Samidare

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Partir en vacances en amoureuses, l'idée semblait sympa. Ce qu'on ignorait toutes les deux, c'était que des ennuis nous attendaient sur place. Heureusement, Samidare était là. Difficile de dire pourtant à qui on a affaire. Ma copine déteste que j'essaie d'en savoir davantage à son sujet. Mais je ne peux pas m'en empêcher. Ce type m'intrigue, je dois en avoir le cœur net.
Publié le : lundi 1 décembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782364753228
Nombre de pages : 25
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Extrait

On me demande souvent où j’ai eu la plume que je porte en pendentif. C’était à Barcelone, quand j’y suis allée avec Arielle, en 2003. La célèbre canicule n’avait pas débuté quand nous sommes montées dans le bus qui devait nous faire traverser la France pour nous amener à bon port : elle nous est tombée dessus à notre arrivée.

Je voulais voir la Casa Battló. J’en avais vu des photos en cours d’espagnol : un immeuble tout droit sorti d’un conte de fées, balcons en ossements, fenêtres en orbites chargées de vitraux flamboyants, façade irisée et toit en écailles de dragon — rien que ça. Je devais être au collège quand j’avais découvert l’existence du bâtiment et à vingt-et-un ans, j’avais enfin assez d’économies pour envisager de me payer le voyage. Or, j’aime bien discuter de mes projets avant de les préparer. J’en avais donc touché un mot à Arielle, un après-midi où nous refaisions le monde, joint au bec, dans notre appartement du centre-ville de Rennes. Arielle n’avait pas fait espagnol en seconde langue mais allemand : elle ne savait donc rien du beau pays d’Aragon, mais elle m’y aurait suivi les yeux fermés après avoir jeté un simple coup d’œil aux photos de la recherche Google. La Casa Battló fait cet effet-là. Et puis, c’étaient nos premières vacances à deux.

Nous descendîmes donc du bus pour nous retrouver en plein cagnard dans cette ville inconnue dont je parlais très mal la langue. Trois années s’étaient écoulées depuis le bac, et je n’avais guère eu l’occasion de pratiquer, et comme je m’y prends toujours au dernier moment, pour quoi que ce soit, j’avais entrepris de réviser dans le bus, pendant le trajet aller, ce qui allait se révéler bien insuffisant. J’ai fait de l’inconscience un sport et je crois que si nous n’avions pas rencontré Samidare, ce voyage aurait très mal tourné, c’est même une quasi certitude quand on sait comment il débuta.

De la gare routière, nous prîmes le métro. L’atmosphère, sur les quais, était suffocante. L’air paraissait compact, presque solide. Avec un couteau, on aurait pu s’en couper une part. Assises sur des bancs de mosaïque, des femmes s’aéraient grâce à des éventails de toutes les couleurs.

« C’est la première chose qu’on s’achètera après qu’on aura trouvé l’auberge de jeunesse, dis-je à Arielle.

— J’en veux un tout noir.

— Et moi un violet. »

L’arrivée de la rame abrégea notre supplice, mais à l’intérieur, la climatisation crachait un souffle glacial qui nous hérissa les poils sur les bras. Retrouver la moiteur de la surface nous parut presque un soulagement, mais de courte durée. On ne pouvait circuler qu’à l’ombre : les rayons du soleil étaient comme autant de lasers qui nous cuisaient la peau.

« Tu veux pas t’arrêter boire un coup ? me demanda Arielle. J’en peux plus. »

Je lui montrai la carte fournie avec notre guide touristique. Les ruelles du quartier gothique formaient un véritable labyrinthe si l’on s’y promenait sans repères, mais avec la carte, c’était assez facile. Dans cinq minutes tout au plus, nous atteindrions l’auberge de jeunesse.

« Franchement, je ne veux rien faire avant qu’on ait déposé nos sacs. Moi aussi je crève, mais j’ai mal aux épaules. »

Bon. Quand j’avais cet âge-là je ne voyageais pas léger. C’est comme ça que j’ai appris. Et puis j’avais raison : en réalité, trouver l’auberge nous prit trois minutes, et oh ! surprise, la jeune femme qui tenait l’accueil était française. Je me serais mal vue expliquer mon cas en espagnol.


« Vos lits se trouvent dans le dortoir 2. C’est au fond du couloir à droite. Gardez les fenêtres fermées, sinon la clim ne fonctionne pas. »

L’accueil était vraiment spacieux. Outre le comptoir, sur la gauche, il y avait des tables, des fauteuils, une télé, un billard. On se serait crues dans une MJC. Mais nous n’avions nulle envie de profiter de ces commodités. On voulait poser nos affaires et partir à l’aventure, enfin. Nous déchantâmes en entrant dans le dortoir. Il y avait au moins quarante lits, là-dedans, par box de deux superposés. Arielle avait obtenu un lit à « l’étage », le mien se trouvait au rez-de-chaussée, et je partageais mon box avec un Japonais ventripotent qui pâlit en me voyant m’installer près de lui. La fenêtre du dortoir était grande ouverte. On le signala en anglais aux quelques voyageurs qui se trouvaient là, Japonais, Allemands et Belges, mais on nous répondit que la clim ne fonctionnait pas et que c’était le seul moyen de respirer un peu.


Nous prîmes la fuite. Les valises furent glissées sous les lits et on se précipita dehors.

« J’ai aucune envie de dormir là, s’écria Arielle. On est à peine arrivées que j’ai déjà envie de partir ! »

Elle était au bord des larmes. Quiconque connaît Arielle sait qu’elle part au quart de tour et qu’elle a un esprit territorial très marqué. Pour le coup, celui-ci se trouvait un peu bouleversé… Et puis, bon, elle aurait dû se douter qu’en auberge de jeunesse on pourrait difficilement dormir dans les bras l’une de l’autre. On aurait eu le budget pour l’hôtel, ça aurait été comme une lune de miel, mais là…

Il n’y avait qu’un moyen de lui changer les idées : elle devait découvrir Barcelone et ses merveilles, pour la convaincre de la chance que nous avions de nous trouver là. Le quartier gothique a beaucoup de charme, entre les petites ruelles étroites et pavées, le linge qui sèche sur un fil tendu entre deux immeubles, les gens qui paressent sur leur balcon juste au-dessus des têtes des passants… et il fourmille de petites échoppes où nous trouvâmes sans peine les éventails noir et violet de nos rêves, et ses superbes briquets dans des étuis en pâte fimo pailletée et vernie. Le mien était bleu nuit et parcouru d’éclairs. J’adore les orages : il me tapa dans l’œil aussitôt que je le vis.

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