke ou un Vaughn. Faites-lui savoir que j’ai besoin d’aide. Un homme qui se fait appeler Charles Cornick me retient prisonnier. Il cherche à en apprendre davantage sur nos dons.

— Vos dons ? répéta-t-elle.

Son corps était si translucide à présent que Lorelei pouvait voir au travers et dut serrer les mains de toutes ses forces pour ne pas céder à son impulsion de l’attraper comme pour l’empêcher de s’évaporer.

— Il cherche un moyen de les voler, de se les approprier. Vous devez prévenir ma famille afin qu’elle vienne à mon aide. Rapidement, j’ai besoin d’aide rapidement.

— Où vous trouvez-vous ? Où cet homme vous retient-il prisonnier ?

— À la campagne. Je ne sais où. Il flotte un parfum de lavande et de pois de senteur.

En l’espace d’un battement de cils, il avait disparu. Lorelei contourna le rosier derrière lequel il s’était trouvé mais ne vit aucun signe d’une quelconque présence, pas même une empreinte de pas dans la terre meuble. L’inconnu s’était peut-être tenu sur l’une des pierres marquées de runes autour desquelles le duc avait planté ses rosiers, mais des empreintes de pas auraient dû y conduire.

La jeune femme se rendait à l’évidence qu’elle avait dû rêver lorsqu’elle voulut resserrer son châle autour de ses épaules. Constatant la disparition de ce dernier, Lorelei fut parcourue d’un frisson qui ne devait rien à la brise de fin d’après-midi. Son châle était toujours autour de la taille de cet homme. Ce détail prouvait qu’il s’était passé quelque chose, une chose qu’elle ne pouvait expliquer mais qu’elle ne pouvait pas non plus nier.

— Mais, enfin, bredouilla-t-elle en se massant légèrement les tempes dans l’espoir de chasser la douleur d’une migraine naissante. Il est impossible à un homme d’apparaître et de disparaître ainsi. Il n’est pas non plus possible à un esprit de s’emparer d’un châle et de disparaître avec.

Il s’agissait d’un rêve, il ne pouvait en être autrement, en conclut-elle résolument. La jeune femme se mit en route en direction du manoir avant de s’immobiliser pour jeter un coup d’œil à l’endroit où l’homme s’était tenu. Elle était certaine d’être éveillée. Elle se pinça par acquit de conscience et la douleur lui arracha un juron. Elle ne dormait pas, pas de doute. Pourtant, elle avait de la peine à croire à tout ce qui venait de se passer. Il lui serait tellement plus facile de croire qu’elle avait laissé son châle dans sa chambre et s’était assoupie au soleil.

« Rapidement, jai besoin daide rapidement. »

Lorelei s’empressa de rentrer. Il fallait qu’elle mène son enquête. S’il ne s’agissait pas d’une hallucination due à un coup de chaleur, alors cela signifiait que cet homme était en danger quelque part. Il fallait qu’elle en apprenne davantage sur la famille qu’il lui avait demandé d’appeler à l’aide. Le meilleur point de départ était son père et sa vaste bibliothèque.

Roland Sundun, huitième duc de Sundunmoor, leva les yeux de son livre lorsque sa plus jeune fille fit irruption dans sa bibliothèque.

— Mon enfant, quelque chose ne va pas ? Est-ce que les jumeaux ont encore fait des leurs ?

— Non, père, Axel et Wolfgang sont avec leur précepteur, répondit Lorelei.

Elle resta immobile un instant afin de reprendre son souffle, étonnée d’avoir couru jusqu’à la bibliothèque sans s’arrêter. Son père, un homme de haute stature, presque trop maigre, sembla quelque peu surpris, ce qu’elle trouva naturel. Son arrivée précipitée avait dû lui laisser croire qu’il était arrivé quelque malheur. Il se pouvait d’ailleurs que ce soit le cas, mais elle allait pour le moment garder cela pour elle.

