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Rouge impair et passe

De
338 pages

Patou, femme banale et extraordinaire qui cherche l'Amour... à moins que ce ne soit l'Amour qui la cherche...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre 175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 Mail : client@edilivre.com www.edilivre.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN numérique : 978-2-332-61687-6
© Edilivre, 2014
1
Patou s’appelait en réalité Pascale, mais qui en 20 05 portait encore un prénom qui rime avec bancale ? Elle avait bien réfléchi en frô lant la trentaine qu’il était temps de s’auto-inoculer un coup de jeune sous forme d’un lifting du prénom, son patronyme n’étant déjà pas un cadeau. Après un inventaire des possibles devant ce fichu m iroir de la salle de bains qui croyait opportun de mêler insidieusement buée et bo urrelets, elle avait gardé en ultime sélection Padice et Patou. Puis elle les avait soum is à la mine habituellement impassible de son griffon Korthals et avait guetté en signe d’approbation le moindre mouvement de ce qui semblait chez Marcel tenir lieu de sourcil. Sur Padice, sa queue s’était arrêtée net de balancer, tandis que sur Patou, le frétillement imbécile avait repris de plus belle. Ce sera donc Patou, foi de Marcel ! Patou se mit sur l’heure en devoir de prévenir tout un chacun par mail de ce changement notoire qui, assurément, contribuerait à son éternelle jeunesse. Après maintes insistances auprès de quelques récalcitrantes, elle avait enfin réussi à imposer cette nouvelle expression de ce qu’elle app elait la féminité de son Surmoi. Joli mot un peu suranné mais qui l’enchantait comme tous ceux dont elle mettait un point d’honneur à oublier la définition. Ce qui ne l’empê chait nullement de placer le mot au beau milieu d’une conversation, surtout si son interlocuteur était grand et brun et qu’elle désirait finir la nuit dans ses bras qu’elle soupçonnait musclés…
Car voilà, c’est dit, le plus clair du temps de Pat ou s’étalait dans d’interminables conciliabules destinés à dénicher le Graal, l’Homme de sa vie, le géniteur de sa descendance, le front de sa destinée, bref la raiso n ultime de sa présence en ce bas monde ! Elle avait pourtant quelques atouts de taille dans sa besace. Il en est des femmes comme des tableaux. Certaines semblent avoir été dessinées par une main inspirée qui allie beauté fulgurante e t courbes harmonieuses, d’autres envieront les premières, maudissant le hasard qu’elles appelleront malchance. Patou était une œuvre onirique depuis qu’elle était bipède ; le jour où elle apprit à marcher, chacun remarqua d’emblée que la grâce avait dépêché sa plu s brillante représentante pour anoblir la petite Pascale. L’adolescence avait confirmé les traits prometteurs de la fillette. La femme issue de cette ébauche de maître faisait se retourner tout mâle non atteint de myopie. De ses yeux outremer en amande effilée à ses cheveu x caressant sa dernière lombaire, de ses pommettes juste ce qu’il faut de saillantes pour donner la touche finale à un teint diaphane, il n’était pas aisé de trouver la moindre disgrâce à ce visage radieux. Les épaules, découvertes dès qu’un rayon de soleil proposait de les caresser, laissait deviner des seins tendus, véritables injures à la p esanteur. Côté cuisses et jambes, on aurait pu croire qu’Enzo Ferrari ne s’était pas con tenté de dessiner des voitures. Un perfectionniste entêté qui aurait voulu dénicher un défaut dans la silhouette de Patou aurait dû attendre une hypothétique autopsie pour minauder sur la forme du pancréas qui, il est vrai, laissait franchement à désirer. Evidemment, les deux géniteurs d’une telle allégorie s’en disputaient l’étiologie…
A quarante-deux printemps, il était grand temps de convoler avec un prince, et du modèle charmant si toutefois il en restait en magasin ! Comme se plaisait à lui répéter à l’oreille Rolande, la petite vieille du troisième, dont les mains calleuses s’attardaient dans la longue chevelure brune de Patou dès qu’elles se retrouvaient toutes deux dans le salon
