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Révolte

De
220 pages

La conclusion à couper le souffle de la saga !


La situation n’a jamais été aussi désespérée pour Maya Delaney et ses amis. Difficile de trouver un endroit sûr quand on a deux cabales aux trousses ! Tous leurs espoirs reposent sur un numéro de téléphone, le contact qui serait susceptible de répondre à leurs interrogations.


Mais la vérité est plus incroyable – et impitoyable – que ce à quoi Maya s’attendait : les fantômes du passé resurgissent et la jeune fille devra les affronter... car il est impossible de passer sa vie à fuir.



« Un rythme effréné, une galerie de personnages inoubliables et une intrigue prometteuse. » Booklist



Pouvoirs obscurs est un immense succès, publié dans treize pays et numéro 1 des ventes aux États-Unis et en Grande-Bretagne !

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1
Je courais dans la forêt. J’avais l’impression de survoler le sol tant mes pattes volumineuses au pelage fauve le martelaient avec légèreté. Pourtant, mes poursuivants gagnaient du terrain. Le bruit de leurs pas était si proche ; j’aurais même juré frôler quelqu’un du bout de la queue. Je ne tiendrais pas la cadence. Les couguars sont d’excellents sprinteurs mais ils ne sont pas endurants. Il fallait que je me réfugie derrière un buisson, dans un arbre, peu importe pourvu que je disparaisse le temps qu’ils passent, et ensuite… Une fléchette se planta dans mon omoplate. Je me cabrai en rugissant, toutes griffes dehors… — Maya ! Des mains saisirent mes pattes antérieures. Non, pas mes pattes. Mes bras. Je vis d’abord des doigts autour de mes poignets, puis un visage familier devant moi… ainsi que des cheveux blonds et souples qui auraient eu bien besoin d’un coup de peigne, des yeux bleus cernés, une grande bouche aux lèvres pincées par l’inquiétude et l’épuisement. — Daniel ? Il me lâcha. La voix de Corey résonna sur ma gauche. — Euh… les gars ? on est en train de se faire remarquer. Je regardai autour de moi. En effet, plein d’inconnus nous dévisageaient, dont un homme vêtu d’une chemise stricte qui venait de quitter son comptoir recouvert de piles de livres pour se diriger vers nous. J’étais assise devant un ordinateur, et Corey devant celui de la table voisine. Une bibliothèque. Nous étions dans une bibliothèque. — Il y a un problème ? s’enquit l’homme en arrivant à notre hauteur. Je fus surprise qu’il s’adresse à moi. Puis il considéra Daniel avec sévérité et je compris l’image que nous avions dû donner, lui me serrant les poignets, et moi me débattant. — Non, aucun, répondis-je. Nous ne faisions que… rigoler. Pas vraiment le genre de propos à tenir dans une bibliothèque. Même Corey, le roi de la rigolade, parut embarrassé. — Je suis désolé, dit Daniel. Cela ne se reproduira plus. Il s’exprimait d’une voix grave, avec calme, en soutenant le regard du bibliothécaire. Il faisait appel à son pouvoir de persuasion. Et, dans le cas de Daniel, il s’agissait d’un véritable pouvoir. Cela dit, il aurait pu s’en passer avec cet homme qui n’avait pas l’air contrarié de nous laisser tranquilles. Restait que l’incident avait attiré l’attention des gens autour de nous, ce que, étant donné les circonstances, nous ne pouvions vraiment pas nous permettre. Alors nous sortîmes sans tarder. — Ce n’est pas la première fois qu’on est obligés de quitter une bibliothèque, mais c’est bien la première fois que ce n’est pas ma faute, lança Corey tandis que nous dévalions l’escalier de l’entrée. — J’étais en train d’avoir une vision. Je n’ai aucun contrôle là-dessus, me justifiai-je.