— Père, avez-vous déjà entendu parler des Wherlocke ou des Vaughn ? s’enquit-elle.

— Oh, bien entendu, mon enfant, répondit le duc en se levant avant de mettre précautionneusement son livre de côté. J’ai passé des années à étudier cette famille. Pourquoi cette question ?

— J’ai simplement entendu une rumeur à leur propos. L’on dit d’eux qu’ils sont, pour ainsi dire, quelque peu étranges.

— Pas étranges – doués. Merveilleusement doués. Une famille fascinante. Tout bonnement fascinante.

Lorelei observa son père s’empresser de rejoindre un pan de bibliothèque qui s’élevait sur pas moins de deux étages. Il contenait des documents et des livres traitant d’un sujet cher au cœur du duc. Les étagères pliaient sous le poids d’innombrables traités sur les fantômes, la magie, la sorcellerie et toute une ribambelle d’événements ésotériques. Elle poussa un soupir tout en sentant sa curiosité piquée. Elle allait devoir s’armer de patience pour obtenir les réponses qu’elle cherchait, mais le fait que son père se dirige vers cette partie de la bibliothèque sans hésiter lui indiquait qu’il se pouvait fort bien qu’elle n’ait pas eu la berlue.

 

Argus grimaça sous l’effet de la nausée et des sueurs froides qui le prenaient chaque fois qu’il séparait son esprit de son corps. Il songea avec amertume qu’il était injuste qu’il souffre ainsi alors qu’il avait échoué. Il porta la main à son ventre douloureux et se raidit en sentant sur ses doigts la douceur de la dentelle. Il ouvrit les yeux puis les baissa sur le châle délicat qui lui entourait la taille.

— Par tous les saints ! Je ne l’ai pas rêvée, souffla-t-il.

L’espoir gonfla dans son cœur, atténuant l’inconfort de sa condition. Elle avait dit être Lorelei, septième enfant du duc de Sundunmoor. Argus fouilla dans ses vastes connaissances de l’aristocratie jusqu’à retrouver quelques bribes d’information sur le duc. C’était un homme riche qui détenait beaucoup de pouvoir ; il était excentrique, avait eu trois femmes ; il était veuf et préférait la compagnie des livres que de ses semblables ; et il avait engendré un véritable régiment de rejetons. Pour autant qu’Argus sache, il n’existait aucun lien de parenté de quelque sorte entre sa famille et les Sundun. Pourtant, elle l’avait vu et l’avait presque touché. À moins qu’elle ne possède un don semblable aux leurs, elle n’aurait même pas dû être capable de le voir.

Ce qu’il ne pouvait savoir avec certitude, toutefois, c’était si elle avait cru ce qu’elle avait vu et si elle allait accepter de relayer son appel à l’aide. Argus pouvait la voir clairement dans son esprit, se remémorant ses grands yeux vert foncé dans lesquels brillait une étincelle de curiosité, non d’effroi. Elle lui avait semblé petite, frêle sans pour autant manquer de formes, avec une poitrine généreuse et des hanches bien rebondies. En somme, songea-t-il, c’était un beau petit brin de femme, avec son épaisse chevelure auburn qui tombait librement sur ses minces épaules. En revanche, elle ne ressemblait pas à quelqu’un capable de l’aider à retrouver sa liberté.

Un bruit de pas traînants dans l’escalier qui menait à sa prison le tira de ses pensées. Il défit rapidement le châle et le fourra sous la mince paillasse qui lui servait de lit. Lorsqu’il fut certain que le vêtement était bien caché, il croisa les bras sous sa tête et attendit. Le calme dont il faisait montre était un masque qu’il lui avait été difficile de composer, mais il était déterminé à ne montrer nulle peur à ses bourreaux. Après avoir passé deux semaines sans avoir plus d’eau et de nourriture que nécessaire à sa survie, à subir des tortures et à dormir nu, enchaîné à son lit par les pieds, ce masque lui était de plus en plus dur à conserver.

