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Premiers Voyages, Secret d'Etoile - 1

De
438 pages

Qui ne s’est jamais demandé, même pour un instant, le réel impact que pouvaient posséder les rêves sur la réalité du monde ? Combien de grands noms se sont-ils fait connaître grâce à eux ? Combien d’événements marquants ont-ils eu lieu ? Combien l’Histoire en elle-même a-t-elle pu changer ? Et combien de fois, surtout ?

Il existe sur Terre quelqu’un qui possède la réponse. Il se fait appeler le Voyageur et il n’existe qu’au travers des songes des Hommes. Il est un mythe que personne ne connaît. Une légende que personne n’a pensé à raconter. Car, jusqu’à récemment, il évoluait à nos côtés, chaque nuit, dans le plus grand des secrets.

Mais au détour d’un rêve, pour la première fois depuis son tout premier voyage, il est remarqué par une humaine. Son nom est Roxanne. Excessivement prudente et réservée, elle semble sans cesse redouter qu’un danger s’abatte sur elle.

Le Voyageur en est certain, cette jeune femme cache quelque chose. Et malgré le risque qu’il encourt, il n’a plus le choix. Pour lui, c’est viscéral, c’est instinctif : il souhaite élucider le mystère qu’elle représente.


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Anne-Claire CHILLAN

 

 

 

 

 

 

 

 

Secret d’Étoile

 

 

Tome 1 :

Premiers Voyages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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À mes grands-parents qui sont à l’origine de la foi que je porte dans l’influence des étoiles sur nos vies. Merci à eux de m’avoir fait comprendre qu’il y avait différentes façons de se laisser guider.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« La nuit, toute chose prend sa forme et son vrai aspect.

De même que l’on ne distingue que la nuit les étoiles du ciel, on aperçoit alors sur la terre bien des choses qu’on ne voit pas le jour. »

 

Selma Lagerlöf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prologue

 

 

 

S’il est bien un point commun à chaque être sur terre, c’est celui-là : qui que nous soyons, nous ne gardons aucun souvenir du jour où tout a commencé.

C’était son cas à lui, arrivé comme beaucoup, perdu dans cette vie. Le jour restait imprécis, les circonstances également. Pour lui, tout n’avait été que flot de couleurs et de souffrances. Il ne conservait que des sensations, là où il espérait encore des images. Il y avait ces brûlures, cette violence, ce chaos. Cette impression de danger inéluctable. Cette peur, juste avant l’abandon.

Juste avant d’être seul. Juste avant de faire face au monde.

 

Ses yeux s’étaient ouverts sur le décor blanc et neutre d’un hôpital. Peu adapté à sa nouvelle forme, il n’avait d’abord pas vraiment su comment bouger. En vérité, selon ses dires, le corps dans lequel il se trouvait lui avait simplement semblé... difficile à appréhender. Il était trop petit pour lui. Trop différent de ce qu’il s’était senti être jusque-là. Et surtout trop limité.

Il avait conscience d’aspirer à autre chose, de vouloir autre chose. Mais il se trouvait soudain emprisonné dans le genre humain sans trop savoir quoi en faire. Sans savoir non plus si les souffrances qu’il venait de vivre étaient les dernières ou si, au contraire, sa nouvelle condition en appellerait plus encore.

 

Comme s’il s’était posé cette question à voix haute, la réponse lui était venue de l’autre côté du couloir.

Entendre était également inédit pour lui. Différent. Mais, au contraire du reste, libérateur aussi. Car ces sons avaient été jusque-là les seuls éléments de son nouveau décor ayant pu lui faire croire qu’il était à sa place. Des sons étouffés, intermittents, imprécis... mais d’une beauté à nulle autre pareille.

Une beauté qui l’attirait.

Il lui fallut du temps pour comprendre qu’il s’agissait de sanglots. Plus encore pour saisir ce qu’étaient des sanglots, de qui ils provenaient et ce qui poussait à pleurer. Il désirait savoir pourquoi la douleur qu’il pensait avoir laissée derrière semblait soudainement avoir accaparé le corps d’une autre personne.

Une petite fille, tout aussi seule que lui, en définitive.

 

Et pour lui, sans repère, ce fut ça que de venir au monde. Atterrir dans l’existence sans certitude, mais avec fracas. Avec inquiétudes, peines et douleurs. Des douleurs qui pourtant, selon lui, méritaient d’être partagées. Des douleurs qui liaient les êtres qui souffraient entre eux de façon durable et inéluctable.

