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Quand tout bascule

De
209 pages
1914, l’année de tous les dangers
Adélaïde de Beauchamp est une jeune lady qui s’est vue contrainte de quitter l’Angleterre à la suite d’un scandale. Sommée par ses parents
de revenir chez elle au bout de deux ans, elle s’embarque sur l’Empress of Ireland, un paquebot luxueux qui effectue la liaison entre la ville de Québec et l’Angleterre.
En cette nuit du 29 mai, période de l’année où les eaux sont encore glaciales dans l’embouchure du fleuve Saint-Laurent, l’Empress of Ireland fend doucement la nappe brumeuse lorsqu’il est soudainement embouti
par un charbonnier. Personne n’aurait pu prévoir ce drame!
Dès lors, le destin d’Adélaïde sera changé à tout jamais…
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Copyright © 2016 Sonia Alain
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le
cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-605-6
ISBN PDF numérique 978-2-89767-606-3
ISBN ePub 978-2-89767-607-0
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
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www.laburbain.comPour mon époux, mon compagnon de tous les jours, celui avec qui il est si merveilleux de vivre.
Vieillir à tes côtés est le plus beau des cadeaux. Merci d’être présent à chaque instant de ma
vie, de me soutenir, et surtout, de m’aimer…Remerciements
erci de tout cœur à mon époux, Sylvain, de m’encourager à poursuivre mon rêve et deM m’offrir la possibilité de le concrétiser jour après jour.
Un gros merci également à mes trois bêta-lectrices : Rachel Graveline, Jessica Gagnon-René
et Johanne Poitras. Sans vous, mes romans n’auraient pas cette même qualité. Vos regards
éclairés ainsi que vos suggestions sont une bénédiction. Merci de continuer à m’épauler ! Vous
m’êtes précieuses !
Merci à l’auteur Sylvain Gingras de m’avoir fourni toute l’information nécessaire au sujet du
Triton Fish and Game Club qui me fut très utile pour la rédaction du passage se déroulant dans
ce pavillon.
Merci aussi à Dany Malenfant, gestionnaire du site historique maritime de la Pointe-au-Père
où se trouve le Musée Empress of Ireland. Grâce aux nombreuses photos auxquelles j’ai eu
accès, il m’a été plus facile de décrire l’intérieur du bateau. D’ailleurs, si vous passez dans la
région, je vous recommande vivement la visite de ce musée. La projection vidéo, les extraits
audio ainsi que les objets récupérés de l’épave valent le détour. Il est à noter que je me suis
servie de ces extraits vidéo pour enrichir mon récit et rendre mon roman plus vivant.
Merci également à AdA d’avoir cru en moi et de me permettre de vous présenter cette saga.
Et finalement, un gros merci aux lecteurs et lectrices qui me suivront dans ce nouveau
périple. Ce roman sentimental à saveur historique est pour vous.Prologue
’année 1914 se démarqua par deux événements majeurs : non seulement la PremièreL Guerre mondiale venait d’éclater en Europe, mais en plus, une tragédie maritime survenait
à la hauteur de Pointe-au-Père. Ce village situé dans la région du Bas-Saint-Laurent, au
Québec, se trouvait tout près de Métis, une petite ville dont la renommée avait traversé l’océan.
À l’époque, Métis était considérée comme une station balnéaire de prédilection durant la
saison estivale. Ce coin de pays était prisé par la fine fleur de Montréal, de Toronto et des
États-Unis, mais également par l’aristocratie anglaise. Les villégiateurs y occupaient plusieurs
hôtels luxueux tels le Boule Rock, le Cascade ou encore le Seaside House, ainsi qu’un
magnifique terrain de golf, des courts de tennis, des salles de bal et des réserves de pêche
incomparables, sans parler des maisons imposantes de style victorien qui tenaient lieu de
chalets.
Ce fut à cet emplacement de choix que se situait Estevan Lodge, la résidence d’été de
Lord Mount Stephen. Cette dernière deviendra plus tard le domaine Reford, reconnu aujourd’hui
pour ses Jardins de Métis. La splendide demeure que ce noble anglais fit bâtir comptait pas
moins de 13 pièces, et un nombre important de domestiques y était employé. En 1918,
Lord Stephen légua sa propriété à Elsie Reford, sa nièce, car celle-ci venait y passer ses
vacances depuis quelques années déjà et chérissait tout particulièrement l’endroit.
* * *
Le 29 mai 1914, lorsque l’Empress of Ireland, un paquebot de l’envergure du Titanic, fit
naufrage, 1057 passagers se trouvaient à son bord. Seules 465 personnes survécurent à cette
nuit fatidique — passagers et équipage confondus ; les autres périrent de froid ou par noyade.
Il ne s’écoula que 14 minutes entre le moment où le charbonnier Storstad enfonça la coque
du bateau — créant un trou béant — et celui où ce dernier sombra dans les flots glacials.
Pourtant, cette magnifique structure avait été la fierté de ses propriétaires, tout comme son
sosie, l’Express of Britain. C’était un navire fort luxueux, parmi les plus gros du monde. Réputé
pour sa vitesse, il effectuait la traversée entre l’Angleterre et la ville de Québec en six jours
depuis plusieurs années déjà.
Cet accident maritime se révéla tout aussi catastrophique que celui du Titanic. Cependant, il
ne fut pas autant médiatisé, puisque la guerre qui éclatait en Europe fit plonger l’ampleur de sa
tragédie dans l’oubli. Ce funeste souvenir ne s’effaça toutefois jamais de la mémoire des
habitants de la région. Désormais gît au fond du fleuve Saint-Laurent l’épave de l’Empress of
Ireland.CHAPITRE 1
* * *
Quand l’horreur se déchaîne
délaïde quitta la bibliothèque richement garnie de l’Empress of Ireland d’un pas vif. ElleA s’était empressée d’écrire une lettre à sa tante Esther avant que le bateau-pilote Eureka ne
vienne à leur rencontre pour effectuer le dernier chargement de courrier. Sa tante, aux prises
avec une mauvaise grippe, avait dû demeurer à Québec, si bien qu’elle n’avait pu l’accompagner
pour ce voyage. Il était à prévoir que ses parents n’approuveraient guère cette décision. Laisser
leur fille sillonner les mers sans chaperon allait à l’encontre de la bienséance. De son côté,
Adélaïde ne s’en formalisait pas. De caractère indépendant, tout comme sa tante Esther, elle
jugeait la compagnie de Charlotte, sa femme de chambre, amplement suffisante pour
sauvegarder les apparences. Après tout, il ne s’agissait que de six misérables petits jours, rien
de dramatique en soi. De toute façon, elle n’en était pas à sa première escapade, bien au
contraire. Elle avait déjà à son actif plusieurs expéditions effectuées à travers le monde, comme
peu de jeunes gens de son rang avaient eu le privilège de vivre. Cette prérogative, elle la devait
à son oncle et sa tante.
