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Quelques-unes des vies et des morts de Benjamin P.

De
192 pages

 « Est-ce que nous venons tous au monde avec un talent caché, qu’il ne serait donné qu’à quelques élus de découvrir et de cultiver ? Qu’aurait été Steve Jobs, né dans une ferme du Poitou médiéval ? Garçon d’écurie ? Que serait devenu Alexandre, s’il avait vu le jour dans la Bangalore moderne ? Programmeur de seconde zone ? » L’extraordinaire chance de Benjamin P., c’est de pouvoir vivre chaque nuit une autre vie, d’y faire fructifier un nouveau talent, d’y explorer l’infini de ses possibles, de s’y noyer parfois avec les femmes envoûtantes de ses vies… Mais est-on bien sûr que ce soit une chance ? 

Quelques-unes des vies et des morts de Benjamin P. nous plonge dans des univers surprenants, depuis l’ébullition intellectuelle de mai 68 jusqu’à la découverte de la Terre par des savants extraterrestres en l’an 8 000. L’auteur prend plaisir à y semer quelques folles inventions : parmi elles, la théorie des pronoms amatifs, ou encore la mutation des gènes humains au contact des nouvelles technologies…

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Dominique Greusard

Quelques-unes des vies et des morts de Benjamin P.

Suite romanesque

le bas vénitien

© le bas vénitien 2012

À la mémoire de César Gattegno

Le garçon qui voulait voler

Nuit, dimanche 11 mai 1980

La nuit est calme et claire.

Il s’est levé, s’est approché de la fenêtre ouverte. La maison est silencieuse. Quelques souffles familiers, en dressant l’oreille :celui de sa mère dans la chambre voisine, celui du frigo, plus rauque, dans la cuisine ; du jardin monte une brise qui fait onduler les branches du grand cèdre bleu. Une première mésange y risque un appel. De loin une seconde lui répond.

Benjamin a toujours rêvé de voler. Depuis tout petit. Pourquoi les hirondelles, pourquoi les moineaux, pourquoi pas Monette ? Normalement les hommes savent plus de choses que les animaux, non ? Et qui sait plus de choses que Monette ? Il se retrouve au pied du lit, à moitié habillétiens, on dirait que je mhabille ? –, il enfile son polo, lace ses baskets. Il se dit qu’il a dû s’habiller pour réaliser ce rêve et, sans bruit, sort de la maison.

Ses pas crissent sur le gravier. Il inspire la douceur de la nuit, agite lentement les bras. Comment font-ils ? Il observe la mésange qui s’envole du cèdre, tournoie un peu, à la recherche de son compagnon.

Comment fait-elle ? Il essaye un mouvement plus ample des bras, il essaye un petit saut ; oui, il tient en l’air ! Mais quoi, une seconde ? Peut-être l’élan ? Alors il essaye un élan, mais rien, bon : une seconde seconde, tout au plus.

Benjamin est têtu. Il a trop envie de voler. Alors il revient, une nuit, des nuits, d’autres encore : il essaye, toujours, s’essouffle vainement, court, et ses bras imitent les battements qu’il voit faire aux mésanges et aux hirondelles. Il se laisse tomber sur le dos les bras en croix, les muscles lourds ; il admire la lune, à côté des merisiers, et cette étoile dont Monette lui a dit qu’elle était celle d’un berger.

Il revient encore, il volera. Ses pieds foulent la pelouse, ses bras battent lourdement comme les ailes du goéland. Et cette nuit-là, enfin, le miracle se produit : il s’élève, il a réussi, ses pieds ne courent plus, ils continuent à battre sans plus rencontrer le sol, pas longtemps : quelques mètres, mais il a volé ! Il réessaye, prend plus d’élan, vole un peu plus loin, un peu plus haut, cette fois il est à plusieurs mètres du sol, s’incline, tourne, dépasse la fenêtre de sa chambre, se risque à planer, attention, il perd de l’altitude, vite, battre des ailes avant de tomber. Épuisé, il se laisse descendre doucement, ses doigts de pied touchent la pelouse, il se pose, se laisse tomber une fois de plus les bras en croix, exténué.

Le garçon qui voulait voler a réalisé son rêve.