De façon évidente.

 

Ce qu’il ignorait toutefois, c’était que d’autres souvenirs de ce jour lui parviendraient bientôt et que sa perception de la réalité s’en verrait altérée. Bientôt, oui, il en saurait plus sur ce qu’il était. Sur ce qui l’avait amené à cet instant précis, dans ce lieu particulier. Sur la raison du bruit, de la douleur et du chaos. Et sur les obstacles qu’il serait prêt à braver pour retrouver cette petite fille qui, contrairement à ce qu’il avait cru, n’avait fait cette brève incursion dans sa vie que pour mieux en repartir.

 

Car en définitive, si les choses s’étaient passées différemment, jamais il ne l’aurait rencontrée. Et peut-être aurait-il compris que cet instant ne devait rien au destin. Bien au contraire.

Dans le meilleur des cas, il ne s’agissait que de hasard.

 

D’un très malheureux hasard...

 

1

 

 

 

 

Roxanne Andrews habitait depuis plus de quatre ans un modeste appartement dans la ville de Joliet dans l’Illinois. Très peu connue dans son immeuble, car d’un caractère très discret, elle était toutefois l’une des locataires préférées d’Harold Richards, le concierge, qui n’avait jamais eu à lui reprocher un seul retard de loyer ou une quelconque plainte pour tapage nocturne ou nuisances diverses. Roxanne était ce que l’on pouvait appeler une fille banale et manifestement sans souci. Elle quittait son lit tous les matins à six heures sans jamais protester, mangeait un bagel, un œuf sur le plat, une tranche de bacon et buvait un verre de jus d’orange, sans jamais rien changer à sa routine. Elle fermait sa porte à six heures quarante-cinq précises et supportait patiemment l’heure et demie d’embouteillages inévitables qui la menait jusqu’à son lieu de travail : le siège d’un Journal réputé, au centre même de Chicago.

Tout était scrupuleusement rythmé dans sa vie depuis qu’elle avait quitté l’Université – diplôme en poche – et qu’elle s’était vu offrir le boulot de ses rêves. À quelques petits détails près.

Roxanne avait l’étoffe d’un grand reporter. Elle était capable de dénicher les scoops comme personne. Elle avait aux yeux de tous un sixième sens, un talent, un don et il n’était pas rare que ses articles fassent la une... durant ses longs moments d’absence et ses songes éveillés.

La réalité était toute autre malheureusement. Son patron avait daigné lui accorder un tout petit encart page vingt-sept, pour qu’elle puisse y loger une chronique touristique sans prétention, parlant – la plupart du temps – de voyages qu’elle ne ferait jamais.

Elle attendait de pouvoir faire ses preuves, depuis le jour où elle était arrivée dans ces locaux. Malheureusement, personne jusqu’à maintenant ne lui en avait donné l’occasion.

Ce jour-là encore, elle se retrouvait recluse derrière son bureau surchargé de documents qui ne lui serviraient jamais à rien – puisqu’ils appartenaient pour la plupart à d’autres – à chercher comment décrire le plus pertinemment et avec le plus de style possible la ville de Cancún où elle n’avait jamais mis les pieds. Le tout, en quatre lignes et demie, sous une immense photo représentant un verre de Margherita.

Roxanne était plus que lassée de faire des efforts vains qui ne la mèneraient jamais à rien. Toutefois, elle renonçait toujours à dire quoi que ce soit, de peur d’avoir à tomber encore plus bas.

Si les cartes de la loterie avaient été mieux distribuées, tout laissait pourtant croire qu’elle aurait pu mener une vie nettement plus agréable. Souvent elle se disait qu’elle aurait dû accepter de quitter l’Illinois, de s’inscrire dans une Université beaucoup plus réputée – telle que Harvard ou Yale, son dossier scolaire le lui permettait – avant de passer un entretien au sommet, sans aucune anicroche pour un poste de rédactrice au New York Times, au Seattle Post ou au San Francisco Chronicle. Mais cela, c’était sans compter son principal problème. Depuis plusieurs années, Roxanne avait une peur panique de la nouveauté et appréciait, plus que quoi que ce soit au monde, que son envie de normalité et de routine soit à ce point inscrite dans chacune des parcelles de sa peau.