Charles Cornick fit irruption dans la pièce, deux hommes ressemblant à des buffles sur les talons. Tous les trois étaient équipés de lunettes aux verres teintés. De la lumière entra avec eux, déversée par les lanternes qu’ils tenaient devant eux et qu’ils suspendirent aux crochets scellés aux murs trempés de cette prison. Argus lutta pour étouffer la haine viscérale qui s’empara de lui lorsqu’il posa les yeux sur son ravisseur. Le calme suintant d’arrogance que son prisonnier maintenait agaçait Charles, et Argus, ne serait-ce que pour ce plaisir, entendait bien préserver cette apparence. Toutefois, la fureur et la haine qui lui rongeaient les entrailles amplifiaient chaque jour, et il savait qu’il devait cela à son impuissance.

— Vous semblez vous porter remarquablement bien, Argus, dit Charles en prenant place sur une chaise disposée juste hors de portée du détenu. Serait-il possible que nous fassions preuve de trop d’indulgence ?

Argus aurait voulu avoir le don de déplacer les objets par la pensée. Comme il lui aurait été bon d’envoyer Charles s’écraser contre les murs de pierre à quelques reprises.

— Vous avez fait preuve d’une hospitalité qui ne me surprend guère de votre part. (Charles plissa ses yeux couleur boue et Argus supposa qu’il avait fait preuve avec cette remarque d’un sarcasme trop évident, mais il s’en fichait bien.) Je ne suis cependant pas certain qu’il sera un jour de rigueur* pour un hôte de dépouiller son invité de ses vêtements avant de l’enchaîner à un lit.

— Quel dommage. J’en connais plus d’un à qui ce même traitement profiterait, rétorqua Charles en souriant. Plus d’un parmi lesquels s’en trouveraient des plus coopératifs que vous.

Encore une menace sur ma famille, releva Argus.

Il fit de son mieux pour dissimuler la colère qu’il ressentait devant ces menaces répétées et son envie irrépressible de briser la nuque de Charles à mains nues. Il n’arrêtait pas de menacer sa famille et Argus savait que le risque était réel. Son tortionnaire s’obstinait à croire que les dons des Wherlocke et des Vaughn étaient de ceux que l’on peut enseigner, transmettre ou encore subtiliser.

— Sont-ce des griffures que vous avez sur le ventre ? s’enquit Charles, les yeux fixés attentivement au niveau du nombril d’Argus. Comment vous êtes-vous fait cela ?

Argus brûlait d’envie de répondre qu’il devait ces éraflures à des épines de rose, mais il se retint. Charles croyait en ces choses. Il ne comprenait certes pas comment se procurer ces dons, mais ils étaient pour lui réels, il les respectait et les convoitait. Charles ne ressentirait donc nulle colère devant ce que la plupart des gens verraient comme de l’impertinence ; lui ne serait ni choqué, ni dubitatif. Il serait curieux et se mettrait à poser des questions, exigerait des explications, employant des méthodes de plus en plus insistantes.

— Je me suis éraflé en tentant d’ôter mes chaînes, répondit le prisonnier.

— Ôter vos chaînes ne vous servirait à rien. Vous n’avez aucun moyen de sortir de cette pièce. Votre talent ne vous permet pas d’abattre les murs ni de déverrouiller les portes, comme c’est le cas pour l’un des plus jeunes membres de votre très grande famille, si je ne m’abuse.

Cet homme en savait trop sur sa famille. C’était une des raisons pour lesquelles Argus avait pris le risque de projeter son esprit afin de quérir de l’aide en dépit de la mauvaise condition dans laquelle l’avaient laissé l’enfermement et les interrogatoires musclés qu’il avait subis. Sa famille devait être mise au courant que Charles en avait appris beaucoup trop sur leurs secrets et qu’il n’agissait certainement pas seul.

— Vous accordez trop d’importance aux rumeurs, répondit Argus en instillant dans sa voix l’ordre pour Charles de le croire.