Plusieurs nuits d’été le revoient ainsi prendre l’envol souple du héron, tirer sa carcasse au-dessus des plates-bandes d’iris et de dahlias, puis s’élever, contourner les merisiers, passer au-dessus du grand mur du jardin, et voir défiler le monde comme nous devrions toujours l’admirer : d’en haut. Ses bras ondulent, les relâche-t-il un instant que son corps descend, d’abord lentement, puis prend de la vitesse ; avec l’habitude il peut maintenant jouer à planer, dans le grand silence céleste qu’aucun battement d’ailes n’ose troubler mais le craillement d’une corneille parfois le salue.

Il découvre le monde sans le déranger, passe furtivement les clôtures, et vole, vole. Vole en silence ses images bleutées au monde des hommes qui, dans leurs maisons aux fenêtres sombres ou lumineuses, dorment ou dévorent les merveilleuses aventures que d’autres hommes ont vécues dans des pays lointains.

Il ira loin parfois, bien au-delà de la rue des Jasmins, au-delà des faubourgs de L. Le peuple de la nuit le verra parfois explorer les collines du Mont-Chauve, décrire de grandes arabesques sur le cours de leurs vallées, respirer l’air de leurs pâturages silencieux et écouter les grillons se parler dans la lumière pâle de la lune. Il jouera jusqu’au-dessus du fleuve, regardant miroiter ses innombrables poussières d’étoiles et onduler les reflets agiles des poissons qui l’habitent.

Parfois, repassant au-dessus de la maison de la rue des Jasmins, il voit Monette, seule à sa fenêtre, lui sourire d’un sourire étrange et muet  « ne va pas trop loin, je suis encore là pour te protéger, tu sais », semble-t-elle lui dire, ou peut-être le croit-il seulement  et lui, de répondre entre deux battements d’ailes d’un signe de la main.

Mais chaque vol semble l’épuiser un peu plus ; après chaque vol, il s’effondre plus longtemps au pied des merisiers de la pelouse, pour reprendre son souffle et libérer la fatigue de ses muscles endoloris.Il se sent rappelé par la terre.

 C’est normal, tu grandis, lui fera comprendre un soir Monette depuis sa fenêtre silencieuse, ton corps se fait plus lourd.

Et peu à peu, il se rapproche de la maison, s’enfuit moins loin, moins souvent, et il revient au nid, le garçon qui avait voulu voler.

Jour, lundi 12 mai 1980

Ce fut la première vie de Benjamin P.

La première dont il se soit souvenu. Cette vie lui révélait un autre monde, un monde où tout lui devenait possible, un monde où il échappait à la pesanteur de l’univers. Il ne l’oublieraitjamais : c’était le 11 mai, jour de ses neuf ans. Enfin : neuf ans dans sa vie du jour, cette vie qu’il connaissait déjà, avec la même maman, la même maison, le même cèdre que dans celle-ci.

Lorsque Charlotte l’eut réveillé comme elle le faisait chaque matin, lorsqu’elle l’eut aidé à faire sa toilette –Benjamin adorait cet instant où la main de la plus belle maman du monde frottait son corps en raillant sa peau de petit crocodile– lorsqu’il se fut habillé, il vint s’asseoir à la table dressée pour le petit déjeuner. Charlotte s’affairait sur la cuisinière, café pour elle, chocolat pour lui…

 Alors, monsieur Bijou, lui lança-t-elle avec cérémonie, comment se sent-on maintenant qu’on est un grand ?

 Pareil que quand on est un petit, lui répondit-il du tac au tac, tant il était clair qu’au cours de cette journée et de cette nuit il avait vraiment franchi la porte qui l’avait séparé des grands.

 Maintenant j’ai un homme à la maison pour me protéger, non ?

 Ben, oui, Monette.

Benjamin plongea avec ravissement le museau dans le délicieux chocolat de Monette, puis laissa son esprit folâtrer. Il se revit cette nuit, volant avec grâce au-dessus de la maison, des merisiers et du quartier. Il se demanda si c’était aussi difficile le jour, se dit qu’il allait essayer. La radio, elle, commentait la mise en place d’une présidence collégiale en Yougoslavie après la disparition de Tito.

Monette ?

 Oui, Bijou ?

 Monette, j’ai volé ! lui lance-t-il avec fierté.