Ceci expliquait donc pourquoi elle ne disait jamais un mot plus haut que l’autre, pourquoi elle ne se révoltait pas, pourquoi elle acceptait tout, pourquoi elle n’avait jamais eu un seul pneu crevé, une seule panne d’essence, une seule bouteille de shampoing vide sans qu’elle n’ait eu sous la main de quoi la remplacer, une seule facture impayée, ou une seule action qu’elle aurait un jour regrettée.

Son choix de vie se répercutait même sur son style vestimentaire. Ce qui faisait que personne à son bureau n’avait jamais vu combien elle était belle. Elle tenait à se couvrir les jambes avec d’épais collants en laine, portait souvent des jupes à la coupe désavantageuse et des pulls bien trop larges. Elle n’aimait pas l’idée que l’on puisse un jour la remarquer si elle s’essayait aux tailleurs ou aux chaussures à talons hauts. Cela aurait pourtant été plus judicieux et aurait au moins permis à ce que l’on sache à quel point son teint de porcelaine pouvait trancher avec toutes les couleurs possibles et imaginables. Combien sa chute de reins incroyablement bien dessinée présentait avec brio des jambes un peu plus longues que la moyenne. Combien ses épaules droites, mais fines se laissaient parer la plupart du temps par un rideau de cheveux roux et à quel point ses yeux verts étaient pétillants, si bien que tout artifice pouvant les sublimer était inutile.

Depuis quelques années, elle marchait de pair avec une autre fille : Melody. Une blonde plutôt jolie qui était devenue sa meilleure amie, mais qui ne l’égalait sans doute pas en beauté. D’ailleurs, si cette dernière avait pu penser, ne serait-ce qu’un instant, que ses compliments aient pu changer quoi que ce soit, elle n’aurait cessé de les lui répéter. Mais elle savait à qui elle avait affaire et après plusieurs heures de débats interminables, elle avait jugé inutile de continuer ce combat des plus stériles.

Roxanne avait la vie la plus simple et la plus rangée possible. C’était un choix qu’elle avait fait et qu’elle jurait chaque jour n’avoir jamais regretté. Elle aurait apprécié cependant que quelqu’un – n’importe qui – puisse connaître son secret. Elle aurait aimé pouvoir dire une fois au moins qu’elle donnerait tout pour que l’ensemble de son existence soit bouleversé. Elle avait conscience, cela dit, que ses désirs n’aboutiraient jamais, car elle restait persuadée que son choix était le meilleur pour elle. En d’autres termes, elle se trouvait dans une impasse.

Ainsi, jour après jour, elle s’enfermait dans cette routine, réduisant au maximum ses pensées parasites et ses rêves impossibles sans jamais s’imaginer qu’il était arrivé plusieurs fois à quelqu’un d’entendre ce qu’elle avait toujours tu.

 

Tout avait déjà commencé à changer au matin du 4 octobre, alors que Roxanne s’éveillait, comme chaque jour, après un sommeil qu’elle supposait plutôt calme. Tout se déroula parfaitement. Comme d’habitude. En s’étirant, elle tenta de se rappeler sa nuit. Malheureusement, elle réalisa encore une fois qu’elle ne conservait aucune réminiscence de ses rêves. D’aussi loin qu’elle s’en souvenait d’ailleurs, elle était même sûre de ne jamais avoir réussi à les retranscrire.

Elle se leva, enfila ses chaussons, sa robe de chambre et entreprit de se préparer un bon petit déjeuner.

Le temps était triste et maussade. Ce qui n’était pas étonnant pour la période. Le meilleur du top 50 se faisait entendre en sourdine dans l’appartement voisin – encore à cause de ces murs trop fins !– et Roxanne n’appréhendait pas plus que les autres jours les quatre lignes qu’elle aurait à écrire dans sa rubrique durant la matinée. Rien ne laissait présager qu’une rencontre majeure aurait lieu moins de six heures plus tard et bouleverserait à jamais la vie de la jeune femme.

Pour elle, c’était un matin ordinaire. Cela expliquait peut-être pourquoi elle ne fit pas attention aux doux effluves de fleurs qui flottaient dans l’air.