Il essayait une fois de plus de faire appel à son pouvoir, mais aucun des malfaiteurs ne fut touché. Les verres teintés de leurs lunettes les protégeaient de son regard tandis que le coton qu’ils s’étaient mis dans les oreilles atténuait le pouvoir de sa voix à faire plier les volontés. Dès qu’il avait vu ces accessoires, Argus avait su que Charles était au courant de son don et qu’il était convaincu de son existence. Cela n’empêchait toutefois pas le prisonnier de tenter sa chance chaque fois que Charles et ses brutes lui rendaient visite.

— J’aurais cru que vous vous seriez lassé de ce jeu. Votre don ne fonctionne pas sur nous, dit Charles en relevant sa jambe gauche pour la laisser reposer sur son genou droit afin de pouvoir s’affairer nonchalamment à enlever une tache sur sa botte. Et, je vous en conjure, ne niez pas encore une fois que vous possédez bien un don. Ce jeu-là aussi devient lassant après deux semaines. N’en avez-vous pas encore assez ?

— Ce n’est pas un jeu. Quand bien même je posséderais ce don, comme vous le dites, je ne pense pas qu’il me serait possible de simplement vous le donner.

— Peut-être pas, mais vous pourriez me l’enseigner.

— Comme on enseigne le don de composer de la musique ou de la poésie ? Vous ne pouvez pas réellement croire cela possible.

— Pourquoi pas ? Vous possédez une habileté, et il est donc possible de l’apprendre, de la partager, de la transmettre. Vous pouvez pousser les gens à vous révéler ce qu’ils savent, leur soutirer la vérité même lorsqu’ils sont résolus à se taire, et c’est là une habileté fort utile. J’entrevois bon nombre de manières de la mettre à contribution.

— Je n’ai aucune habileté à vous transmettre.

— Que je suis las ! Vous êtes si borné. C’est vous seul qui êtes responsable de ce qui vous arrive.

— Vraiment ? Et qu’arriverait-il si je possédais bien cette habileté comme vous le prétendez et acceptais de vous la transmettre ? Suis-je censé croire que vous auriez la courtoisie de me laisser partir ?

Argus ne fut pas surpris devant l’absence de réponse de Charles, qui se contenta d’un sourire avant de signifier d’un geste à ses sbires de commencer leur travail. Le prisonnier se défendit, comme il le faisait toujours. Cependant, les chaînes qui le retenaient au lit, les passages à tabac répétés de ces deux dernières semaines et une alimentation trop peu suffisante pour permettre de rester en bonne santé et en bonne condition physique réduisaient à néant toute chance d’avoir l’ascendant sur les deux brutes de Charles. Le peu de blessures qu’il parvenait à leur infliger avant qu’ils le maîtrisent lui procuraient néanmoins quelque satisfaction. Il en aurait tiré plus encore s’il n’avait pas l’intuition que Charles aimait assister à ce combat inégal et que c’était pour cette raison qu’il n’avait jamais pris la peine de complètement restreindre les mouvements d’Argus.

Lorsque les deux bourreaux eurent terminé leur office, Argus n’était plus qu’à un cheveu de sombrer dans l’inconscience. Il n’existait plus une partie de son corps qui ne hurlait son agonie. Lorsque Charles se pencha au-dessus de lui, il le fusilla du regard malgré sa certitude que son ravisseur ne le verrait pas en raison des hématomes qui devaient déjà lui avoir fait gonfler le visage.

— Comme je l’ai déjà dit, cela commence à devenir lassant, déclara Charles. Très lassant.

— Vous m’en voyez navré, répondit Argus.

Il constata sans surprise que sa voix était pâteuse à cause des coups qu’il avait reçus qui lui faisaient saigner la mâchoire et la faisaient enfler aussi vite que le reste de son visage.

— Nous en aurons peut-être bientôt terminé. Nous pensons avoir trouvé un moyen d’obtenir ce que nous voulons.