 Volé ? Ce mot chanta, mais un peu mécaniquement, sans qu’elle interrompe la vaisselle du petit-déjeuner.

 Volé… une pomme ? La voix chantonnait encore.

 Non, volé. Comme un oiseau. J’y suis arrivé.

 Avec des ailes ?

 Non, avec mes bras.

 Mon Bijou a rêvé qu’il volait ! Avec ses bras, encore, voyez-vous ça !

 Mais Monette, j’ai vraiment volé, au-dessus de la maison.

 C’est normal, quand on rêve, on croit vraiment à son rêve.

 Mais non, Monette, j’ai vraiment volé.

 Ce serait très difficile, tu sais, nous ne sommes pas des oiseaux.

 Justement c’était drôlementdur, j’ai cru que je n’allais jamais pouvoir.

Monette cette fois l’a regardé d’un air légèrement agacé :

 Ne raconte pas de bêtises, d’ailleurs, à moins que tu n’y ailles en volant, tu vas être en retard à l’école, dépêche-toi un peu !

Monette ne le croyait pas, leur plus grave désaccord était scellé. Pourtant, elle était avec lui, cette nuit…

Les nuits suivantes, et celles qui suivraient les suivantes, Benjamin P. allait continuer à vivre d’autres vies que la vie monotone de ses jours. À vrai dire, toutes les nuits que sa vie allait désormais compter, jusqu’à celle de son trente-sixième anniversaire –cette nuit de trop. Sauf le mardi, où nul ne sait pourquoi, Benjamin P. se contentait de dormir. Faisons le compte, n’oublions pas les années bissextiles, au bout de sa vie, Benjamin aurait rêvé 8457 autres vies, sans compter celle de ses jours, celle dont chacun de nous est doté, sans imaginer les 8457 autres vies à côté desquelles il passe peut-être, et qui peut-être seraient chacune 8457 fois plus intéressantes que sa triste vie.

L’incrédulité de Monette, malheureusement, signait par avance l’attitude des mortels face à ses multiples vies nocturnes. Si Monette ne le croyait pas, qui pourrait jamais le croire ?

Benjamin, au cours des mois qui suivirent, fit quelques prudentes tentatives pour parler à Monette de ses « autres vies », mais elle faisait la sourde oreille et ces tentatives s’éteignirent rapidement. Il pouvait parler à la Monette-de-la-nuit de la Monette-du-jour, mais la Monette-du-jour se montrait intraitable et ne voulait rien savoir de la Monette-de-la-nuit. À qui d’autre parler ? Ses copains ? Benjamin aurait bien voulu, mais il avait beau chercher, il ne voyait pas lequel.

Il n’y eut que Constance : Constance arriva dans sa classe à la rentrée suivante, elle venait de Châtillon, samère avait changé de travail. Les autres se moquaient d’elle, en disant qu’elle était blonde, et qu’elle avait le nez en trompette.

 Toi tu ne me traites pas de blonde ?

 Pourquoi, c’est bête, non ? Et puis c’est joli, rougit-il.

La nouvelle était venue droit vers lui, d’un air sûr, rieur, un peu provocant. Benjamin, lui, s’était senti bien dès ces quelques mots, l’impression de rencontrer la sœur qu’il n’avait jamais eue. L’impression aussi d’avoir répondu quelque chose d’idiot, mais elle avait compris, puis elle avait ri.

 Cette nuit, j’ai escaladé le Mont-Blanc, lui avoua-t-il quelques mois tard.

Constance pouffa de rire. Constance ne le croyait pas.

 Eh bien dis donc, tu as fait vite ! Benjamin P., tu sais que tu fais un drôle de clown ?

Elle croyait dire cela avec une nuance d’affection, mais Benjamin ne le prit pas ainsi, Benjamin était vexé.

Monette ne le croyait pas, Constance ne le croyait pas, personne ne le croirait. Il devait se faire une raison : pour les autres, ceux de la vie pesante, les vraies vies de Benjamin ne seraient jamais que des rêves, et plus jamais il n’en parlerait.