Lord Brand était un diplomate chevronné au service de Sa Majesté depuis fort longtemps. Il
avait visité l’Europe, l’Asie et même l’Afrique à maintes reprises. Son épouse l’avait souvent
accompagné dans ses déplacements. Depuis deux ans, Adélaïde s’était jointe à eux. En leur
compagnie, elle avait tout d’abord découvert les plus belles merveilles que contenait l’Égypte,
dont les magnifiques pyramides de Gizeh. Puis, ils s’étaient rendus dans l’un des avant-postes
de la colonie anglaise situés au Nigeria. Elle gardait un souvenir inoubliable de ces lieux, de la
forêt luxuriante empreinte d’odeurs et de sons exotiques dans laquelle elle s’était promenée de
nombreuses fois. Certes, elle avait aussi aimé parcourir l’Allemagne et la Suisse lors d’une
troisième expédition, mais ce n’était pas comparable à l’Afrique. Cette terre ancestrale l’avait
ensorcelée, marquée à jamais d’un sceau indélébile. Elle se promettait d’ailleurs d’y retourner un
jour. Le contraste de température avait été saisissant lorsqu’ils avaient gagné le Québec
quelques mois plus tard, d’autant plus que l’hiver était sur le point de s’y installer. Depuis, ils
n’avaient plus bougé. Pour une raison qu’elle ne s’expliquait pas, sa tante Esther avait préféré
demeurer dans la ville de Québec plutôt que d’accompagner son époux vers l’ouest, en direction
du Canada anglais et des États-Unis. Son oncle Henry était donc reparti, escorté uniquement de
son fidèle valet. Elle avait bien tenté de questionner sa tante à ce propos, mais celle-ci était
restée évasive dans ses réponses. Adélaïde s’était dès lors abstenue d’aborder de nouveau le
sujet.
Un sifflement puissant retentit dans l’air, la faisant sursauter. Le navire se préparait à
appareiller. Adélaïde prit appui à la rambarde, le regard fixé sur les murs de pierres qui
encerclaient la basse-ville en contrebas. Le vent du large la fit frissonner. La liberté éphémère
dont elle jouissait la galvanisait d’une façon inattendue, surtout dans la mesure où son retour en
Angleterre lui coûtait beaucoup.
Un soupir lui échappa alors que son front se barrait d’un pli soucieux. Les circonstances qui
entouraient son départ précipité d’Angleterre deux années plus tôt demeuraient encore fraîches
dans sa mémoire. À ce souvenir douloureux, elle s’assombrit. Il va sans dire que le scandale qui
l’avait éloignée de sa terre natale, entachant son avenir à tout jamais, était peu reluisant. Parchance, elle avait pu trouver refuge au sein du couple excentrique que formaient sa tante et son
oncle. Qu’aurait-elle fait sans ces deux âmes charitables, qui l’avaient prise sous leurs ailes
bienveillantes ?
Nul doute que les événements qui concernaient son bannissement étaient toujours aussi
présents dans l’esprit de certaines personnes de la haute société. Après tout, perdre son
innocence hors des liens sacrés du mariage avec un gentleman qui, de surcroît, lui avait tourné
le dos était impardonnable. Il était à prévoir que son retour inopiné alimenterait de nouveau les
potins. Lasse de toute cette histoire, elle ferma ses paupières, puis frôla son front du revers de
la main. Elle s’était donnée à cet homme de son plein gré ; le blâme ne reposait donc que sur
elle et son propre aveuglement. Un poids comprima sa poitrine, rendant sa respiration
laborieuse. Pour rien au monde elle ne voulait revivre une telle humiliation publique. Être le point
de mire des regards accusateurs n’avait rien de réjouissant, au contraire, c’était une épreuve
accablante.
Elle ne comprenait pas ce qui motivait la décision de ses parents de la faire revenir si tôt
étant donné les circonstances. Le faisaient-ils dans un but précis, ou s’ennuyaient-ils d’elle ?
Avec eux, tout était possible. Peut-être avaient-ils finalement trouvé une âme charitable encline
à l’épouser en dépit de son déshonneur ? Quelqu’un qui ne souffrirait pas de l’opinion de ses
pairs, qui lui pardonnerait cette erreur de jeunesse en échange d’une somme colossale.
Pourtant, ses 21 ans auraient dû la mettre à l’abri de ce type de machination. Adélaïde aurait
tout donné pour échapper à son destin. C’était dans de tels moments de désespoir que la
présence pétillante de sa tante lui manquait.
Réfrénant de justesse un mouvement d’humeur, elle agrippa la balustrade avec vigueur, au
point de s’en blanchir les jointures. Le problème demeurait en tout temps le même : elle n’osait
pas se dresser contre ses parents. Elle s’efforçait constamment de faire ce que la convenance
lui dictait, souvent au mépris de sa propre volonté. Elle s’était d’autant plus fragilisée après le
drame entourant sa disgrâce. Atterrée par le chagrin, elle pencha la tête vers l’avant, les
épaules voutées.
* * *
Au loin, le faible écho d’une cloche résonna, annonçant le dîner. Elle s’extirpa de ses pensées
moroses, et un second soupir trahit cette fois-ci son impatience. Elle était restée trop longtemps
prostrée sur le pont à ressasser le passé. Vu l’heure tardive, elle ne pouvait plus retourner à sa
cabine pour se changer et revêtir une nouvelle toilette la mettrait beaucoup trop en retard. Elle
s’assombrit davantage à la seule perspective de s’attirer les regards désapprobateurs des
douairières à bord. Nul doute que sa tenue défraîchie et inappropriée pour un repas à la table
du commandant lui vaudrait leur réprobation. « Advienne que pourra ! » songea-t-elle avec
fatalisme. Elle n’en était plus à une condamnation près de toute façon.
Elle tenta de défroisser sa jupe du revers de la main avant de replacer maladroitement de ses
doigts gelés quelques mèches rebelles échappées de son chignon. Elle redressa les épaules,
releva fièrement le menton, puis se dirigea d’une démarche assurée vers la salle à manger.
Deux valets de pied encadraient les doubles portes vitrées qui donnaient accès à la pièce
décorée avec opulence. William, l’un des portiers, lui ouvrit le battant avec un hochement de
tête discret. Adélaïde lui adressa un sourire en retour avant de frôler le plancher de bois latté de
ses bottines cirées. D’emblée, son attention fut attirée vers le plafond vouté des lieux. Elle fut
éblouie par la coupole de vitre qui surplombait la salle. Cependant, elle s’empressa de secomposer une attitude sereine digne d’une reine, se rendit jusqu’à la table du capitaine avec
solennité, ses pas étouffés par l’épais tapis. Une nappe d’un blanc immaculé était parsemée
d’arrangements floraux magnifiques, ajoutant une touche de couleur à l’agencement. Elle
déposa une main tremblante sur le dossier de cuir capitonné d’une chaise, s’y agrippant,
l’espace d’un instant, comme à une bouée de sauvetage. Elle était plus que consciente de son
ensemble de voyage austère au beau milieu de tous les tissus chatoyants des robes dont se
paraient les ladies présentes. Piquée dans son orgueil, elle fit pivoter le siège tournant d’un
mouvement un peu trop brusque, ce qui attira d’autant plus l’attention sur sa personne. Elle
parcourut toutefois l’assemblée d’une expression teintée d’une indifférence feinte, puis s’assit
avec raideur.