Argus fut pris d’un sentiment de panique qui repoussa les ténèbres de l’inconscience qui s’emparaient rapidement de lui, craignant que son tortionnaire soit sur le point de se servir d’un membre de sa famille pour le briser.

— Je vous ai dit que si je possédais un don, je ne serais pas en mesure de vous l’enseigner ou de vous le transmettre.

— C’est ce que nous commençons à croire, mais il existe probablement une autre manière de vous le soutirer, rétorqua Charles en se levant tout en réarrangeant de manière pointilleuse la dentelle qui ornait ses poignets. Je ne suis pas très à l’aise avec la solution qui a été proposée, mais il est toujours possible de se débarrasser d’une sorcière devenue inutile. (Il adressa un sourire à son prisonnier et se dirigea vers la porte.) Veillez à bien vous reposer, sir Argus. Il faudra que vous soyez en bonne forme lorsque nous reviendrons vous voir.

Argus garda les yeux rivés sur la porte que ses tortionnaires refermaient derrière eux, le grincement du verrou lui arrachant une grimace. Une sorcière ? Malgré tous les dons qui couraient au sein de sa famille, Argus n’était pas sûr de croire en l’existence des sorcières. Les talents des membres de sa famille pouvaient être expliqués par des raisons empiriques. La magie, les potions et les sorts étaient des choses qui défiaient souvent toute logique. Pourtant, il ne pouvait nier complètement la possibilité que de telles choses existent. Si la magie existait, pourtant, il se pouvait fort bien qu’il y ait un moyen de lui soustraire son don. L’idée de voir un homme tel que Charles Cornick posséder son pouvoir et se mettre en chasse d’autres membres de sa famille afin de leur voler les leurs lui donnait la chair de poule.

« Nous… » Son geôlier avait parlé au pluriel. Argus savait qu’il allait devoir se pencher sur ce détail lorsqu’il se serait suffisamment remis de la rouée qu’il avait reçue pour avoir les idées claires. S’il y avait une conspiration contre sa famille, ils pourraient bien tous courir un danger beaucoup plus grave encore que ce qu’il avait imaginé.

— Lorelei, septième enfant du duc de Sundunmoor, murmura-t-il en sentant l’inconscience le gagner toujours plus, je prie pour que vous soyez plus forte que vous n’en avez l’air. Il semblerait que repose sur vos frêles épaules plus que mon propre destin.

Alors qu’il se laissait glisser vers les ténèbres qui l’appelaient, il passa les mains sous son matelas afin de caresser le châle de la jeune femme.

 

Lorelei regarda son père en fronçant les sourcils lorsqu’il marqua une pause dans son exposé interminable sur les Wherlocke et les Vaughn.

— Donc, ils pratiquent la magie ? résuma-t-elle.

— Non, ma fille, répondit le duc en lui souriant, dévoilant ainsi cette tendre beauté qui lui avait valu trois magnifiques épouses. Ils ont des dons du ciel. Je pense que nous en avons tous une once, mais que certaines personnes en ont beaucoup plus, suffisamment pour les mettre à profit. Nous avons tous ressenti ce sentiment de danger immédiat, cette étrange intuition qui nous a permis d’éviter un accident ou un malheur. Ceux qui possèdent un don peuvent quant à eux anticiper le danger grâce à des rêves ou à des visions.

Il reprit sa respiration et Lorelei, qui le sentit sur le point de reprendre le fil de son cours magistral, s’empressa de demander :

— Est-il possible de projeter son esprit hors de son corps ?

— Est-ce là la rumeur que vous avez entendue ?

— Entre autres, souffla-t-elle en espérant faire illusion avec son air de curiosité inoffensive.

— J’en ai entendu parler. Certaines personnes peuvent entrer dans une transe et faire voyager leur esprit, leur âme. On ne trouve pas autant de documentation sur ce genre d’expériences que sur les autres dons, tels que celui de voir les fantômes ou d’être sujet à des visions.