— Euh… non, Maya. À moins que tu ronfles pendant tes visions, je pense que tu t’étais plutôt endormie. — Je ne ronfle pas. (Je me tournai vers Daniel.) Dis-le-lui, toi. L’intéressé se découvrit tout à coup une passion pour une fontaine toute proche. Corey n’enquêta pas pour savoir comment Daniel pouvait détenir une telle information. Daniel et moi étions meilleurs amis depuis la maternelle. Il y avait longtemps que nos parents avaient décidé de nous faire faire chambre à part lorsque nous logions l’un chez l’autre, mais nous venions de passer quelques nuits côte à côte au cours de notre expédition dans les forêts de l’île de Vancouver. Cette randonnée imprévue en compagnie de Corey et de trois autres amies avait démarré à la suite d’un accident d’hélicoptère. L’appareil censé nous secourir du feu de forêt qui menaçait notre petite ville s’était écrasé alors qu’en réalité il cherchait à procéder à notre enlèvement. Moins d’une semaine plus tard, nous nous retrouvions dans la ville de Vancouver et nous n’étions plus que trois, les autres ayant été rattrapés par les ravisseurs que nous continuions à fuir. — Tu étais épuisée, finit par répondre Daniel. Corey et moi avons dormi sur le ferry. Pas toi. Je t’aurais bien laissée continuer mais… tu commençais à ronfler trop fort. Je voulus lui donner un coup de pied mais il m’attrapa la jambe et la retint, m’obligeant à exécuter une petite danse. Je me répandis en jurons. Un agent de sécurité qui passait par là nous décocha un regard appuyé en guise d’avertissement. — Bon sang ! c’est trop nul quand c’est moi le plus responsable des trois, se plaignit Corey. Tiens, à propos de responsabilités, je prends le commandement des opérations et je suggère qu’on aille manger. Il est presque 20 heures. Maya, sers-toi donc de ton odorat de félin pour nous conduire jusqu’au dîner. Mon rêve n’avait pourtant pas été uniquement le fruit de mon imagination. J’étais une métamorphe. J’avais découvert ma véritable nature une semaine plus tôt environ. Comme par hasard, notre vie avait viré au cauchemar à peu près au même moment. Je n’étais pas le seul être surnaturel à habiter notre petite ville. En fait, Salmon Creek semblait avoir été pensée comme une boîte de Petri pour espèces surnaturelles éteintes ressuscitées. Cette vaste entreprise avait un nom : le projet Phenix. J’étais une porteuse-de-peau, comme Rafe et Annie, un garçon et sa sœur qui avaient débarqué à Salmon Creek dans l’espoir d’y obtenir des réponses. Daniel était un benandante– un chasseur de démons. Quant à Corey, il possédait des pouvoirs, nous en avions la certitude, mais nous n’avions pas encore réussi à déterminer de quel type. Les gens qui étaient à nos trousses appartenaient à deux groupes. Les St. Cloud, qui avaient fondé notre ville et avaient donné le jour au projet Phenix, et les Nast, une société surnaturelle rivale qui semblait nous convoiter comme de précieuses marchandises. Nos amis étaient désormais disséminés au sein des deux groupes, et nous, nous étions en cavale, à la recherche d’un allié capable de nous aider à les retrouver. Nos camarades n’étaient pas les seuls que nous voulions retrouver, il y avait aussi nos parents. On leur avait fait croire que nous étions tous morts dans l’accident d’hélicoptère. Je m’efforçais au maximum de ne pas penser à ça, ni à ce qu’ils devaient endurer. Je ne cessais de me répéter que tout s’arrangerait très bientôt. Il le fallait. Nous dînâmes dans une chaîne de fast-foods que nous ne connaissions pas, non sans avoir d’abord étudié le menu devant la porte pendant cinq minutes. Nous nous sentions comme des rats des champs en pleine ville. Rien de neuf sous le soleil : nous avions grandi dans une ville de deux cents âmes. Il suffisait de nous lâcher dans une métropole de deux millions d’habitants pour que nous ayons l’impression d’être une