Néanmoins, elle ne put s’empêcher de grincer des dents en apercevant le froncement de
sourcil de l’une des convives, signe évident de son reproche silencieux. Elle pinça les lèvres
pour retenir une remarque acerbe, détournant aussitôt les yeux. Son regard croisa alors celui
plein de malice de la célèbre actrice Mabel Hackney, installée non loin d’elle. L’artiste cachait
son amusement derrière une serviette de table qu’elle venait de porter à sa bouche. Son époux,
Laurence Irving, qui n’avait rien perdu non plus de la scène, la salua à son tour avec chaleur en
embrassant le dessus de sa main. Sa galanterie la rasséréna.
Adélaïde remercia d’un bref hochement de tête les deux personnages hauts en couleur pour
leur compassion. Pour toute réponse, Laurence, qui remontait ses lunettes sur son nez, profita
du moment pour lui adresser un clin d’œil complice. Adélaïde éprouva un vif soulagement à se
retrouver assise aux côtés de ce couple. En levant les yeux, elle vit en face d’elle
Sir Henry Seton-Karr, un riche Écossais de 61 ans pourvu d’un doux regard et d’une grosse
moustache fournie. Il respirait la bonté, ce qui l’aida à se détendre davantage.
Sur sa gauche se trouvait Henry Lyman, un millionnaire montréalais de 59 ans. Il était grand,
mince et portait une barbiche taillée en pointe au menton. Il détenait l’une des plus importantes
sociétés pharmaceutiques au Canada. Il était accompagné pour ce voyage de sa jeune épouse,
qui l’assistait avec une rigueur exemplaire. Les nouveaux mariés étaient justement en lune de
miel.
Sur sa droite, un homme de belle prestance, fort bien vêtu, échangeait des propos avec le
capitaine. Il s’agissait de Frank Ernest Abbott, l’un des deux fondateurs de la fructueuse maison
de modistes « Abbott Bros », basée à Toronto. Décidément, nota Adélaïde avec désespoir, le
gratin à bord de ce bateau s’était donné rendez-vous à cette table. Impossible de passer
inaperçue au cœur d’une telle assemblée.
Elle s’apprêtait à étendre sa serviette sur ses genoux, résignée à son sort, lorsque le premier
valet vint se placer sur sa gauche, un bol de caviar en équilibre précaire sur un plateau d’argent.
Il en déposa une petite cuillérée dans son assiette pendant qu’Adélaïde détaillait le reste des
convives entre ses cils mi-clos. Leonard Palmer, un journaliste financier de renommée était
aussi présent avec sa femme, ainsi qu’Ella Hart Bennett, l’épouse du secrétaire britannique
posté aux Bahamas. Tous conversaient librement entre eux, avec cette finesse propre à leur
rang.
Plus discrète, Adélaïde préféra de loin écouter leurs propos, plutôt que de se mêler à leurs
discussions. À peine répondait-elle par un faible oui ou un non prononcé du bout des lèvres
quand une personne se risquait à la questionner. Par chance, Sir Henry Seton-Karr avait en
réserve une panoplie d’anecdotes fort intéressantes pour les divertir, dont celle qui relatait une
récente partie de chasse où il avait eu l’honneur d’abattre un orignal de taille impressionnante.
Au demeurant, le panache de la bête se trouvait sous leurs pieds, dans les cales du bateau.Adélaïde aurait été ravie de voir ce trophée de chasse de plus près, tout comme elle aurait aimé
avoir l’audace d’escalader les monts situés dans les recoins les plus reculés du monde.
Un mouvement devant elle attira son attention. Henry Lyman venait de porter de nouveau
son cornet acoustique à son oreille afin de mieux entendre les propos de son voisin. Ce
gentleman ne demeurait pas en reste non plus. À sa façon, il savait envouter son auditoire.
Adélaïde savourait sa soupe à l’orge tout en écoutant les explications colorées de cet homme
passionné par l’histoire naturelle. En réalité, elle n’aurait jamais cru que ce dîner pourrait se
révéler si agréable en définitive. Non seulement elle découvrait de nouvelles avenues, mais
aussi différentes contrées à travers les récits des invités, ce qui ne manqua pas de capter son
intérêt. Elle qui adorait voyager.
Même si Adélaïde avait révisé ses positions concernant certains des membres de leur petit
groupe, il en allait tout autrement des deux douairières assises à leur table. Consciente de leur
condamnation silencieuse, elle se garda bien de croiser leurs regards inquisiteurs. Tout en
dégustant une pêche au sirop, elle porta une oreille attentive aux propos de Mabel Hackney. Elle
fut étonnée d’apprendre qu’elle et son époux revenaient tout juste d’une tournée à travers le
Canada. Ils s’étaient produits devant tous les grands personnages du pays. Pressés de
regagner l’Angleterre, ils avaient décidé de laisser derrière eux les autres membres de la troupe,
afin que ceux-ci puissent prendre le temps d’emballer tout leur matériel. Adélaïde se fit la
réflexion qu’elle aurait aimé assister à l’une de leurs représentations. Peut-être aurait-elle
l’occasion de le faire si elle demeurait assez longtemps sur le sol anglais.
Au bout de deux heures, le repas tira à sa fin, se terminant sur une note d’allégresse avec un
des récits de l’épouse du secrétaire britannique aux Bahamas. Même si elles se voulaient
légères, ces anecdotes réveillèrent une certaine nostalgie chez Adélaïde. La végétation
abondante qu’Ella Hart Benett décrivait avec tant de passion faisait écho d’une certaine façon à
ses souvenirs du Nigeria. Elle pouvait presque sentir l’effluve si particulier de la forêt tropicale, la
chaleur des rayons du soleil sur son visage. Elle rêvassa un moment.
Un raclement de gorge de Mabel Hackney la rappela à l’ordre de façon discrète. L’actrice lui
désigna le capitaine Kendall qui se levait, donnant ainsi aux messieurs le signal du départ.
Maintenant que ceux-ci se retiraient pour fumer un cigare et boire un verre de porto dans le petit
salon du café à l’étage, elle serait libre de déambuler sur les ponts. Heureusement, rien ne
l’obligeait à se joindre au groupe de ladies dans le boudoir.