 

Comme chaque jour, elle prit son petit déjeuner, sortit de son appartement à la même heure et affronta les mêmes embouteillages avant d’arriver au sein d’un bureau où personne ne la remarqua. Rassurée par cette idée et enfermée dans son petit monde serein, elle ne se rendit jamais compte qu’elle avait été suivie jusque-là. L’article qu’elle devait rédiger ce jour-là traitait des plages de Miami. Touristiques, bien qu’à quelques heures de vol de l’endroit où elle vivait. Elle prit un soin tout particulier à dire ce qu’il y avait à dire, décrire ce qu’elle devait décrire, avant d’effacer tous ses meilleurs passages puisqu’il était convenu avec le rédacteur en chef qu’elle devait être « précise et concise », quitte à rendre quelque chose de médiocre et d’incomplet.

À l’heure du déjeuner, elle s’autorisa une véritable folie et troqua son habituel sandwich au pain complet et au blanc de poulet contre un sandwich au pain complet et à la dinde. Et si pour n’importe qui ce changement aurait pu être négligeable, il s’agissait pour Roxanne d’un authentique pas en avant. Une preuve de plus qu’elle avait vraiment besoin de nouveauté !

Elle était prête à s’arrêter là dans les folies et elle s’en serait tenue à cette bonne résolution si, en regardant sur le trottoir d’en face, elle n’avait pas repéré cet homme – d’une trentaine d’années tout au plus – en train de la fixer. C’était tellement inhabituel pour elle qu’elle n’envisagea pas de baisser les yeux. Au contraire, elle le scruta à son tour trente secondes, puis une minute entière, avant de remarquer son expression. Sans que Roxanne ne puisse expliquer pourquoi, cet homme lui paraissait tendu, déboussolé... étonné.

Elle, de son côté, s’amusait presque de la situation. Elle n’en éprouvait d’ailleurs aucune gêne, puisqu’ils ne se connaissaient pas et que rien ne portait à croire qu’ils se reverraient.

Les minutes passèrent sans qu’elle ne décroche jamais son regard du sien. Moins encore quand elle crut comprendre que l’inconnu était en passe de céder à une vraie crise de panique. Ses mains tremblaient et il tapait du pied. Et quand finalement il accepta de porter ses yeux ailleurs, ce ne fut que pour regarder alternativement à droite, à gauche, à plusieurs reprises, avant de toujours revenir sur Roxanne qui assistait, intriguée, à ce spectacle.

Ce jeu dura deux minutes encore avant de s’arrêter. Roxanne se leva de sa table, jeta l’emballage de son déjeuner dans une poubelle à ses côtés et reprit ses esprits. Elle réalisa soudain à quel point il pouvait être impoli, cavalier et discourtois de regarder un inconnu de la sorte. Un homme, de surcroît ! Alors elle arrêta.

Ce qu’elle ignorait encore, c’était qu’une seule de ces affirmations était vraie. Et même, pas tout à fait.

Cet homme, elle l’avait déjà croisé. Plus d’une dizaine de fois, sans jamais conserver un seul souvenir de lui. Il était chaque jour à ses côtés, d’une façon ou d’une autre, caché ou non, sans qu’elle le remarque.

Cet homme était ancré dans son quotidien bien malgré lui et sans doute bien malgré elle. Il y rodait depuis plusieurs jours déjà et le plus étonnant dans tout ça, c’était qu’il n’avait même pas eu le choix.

 

L’après-midi, Roxanne ne parvint pas à se défaire de la vision qu’elle avait eue. Elle se concentra un maximum sur le travail supplémentaire qui lui avait été donné. (Le numéro du jour devant être bouclé deux heures plus tard, il avait été demandé à toutes les petites mains possibles de s’activer pour les corrections). Elle était sûre cependant d’avoir laissé passer un nombre incalculable de fautes, tant il lui était devenu difficile de réfléchir. En quittant le Journal à dix-sept heures, elle dût s’y reprendre à deux fois avant de retrouver sa voiture dans le parking souterrain et mit presque cinq minutes à démarrer, faisant fi, au passage, des contrôles nécessaires et manquant d’emboutir le véhicule d’un de ses collègues.

Lorsqu’elle arriva devant son immeuble, elle eut à nouveau l’impression d’être observée. En regardant dans son rétroviseur, elle remarqua cependant que la rue était complètement déserte. Elle se demanda alors si elle n’était pas en train de devenir folle.