bande de péquenauds, peu importe que nous fréquentions une école privée et que nous portions les mêmes vêtements que les jeunes de notre âge. — C’est exactement ce qu’il nous faut, nous rappela Daniel lorsque nous eûmes passé notre commande. Une ville gigantesque dans laquelle nous fondre et nous faire oublier pendant quelques jours. — Je sais, répondit Corey. Mais je me sens… (Il observa les tables qui nous entouraient et se rembrunit.) Tout ça, c’est à cause des St. Cloud. Toutes ces années à nous mettre en garde contre l’inconnu, à nous rabâcher de ne faire confiance à personne en dehors de Salmon Creek. Ils l’ont fait exprès. — C’est vrai, murmurai-je. — Ils nous ont appris à avoir la trouille du monde extérieur pour qu’il ne nous prenne surtout pas l’envie de partir. Et, pendant tout ce temps, le danger n’était pas du tout à l’extérieur, il était pile sous notre nez. Ceux qui étaient censés veiller sur nous, ceux à qui on nous a appris à faire confiance, nos professeurs, nos médecins… et même peut-être certains de nos parents ont été mêlés à tout ça. Merde ! si ça se trouve ma propre mère est… Il s’interrompit. Je ne me précipitai pas pour lui assurer que j’étais persuadée de l’innocence de sa mère. Nous avions déjà eu cette discussion. Nous n’étions sûrs de rien. Je ne retrouvais plus, dans le visage empli d’amertume et de colère de Corey, le garçon avec lequel j’avais grandi, celui qui souriait tout le temps, qui était toujours partant pour tout et qui ne réfléchissait jamais plus loin que la prochaine soirée avec les copains. Je m’éclaircis la voix. — Alors, qu’avez-vous découvert pendant que je dormais au lieu de bosser ? Nous nous étions rendus à la bibliothèque pour effectuer des recherches sur la personne que la mère de Rafe lui avait conseillé de contacter en dernier recours. Nous ignorions si ce type serait en mesure de nous aider, ni même s’il accepterait de le faire, mais il était devenu notre planche de salut. — Cyril Mitchell, ce n’est pas un nom courant. J’ai opté pour celui qui me paraissait le plus prometteur – les autres étaient trop jeunes. J’ai un numéro de téléphone, mais c’est tout. Daniel sortit deux feuilles de sa poche. Du papier brouillon de la bibliothèque. Il parcourut ses notes du doigt puis poussa un grand soupir. Si Corey était empli d’amertume, Daniel, lui, semblait abattu, ce qui était tout aussi douloureux à voir. — Bon. On appelle à ce numéro et on parle à celui qui répondra, peu importe qui c’est, proposai-je. De toute façon, c’est tout ce qu’il nous reste. L’une des étapes les plus compliquées de notre plan consista à trouver un téléphone public. Non seulement ils étaient rares de nos jours, mais nous voulions qu’il ne soit pas trop près de l’endroit où nous comptions passer la nuit. Il y avait peu de risques que le téléphone de ce Cyril Mitchell soit sur écoute, ou que ce monsieur travaille pour le compte de nos ennemis, mais la méfiance était notre nouveau mot d’ordre. Nous prîmes le métro aérien et finîmes par dégotter un téléphone public. Je m’apprêtai ensuite à appeler l’homme que nous espérions être le bon Cyril Mitchell. Lorsque Rafe avait été fait prisonnier la première fois, il avait mis la main sur des informations à propos d’un autre programme scientifique : le projet Genesis. Les jeunes qui avaient servi de cobayes pour ces expériences s’étaient apparemment enfuis avec certains de leurs proches. Rafe était persuadé que Mitchell pourrait nous en apprendre plus. Si nous parvenions à retrouver ces fugitifs, peut-être nous aideraient-ils.