Quand elle salua les convives qui se trouvaient à la table du capitaine, elle ignorait alors que
la plupart d’entre eux périraient quelques heures plus tard dans les eaux sombres du fleuve. À
mille lieues de telles pensées, elle se dirigea vers l’imposant escalier central. Une musique
entraînante parvenant jusqu’à elle capta son attention. Lors de leur embarquement, elle avait
cru remarquer l’arrivée de plusieurs membres de l’Armée du Salut sur la passerelle de la
deuxième classe. Sans doute était-ce ceux-ci qui se produisaient devant les passagers, afin de
les divertir un peu. Désireuse de se changer les idées, elle s’engagea sur la première marche.
Toutefois, elle hésita quelques secondes. Pouvait-elle réellement prendre la liberté de s’attirer
les foudres des douairières en se mêlant au commun des mortels ? Assurément, ces harpies en
feraient des gorges chaudes, d’autant plus qu’elle s’y rendait sans la compagnie de sa femme
de chambre ou d’une tierce personne de son rang.
Elle jeta un coup d’œil mitigé sur les alentours, indécise quant à la marche à suivre. Ce fut à
rcet instant que choisit le D James pour se manifester. Le médecin de bord lui adressa un
sourire franc une fois parvenu à sa hauteur, une lueur amusée dans le regard. Elle le salua d’un
bref signe de tête, trop mal à l’aise pour entamer une discussion. Le docteur était plutôt belhomme, et son charisme ne manquait pas d’intimider la jeune femme. Par chance, la venue
impromptue de Mabel Hackney la sauva d’une situation embarrassante. Lorsque l’actrice glissa
son bras sous le sien pour l’entraîner à sa suite, Adélaïde sauta sur l’occasion qui lui était offerte
pour satisfaire son goût de l’aventure. Après tout, ne serait-elle pas accompagnée de la plus
célèbre artiste du monde théâtral ? Résolue à profiter de chaque minute, elle s’engagea dans
l’escalier en sa compagnie.
À son arrivée sur le pont inférieur, Adélaïde fut happée par l’ambiance enjouée qui y régnait.
L’orchestre de l’Armée du Salut jouait divinement bien. Plusieurs passagers s’étaient même
regroupés au centre de la pièce pour danser et chanter. Sur sa droite, Louis Gosselin, un
avocat talentueux dont elle avait fait la connaissance sur le quai d’embarquement, l’invita à se
mêler à eux.
Quand Louis commença à la faire virevolter dans les airs, elle éclata d’un rire libérateur.
Oubliant ses soucis, elle dansa successivement avec lui, puis avec Laurence Irving, qui avait
maintenant rejoint son épouse Mabel, et un Italien énigmatique dont elle ne parvint pas à saisir
le nom. Peu importait de toute façon. Elle était venue pour s’amuser.
À bout de souffle après plusieurs gigues endiablées et rondes folles, elle prit place sur l’un
des bancs qui longeaient le mur. Une vieille dame d’environ 70 ans s’y trouvait. Elle tapait des
mains, un sourire ravi sur le visage. Un couple de jeunes mariés tournoyait tout près d’eux au
son de la musique. Leur bonheur évident transperça le cœur d’Adélaïde comme une dague
affûtée. Que n’aurait-elle pas donné pour connaître une telle plénitude ! Elle aussi souhaitait un
jour avoir la possibilité de déposer sa tête sur une épaule solide, d’être entourée de bras
puissants qui la feraient se sentir unique et chérie. Au lieu d’avoir été spoliée et trahie par
l’homme qu’elle aimait, ce qui la bouleversait d’autant plus.
Comme un écho à sa soudaine tristesse, la chanson enjouée prit fin, cédant la place à une
mélodie beaucoup plus sobre. Les premières notes de la pièce « God Be with You ‘Till We Meet
1Again » s’élevèrent. Personne ne savait alors qu’il s’agissait en fait de l’un des derniers
morceaux que jouerait l’orchestre. Par la suite, les passagers se dispersèrent tour à tour,
regagnant leur cabine pour la plupart ou le fumoir pour certains messieurs, afin de griller une
cigarette avant d’aller dormir.
La soirée avait passé si rapidement qu’Adélaïde n’avait pas vu les heures s’écouler. Elle avait
les joues en feux et la peau luisante de sueur. Trop excitée pour trouver le sommeil, elle décida
de prendre un peu d’air frais afin de se rafraîchir.
Elle se dirigea donc d’un pas flâneur vers l’une des promenades aménagées à l’arrière. La
nuit était déjà fort avancée, son corps épuisé en ressentait les contrecoups. Machinalement, elle
repoussa derrière son oreille une mèche trempée qui collait à son cou. Sa tenue de voyage en
lainage lui donnait chaud ; elle n’aspirait plus désormais qu’à se glisser entre ses draps. Pouvoir
se débarrasser du corset qui lui comprimait les côtes ainsi que de la longue jupe qui battait
contre ses chevilles serait une bénédiction. Après un dernier regard rêveur sur les flots, elle
regagna ses appartements.
* * *
Il était 1 h 30 du matin quand l’Empress of Ireland ralentit sa course à la hauteur de
Pointe-auPère. Le bateau-pilote Eureka l’attendait au point de rencontre habituel afin de transborder les
sacs de courrier ainsi qu’Adélard Bernier, le capitaine qui avait assuré la manœuvre de pilotage
depuis Québec. Le fleuve Saint-Laurent était un affluent trop capricieux pour que les capitainesd’outre-mer se risquent dans ses eaux sans l’aide d’un pilote expérimenté de la région. Le tout
prit à peine quelques minutes. Une fois à bord de l’Eureka, le capitaine Bernier lissa sa longue
moustache blanche avant de saluer le capitaine de l’Empress of Ireland. Le vieux routier se
détourna de la silhouette imposante du paquebot non sans un étrange pressentiment. Alors que
l’Eureka le ramenait au phare de Pointe-au-Père, il joua avec sa casquette, qu’il tenait entre ses
mains, l’esprit songeur.
Dès le départ du bateau-pilote, le capitaine Kendall de l’Empress of Ireland donna l’ordre de
reprendre de la vitesse, puis de mettre le cap sur Liverpool, sa destination finale.
* * *
Le charbonnier Storstad, un navire massif des plus résistants, faisait route vers Montréal. À son
bord, le capitaine Andersen effectuait le trajet en compagnie de son épouse. Fatigué après une
rude journée de labeur, il décida de se retirer tôt pour retrouver sa femme. Il laissa donc les
commandes à son second, Alfred, rassuré de la bonne marche à suivre de son équipage. Avant
de quitter son poste de pilotage, il considéra son second d’un regard direct.
— Si jamais le brouillard venait à se lever, il faudrait alors envoyer quelqu’un à ma cabine
pour me réveiller, peu importe l’heure, lâcha-t-il d’un ton catégorique. Le temps est incertain ce
soir. Soyez très vigilant.