Le mondial des gardiennes de but

Nuit, jeudi 13 juin 2024

Pour la première fois, une compétition n’est pas organisée dans un stade de foot : un stade dédié a été construit pour l’occasion : la forme d’amphithéâtre des jeux modernes du cirque y est délaissée pour un stade en théâtre, et tous les gradins y disposent du bon angle de vue sur les deux cages des nouveaux gladiateurs.

Benjamine jauge l’arène, incrédule. Benjamine : la frêle enfant de L., celle moquée sur les pistes d’athlétisme ou les terrains de volley, par des camarades qui n’en étaient guère, se retrouve au milieu des September, des Mozzoni, des Kollontaï, des Scalabrino, des Menchú, ces supernanas dont elle revoit soudain les photossur les murs de sa chambre d’adolescente.

Donata Macciocchi n’en revient pas non plus. Ce « boomer » qu’elle avait inventé, ce n’était qu’une plaisanterie. Alors que ses copines programmeuses passaient leurs soirées à des perruques rémunératrices pour des sites web de sociétés ou à leur engagement bénévole sur le programme de télémarketing d’une ONG, elle avait déclenché l’hilarité générale en annonçant au cours d’une nuit trop arrosée de Nastro Azzurro qu’elle allait concevoir une machine à tirer les penalties.

L’idée avait certes fait rire, mais si Donata était experte en programmes buggés, c’était aussi une bidouilleuse de génie qui, de plus, avait choisi les réseaux neuronaux pour sujet de thèse. Et quelques mois plus tard, le boomer avait été testé sur un terrain. Au milieu des rires et des quolibets, le boomer avait montré ce jour-là qu’il ne s’enrayait pas à tousles coups et n’arrosait pas toujours les gradins.

Ainsi rodé il n’avait qu’un défaut : il ne servait à rien. Pas même à l’entraînement, tout entraîneur normalement constitué désirant exercer en même temps ses buteurs et ses gardiens aux penalties en général et à la dramatique épreuve des tirs au but en particulier. Sauf que.

Sauf qu’une dame catéchiste d’une paroisse de Calabre allait, pour une quelconque kermesse, poser un jour à Donata une question saugrenue : « Mais Donata ? ta machine, tu nen aurais pas deux ? »

Illumination ! Bien sûr ! Avant même de répondre à la question, Donata laissa vagabonder son cerveau de bidouilleuse, bien sûr, le même programme alimentant deux canons azimutés de la même manière sur deux cages gardées… « Jen ai bien une autre, Dona Giuseppina, répondit-elle dans un sourire incertain, il faudrait que je la rafistole… »

Et aujourd’hui, dix-neuf ans plus tard, Donata et Benjamine pénètrent, chacune de leur côté, sans se connaître, dans les tribunes du stade de boomer construit pour la troisième édition du championnat du monde des gardiennes de but.

Certes, les ambitions françaises et a fortiori celles de Benjamine sont des plus modestes ; Michel, la numéro un française, pointe autour de la cinquantième place mondiale ; quant à Benjamine, elle est plongée dans l’anonymat le plus complet, les commentateurs eux-mêmes ayant oublié son existence après un championnat de France pour le moins heureux, mais que personne ne juge significatif.

Les trois premiers tours voient Benjamine confirmer sa réputation de chanceuse. La borgne de l’épreuve vainc sans convaincre des aveugles dont le peu de renommée rivalise avec le peu de conviction. Le reporter de Sport Uno raille « le tableau des ringardes et la ringarde qui sen extirpe avec des scores de coupe de quartier ». Celui de Boomer magazine se partage entre la déception de l’élimination sans gloire des deux autres Françaises, et l’honneur pauvrement sauvé par la veine de cocu de cette surprenante Benjamine P.

Changement de décor en huitième : Renata Scalabrino, rien moins que la vice-championne en titre. Lorsqu’elle pénètre dans le stade et salue la diva, Benjamine n’a qu’une idée en tête : recevoir la leçon de la Maestra avec humilité, sans pour autant se ridiculiser aux yeux de Constant et de Monet ; pour le monde, passe encore, mais pour les deux hommes de sa vie, c’est dit : elle fera bonne figure.