de Rolande pour entamer une soiréesouvenirs, souvenirsqui ravissait Patou. Quand on lui posait habilement une ou deux question s sur son passé, Rolande se lançait avec une facilité déconcertante dans ses ép isodes de vie qui l’avaient vue successivement écuyère à Phnom Penh puis sous-officière à Ventiane à moins que ce ne soit l’inverse. Puis la maîtresse d’un colonel britannique de Pretoria, répondant au nom impayable de Jasper Killington puis échouée miracul eusement rue Moufle dans ce onzième arrondissement, coincée entre ses souvenirs et son âge qui ne se gênait pas pour faire de sa mémoire un canevas de plus en plus mité ! Qu’importe, Patou serrait les jambes dans une position féline, sa préférée et buvait les paroles de Rolande, posant ici et là une question q ui avait la fâcheuse habitude d’embrouiller la narratrice et de lui faire répéter, avec quelque fluctuation dans le détail, le fil de l’épopée. – Mais, Rolande, en 1995, il n’était pas mort Jaspe r ? Tu m’avais dit jeudi dernier que… – Mais non, il a attrapé sa broncho-pneumonie à Noë l 1996, quand il m’a offert ce diamant de 24 racats, mon pauvre Jasper ! – Carats, rectifia Patou. – Si tu veux, c’est à cette réception de Noël, d’ai lleurs, que j’ai fait la connaissance d’Edouard, le riche joaillier de la place Fantôme. – Vendôme ! Mais Edouard, il n’était pas commissaire-priseur ? – Mais, non, enfin essaie un peu de suivre ma pauvre, c’était Octave, le commissaire-priseur, qui m’avait mis de côté ce magnifique coq de Chagall qu’on m’a volé en 1992. – Ah, fit Patou, peu convaincue, alors Octave, c’était avant Jasper ? – Impossible, c’est Jasper qui m’a présenté Octave. – Ah, oui d’accord, bon, faut que je me sauve, moi, j’ai juste le temps d’attraper le bus de petite ceinture pour être à 17 h 30 porte d’Italie. – Attends, j’étais arrivée en mars 1968, quand les mercenaires de Bouaké me sont tombés dessus avec leur kalachnikov, même que si… Patou dégringolait déjà les escaliers, sautait sur son palier, attrapait au vol son éternelle écharpe mauve et faute de bus pour cause de grève surprise, s’engouffrait dans la station Richard-Lenoir…
Dans le reflet de la vitre, elle fit une rapide che ck-list de surface, elle avait lu la procédure d’urgence dans la Bible de la Bimbo, préfacée, c’est tout dire, par Jane Fonda : « Soyez irrésistible en deux minutes et vingt secondes » La coiffure, toujours impec, les yeux, un savant mé lange de biche et de marcassin, rien à relooker, la tenue, faux négligé bordeaux de chez Zara, décolleté discret à peine masqué par l’écharpe. Ah, cette écharpe, refuge quand les questions se font indiscrètes, éponge à larmes crocodiliennes, et pierre de touche à destination des prétendants !
Justement, au rayon chevalier servant du jour, le r endez-vous d’aujourd’hui était, comme à l’accoutumée, devant le 33 de la rue de la Butte aux Cailles, au café le bien nommé la Folie en Tête. Patou avait choisi en parcourant les pages jaunes, ce troquet de Paris parce que le nom avait fait tilt, qu’il lui allait bien et qu’il n’était pas dans son fief du onzième. Elle aimait parcourir les trottoirs du treizième, melting-pot de toutes les couleurs du monde, là où tous les discours des donneurs de leçon ethnique crevaient comme des bulles sur un lampadaire. Elle avait stratégiquement élaboré son plan d’attaque défense. D’abord ne pas livrer ses coordonnées, ensuite donner un rendez-vous à la Folie en Tête en entretenant cette indispensable part de mystère, propice au coup de foudre, enfin si coup de foudre était encore de ce monde ! Elle se plaisait à y croire, puisqu’on en parlait sans cesse, même à
son cours de fitness du mercredi. Même Josiane, la pachydermique Josiane avait déniché un frêle colibri qui faisait le quart de son poids.