Pour se changer les idées, elle décida de donner rendez-vous à ses amis le soir même pour qu’ils aillent boire un verre ensemble. Une fois de plus – une deuxième fois ce jour-là –, elle bousculait sa routine, mais cela lui importait peu. Elle avait besoin de s’évader. Besoin d’oublier ce sentiment d’insécurité qui l’assaillait de plus en plus.

 

Les deux seuls amis de Roxanne avaient passé une journée parfaitement calme. Et dans son for intérieur, elle réalisa à quel point elle pouvait les envier. Son meilleur ami Logan était responsable des finances dans une grande entreprise. Elle le connaissait depuis l’université et avait toujours admiré son intelligence, sa persévérance et ce don qu’il avait pour manier les chiffres. Une fois de plus, ce jour-là, son patron avait été un peu trop dur avec lui. Mais pour cent cinquante mille dollars à l’année, il ne voyait aucun souci à passer quelques petits moments désagréables. Sa petite-amie « du moment », c’était Melody. Roxanne avait longtemps gardé ses distances avec elle, de peur que Logan ne la quitte – elle aussi – un peu trop vite et qu’elle n’ait à perdre quelqu’un qu’elle appréciait. Melody s’était pourtant montrée tellement agréable et tellement gentille, que Roxanne n’avait pas eu d’autre choix que de s’en rapprocher.

À son grand bonheur, les jours, les semaines et les mois s’étaient étirés. Si bien que le « moment » de Logan durait depuis cinq ans et demi maintenant et que désormais, ils filaient le parfait amour. Quant à Roxanne, elle avait jugé cette période assez conséquente pour enfin se risquer à une belle amitié avec « la fille de passage ».

Melody était avocate. Pas très réputée certes, mais vraiment très douée. Le seul cas qu’elle avait eu dans la journée était celui d’un couple demandant le divorce. Les deux étant assez conciliants et très contents de se quitter, cela ne fut pas bien compliqué de les convaincre de partager leurs biens, avant de signer en bas de la page et de s’en aller.

Tout le monde semblait donc avoir eu une journée parfaite. Parfaitement ennuyeuse, parfaitement banale. À l’exception de Roxanne. Pour une fois.

Durant toute la soirée, elle se demanda s’il était judicieux de parler de l’homme inconnu qu’elle avait vu. Et ce fut vraiment très tard qu’elle décida de se jeter à l’eau, considérant sans doute que quelques conseils ne seraient pas superflus.

— Il faudrait que je vous parle de quelque chose qui m’angoisse, dit-elle à mi-voix.

Cette annonce déclencha immédiatement un froncement de sourcils de la part de Logan.

— On t’écoute, répondit-il. Dis-nous tout.

— J’aimerais surtout savoir par quoi commencer, rétorqua Roxanne. Je crois qu’il m’est arrivé quelque chose de très bizarre aujourd’hui.

— Une fois n’est pas coutume ! dit Melody. De quoi s’agit-il ?

Elle soupira.

— Ça vous est déjà arrivé de rencontrer quelqu’un et d’avoir l’impression étrange de l’avoir déjà vu quelque part ?

— On est plusieurs milliards sur cette planète, lança Logan avec un sourire. Il n’est pas exclu que l’on se croise de temps en temps !

— J’imagine bien, dit Roxanne. Mais je parle de quelque chose de plus fort encore. Une véritable impression de « déjà vu ». Comme si les rencontres se produisaient sans arrêt et jamais à la fois. Je parle d’une personne qui vous semble tellement familière que vous pensez la connaître sans jamais lui avoir parlé.

— Ça me fait cet effet avec les rêves, dit Melody. J’ai l’impression d’avoir déjà vécu une situation, d’avoir déjà rencontré quelqu’un, alors que je me suis fait tout un petit film toute seule dans ma tête, des mois auparavant. C’est vrai que c’est un peu étrange.

— Parce que tu rêves de garçons ? s’offusqua Logan.

— Ça arrive, dit-elle en lui prenant la main. Mais ne sois pas jaloux.

— Tu parles !

— Revenons deux secondes à moi, les interrompit Roxanne. J’ai vu un homme aujourd’hui. Un homme qui m’a fait cette impression et ça m’a fait froid dans le dos. En réalité, je crois qu’il me suit.

Logan et Melody échangèrent un regard furtif. Une seconde après, cette dernière murmura :

— Il fallait bien que ça arrive un jour...

— C’est à dire ? s’étonna Roxanne.