— Bien reçu, mon capitaine. Je ne prendrai aucun risque. Je sais que le fleuve peut se
révéler traître à certains moments.
Le capitaine Andersen jeta un dernier coup d’œil au loin, scruta le ciel assombri. Il ôta sa
casquette, se gratta la nuque, une expression mitigée dans ses prunelles fatiguées.
— Parfait ! Dans ce cas, je vous souhaite à tous une agréable nuit.
Il salua son équipage, puis se dirigea vers sa cabine d’un pas rapide. Son épouse l’attendait
depuis un bon moment déjà. Il lui tardait de la rejoindre.
Les heures à la barre s’écoulaient avec lenteur sans aucun accroc, ce qui satisfaisait
amplement Alfred. Il examina les environs pour la énième fois, à la recherche de lumières
provenant d’autres bateaux, mais rien ne se profilait à l’horizon. La mer, parfois étrange, pouvait
se montrer calme et aussi douce que le corps d’une amante, alors que l’instant d’après elle se
déchaînait, révélant sa cruauté impitoyable. Un sourire se dessina sur ses lèvres à cette
comparaison. Manifestement, il avait besoin d’une présence féminine pour réchauffer sa
couche. Il devint songeur, ses pensées divaguant au gré de sa fantaisie.
Lorsque le brouillard se forma sans prévenir sur l’eau, un sentiment d’inquiétude prit
naissance dans son esprit. Il envoya un matelot réveiller le capitaine. Il n’aimait pas ce qui se
préparait sur les flots. Le capitaine Anderson le rejoignit aussitôt, une chemise passée
négligemment sur son pantalon. Celui-ci détailla les environs à son tour avec appréhension. Le
phare de Pointe-au-Père n’était plus visible de leur position. La tour avait disparu, happée par le
brouillard dense. Par prudence, il fit ralentir les moteurs.
Contre toute attente, la brume s’épaissit davantage, les enveloppant dans un cocon presque
surnaturel. Nerveux, il ordonna l’arrêt complet des machines. Un silence lourd, presque
oppressant envahit les lieux. Un frisson glacial remonta le long de la colonne vertébrale du
second. Déglutissant avec peine, Alfred jeta un coup d’œil succinct vers son capitaine. Il venait
d’entrapercevoir un navire au large, mirage flou au cœur de l’onde. Ce fut bref, mais suffisant
pour confirmer ses craintes. Même s’il s’arrachait les yeux pour retrouver sa trace, celui-cis’était évaporé, tel un vaisseau fantôme. Le spectre de la mort vola au-dessus de sa tête. «
2Damn it ! Where are you ? » maugréa Alfred pour lui-même, les traits durcis par l’angoisse.
Une appréhension cauchemardesque le gagna quand le bateau commença à dériver sous la
force du courant. Il savait pertinemment que le capitaine n’aurait pas le choix, dans ces
circonstances, de redémarrer les moteurs, et cela malgré la visibilité nulle sur les environs. Il lui
fallait avancer pour être en mesure de reprendre le contrôle du gouvernail qui se bloquait lors de
l’arrêt complet des moteurs.
— Machines avant toutes, mais lentement, lança le capitaine d’une voix d’où pointait une note
d’inquiétude.
Il était très bien placé pour savoir que de telles conditions météorologiques pouvaient se
révéler traîtresses en mer, mais il ne pouvait faire autrement. Il tenta de percer du regard le
banc brumeux sur sa gauche, en vain. Lorsqu’il reporta son attention vers l’avant, il vit tout à
coup surgir du brouillard la silhouette diffuse de l’imposant paquebot. En comprenant qu’ils
fonçaient sur celui-ci, son cœur bondit dans sa poitrine.
— Machines arrière toutes, cria-t-il avec vigueur, la peur au ventre.
Saisi d’effroi, le second aperçut l’immense navire se rapprocher d’eux à une vitesse
fulgurante. Il fit un bref signe de croix pour conjurer le mauvais sort, se préparant à ce qui allait
suivre.
* * *
À bord de l’Empress of Ireland, la vigie signala l’arrivée d’un charbonnier sur leur droite.
Toutefois, le cargo semblait remonter le fleuve à leur côté, ce qui ne représentait aucun danger
dans l’immédiat. Malgré tout, il devait le garder à l’œil afin de s’assurer qu’il ne dévie pas de sa
course. Ce fut à ce moment-là que le banc de brouillard se leva subitement comme pour les
narguer, masquant l’autre navire de leur vue. La sentinelle, des sueurs froides dans le dos,
avisa tout de suite son capitaine.
— Stopper les machines ! ordonna aussitôt le capitaine Kendall.
Pour plus de sécurité, il indiqua sa manœuvre au second navire par deux longs coups de
sifflet. Le Storstad lui répondit par un signal sonore en retour. Kendall tressaillit vivement. Une
peur sourde lui noua les entrailles. Le bruit arrivait de beaucoup trop près…
La gorge sèche, il porta un regard empli d’angoisse sur leur droite. Deux minutes
s’écoulèrent, puis l’horreur s’imprégna dans son esprit. Le charbonnier venait de sortir de la
brume, tel un ange vengeur, les feux de tête du mât leur faisaient face. Ce qui signifiait qu’il
fonçait sur eux… Le capitaine eut une dernière pensée pour tous ses passagers. La plupart
d’entre eux ne survivraient pas à une collision de cette envergure. Il tenta une ultime manœuvre
désespérée afin d’amoindrir les avaries.
— Machines avant toutes ! hurla-t-il.
Peut-être parviendrait-il, avec la grâce de Dieu, à concentrer les dégâts vers l’arrière, là où
les parois étaient plus résistantes, ou même à détourner suffisamment le paquebot de sa
course pour que les coques se frottent au lieu de se heurter de plein fouet.
* * *
Dans l’une des cabines de deuxième classe, Grace tournait sur elle-même, riant aux éclats. Son
père, Edward, l’encourageait en tapant des mains, heureux de la voir s’amuser de la sorte. Il luiavait exceptionnellement permis d’assister à la présentation donnée quelques instants
auparavant par la fanfare de l’Armée du Salut dont il était le chef. Les boucles blondes de la
fillette de 7 ans virevoltaient autour de son visage angélique, faisant naître un doux sourire sur
les lèvres de sa mère. Edward les contemplait avec bonheur quand son regard dévia quelques
secondes vers le hublot. Ses traits se figèrent dans un rictus d’horreur. Une lumière vive fonçait
sur eux, perçant la nuit sombre. Il se figea entre deux claquements de mains, et l’ambiance
tantôt enjouée s’évanouit d’un coup.
Sa gorge se serra. Un sentiment d’urgence le gagna. Avant même que son cerveau
enregistre l’implication d’une telle catastrophe, le paquebot fut secoué d’un tremblement sinistre.