Samedi dernier, comme chaque samedi depuis un an, caressant fébrilement le clavier de son Mac, Mac comme machiavélique ou comme maquereau, rêvant d’incarner la Belle au Net dormant, Patou était rivée sur son site préféré, plujaméseul.com. Après une heure de gymkhana entre les schizophréniq ues, les dépressifs, les obsédés des talons aiguille, les mystiques du week-end, les allumés de la branche, les paranos du porte-jarretelles à froufrou, elle avait déniché le Bon, en priant qu’il ne soit ni brute ni truand ! Pyromane, c’était bon signe, un pseudo pareil, ça suintait l’humilité dans un corps de poète. Pyromane avait cliqué sur 100 dryon à 0 h 19 . L’heure est cruciale, Monsieur le juge. Il faut apprendre au néophyte que vous êtes, que minuit sonné, le climat change, les fatigués sont couchés, il reste donc les purs, les vrais, les tatoués. Celles et ceux qui en veulent, qui en mordent et qui n’iront pas rejoindr e Morphée avant d’avoir décroché la timbale. – Salut ! C’est pas pensé, ça, comme entrée en matière ? C’est du concentré de conversation, du lyrisme quasiment mystique ! Du Verlaine embaudelairisé à la sauce Dior. – Salut ! Comme disait Patou à Madeleine, sa copine depuis un siècle : je fais vachement gaffe à ce que je réponds, et puis ça ne mange pas de pai n. Madeleine, qui ignorait que la polysémie de la langue française n’est pas une île du Pacifique, se gardait bien de demander à sa frangine des coups du sort ce que le pain venait faire là-dedans.
Après quelques formalités d’usage céans sur le Web : – T’es libre jeudi à 18 heures ? Direct, le type, mais bon pourquoi pas ? Il y a ceux qui palabrent deux heures pour lui servir l’épisode maman-Oedipe-et-moi, à qui elle pr opose un abonnement à Mouchoir Magazine. Il y a ceux qui crèvent d’envie de lui demander si 90 C, c’est vertigineux. Il y a ceux qui pensent qu’ils croient qu’ils s’imaginent que peut-être il serait possible d’envisager un éventuel embryon de l’amorce d’une ébauche d’esquisse de premier abord d’une… Coupé ! C’est chouette un ordinateur, ça zappe sur commande, pas besoin de s’excuser ou de prétexter une envie pressante pour planter là l’indésirable. – Ok, j’y serai, j’ai une écharpe mauve et je suis très belle, tu me reconnaîtras facile ! Elle l’avait joué glamour, il faut dire pour sa déf ense que lorsqu’elle nous la fait sincère, le Jedi du jour ne rêve que de l’embarquer manu militari sans autre forme de procès.
Place d’Italie, Patou s’extirpa du métro au milieu de trois cents termites agglutinées et synchrones dans la sarabande des sorties de bureau, elle semblait être le seul être humain à adopter un pas de balade. Elle remonta la rue Bobillot, mi-figue mi-raisin, mâchonnant une de ses éternelles spirales de réglis se qu’elle affectionnait et qui traînaient au fond de ses poches. Comment sera-t-il , ce perdreau de l’année ? Aussi charmant que l’avant-dernier ? Aussi prévisible que le plombier-zingueur du mois de septembre ? Devant son QG, Patou jetait en faisant mine de cher cher sa route, des regards alentour et attribuait des notes à tous les représentants du sexe prétendu fort qui rentrent du boulot vissés à leur attaché-case. Pourquoi étaient-ils tout de noir vêtus, comme de sinistres corbeaux de mauvais présage ? Pourquoi le s femmes mettent-elles tant de
couleurs dans leur apparat alors que les hommes pensent opportun d’arborer un costume trois pièces de l’incontournable anthracite coté en bourse, estampillé par une cravate qui tente désespérément d’estomper l’allure funérailles du matin, chagrin ?