— Logan et moi, on se demandait quand on aurait droit au coup du harceleur, du psychopathe ou de l’éventuel kidnappeur...

— C’était inévitable selon vous ?

— Oh, oui ! Tu es tellement enfermée dans ton petit monde sans obstacle que tout ce qui est à l’extérieur va vraiment finir par te faire peur. Ce n’était qu’une question de temps avant que tu ne deviennes paranoïaque.

— Je ne le suis pas ! Je considère simplement qu’il n’y a pas de mal à vouloir un peu de calme et d’ordre dans sa vie.

— Tes parents t’ont appelée Roxanne à cause d’une des chansons d’un groupe de rock ! s’exclama Logan. Ton père porte encore des T-shirts à l’effigie des Rolling Stones. Les deux ont fait Woodstock, ont fumé de l’herbe, ont dormi par terre, alors que toi au même âge t’en es à classer les aliments dans ton frigo par couleurs. Tu ne t’amuses jamais. Tu ne profites de rien ! Nous, on n’est pas contre un peu d’ordre et de calme, mais si ça frôle le cas clinique, permets-nous de nous poser quelques questions. Il arrive qu’on s’inquiète vraiment pour toi. On aimerait que tu profites un peu de ta vie...

— Avec un malade à mes trousses ? Aucune chance...

— Tu vois, dit Melody. C’est précisément ce genre de réflexion à laquelle Logan faisait allusion.

Roxanne avait conscience de ne pas assez jouir de son existence. Elle savait également qu’elle n’irait jamais au-devant de tout ce qu’elle pourrait lui offrir. Elle se plaisait à croire qu’elle n’agissait comme cela que par prudence, même si quelque part elle réalisait que cela frisait l’obsession. Melody et Logan ne connaissaient des parents de Roxanne que ce qu’elle avait bien voulu leur en dire, ce qu’ils ignoraient cependant, c’était que même si cette légèreté et cette envie constante de carpe diem les avait fait vivre de magnifiques expériences dans leur jeunesse, le tout s’était pourtant terminé de la pire des façons. Par le drame que tout le monde avait envisagé un jour sans vraiment y croire. Par l’excès de trop qui ne donnait pas vraiment envie à la jeune femme de chanter quand elle entendait la mélodie bien connue du groupe Police à la radio.

Elle aimait le calme et la routine associés à son quotidien. Elle aimait qu’il lui soit possible de tout prévoir, de tout anticiper. Et même si, de temps en temps, il lui venait l’envie de bousculer ses habitudes, elle était toutefois sûre que ces folles pensées resteraient toujours à l’état de rêve éveillé. Car elle ne pouvait pas déroger à sa règle première. Elle refusait de sortir – ne serait-ce qu’un instant – du chemin qu’elle s’était tracé, de peur d’avoir à en payer le prix, un jour, elle aussi.

 

En s’endormant ce soir-là, bercée par les chansons d’un CD de relaxation qu’elle s’était acheté, elle songea une dernière fois à l’homme qu’elle avait croisé. Elle était sûre qu’il existait une véritable raison au fait qu’il ne soit pas encore sorti de ses pensées. Elle était certaine de l’avoir déjà vu. Même si elle était incapable de dire où et quand. Et, dans un sursaut de folie, elle se promit de résoudre ce mystère coûte que coûte, même s’il était déjà évident que ces valeureux projets s’essouffleraient d’eux-mêmes dès le lendemain matin.

Ce qu’elle ignorait, c’est qu’elle n’était pas la seule à avoir été bouleversée par cette rencontre et tandis qu’elle se laissait emporter par le sommeil, l’homme qui se faisait appeler le Voyageur se demandait de son côté ce qui avait bien pu amener à ce qu’il croise cette jeune femme qui – il en était certain – serait forcément source d’ennuis.

Le Voyageur n’avait pas de nom. Il n’en avait d’ailleurs pas besoin puisqu’il ne parlait jamais à personne. Il avait une profonde conscience des réalités et savait pertinemment comment le genre humain réagirait s’il apprenait son existence. Jusqu’à aujourd’hui, il avait toujours réussi à se cacher. En visitant les rêves des Hommes. En vivant en parallèle de leur existence, durant des moments bien spécifiques de leur sommeil sans jamais se faire repérer. C’était tout ce qu’il savait faire. Mais c’était un don unique et il connaissait le danger qu’il pouvait représenter pour les autres. C’est la raison pour laquelle il s’était imposé tant de limites. Pourtant aujourd’hui, la barrière entre le monde des humains et le sien semblait s’être abaissée. Il ne savait pas pour combien de temps, ni si cela était capable de durer, mais il s’étonna malgré tout de ne pas éprouver que de la peur face à cette situation inattendue.