Les choses vont vite très vite le stade hurle, les deux lanceurs ont craché une balle vicieuse que ni la Sicilienne ni l’enfant de L. ne peuvent arrêter ; un second tir rasant a fusé, les spectateurs égrènent le compte à rebours des lanceurs que retranscrivent les écrans géants ; la Sicilienne en perd l’équilibre mais boxe tout de même une balle que Benjamine à contre-pied regarde passer ; les tifosi agitent leurs fanions –mais déchantent aussitôt ! Quoi ?! Benjamine l’inconnue arrête dans une extension incroyable le tir suivant au bout de la lucarne, et les filets de la Sicilienne médusée n’en finissent pas de trembler ; aucune des deux goals ne peut arrêter le cinquième, la colonie italienne se prend à douter. Un tir latéral enveloppé, oui, elle l’arrête ! Sca-la Sca-la : scandent les tifosi… mais Benjamine aussi l’arrête : se taisent les tifosi. La foule se dresse, sa championne a plongé, suit la balle, la bloque –Benjamine est battue. Stupeur : le dixième tir ne règle rien, la Française a le nez fin, comme la Sicilienne, avec moins de style peut-être, la balle lui échappe, sans doute, mais elle n’entre pas, 4-3 au dixième tiret ça y est enfin, une balle molle passe bêtement entre les jambes de Benjamine, la géante Scala, elle, ne laisse pas passer cette chance et du coup de pied l’envoie dans la foule qui exulte.

Benjamine regagne son banc. Cette manche d’anthologie se solde sur un 5-3, mais elle a distillé son poison : Goliath est ébranlé et Benjamine n’en revient pas : au lieu de la raclée redoutée, elle a fait jeu égal avec l’icône.

Lorsque chacune reprend place dans ses buts, les étendards d’azur ont beau se montrer faussement rassurés, leur sérénité est de courte durée : Benjamine décolle de terre pile lorsque la balle quitte la gueule du lanceur, comme si elle la flairait, plonge à droite, où elle vole, comme si elle l’accompagnait, allonge les bras, comme si elle la cueillait. La Sicilienne a plongé du bon côté, mais trop court, et ses doigts effleurent le ballon sans pouvoir le retenir.

Pour tous les spectateurs, une championne est en train de naître et la grandissime favorite perd pied. Entre Benjamine et le lanceur s’est installé un dialogue muet, et le public incrédule assiste à l’incroyable spectacle de cette gringalette qui attend le compte à rebours en oscillant lentement dans ses crampons, sûre d’elle, les yeux rivés sur la gueule du canon, elle le défie du regard, tel un joueur de poker cherchant dans les yeux de son adversaire l’indice révélant sa main. Le missile lancé, une détente de chat sauvage : Benjamine propulse vers lui l’arsenal de sa DCA ! à pleines mains, d’un poing, de la tête, d’un genou, d’une cheville, elle bloque ou renvoie les tirs de la machine qui s’ingénie à la prendre en défaut.

La Scalabrino ne comprend plus, elle ne croit pourtant pas démériter, elle était arrivée avec la niaque, ce titre était pour elle, elle le savait –et voilà que cette gosse… Au septième tir, le score est sans appel : 4-2 pour la gamine. Benjamine a arrêté plus d’un tir sur deux, elle s’est montrée l’égale des plus grandes dans leurs plus grands jours.

Durant la récupération, le stade voit repasser sur les écrans géants les inénarrables parades des gladiatrices et Benjamine est dans un rêve ; elle voit les images de ces arrêts sans bien comprendre que c’est elle, là, ce pantin désarticulé de dix mètres de haut, qui boit les ballons à effet et engloutit les coups de canon.

Le bras de son entraîneuse l’a propulsée vers la cage, elle a pris position, le bazooka crache sa première roquette et une olaparcourt les rangs de maillots bleus, leur championne est revenue, ça y est, Sca-la Sca-la Sca-la est de retour, leurs deux sauts carpés ont gracieusement convergé, mais c’est la fille de Trapani qui a plongé du bon côté.

Au deuxième tir, Benjamine égalise et les drapeaux italiens fléchissent, au troisième la balle est imparable et ils sont en berne, au quatrième, nouvel exploit : les cent Français du stade font plus de bruit que l’armada transalpine, au cinquième les tifosi sont debout et s’enflamment l’Italienne a détourné un ballon impossible mais aussitôt se figent la balle est là, immobile, dans les mains de la Française au sixième, ils retombent consternés : l’incroyable Benjamine vole encore un ballon que la Scala doit regarder passer au pied du poteau droit. 4-2 au sixième tir : Benjamine a devant elle au moins deux balles de match.