Une ombre surgie de nulle part vint se planter à vi ngt centimètres des yeux bleu outremer de Patou, interrompant net sa réflexion. U n échalas version scout amoureux transi de la cheftaine, s’immobilisa devant elle av ec un sourire méphistophélique, débardeur rayé orange sous un anorak séculaire. – C’est bien toi Cendrillon ? Moi, je suis Pyromane ! – Pire Human ? ironisa Patou. – Non PyrOmane ! – Ah, fit si piteusement Patou que l’incendiaire fut refroidi illico. Devant une mine aussi déconfite, un éclair de lucid ité lui fit ajouter pour faire diversion : – On boit quelque chose ? – Oui, lâcha-t-il dans un rictus qui se voulait sourire. Ils ouvrirent la porte dans un même mouvement et se firent courbettes sur courbettes pour laisser entrer l’autre. Des quelque vingt bonshommes de l’année que les has ards de l’Internet avaient posés sur sa route, celui-ci valait le détour, un cas d’école, un échantillon représentatif de la population esseulée par les aléas de la vie. Patou dut faire un effort pour se concentrer, son esprit vagabond s’attardait déjà sur le chien du barman, affalé au pied du zinc. – Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? demanda Patou comme si elle récitait une litanie. – Je suis croupier au casino d’Enghien. – Oh la la, siffla Patou, alors tu en vois du beau monde ! Pyromane, ravi du petit effet produit, se rengorgea. – Ah oui, j’ai vu Jenifer l’autre soir ! – Quel génie ? – Jenifer, tu sais la chanteuse de la Star Ac. – Connais pas, et Rachmaninov, tu l’as vu ? – Non, pas encore, il vient souvent à Enghien ? – Oui, puisqu’il le dit dans son livre « Concerto p our l’enfer du jeu, Moscou, Paris, même combat » – Désolé, je l’ai pas lu. Faudra que je le commande à France Loisirs, ça tombe bien, j’ai un bouquin à choisir pour décembre. Et toi, ton job, c’est quoi ? – Moi, je travaille comme assistante dans une clinique vétérinaire, rue de la Roquette dans le onzième. – Ah et ça paye bien ? – Pas autant que je le souhaiterais. Pyromane pensa immédiatement qu’elle devait donc êt re dépensière et cette fâcheuse tendance qu’il trouvait répandue chez la gent féminine, fit fondre son sourire de façade qu’il arborait depuis cinq minutes. Patou s’ aperçut de l’effet de sa dernière remarque et embraya : – Je boirais bien un Van Houten brûlant. – ??? – Un whisky belge, tu connais pas ? – Non, je pourrais goûter ? – Bien sûr, et toi, tu bois… – Une verveine menthe, déclama Monsieur le Marquis de la glace pilée. – Et ton prénom ?
– Jean-Luc ! – Ah oui, bon, ben je peux continuer à t’appeler Pyromane ? Tout en poursuivant une conversation, habile mélange de fadaises et de haussements de sourcils, Patou réussissait le tour de force de répondre présente et de penser, comme si la moitié de son cerveau enregistrait les questions de son interlocuteur et que l’autre moitié tirait déjà les conclusions de cette entrevue stérile. Les consommations atterrirent devant les yeux ahuri s de Jean-Luc Pyromane qui comprit que sa commensale s’était fichue de lui. – C’est un whisky qui se boit au bol, tenta-t-il. Patou lui décocha son sourire XXL pour seule réponse en magasin. Au moment fatidique de la libération, Jean-Luc s’enhardit : – Tu me laisses ton téléphone et on se fait un petit resto la semaine prochaine ? – OK ! Et pour la quinzième fois de l’année, Patou débita le numéro de la Samaritaine, si sûre d’elle que rien n’aurait trahi l’entourloupe de service.