Retrouvant la pleine maîtrise de ses moyens, il reporta son attention sur sa petite famille.
— Le navire est en train de couler ! cria-t-il d’une voix blanche.
Sans perdre de temps, il empoigna la main de sa fille et de son épouse. Prise de panique,
celle-ci leva ses beaux yeux remplis d’effroi vers lui. Edward pressa ses doigts avec vigueur afin
de lui redonner du courage. Ils feraient face ensemble à ce qui les attendait. L’important était
qu’ils demeurent réunis quoiqu’il advienne. Il les entraîna à sa suite, abandonnant tout derrière
eux. Séance tenante, ils coururent vers les escaliers.
Dans une autre cabine, Egildo se réveilla en sursaut. Habité par un mauvais pressentiment, il
repoussa les draps de ses pieds et se releva d’un bond. Il s’élança vers la porte de sa chambre,
l’ouvrit d’un geste brusque. La famille d’Edward passa simultanément en trombe devant lui.
Egildo remarqua d’emblée les vestes de sauvetage au poing du père. Son cœur manqua un
battement. Il tourna la tête en direction des couchettes ; sa femme et son fils étaient toujours
endormis. Une peur aigre lui noua les entrailles. Il devait les sortir de là !
3— Carolina, al funda ! s’écria-t-il.
Son épouse se redressa sur son séant. Elle blêmit lorsque les paroles de son époux firent
leur chemin dans son esprit embrumé. Une poussée d’adrénaline éclaircit ses idées. Elle sauta
du lit avec empressement, puis revêtit le gilet de sauvetage que son mari lui tendait. Pendant ce
temps, il ficelait leur enfant contre sa poitrine avec une corde sommaire afin de ne pas le perdre
dans la cohue qui ne manquerait pas de s’installer à bord du navire.
* * *
À la salle des chaudières, William effectuait son quart de travail. La chaleur qui s’en dégageait
était presque insupportable, mais il avait l’habitude. Il exerçait le métier de pelleteur de charbon
depuis trop longtemps déjà pour s’en soucier. Il s’apprêtait d’ailleurs à enfoncer sa pelle dans le
monticule de charbon lorsqu’il ressentit la secousse qui ébranla le paquebot jusque dans ses
profondeurs. Un frisson de terreur le parcourut, faisant remonter un flot de souvenirs à la
surface. Il jugula cette sombre réminiscence, son instinct d’ores et déjà en alerte. Il lâcha
d’emblée sa pelle, et se précipita vers la porte qui menait au pont supérieur.
— Sortez d’ici ! hurla-t-il à tue-tête.
Certains de ses collègues le regardèrent passer avec une incrédulité à peine dissimulée, leurs
sourcils froncés d’incompréhension. Toutefois, gagnés par sa panique évidente, plusieurs autres
lui emboîtèrent le pas sans se questionner davantage. William devina dès lors que l’Empress of
Ireland servirait de tombe à ceux qui demeuraient là.
Le temps leur était compté. Il avait échappé de justesse à la mort lors du naufrage du Titanic
deux ans plus tôt, ce n’était certainement pas pour crever dans des circonstances similaires sur
l’Empress of Ireland aujourd’hui. Pendant qu’il grimpait les marches deux par deux, il se fit lapromesse que si Dieu l’épargnait une seconde fois, il ne remettrait plus jamais les pieds dans la
salle des chaudières d’un bateau.
* * *
Le capitaine du Storstad vit le navire se mouvoir avec lenteur, comme un cauchemar se
déroulant au ralenti. Il savait déjà que la manœuvre du capitaine du paquebot était vouée à
l’échec. Les mains crispées sur le gouvernail, il se prépara à l’impact. L’avant du charbonnier
s’enfonça dans la coque avec une facilité déconcertante, l’éventrant sans pitié. Le grincement
de la tôle qui s’entrechoquait lui écorcha les oreilles. Des étincelles fusèrent dans la nuit sombre,
agressant les rétines du capitaine qui n’arrivait pas à détourner ses yeux de la terrible scène.
Contre toute attente, il ressentit à peine la collision, tout juste une légère secousse. « Si
seulement il pouvait s’agir d’un simple accostage », pensa le pauvre homme, mais il savait
pertinemment qu’il s’agissait d’un vœu pieux. De sa position, il entendit le capitaine de l’Empress
of Ireland lui crier par-dessus bord de « continuer de faire machine avant », ce qu’il n’hésita pas
à faire. De cette façon, il colmaterait sommairement la brèche, laissant ainsi le temps
nécessaire aux passagers pour évacuer le navire. Cependant, en dépit de sa bonne volonté, le
Storstad se détacha cinq secondes plus tard, créant une plaie béante dans la coque de
l’Empress of Ireland. Un sentiment d’effroi le saisit.
En un temps record, l’eau s’engouffra dans les cales. Malgré tous les efforts de l’équipage du
paquebot, il était impossible aux matelots de refermer les portes à glissière qui assuraient
l’étanchéité du bateau. Un à un, ils durent abandonner leur poste, au grand désarroi de leur
capitaine. Les différents ponts furent submergés à tour de rôle, ne laissant aucune chance aux
personnes à bord de fuir. L’anarchie la plus totale s’installa, provoquant un vent de panique. Ce
fut pire encore quand le navire commença à s’incliner sur le côté. Il devint dès lors presque
irréaliste de mettre les chaloupes de sauvetage à flots.
Les passagers qui ne s’étaient pas réveillés lors de l’impact tombèrent abruptement de leur
couchette, atterrissant dans l’eau glaciale qui inondait leur cabine. Pour la plupart d’entre eux, il
était trop tard… la mort était à leur porte.
* * *
Adélaïde se dirigeait tranquillement vers ses appartements, l’esprit à la dérive. Elle s’apprêtait à
monter un escalier au moment de la collision. Elle manqua la première marche, se retint malgré
tout de justesse à la rampe. Incertaine, elle se figea, l’oreille aux aguets. Quelques secondes
s’écoulèrent, puis elle eut la désagréable impression que le bateau commençait à giter sur la
droite. Croyant à une illusion d’optique, elle secoua la tête, cherchant ainsi à s’éclaircir les idées.
Un membre de l’équipage se précipita dans sa direction au pas de course, la bousculant au
passage sans même s’excuser. Elle le suivit d’un regard inquiet, le vit s’échiner sur une barre de
métal qu’il tentait d’introduire dans un orifice localisé dans le sol. Ses mains tremblaient, si bien
qu’il peinait à insérer la tige dans le plancher. Elle pâlit en comprenant qu’il essayait de refermer
manuellement l’une des cloisons qui isolaient leur pont de ceux situés dans les paliers inférieurs.
Une clameur assourdissante s’éleva des profondeurs du bateau et l’atteignit de plein fouet.