Le stade s’est retourné. Oubliée, la championne déchue, la tribune italienne est sans voix, les autres communient maintenant dans un Ben-jie Ben-jie Ben-jie unanime.

Le speaker fait taire le brouhaha pour la première balle de match. Devant les gardiennes oscillant comme des pendules, les lanceurs égrènent leur compte à rebours. Benjamine se sent forte, le temps qui filait comme un météore en début de rencontre s’est assagi, elle le domestique, elle compte les secondes comme des heures de félicité, ses neurones suivent le trajet du ballon piloté par les neurones de la gueule ténébreuse. Avant même qu’il ne soit complètement sorti, un regard de rapace l’a-t-il fixé, peut-être un centième de seconde, la magicienne a-t-elle décelé, deviné, calculé sa direction, ses capteurs ont-ils flairé où le dragon cracherait sa flamme ?

Le ballon part, tournant sur lui-même, sur la droite, avec un léger effet qui l’emmènera plein centre de la porte. Benjamine, elle, ne plonge pas, elle saute, légère, sur le côté, tourne sur elle-même en fixant la balle, elle l’hypnotise, ses gants s’incurvent vers elle, un nouveau saut la ramène sur le ballon que happent les gants, les bras font ressort, encaissent la volée, et dans un ample mouvement envoient le ballon tournoyant loin dans la tribune.

Scala est en pleurs, effondrée devant son filet comme un pêcheur qui n’a pas de poisson pour sa propre famille –la Coupe ne viendra pas à Trapani. L’idole est abattue. Benjamine a stoppé cinq des sept tirs du tour de base –Mozzoni, Kollontaï, Scalabrino : personne n’a jamais fait mieux. Et parer quatre tirs d’affilée : les journalistes font rechercher dans les archives –est-ce déjà arrivé dans l’histoire du boomer ?

Elle est portée en triomphe par le staff français, dans un tour d’honneur plus grandiose que si elle était sacrée championne.

Dans une forme éblouissante, elle gagne son quart contre September en deux sets secs, inaugurant une technique qui révolutionnera le boomerball, la technique du fond de filet : on la voit à plusieurs reprises prendre son élan du fond des buts tout en scrutant fixement la rampe de lancement, élan qui lui assure un avantage décisif sur les balles décentrées. Mais elle perd la demi contre Mozzoni, malgré une partie assez remarquable pour lui donner la victoire face à toute autre, mais devant l’intouchable Mozzoni, ses quelques erreurs n’appellent pas de pardon, et elle sort, la tête haute. Comme elle l’avait promis.

Peut-être perturbée par cette demi-finale qui révèle ses failles, Mozzoni laisse pour la première fois le titre échapper hors de la péninsule, et c’est Kim Yo-Jong, la Coréenne, qui triomphe à son retour à l’aéroport de Pyongyang dans une forêt de portraits géants.

Sa médaille de bronze conquise sans que son talent en soit forcé contre Berlusconi, l’Italienne truqueuse, Benjamine triomphe elle aussi dans les rues pavanées de L. Les médias en oublient un temps la troisième guerre mondiale qui, loin de là, fait rage entre les fous d’Allah et les troupes de la coalition mondiale. À côté du premier sacre d’une Asiatique dans un mondial de boomer, leur bilan du mondial l'annonce déjà : l’acquis de cette expérience et l’extraordinaire potentiel qu’elle a démontrés ouvrent à Benjamine P. une voie royale pour le prochain championnat du mondede 2028.

Jour, lundi 13 juin 1983

C’était ainsi. Benjamin n’arrivait pas à s’y faire. Il se réveillait toujours en sursaut.

De la cuisine lui parvenaient la voix de sa mère et le sifflement de la cafetière. Son cœur palpitait encore, il attendait le pas de Monette approchant et l’ouverture silencieuse de la porte. Lorsque la poignée commença à tourner, il se laissa aller et ferma les yeux comme à l’accoutumée.

La main allait doucement presser son épaule, et la voix murmurer –comme pour ne pas le réveiller :

 Mon chéri, il va falloir te lever.