— Je vois. Donc vous ne pensez pas que cela soit possible ?

— Oh ! Je ne vois pas pourquoi cela ne pourrait pas l’être, mais je dis simplement que ce doit être difficile. Après tout, nous nous accordons tous à dire que nous possédons une âme qui quitte notre corps lorsque nous mourons. Dans ce cas, pourquoi ne serait-il pas possible de séparer notre âme et notre corps lorsque nous sommes encore vivants ?

Lorelei laissa son père discourir seul encore quelques instants avant de prendre congé en prétextant devoir se préparer pour le dîner. Tout en regagnant sa chambre, elle repensa à ce qu’elle avait appris. Les Wherlocke et les Vaughn posséderaient donc bien des dons, et les rumeurs qu’ils suscitaient seraient donc toutes fondées. C’était en tout cas l’avis de son père et, bien que semblant la plupart du temps perdu dans ses bouquins, il était un homme éclairé. La jeune femme songea qu’il devait y avoir bon nombre de gens qui croyaient à ces choses, sans quoi il n’existerait pas autant de livres et de traités sur ces dons.

Cela signifiait que sir Argus Wherlocke avait bel et bien pu projeter son esprit dans le jardin du duc. Il était donc tout à fait possible qu’il soit vraiment en danger. Lorelei sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine en envisageant cela, et se persuada qu’il s’agissait d’excitation et non de peur quant au sort d’un homme aux yeux foncés et à la peau satinée. La question était maintenant pour elle de savoir si elle devait écrire à la famille de sir Argus pour la prévenir et ainsi risquer de passer pour une aliénée ou s’il valait tout simplement mieux ignorer cette histoire, la mettre sur le compte d’une fièvre cérébrale et prendre par la même occasion le risque de laisser un homme aux griffes de ses ravisseurs.

Dès qu’elle fut dans sa chambre, elle alla s’installer à son secrétaire. Elle s’accommoderait plus facilement d’être prise pour une folle ou une idiote que de penser qu’elle avait peut-être laissé un homme subir un sort tragique alors qu’elle aurait pu lui venir en aide. Elle écrivit rapidement trois lettres, absolument certaine que leur majordome, Max, saurait retrouver l’adresse des trois Wherlocke qui avaient été cités au cours de l’exposé interminable et quelque peu décousu de son père.

Elle songea aussi que ces lettres allaient mettre un certain temps avant de parvenir à leurs destinataires. Si les personnes qu’elle avait décidé de prévenir ne se trouvaient pas chez elles, il s’écoulerait encore plus de temps avant qu’elles apprennent que sir Argus était en danger. Lorelei jugea qu’elle ne pouvait pas rester les bras croisés comme une frêle donzelle tandis que d’autres se ruaient à la rescousse de cet homme, surtout lorsqu’elle ignorait si quelqu’un se précipiterait à sa rescousse, ou même si quelqu’un en aurait la possibilité. Il lui fallait débuter les recherches elle-même, et sans plus tarder.

Elle rangea les lettres afin de les faire adresser et affranchir avant qu’elles puissent être envoyées le lendemain matin, puis commença à se préparer pour le dîner. Il allait lui falloir prendre quelques dispositions, mais elle ne doutait pas d’être capable de trouver avec un minimum de réflexion le meilleur endroit où débuter ses recherches. En descendant vers la salle à manger, Lorelei se rendit compte que sa démarche était par trop élancée. Elle avait hâte de devenir une héroïne.


* Tous les mots suivis d’un astérisque sont en français dans le texte original. (NdT)

Chapitre 2

— Je ne comprends vraiment pas pourquoi nous avons accepté de vous suivre dans cette quête stérile.