J’introduisis 5 dollars en pièces de monnaie dans la machine et composai le numéro. Une femme répondit et je demandai à parler à Cyril Mitchell. — Désolée, c’est une erreur, m’informa-t-elle. Je lui lus le numéro que j’avais composé. — C’est bien ça, mais il n’y a aucun Cyril Mitchell ici. Avant qu’elle raccroche je lançai : — Il faut absolument que j’entre en contact avec M. Mitchell et c’est le seul numéro dont je dispose. — Je suis désolée, je ne peux rien pour vous. Je me creusai la tête pour trouver quelque chose à dire avant qu’elle coupe la communication, mais elle resta en ligne, comme si elle attendait. — Savez-vous comment je pourrais joindre M. Mitchell ? finis-je par demander. — Non. Alors pourquoi rester au bout du fil ? Si Mitchell était au courant de l’existence des projets Genesis et Phenix, deux programmes scientifiques expérimentaux sur les êtres surnaturels classés top secret, peut-être était-il lui aussi en fuite. Peut-être cette femme attendait-elle que je cite un nom ou un mot de passe ? Mais s’il est en cavale, comment se fait-il que Daniel ait découvert son numéro aussi facilement ? Peut-être n’était-ce pas le bon Cyril Mitchell. Ou peut-être que si, et que cette femme devinait à ma voix que j’étais jeune et aux abois et n’avait donc pas envie de me raccrocher au nez. J’inspirai profondément et serrai le combiné. C’était notre seule piste. La seule. Je ne pouvais pas la laisser s’envoler. — Je vais vous transmettre un message, décidai-je. Juste au cas où. (Je pesai mes mots avec soin.) Je m’appelle Maya Delaney. Je suis un Phenix de Salmon Creek, Colombie-Britannique. Je fis une pause. Il lui fallut trois bonnes secondes avant de réagir. — Je suis désolée, mais vous faites vraiment erreur. Ce qui m’indiqua qu’elle avait écouté, peut-être même avait-elle pris note. — Prenez le message, c’est tout ce que je vous demande. S’il vous plaît. Maya Delaney. Phenix. Salmon Creek. Il peut me joindre à l’adresse suivante… (Je lui lus l’adresse e-mail que Corey avait ouverte à la bibliothèque.) Voulez-vous que je répète ? Un long silence s’ensuivit. Puis : — Il ne peut pas vous aider, Maya. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. C’était bien le numéro de Mitchell. — Puis-je lui parler ? Je vous en supplie. — C’est imposs… (Elle s’interrompit.) Il est mort il y a six mois. Je suis sa fille. Je m’efforçai de continuer à respirer, tâchant de ne pas céder à la panique. — D’accord. Pouvez-vous nous aider ? ou au moins nous donner le nom de quelqu’un qui pourrait le faire ? S’il vous plaît ? — Non. Je suis désolée. Elle raccrocha.
2
Pendant une heure, nous tentâmes de rappeler, changeant même de téléphone public. Elle ne répondit plus et brancha le répondeur. Nous nous réfugiâmes ensuite dans un immeuble en construction. Il y en avait beaucoup dans le coin. Vancouver avait connu un véritable boom quelques années plus tôt et les immeubles hors de prix s’étaient mis à pousser comme des champignons, avec en ligne de mire les Jeux olympiques d’hiver. Puis la crise économique avait frappé et les promoteurs immobiliers avaient pris leurs jambes à leur cou. Nous n’étions plus très bavards depuis notre dernière tentative pour joindre la fille de Mitchell. Il n’y avait rien à dire, si ce n’était : « et maintenant ? », et personne n’osait poser la question. Lorsque le silence devint trop pesant, je me faufilai jusqu’au dernier étage déjà muni d’un plancher, sept étages plus haut que celui où nous nous étions installés. Je me perchai sur le rebord, les jambes suspendues dans le vide, et je contemplai l’océan au loin, dans la direction de mon île. Je caressai la lanière de cuir brut incrustée d’un œil-de-chat que je portais au poignet. Le bracelet que m’avait donné Rafe. Quelques minutes plus tard, j’entendis des bruits de pas. Daniel. Il resta à distance et je ne me tournai pas vers lui, au cas où il était juste venu s’assurer que j’allais bien. Je l’entendis s’installer en retrait, puis le silence retomba et il ne resta plus que le son léger de sa respiration. — Tu comptes rester là ? demandai-je. Il se releva et ses tennis raclèrent le sol. — Je ne voulais pas te déranger. Je levai la main en