Et Benjamin répondait par un mugissement endormi.

 Mon chéri, n’oublie pas ton match… Allez, petit Bijou, on se lève…

La voix de Monette s’était fait chantante et sa main caressante pour le tirer du sommeil, mais le réveil était difficile. Bijou n’était pas encore descendu du bouclier des triomphes, et il fallait que les premiers mots de sa mère lui rappellent le cauchemar de la journée qui s’annonçait.

 Monette, j’ai mal au cœur, finit-il par articuler sans conviction.

 Mal au cœur, non mais, qu’est-ce que ton père dirait si tu n’y allais pas !

Et après un bol de chocolat écœurant et une tartine à demi mangée, après une toilette nauséeuse, il rejoignit sans âme la Talbot Horizon dont le moteur frémissait déjà, direction la finale départementale du tournoi de football des minimes. Dans les secousses de la voiture et bercé par Monette qui chantonnait, Benjamin se disait qu’après tout il n’était que remplaçant, et qu’il n’aurait pas une nouvelle fois à subir les quolibets des morveux des deux équipes réunies.

Seulement voilà, Jean-Baptiste, le goal en titre, s’était fait porter pâle – une vague entorse – et plusieurs des gamins du club étaient absents : le prof de gym annonçait que P. serait gardien, couvert par les ronchonnements de ses coéquipiers.

 Écoutez, vous faites une équipe. D’abord on n’a pas le choix, et puis Benjamin a comme vous le droit de jouer. Et vous allez être les meilleurs !

Monette eut un petit pincement de cœur en s’éloignant et en le laissant seul au milieu de la fosse aux lions.

 Pauvre Bijou, se disait Monette en le quittant, cet enfant n’est pas comme les autres, qu’est-ce qu’on va pouvoir faire de lui ?

Au cours du match, il eut peu de travail, mais les quelques tirs anémiés qui lui parvinrent, Benjamin les arrêta. Il trouva bien le moyen d’en laisser passer un malgré une belle parade, mais plus le match avançait, plus ses équipiers devenaient dubitatifs : Benjamin se comportait en gardien fort honnête à ce niveau d’expérience et de compétition. Ils se prenaient à l’encourager sur un shoot qu’ils voyaient déjà dans les buts ou un dégagement qui à défaut de précision libérait le collège Brantôme de la pression adverse. Or le reste de l’équipe était plutôt bon, et même dans un jour sans, ils avaient marqué un but en première mi-temps.

Le score ne bougea pas durant les prolongations, et la séance de tirs aux buts se profilait à l’horizon. Pour les gamins de L., cela ne faisait aucun doute, le prof allait mettre Lenglen dans les buts, mais le prof ne disait rien, il n’avait pas l’air de comprendre.

 M’sieur, M’sieur, vous allez quand même pas laisser P. dans les buts !

 Pourquoi ? Il a bien joué, non ?

 Mais M’sieur, z’êtes pas sérieux, c’est même pas la peine qu’on reste, avec ce naze !

 Bien sûr que vous allez rester, allez, Benji, dans ta cage, montre-leur que tu es un grand goal !

Le prof aussi avait été surpris de la partie de Benjamin et se disait que s’il ne l’encourageait pas la première fois qu’il montrait quelque disposition, il l’enfoncerait définitivement. Lui donner sa chance valait bien une défaite qui n’était d’ailleurs pas écrite – les Bellevillois n’étaient pas des flèches non plus.

Benjamin se sentit investi d’une mission, et partit fièrement rejoindre les buts, ignorant rires et railleries. Un grand gaillard se dressait face à lui, prêt à s’élancer pour la première frappe.

 Allez Scalabrino, fais-lui bouffer ses couilles !

 Allez René, mets-y le premier !

 Sca-la, Sca-la, Sca-la ! rythmaient de la voix les minimes de Belleville au complet.

Benjamin se redressa –ScalabrinoSca-la– une réminiscence lui revenait de très loin, il repensa à ses arrêts du match, il se souvint d’un coup de ceux de cette nuit, des vivats, des olas, des gradins archicombles scandant son nom. Il se mit à osciller lentement d’un pied sur l’autre, comme cette nuit, cette nuit où il s’était confronté aux meilleurs goals du monde et leur avait chipé la médaille de bronze. Sauf que… sauf que… ça alors ! oui : dans cette vie-là, Benjamin était Benjamine ! Mais, se dit-il face à l’urgence, qu’est-ce que ça changeait ?