Lorelei ne fit pas attention à cette jérémiade bougonnée par son cousin Cyrus et poursuivit son étude de la bâtisse qui se trouvait en contrebas. Depuis son arrivée chez ses cousins au manoir Dunn, elle avait mis trois jours à trouver cet endroit. Elle se gratta machinalement le bras – l’herbe sur laquelle elle était allongée lui irritait la peau. Son instinct lui soufflait qu’il s’agissait de la maison qu’elle cherchait mais, malgré l’état d’assez bonne conservation de cette habitation, elle semblait déserte. Encaissée dans un vallon peu profond, entourée par de basses collines et des arbres, elle ne semblait pas abriter âme qui vive. Pourtant, l’endroit regorgeait de lavande et de pois de senteur profitant de l’absence de la main intraitable d’un jardinier pour se répandre de façon luxuriante. De plus, on retrouvait le long des murs les fenêtres à barreaux très caractéristiques qu’elle avait pu entrevoir rapidement à travers le corps de sir Argus lorsqu’il s’était évanoui tout à coup. Le prisonnier se trouvait derrière l’une de ces fenêtres – elle en était certaine.

— Vous m’avez suivie ici parce que vous savez que je suis capable de trouver ce que je veux quand je l’ai décidé, rétorqua Lorelei.

— Certes, convint Cyrus en s’asseyant avec la plus grande précaution, jetant des coups d’œil aux alentours pour s’assurer que personne ne se trouvait dans les parages. Bien entendu, il nous faut partir du principe que vous avez bel et bien vu un homme apparaître dans le jardin et qu’il ne s’agissait pas d’une hallucination due au soleil.

— Si aucun de vous n’a cru à mon histoire, pourquoi m’avoir accompagnée ?

Comme aucun cri d’alarme n’avait retenti lorsque son cousin s’était assis, Lorelei s’empressa d’en faire de même.

— Nous n’avions rien de mieux à faire et il y avait toujours une chance pour que vous ayez raison. J’aime jouer les héros, déclara Peter en esquissant un sourire qui prêta à son visage carré un soupçon de charme authentique. Cette maison semble inoccupée. Devons-nous nous mettre à la recherche du prisonnier dès à présent ?

— Nous ferions peut-être tout aussi bien, répondit Lorelei.

— Vous semblez déçue.

— À dire vrai, j’imaginais une infiltration discrète où il nous faudrait nous faufiler dans l’obscurité d’une nuit sans lune, tout de noir vêtus ; peut-être même aurions-nous porté des masques afin de dissimuler notre identité, dit-elle en souriant devant l’hilarité de ses cousins avant de se mettre debout. Cependant, nous n’avons remarqué aucun signe de vie depuis une heure que nous voilà tapis ici à observer. Nous ferions donc mieux d’aller rendre tout de suite sa liberté à cet homme.

Sur ces mots, la jeune femme, après avoir pris soin d’épousseter ses jupes, s’engagea en direction de la maison.

— Que faisons-nous de Vale ?

Lorelei s’arrêta et se retourna en direction de l’endroit où sa servante était étendue au sol, d’évidence profondément endormie.

— Nous pourrions la laisser dormir ici. Elle semble confortablement installée.

— Elle sera mécontente si elle se réveille alors que nous sommes partis, prévint Peter en secouant la tête, ses boucles châtain terne se balançant de haut en bas.

Dire que Vale serait « mécontente » était un bel euphémisme pour décrire l’hystérie qui s’emparerait de la domestique si elle se réveillait seule sans savoir où était passée sa maîtresse. Lorelei se dirigea donc vers elle et la réveilla doucement.

— Pouvons-nous rentrer à la maison, maintenant, madame ? s’enquit Vale, se levant tout en lissant ses jupes.

Avant que Lorelei puisse répondre, Peter et Cyrus la plaquèrent au sol avec sa servante. La protestation de la jeune femme devant pareil traitement mourut à ses lèvres lorsqu’elle vit Peter pointer discrètement du doigt en direction de trois cavaliers qui approchaient. Elle lui tapota le bras pour lui signifier sa gratitude pour cette réaction remarquable et se mit à observer les hommes qui arrêtaient à présent leurs chevaux devant la bâtisse.

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