l’air et il la prit dans la sienne. Je serrai. La chaleur qui émanait de lui chassa la fraîcheur du mois d’octobre. Il vint s’asseoir à côté de moi, laissant pendre ses jambes dans le vide à son tour. — Il faut qu’on retrouve les membres de l’autre programme de recherche, ceux du projet Genesis, déclarai-je. — Je sais, mais… À la bibliothèque, j’ai lancé des recherches à partir de plusieurs mots issus des documents que Rafe nous a refilés. Ça n’a rien donné. C’est une impasse. Le silence retomba, pesant. Je me mis à observer la ville et tâchai de me secouer un peu. Nous devions bouger, agir. Les idées qui se glissaient dans mon esprit étaient aussitôt englouties par un trou noir. Bouger pour aller où ? et pour quoi faire ? Notre seul espoir s’était envolé et j’étais perdue, trop démoralisée pour relever la tête et chercher la lumière. — Je crois qu’on devrait aller à Skidegate et tenter d’entrer en contact avec ta grand-mère, suggéra Daniel. Je me tournai vers lui. J’avais envie de me jeter à son cou en criant de joie et en le remerciant de m’offrir exactement ce que je voulais : contacter ma famille. Mais un seul coup d’œil à sa mine anxieuse, à ses traits tirés, tandis qu’il attendait ma réponse en s’efforçant de rester calme, me suffit à comprendre qu’il ne cherchait pas à régler la situation. Il voulait juste que je sois heureuse. Ou, du moins, que l’un d’entre nous le soit. Il espérait créer une éclaircie dans la masse de nuages noirs qui planait au-
dessus de nos têtes, afin de nous apporter un peu d’air frais. Il savait ce que je désirais plus que tout au monde, alors il me l’accordait, et tant pis si c’était risqué. — Je… je crois que ce ne serait pas très prudent, articulai-je lentement. — À nous de faire en sorte que si. On pourrait aller sur l’archipel de la Reine-Charlotte et joindre l’une de ses amies pour lui demander de lui transmettre un message. C’est une dame intelligente. Si elle comprend la situation, elle se débrouillera pour nous rencontrer sans être suivie. — Je vois que tu as déjà réfléchi à tout. — J’ai passé toutes les options en revue. Il y a bien mes frères, mais ils sont trop loin et je ne sais pas s’ils nous seraient d’un grand secours. (Ses deux frères aînés étaient à l’université, à Toronto et à Montréal – à l’autre bout du pays donc.) Les grands-parents de Corey vivent en Alberta, mais il est persuadé qu’ils ne comprendraient pas et qu’ils appelleraient aussitôt sa mère. Un risque que nous ne pouvions pas prendre : si nos parents apprenaient que nous étions en vie sans que nous soyons là pour les en avertir, ils se retourneraient contre les cabales sans se douter du danger qu’elles représentaient. — De toute façon, je n’ai jamais rencontré les grands-parents de Corey, poursuivit Daniel. Par contre, j’ai déjà parlé à ta grand-mère. Et Corey aussi. Il trouve que c’est une bonne idée. Je me tournai de nouveau vers la ville. — On n’a pas le choix, Maya. Soit on traîne ici en attendant une intervention divine, soit on prend un risque. — Ce n’est pas un petit voyage, fis-je remarquer. Il faut prendre le train jusqu’à Prince Rupert, puis le ferry. Il ne nous restera plus beaucoup d’argent après ça. — On n’en aura plus besoin une fois qu’on aura pris contact avec ta grand-mère. Et, avant de monter dans le train, il faut qu’on soit sûrs qu’elle est bien chez elle. Tu devrais passer un coup de fil demain, pour vérifier qu’elle répond. Sans parler, juste pour s’assurer qu’elle est bien chez elle. Je ne sais pas si elle y sera… Elle te croit morte, et les funérailles… Il laissa sa phrase en suspens. Notre enterrement avait peut-être déjà eu lieu, et nos parents avaient dit adieu à des cercueils vides, nos restes ayant été éparpillés en mer. Nous restâmes assis encore un peu en nous efforçant de ne pas y penser, le regard perdu dans la nuit. — Je sais que tu te tracasses pour Rafe, finit par dire Daniel. Tu n’en parles pas, mais tu dois être inquiète. J’acquiesçai. — Il a trahi les St. Cloud pour nous protéger. J’ai peur qu’ils le lui fassent payer. Mais je m’inquiète pour tous les autres aussi. Sam, Hayley, Kenjii, Nicole. Avait-il remarqué que j’avais cité mon chien avant Nicole ? Je ne