Elle revint à pied rue Moufle, goûtant de toute sa chair les premiers frimas de novembre, seule demoiselle légère croisant les frileux qui pressaient le pas. Elle savourait les frissons de froid mêlés de caresses tièdes que lui prodiguait son écharpe. Comme si elle recherchait sans cesse les contraires, les extrêmes. Elle était aimant, pôle plus, pôle moins, qui pouvait attirer ou repousser au gré de s a fantaisie. Elle était oiseau versatile, libre de se poser où bon lui semble, de picorer pour se faire aimer et soudain s’envoler en persiflant. Elle était arc-en-ciel, jaillissant qua nd il y avait subtil mélange de pluie et de soleil. Que l’un des antagonistes vienne à s’estomp er et elle disparaissait aussitôt, comme si seule la confrontation la faisait naître. Un étrange goût de déjà-vu la submergea. Pauvre Pyromane qui avait fait les frais de son désappointement. Dès le premier échange de rega rds, elle avait subodoré qu’il friserait un point et demi sur son échelle de Richt er. Alors pourquoi avoir exercé son humour cynique sur ce pauvre croupier innocent ? Co mment pouvait-elle prétendre se faire des amis si elle les atomisait à la première minute ? Et comment, avec un tel hors-d’œuvre au menu de ses rencontres trouver l’Homme d e sa vie ? Sensation amère, un zeste de gâchis, un soupçon d’impatience et deux do igts de désillusion… Déçue et morose, elle pressa soudain le pas et envoya un coup de pied vengeur à une poubelle qui lui répondit en lui ruinant deux orteils.
Madeleine, sa confidente, son alter ego, sa sœur de cœur, s’esclaffait toujours à l’annonce de cette quête de l’Homo Sapiens Erectus. Elle était mariée à Gérard depuis vingt-deux ans, et comme elle se plaisait à le répé ter à qui voulait l’entendre, pour le meilleur et surtout pour le pire… Fascinée par son amie de toujours, Madeleine, à défaut de vivre son rêve, rêvait sa vie. Elle soupirait devant chaque blond qui dépassa it le mètre quatre-vingts et avait fini par oublier comment Gérard l’avait séduite. Invariablement, elle retrouvait Patou le lendemain de l’exécution capitale dans leur antre de copines, le Polly Maggoo, un estaminet du cinquième, où elles avaient leurs habitudes. Un décor art déco baroquisant qui accueillait leurs commentaires impitoyables sur la gent masculine. Des arabesques multiples sur les murs, du mordoré au turquoise, des fragments de miroirs déformant les visages qui s’y risquaient, un bar sinueux où s’accrochait quelque pittoresque pilier, véritable reporter de la rue Saint-Jacques.
– Alors, s’inquiétait-elle, il était comment ce coup-ci ? – Un mètre quatre-vingt-quinze au moins !
– Wouah, cria Madeleine admirative, ça me fait flipper ! Baraqué ? – Soixante kilos tout mouillé ! Les joues de Madeleine émirent un pfutt de désapprobation. – Et son prénom ? Jonathan ? Kévin ? William ? – Jean-Luc ! – Ouille ouille ! Alors tu lui mets combien à celui-là sur ton échelle de riches terres ? – 1,8 avec les encouragements du jury ! Elles recommandèrent un Cuba-Libré en rigolant comme larrons en foire mais leur rire était mêlé de soupirs, leur sourire pilonnait des larmes aux aguets. Ces deux-là avaient bon nombre de points communs do nt celui de présenter une propension à mettre en service actif sur commande express leurs glandes lacrymales. Au bout de dix minutes d’un régime grandes eaux, petites misères, on ne savait plus si les larmes provoquaient la mélancolie ou si la déprime entretenait le débit humide. A ce stade d’ambiancepauvres de nous, tout y passait, la faute aux parents, au boulot, au hasard, à la lâcheté des hommes, au prix du fard à paupières, à Simone Veil, aux trottoirs de Paris, à l’insoutenable légèreté de l’Etre… Vidant d’un coup son verre, sentant l’alcool faire son œuvre salutaire, Madeleine prit son air de baronne effarouchée : – Je sais comment on va faire, on va acheter le Nou vel Obs et répondre aux annonces en mettant la photo que j’ai prise de toi à Noël ! – Ah bon, répondit Patou dont les