Elle s’affola en prenant conscience qu’il s’agissait de hurlements de frayeur. Alors qu’elle
s’apprêtait à remonter en vitesse, le navire pencha brusquement sur le côté. Elle fut projetée
vers la rampe de l’escalier. Un cri de douleur franchit ses lèvres exsangues. Un homme portant
l’habit de l’Armée du Salut arriva sur les entrefaites, tirant derrière lui une femme épouvantéeainsi qu’une fillette en pleurs. Edward perdit son sang-froid quand le paquebot tangua
davantage. Il s’empressa de soulever sa fille, la pressant très fort contre son torse. Ce faisant, il
dut lâcher la main de son épouse pour réussir à grimper les marches rendues périlleuses par
leur inclinaison inhabituelle. D’un signe de tête, il lui indiqua de le suivre.
Avisant soudain la présence d’Adélaïde à leurs côtés, il lui ordonna de fuir le plus vite
possible. L’urgence dans sa voix lui fit craindre le pire. Elle s’apprêtait à gravir l’escalier à son
tour lorsqu’elle songea tout à coup à Charlotte, qui l’attendait dans sa cabine. Son cœur se
serra. Elle avait l’impression de l’abandonner, même si elle savait pertinemment que partir à sa
recherche serait suicidaire. Tout ce qu’elle pouvait espérer, c’était que sa femme de chambre
parviendrait à s’échapper des entrailles du navire par ses propres moyens.
Adélaïde agrippa la rampe d’une poigne ferme, animée d’une détermination farouche. Elle
était beaucoup trop jeune pour mourir. Au prix d’un effort considérable, elle se hissa jusqu’au
pont de la première classe. Les paumes de ses mains brûlaient. Ses jambes tremblantes la
supportaient difficilement, si bien qu’elle trébucha à deux reprises. Des larmes de désespoir
roulaient sur ses joues. Sa gorge était serrée comme dans un étau. Malgré sa terreur, elle
s’obligea à respirer, à avancer.
Le souffle court, elle arriva au pied de l’escalier central, celui qui la mènerait vers son salut.
C’était l’unique moyen d’atteindre l’étage supérieur. À peine entamait-elle cette ultime remontée
qu’elle fut bousculée sans ménagement par des passagers paniqués qui surgirent subitement
sur sa droite. Un homme à moitié fou la repoussa avec violence, puis bloqua une partie du
corridor étroit avec sa valise. Un autre l’approcha afin de l’écarter du chemin, lutta âprement
avec l’inconscient pour libérer le passage. Un petit garçon était fixé à sa poitrine, ce qui le limitait
dans ses mouvements. Derrière eux, un membre de l’équipage déboula dans le couloir, leur
criant sans s’arrêter d’apporter leur veste. Adélaïde en resta pétrifiée. Elle n’avait aucun gilet de
sauvetage à enfiler.
Au même instant, un grincement sinistre retentit dans les entrailles du bateau. Le désordre le
plus total s’installa dès lors en troisième classe. L’eau entrait désormais par les hublots,
inondant les différents ponts à une vitesse effarante. Avancer contre la force du courant s’avéra
bientôt presque impossible. De sa position, Adélaïde pouvait entendre la clameur qui montait
des niveaux inférieurs, tel un raz-de-marée, provoquant une confusion générale sur son propre
étage. Happée par la foule apeurée, elle perdit contenance et fut refoulée sans pitié vers le fond
d’un corridor. Elle recouvrit sa bouche de ses mains, jeta des regards affolés tout autour d’elle,
aussi démunie qu’un enfant. Elle était dorénavant inapte à franchir l’espace qui la séparait de
l’escalier. Des cris de frayeur résonnaient de toute part, des gens piétinaient ceux qui avaient eu
le malheur de s’affaler sur le sol. Incapable de supporter davantage ces visions d’horreur, elle se
plaqua contre un mur et ferma les yeux.
Le paquebot gita complètement à tribord, jusqu’à se coucher sur son flanc. Dans les couloirs,
plusieurs passagers dégringolèrent dans une chute mortelle. Le sang d’Adélaïde se glaça dans
ses veines. Elle s’accrocha à l’une des colonnes décoratives, coinça ses pieds dans une cavité
sous elle avec l’énergie du désespoir. Elle devait fuir cet endroit maudit avant qu’il ne soit trop
tard. Animée par son instinct de survie, elle étira un bras vers la balustrade en gémissant. En
voyant qu’elle n’y arrivait pas, une plainte d’impuissance fusa de ses lèvres pincées. « Seigneur
! Aidez-moi ! implora-t-elle. Je ne veux pas mourir ! »
À sa seconde tentative, elle se tendit à la limite du possible, manquant de peu de glisser de
sa position précaire. Elle poussa un cri de soulagement lorsqu’elle atteignit les barreaux de la
rampe. Elle chercha à se hisser entre deux poteaux métalliques avec la seule force de sesmuscles. Ses bras tremblaient sous l’effort colossal fourni, ses mains menaçaient de lâcher
prise. Pourtant, elle tint bon et réussit à se soulever jusqu’à l’escalier. Cependant, celui-ci était
tellement penché que pour être en mesure de rejoindre le pont supérieur, elle dut prendre appui
avec ses pieds sur la balustrade de gauche qui était maintenant en dessous d’elle et se
cramponner à celle de droite qui était dorénavant au-dessus de sa tête. Gravir le reste ne serait
pas aisé, d’autant plus que son soutien était instable, mais il était hors de question
d’abandonner. Néanmoins, sa volonté vacilla quand les lumières se mirent à clignoter plusieurs
fois d’affilée avant de s’éteindre définitivement, plongeant les passagers dans le noir le plus
total. L’hystérie collective monta d’un cran.
En s’apercevant qu’elle ne parvenait plus à discerner les barreaux sous ses talons, elle eut un
hoquet de frayeur. Saisie d’une frénésie impérieuse, elle tenta de trouver à l’aveuglette une
prise solide pour avancer, sans succès. Elle était en sueur, ses jambes menaçaient de se
dérober sous elle à tout instant. Des larmes de désespoir roulèrent sur ses joues. « Je n’y
arriverai pas ! » songea-t-elle avec fatalité en se rendant compte qu’elle peinait à garder son
équilibre. Un poids énorme s’abattit sur ses épaules. L’image de ses parents s’imposa dans son
esprit, ainsi que celle de son oncle Henry et de sa tante Esther. Celle-ci ne se pardonnerait
jamais de l’avoir abandonné seule sur ce bateau maudit.
L’idée de se laisser tomber dans le vide lui paraissait de plus en plus séduisante.
Inconsciemment, elle desserra sa prise sur la rampe située au-dessus d’elle. Elle n’avait plus la
force de combattre, ne voyait aucune échappatoire possible au sort horrible qui l’attendait.