l’avais pas fait exprès mais, la vérité, c’est que je me fichais du sort de cette dernière. Elle avait assassiné ma meilleure amie parce que celle-ci sortait avec Daniel. Il n’en savait rien. Pire encore : au moment du décès de Serena, il avait été sur le point de rompre avec elle et, s’il s’était décidé un peu plus tôt, elle serait encore en vie. Je ne lui avais rien dit parce que je ne voulais pas lui imposer un tel fardeau. Je devais donc faire semblant de me faire du souci pour Nicole aussi. — C’est plus que de l’inquiétude, ajoutai-je. Je culpabilise. Ils attendent qu’on vienne à leur secours et on n’a aucune idée de comment y parvenir. Il passa un bras autour de ma taille et m’attira contre lui. — On va tout faire pour y arriver. Je fermai les yeux et tâchai de faire abstraction de la ville et de son effervescence pour les remplacer par ma forêt ; le murmure du vent dans les conifères, le babillement
des grives, le sifflement des marmottes, le bruit de la pluie. Il fallut du temps, mais je finis par entendre tout ça et, lorsque j’y parvins enfin, l’épuisement me rattrapa et je m’endormis. Toujours aucune réponse chez ma grand-mère. Elle était bénévole au centre culturel amérindien, elle gérait même certains projets depuis peu. Elle faisait partie de la tribu haïda, comme ma mère. Maman n’était pas très active au sein de la communauté, mais grand-mère oui. J’allais lui donner un coup de main quand il y avait des fêtes ou des trucs du genre, mais je ne me sentais jamais vraiment à ma place. J’ai été adoptée et j’ai moi aussi des origines indiennes, mais navajos, pas haïda. Je ne connais pas grand-chose de cet aspect de mon patrimoine, mais je sais que se transformer en chat sauvage n’en fait pas partie. Pas de bol, je suis un cas à part. Il y avait donc fort à parier que je connaissais la femme qui décrocha au centre culturel, mais pas assez pour identifier sa voix. Et, par chance, elle n’identifia pas la mienne non plus. — Bonjour. Je m’appelle Joy, mentis-je. Vous allez trouver ça bizarre, mais j’essaie de joindre la famille de Maya Delaney. La femme poussa un petit cri de désarroi à l’autre bout du fil. — Je suis au courant de ce qui s’est passé, la tranquillisai-je. Ma maman l’a lu dans le journal. Nous avons une petite villa dans les environs de Salmon Creek, j’ai eu l’occasion de croiser la plupart des jeunes qui sont morts. Je voulais présenter mes condoléances à la famille de Maya, mais personne ne répond au numéro que j’ai. Je me souviens qu’elle m’avait raconté que sa grand-mère travaillait au centre culturel de Skidegate, alors, excusez-moi si je vous dérange, mais c’est tout ce qui m’est venu à l’esprit. — Malheureusement, je crains de ne pas pouvoir vous aider, répondit la femme. Les parents de Maya sont à Vancouver pour les funérailles. — À Vancouver ? Elle avait sûrement dit Victoria, j’avais mal entendu. — La grand-mère de Maya aurait aimé que cela ait lieu sur l’île, mais ce sont les gens qui possèdent leur ville qui s’occupent de tout et je suppose… (Elle s’interrompit.) Ils ont emmené les familles à Vancouver après l’accident. Peut-être ont-ils estimé que ce serait trop éprouvant de revenir sur l’île. Quel drame affreux ! Ils doivent être soulagés que quelqu’un se charge de tout. Oh ! oui, je ne doutais pas que les St. Cloud soient ravis de se charger de tout. Amener les familles à Vancouver – aussi loin de nous que possible. Organiser la cérémonie là-bas afin de limiter l’impact médiatique. S’acquitter de cette petite comédie le plus vite possible, puis disperser tout le monde dans des endroits inconnus. — Les funérailles ont-elles déjà eu lieu ? m’enquis-je. J’aimerais m’y rendre. — La cérémonie a lieu après-demain. Vous devriez trouver tous les détails dans le journal de Victoria. La grand-mère de Maya a un téléphone portable, mais elle passe la journée sur l’île Galiano, dans le chalet d’une amie. Une sorte de retraite avant cette épreuve. Elle ne sera pas joignable tant qu’elle y sera. J’étais déjà allée au chalet de l’amie de ma grand-mère, sur l’île Galiano. Je connaissais le chemin, et c’était bien plus près que Skidegate.
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