paupières pesaient des enclumes. Et pourquoi ? – Ben réfléchis, ma Patou, si un homme voit cette p hoto et qu’il te répond quand même, c’est qu’il est sincèrement seul… – Ou myope ! – Ou fétichiste ! La photo en question montrait Patou affalée sur les longs poils de ce pauvre Marcel après six verres de champagne qu’elle avait sifflés cul sec en déclarant qu’elle s’était remise à croire au Père Noël et qu’elle ne quittera it pas les lieux avant de lui serrer la louche en posant une réclamation officielle sur le service après-vente. Madeleine, à peine plus lucide, avait testé son tout nouveau Canon que lui avait offert Gérard, qui représentait probablement l’unique ache teur en 2004 d’un appareil argentique. Madeleine, dans un souci d’esthétique dont elle gar dait jalousement le secret, avait cru bon d’intervertir les colliers des deux acolyte s pour un cliché qualifié d’emblée artistique. Patou arborait donc le collier anti-puces de Marcel qui tentait vainement de se débarrasser des perles d’ambre qui lui chatouillaient le museau. Après trois photos, Patou s’était endormie sur le tapis du salon, en jurant qu’elle se marierait en 2005, Marcel continuait de japper en p riant Saint-Bernard, le patron des chiens battus, de le défaire de l’encombrant collier. Gérard avait déposé avec précaution son amie imbibée sur l’immense divan vert kaki. D’a près Madeleine, les multiples coussins de même ton faisaient ressembler Patou à u ne grenouille échouée sur un nénuphar. Ce qui valut derechef un déclenchement de l’obturateur. – Tu as gardé ces photos, Madeleine ? – Oui, tu sais bien que je garde tout, elles sont d ans mon album spécial grands événements. – On peut toujours essayer, au point où on en est. La patronne du Polly Maggoo qui les observait depui s un moment, leur fit signe en essuyant un verre : – Mon petit frère est seul depuis cinq ans et cherc he à se recaser, quelles sont les
épreuves d’admission à votre club ? – On n’a pas de club, s’étonna Madeleine, on cherche seulement un prince charmant pour Patou ! – Les princes sont déjà mariés aux princesses. S’ils sont encore libres, c’est que leur royaume ne pèse pas lourd. – C’est pas bête, ça, commenta Patou qui avait réouvert un œil. – Mon frère, lui, a tout le charme de ses quarante printemps à offrir, une fillette adorable et tout son temps à consacrer à une dulcin ée, pensez donc, il bosse à la préfecture… – Ah, et combien fait-il, demanda Madeleine, le sourcil dressé à la Woody Allen ? – 1 700 euros par mois. – Mais non, je voulais dire quelle taille ? – Un mètre cent ! annonça la barmaid. Et six ans attaquant dans l’équipe de basket de Bobigny ! – Deux mètres de muscle ? Hé, réveille-toi Patou ! – Hum, fit Patou en cherchant son verre à tâtons, Florence, remets-nous un Cuba ou je vais m’endormir. – Bon, OK, je m’en occupe, décréta Madeleine en lançant une œillade, alors où peut-on dénicher cet oiseau rare ? Et plus rien à picole r, je vous prie ! Quant à celle-ci, c’est moi qui la ramène ! – Il habite dans le coin de la porte de Versailles, je dois avoir une carte de visite dans le tiroir à infusions, attends une seconde ! Florence brandit une carte jaune à l’écriture finem ent gothique : Pierre-François Gernal, 87 boulevard Lefebvre 75015 Paris. Cinq num éros de portable intriguèrent Madeleine. – Dis donc, il a des prix de groupe avec les mobiles ? – Non, sourit Florence, il est très étourdi, il en perd un par semaine et le retrouve le jour où il en égare un autre. – Un grand distrait, soupira Madeleine, tu n’as pas une photo ? – J’ai un article de l’Equipe qui date de 1998, on le voit de dos, mais en plein lancer franc ! – Bon, te bile pas, on s’en occupe. Madeleine secoua doucement son amie et lui donna le bras jusque la sortie. Une chance que sa Golf ait trouvé place à moins de cinq uante mètres du troquet. Installant Patou sur la banquette arrière, Madeleine s’épongea le front, pria pour ne croiser aucun représentant de la maréchaussée, et embraya. Comme