Mieux valait dans ce cas en finir rapidement. Mourir la nuque brisée était un sort préférable à la
lente agonie de la noyade. Une de ses mains relâcha la balustrade. Tout n’était que
gémissement et pleurs autour d’elle, chaque son étant amplifié par la noirceur oppressante. Elle
s’apprêtait à tout lâcher quand une faible lueur perça les ténèbres comme par miracle.
Un homme se tenait tant bien que mal en appui sur l’un des murs, près de l’escalier, une
allumette entre les doigts. Il tendait le bras, cherchant à éclairer les lieux. Adélaïde n’arrivait pas
à apercevoir les traits de son visage à cette distance, cependant, cette douce lumière l’emplit
d’une chaleur inexplicable, repoussant au loin les ombres qui l’engloutissaient. Un sanglot
étreignit sa gorge. À peine la flamme s’éteignait-elle, brûlant l’index et le pouce de l’inconnu au
passage, qu’une autre la remplaçait. Ce fut suffisant pour insuffler à Adélaïde le courage
nécessaire qui lui manquait. Poussée par une nouvelle détermination, elle s’efforça de juguler sa
terreur, d’avancer un pied à la fois sur les barreaux glissants.
Un cri apeuré lui échappa lorsqu’elle dérapa. Se rattrapant de justesse, elle rétablit son
équilibre avant de poursuivre ses efforts, la respiration courte. Elle ne voulait pas songer aux
corps désarticulés qui gisaient sous elle ni écouter les plaintes des mourants. Une seule chose
comptait à ses yeux désormais : s’extirper des entrailles du navire. Des sanglots étouffés
montaient de sa gorge, ses bras et ses jambes faiblissaient sous l’effort fourni. Plus elle
s’éloignait de la lueur des allumettes, plus son cœur s’affolait dans sa poitrine douloureuse.
Sous peu, elle serait de nouveau plongée dans la noirceur, ce qu’elle appréhendait par-dessus
tout.
* * *
Les hurlements qui provenaient du paquebot luxueux parvinrent très distinctement au capitaine
du Storstad, ainsi qu’à son équipage, leur arrachant un frisson d’effroi. Leur charbonnier était
fort endommagé, mais au moins il n’y avait pas de perforation dans la coque. Bien que cettedécision lui coûtât énormément, le capitaine Anderson ordonna à ses hommes de mettre une
certaine distance entre leur bateau et celui de l’Empress of Ireland. Il voulait éviter à tout prix
que le navire anglais s’effondre sur eux, la situation était déjà assez catastrophique. Alors qu’ils
s’éloignaient, le brouillard dense les isola de nouveau dans son lourd manteau chargé
d’humidité. Les cris continuaient de transpercer la nuit sombre, faisant dresser les cheveux sur
la tête des matelots sur le cargo. Plus d’un se signa et adressa une courte prière aux
malheureux dont le destin se terminait de façon si tragique.
1. Que Dieu soit avec toi jusqu’à qu’on se revoie.
2. Bon sang ! Où es-tu ?
3. Carolina, on coule !CHAPITRE 2
* * *
Au-delà de l’espoir
e fut au prix d’un effort considérable qu’Adélaïde se hissa à l’extérieur de la cageC d’escalier. Elle frissonna quand l’air froid du fleuve transperça ses vêtements. Désorientée
et à bout de souffle, elle porta une main à son flanc droit. Un rictus douloureux déforma ses
traits. Soudain, des flammes jaillirent des entrailles du bateau, tels des éclairs de feu. Il lui était
difficile de distinguer ce qui l’entourait à cause de la fumée dense. Elle discernait à peine les
marins sur le pont. Ces derniers tentaient de mettre des chaloupes à l’eau. Ils semblaient
s’échiner comme des forcenés, mais de toute évidence la manœuvre se révélait des plus ardue,
voire impossible à réaliser. Alors qu’elle essayait de rejoindre l’une de ces embarcations, un
officier surgit derrière elle.
— Tout le monde fait ce qu’il peut pour se sauver, cria-t-il à plein poumon.
Adélaïde fut sidérée. L’équipage venait d’abandonner les passagers à leur sort, leur enlevant
ainsi toutes chances de sortir vivant de cet enfer. Le regard désemparé qu’elle jeta autour d’elle
s’arrêta net sur une femme âgée qui donnait son gilet de sauvetage à un jeune homme ; l’aînée
s’était résignée à mourir. Adélaïde eut un coup au cœur, plus que jamais consciente du fait
qu’elle n’avait aucune veste de flottaison. Elle en chercha une des yeux qui aurait pu être
délaissée, mais ne vit rien. Son sang se figea dans ses veines. « Je vais mourir ici ! »
songea-telle, impuissante. L’angoisse l’étranglait. Elle peinait à retrouver son souffle quand, d’une voix
éraillée, son hurlement fendit l’air glacial.
— Nonnnnnn…
La détresse contenue dans son éclat de voix l’ébranla comme s’il avait été celui d’un autre.
Elle pouvait demeurer sur place et pleurer sur son sort, ou tenter de survivre. S’extirper des
profondeurs du bateau s’était révélé presque impossible, pourtant elle y était parvenue. Tout
n’était pas encore perdu, il lui suffisait de trouver une chaloupe.
Forte de cette conviction, elle s’étira sur la pointe des pieds pour avoir une meilleure vision
d’ensemble. Au même moment, une chaise de parterre glissa jusqu’à elle, la frôlant de peu
avant de tomber dans l’onde agitée. Elle recula juste à temps dans un cri de frayeur, et sa main
se plaqua contre sa poitrine. Son cœur n’avait pas repris un rythme normal que déjà sur sa
droite, un homme était percuté de plein fouet par l’un des mâts, puis écrasé sous son poids. Elle
trembla d’effroi.
De son côté, Edward, le chef d’orchestre de l’Armée du salut, avait réussi par miracle à
gagner le pont supérieur avec son épouse et leur fille, Grace. D’un coup d’œil circulaire, il évalua
la situation. Sachant que chaque seconde était comptée, il tira de peine et de misère sa famille
jusqu’à la rambarde à portée de l’une des embarcations de sauvetage. Un craquement sinistre
retentit, et le paquebot s’inclina davantage. Le mouvement brusque les projeta tous les trois à
l’eau. Grace s’enfonça la première dans les flots tumultueux, arrachée de force des bras
réconfortants de son père. Elle était seule désormais, perdue dans les profondeurs des
ténèbres qui l’engloutissaient. À l’aide de ses petites jambes, elle battit vivement des pieds. Elle
avait si peur… Lorsqu’elle refit enfin surface, elle aperçut un morceau de bois à ses côtés. Elle
s’y accrocha d’instinct, arriva à y grimper à force de courage. Malheureusement, ses parents
n’émergèrent jamais.
Toujours sur le bateau, Egildo tentait de convaincre son épouse Carolina de sauter, mais elle
était beaucoup trop terrorisée pour s’y risquer. Le vide qui s’ouvrait sous ses pieds la paralysait.