Devant lui, Scala prenait son élan, le buteur en titre de Belleville, visant trop ostensiblement le poteau gauche, la ficelle était grosse, trop grosse, Benjamin plongea sur la droite, et cette jolie frappe en coin, il allait l’arrêter, il l’arrêtait !

Sur le terrain, c’était la stupeur, tous, le prof, les Bellevillois, les quelques parents présents, son équipe, tous étaient interloqués, ce n’était pas un tir mollasson que Benjamin avait arrêté, non, c’était une vraie frappe, à effet qui plus est, Scalabrino restait pantois, regardait le gardien qui lui faisait face, incrédule, incapable de quitter le point de penalty…

 Ben-ji Ben-ji Ben-ji, hurlaient, passée leur surprise, les gamins oublieux de l’avoir vilipendé quelques minutes plus tôt…

La suite fut simple, des quatre autres tirs bellevillois, l’un arrosa le coin de corner, un autre aurait été arrêté par une limace, et les derniers d’une facture suffisante pour venir à bout de tout autre membre de l’équipe, mais un jeu de benjamin pour un médaillé de bronze du mundial. 1 à 1, et 4 tirs au but à 0, ce fut le score que l’arbitre inscrivit ce jour-là sur la feuille de match de la finale départementale au profit du collège Brantôme de L.

Benjamin fut le héros de ce jour, à nouveau porté en triomphe, cette fois par les gamins de son équipe, un héros dans les yeux de Monette, lorsqu’intarissable il lui raconta sa finale et surtout saséance de tirs aux buts –peut-être ne l’aurait-elle pas cru si la maman de Laurent ne l’avait pas illico apostrophée d’un tonitruant « Alors tu sais que ton fils est un champion ? »…

Monette ?

 Oui, mon chéri ?

 Pourquoi est-ce que je ne suis pas une fille ?

Elle s’est tue : elle ne savait pas répondre à cette question.

L’exploit fut sans lendemain, Benjamin resta l’honnête goal d’une honnête équipe de collège. Il avait seulement gagné de devenir un gamin comme les autres, un gamin qu’on prendrait sans trop traîner dans son équipe, parce que sa réputation de gardien de but était établie dans son quartier.

Peut-être ce jour fut-il le plus important de sa vie  de sa vie diurne, la seule de ses vies à durer apparemment davantage que le temps d’une course de lune dans le ciel de ses nuits  et pas pour ce titre de champion départemental des minimes.

Non, ce jour de juin 1983, Benjamin le comprit : ses nuits, sa réalité à lui, ces vies dans lesquellespersonne d’autre ne pouvait entrer – dussent-elles se dérouler vingt ans plus tard et dût-il y être une fille – résonnaient pourtant avec le seul monde que semblaient connaître les autres.

Crédits

Par-ci, par-là, quelques mots volés…

Les amours funambules, La forêt des pendus, Passe le balai,paroles : Martin Girard, musique : Martin Girard, Benjamin Chabert, Greg Beller, 2008 (La biche bleue)

Préface,Léo Ferré, 1956 (La biche bleue)

Études de linguistique appliquée, Algirdas Greimas, 1963 (Les pronoms amatifs)

L’histoire de ma vie, Giacomo Casanova, 1798 (Maudits mariés)

Compte-rendu d’audience, Le Courrier Picard, 2008 (Le nul le plus doué de sa génération)

La goualante du pauvre Jean, paroles : René-Gustave Rouzaud, musique : Marguerite Monnot, 1956 (Sans amour on n’est rien du tout)

Comment je vois le monde, Albert Einsein, 1934 (Le prophète)

L’épopée de Gilgamesh (inspiré de -), anonyme, IIIe millénaire avant Jésus-Christ(Scènes et Ménages)

Derniers titres parus

Hélium, Alexandra Paget-Deben

Je vous dis merde, Philippe Sfez

Virages dangereux, Annick Demouzon

La première page, Philippe Carlen

Barnabé ou la folle saison, Geoffroy de Clisson

Le goût du rat...