d’habitude, la rue Moufle était encombrée de véhicules à quatre roues faisant leur haie d’honneur pour la nuit. Tant pis, Madeleine freina net devant le 3, clouant sur place la voiture qui la suivait. Elle fit semblant de ne pas entendre fuser les insultes, inventaire de noms divers à la rime en asse. Elle eut toutes les peines du monde à traîner Patou jusqu’à l’ascenseur, fouilla ses poches en maugréant, ne trouva pas le trousseau, chercha l’interrupteur, se remit à explorer ses poc hes, maudit la minuterie, dénicha une clé minuscule flanquée d’un porte-clés ridicule, et déposa enfin son précieux colis sur l’unique fauteuil. L’appartement lilliputien était un condensé obligatoire, comme aimait à le décrire sa propriétaire, de l’optimisation de l’espace. Aucun superflu autorisé, aucun meuble décoratif, aucun bibelot encombrant excepté un impo sant rhinocéros en acajou, cadeau de Rolande, qui semblait veiller à la quiétude du l ieu. Un escabeau faisait office de bibliothèque, chaque marche recelait des livres d’art côtoyant autant de livres ésotériques
que de bandes dessinées. On pouvait ainsi, au gré d e son humeur, se plonger dans le dernier Largo Winch, admirer dans le catalogue de l ’Hôtel Salé la période bleue de Picasso et finir la soirée, absorbé par l’apparitio n de l’Homme de Teilhard de Chardin. Tout papier peint s’avérait inutile puisque aucun c entimètre carré de mur n’était visible. Des saris bariolés détournés de leur vocation primitive, se relayaient jusqu’au plafond où pendaient des tentures indiennes camaïeux de pourpres, de vermillons, de carmins, de toutes les nuances de rouge qu’on peut trouver sur terre… ou sur Mars. Rouge baiser, rouge passion, rouge-gorge, fer rouge , tout ce qui fait trace de cette couleur ne laisse personne indifférent. Le rouge es t la couleur des premiers de cordée, des gens qui se battent pour imposer leur âme. Patou avait choisi cette couleur emblème de sa différence depuis qu’elle savait parler. Dès la maternelle, quand les fillettes de son âge bêlaient que le bleu est la couleur des rêves, des nuages et des fleurs des champs, Patou affirmait déjà que seul le rouge trouvait grâ ce à ses yeux, et qu’elle se sentait davantage coquelicot que bleuet. Elle détestait les pastels, les compromis, les excuses étouffées des poltrons, les embarras des pleutres, les loosers de service, les hommes qui bafouillent en transpirant… Madeleine la surnommait le Capitaine du Bounty de la rue Moufle et lui prédisait des déboires à répétition et les affres de la solitude, conséquences de son caractère impitoyable. Elle n’avait pas tort. Fière et intransigeante comme le chef de vaisseau B ligh, le jour de son quinzième anniversaire, Patou avait prêté serment à son chat, compagnon de son adolescence. Solennellement, elle l’avait fixé droit dans ses yeux d’ébène : Personne ne m’imposera sa loi, même pas toi, et s’il te prend l’envie de me griffer un jour, mon châtiment sera terrible ! Le félin, remarquable devin, n’avait jamais osé lever la griffe sur sa jeune maîtresse, alors que personne ne pouvait approcher cet animal sans entendre aussitôt un sifflement dissuasif et le voir dresser les poils du dos dans une posture qui ne laissait aucun doute sur ses intentions belliqueuses.
Madeleine, épuisée, se laissa tomber sur le tapis, au pied de sa compagne d’ivresse et la contempla. Malgré toutes les vacheries de la vie, les coups du sort, la naissance de ses trois fils, le caractère cyclothymique de Gérard, les exigences des clientes du salon, Madeleine avait son refuge, sa source, son eau vive , son amitié indéfectible avec cette femme qui, devant ses yeux, était affalée comme une poupée désarticulée. Jolie quadra qui mettait les hommes de la terre entière à ses pieds mais qui ne pouvait rester en place plus d’une semaine. Madeleine attrapa son portable d’une main et prévint Gérard qu’une fois de plus, elle dormirait rue Moufle. Gérard grommela quelque chose et se rendormit dans la seconde.