Car oui, il était curieux aussi. Curieux de savoir qui était la jeune femme qu’il avait rencontrée et si elle possédait aussi un pouvoir. Il ne cessait de se demander quelle erreur il avait pu commettre et ce qui avait bien pu l’amener à se faire repérer. Il se demandait aussi ce que cela signifierait pour la suite et s’il pouvait continuer son périple sur terre malgré tout.

Le Voyageur n’avait rien d’humain. Sinon en apparence. Il avait choisi la Terre comme planète d’adoption bien des années auparavant. Aucun écrit, aucune histoire, n’était capable de calculer le temps depuis lequel il visitait notre monde. Personne ne le connaissait et ne l’avait jamais connu. C’était comme ça qu’étaient faites les choses. L’obligation de conserver son secret était même la toute première loi qu’il s’était imposée.

Il aurait pourtant pu bien facilement se fondre dans le décor – si sa nature le lui permettait. Il avait un physique simple et tout ce qu’il y avait de plus ordinaire en plein jour. Il était de taille moyenne, avait les cheveux d’un noir de jais, les yeux gris clair et ne conservait comme différence avec l’être humain que ces volutes argentées qui s’échappaient de chaque parcelle de sa peau quand il perdait sa concentration ou qu’il était sujet à une trop forte émotion, comme c’était le cas ce soir-là.

Sa rencontre avec Roxanne ne l’avait pas laissé indemne et il avait besoin d’y réfléchir. Aussi avait-il décidé pour la première fois depuis longtemps de changer d’esprit et de se perdre ailleurs. Dans les volutes du rêve d’un pêcheur inconnu au port de South Haven, à plusieurs centaines de kilomètres de Chicago.

Il ne prêta pas attention au monde que l’homme s’était créé toutefois. Cherchant plutôt dans son esprit une chose qu’il voulait ressentir, mais qu’il n’avait jamais appris à éprouver de lui-même : un sentiment d’évasion. Après avoir passé quelques souvenirs, il trouva celui qui convenait. Celui – parmi de nombreux autres – ne lui offrant rien de plus que l’étendue magnifique du lac Michigan au coucher du soleil.

Car c’était son moment préféré. Ce moment particulier où la nuit commençait et lui octroyait comme toujours la promesse de superbes aventures.

Pour une fois, éloigné du monde de son rêveur, le Voyageur chercha à comprendre ce que l’être humain pouvait bien trouver d’agréable à vivre une existence ordinaire. Comment pouvait-il manger, travailler, étudier et ne consacrer que vingt pour cent de son temps à dormir et à rêver ?

Évidemment, il aurait accepté que ses rêveurs le laissent au matin, si bien sûr cela avait été pour construire dans la réalité tout ce qu’ils avaient imaginé en une nuit. Mais rares étaient ceux qui le faisaient, hélas. Et il aurait voulu comprendre ce paradoxe. Comprendre pourquoi l’Homme était tantôt capable de tout, tantôt si limité. Il aurait voulu savoir. Il avait toujours voulu savoir. Mais il n’avait jamais eu la possibilité de poser ses questions. Il n’avait jamais eu aucun contact avec personne... Jusqu’à... elle.

 

Ce soir-là, il avait tâché de la laisser un peu tranquille. De prendre lui-même du recul par rapport à cette situation qui semblait lui échapper. Il s’était astreint à de bonnes résolutions, malheureusement, lorsque le paysage du lac Michigan changea sous ses yeux, il comprit qu’il était en train de perdre son pari.

Il faisait nuit maintenant autour de lui. Il s’était matérialisé dans la réalité pendant trois secondes. Comme toujours. Ces trois secondes qui lui étaient accordées pour chacun de ses voyages.

Tout au bout de ses doigts, une lueur argentée commença à apparaître. Elle se propagea lentement de ses mains à ses bras, de ses épaules à son cou puis à son visage jusqu’à ce qu’il ne ressemble plus qu’à une immense créature de lumière.