Scandaleuses Fiançailles

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Et si la passion était la pire ennemie ?

Lors d’un bal à Londres, Emily Crane tombe face à face avec lord Richard Sheldon, le bel inconnu qu’elle a jadis sauvé de bandits de grand chemin. Méprisant les débutantes, il est étonné de la passion qu’éveille en lui l’impertinente Emily. Alors qu’il est constamment menacé, le jeune homme s’allie à la jeune femme pour démasquer l’ennemi qui veut sa perte. Mais lorsqu’ils se trouvent compromis, ils n’ont d’autre choix que de se fiancer pour couper court au scandale naissant... et ne tardent pas à découvrir un désir plus dangereux que n’importe quel assassin.

« Jane Ashford possède un talent exceptionnel. » Rendezvous


Publié le : mercredi 4 mars 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820519870
Nombre de pages : 432
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couverture

Jane Ashford

Scandaleuses Fiançailles

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Yves Cotté

Milady Romance

Chapitre premier

Emily Crane avançait à vive allure sur le sentier qui parcourait les terres derrière sa demeure. De part et d’autre, l’herbe des prés scintillait sous la rosée matinale. Les vieux saules alignés le long du ruisseau bruissaient sous le ciel d’un bleu cristallin. Le bouillonnement de l’eau sur les pierres murmurait à son oreille. C’était le début du printemps, le cadre était idyllique et elle savourait pleinement de s’y trouver seule. Ses compagnons étaient partis au-devant. Elle profitait d’un bref moment de répit, loin de l’agitation continuelle du domicile familial.

Ce matin, elle avait enfin pris conscience que ses parents se complaisaient dans le chaos. À la vérité, ils semblaient même s’y épanouir. Ils fulminaient, pestaient et se plaignaient de leur sort quand un huissier venait les relancer, quand un propriétaire – un de plus – les mettait à la porte, ou quand la vue d’un modèle posant à demi nu dans l’atelier amenait cuisinières et domestiques à donner leur démission. Sauf qu’ils faisaient tout cela avec un bel enthousiasme. Pourquoi ne s’en était-elle pas aperçue plus tôt ?

Un jour, elle avait alors quinze ans, elle avait demandé à sa mère comment celle-ci pouvait supporter de vivre sans cesse dans la crainte et la confusion. Olivia Crane avait accueilli sa question avec un vif intérêt, puis avait décrété que ce devait être par réaction envers son éducation. Les parents d’Emily étaient issus de l’aristocratie, élevés dans « l’atmosphère étouffante des conventions de la haute société » pour citer sa mère. La jeune fille s’interrogeait : que serait son existence au sein d’une famille nombreuse, sans qu’elle ait jamais à s’inquiéter du lieu où l’on vivrait l’année suivante à la même époque, ni à se soucier que la chaudière puisse exploser ou qu’un ami peu recommandable de son père soit arrêté au beau milieu du dîner pour être jeté en prison ?

Elle aimait tendrement ses parents, mais elle n’avait pas hérité de leur tempérament d’artiste. La peinture et le dessin ne la consolaient pas de ces déboires incessants. Cette vie d’errance commençait à lui peser. Elle allait avoir vingt ans ; où serait-elle à vingt-cinq ans ? À trente ans ? Encore à épauler ses parents face aux catastrophes du quotidien ? Depuis peu, elle rêvait d’un quotidien plus stable, de tranquillité et, peut-être, d’un soupçon de conformisme.

Comme son père serait indigné s’il l’apprenait ! Sourire aux lèvres, Emily écarta un épais rideau de branches de saule et s’avança. Ne serait-il pas délicieux d’avoir joué ici dans son enfance ? D’avoir de nombreux souvenirs heureux rattachés à cette retraite à l’abri des regards ? En fait, elle avait oublié la plupart des lieux où elle avait vécu enfant. Il y en avait eu tellement.

Sur l’autre rive, un bruit attira son regard. Deux individus louches en traînaient un troisième sur le sol, le tirant vers l’endroit où le ruisseau s’élargissait pour former une mare. Quand l’un des hommes s’éloigna un instant, elle vit que la victime avait les mains liées.

Emily grimaça. Elle avait seulement voulu se promener tranquillement. Sa vie étant dominée par l’insolite et l’inattendu, elle avait aspiré à quelques minutes de calme. Était-ce trop demander ? Manifestement oui, railla sa petite voix intérieure. Allait-elle laisser un homme sans défense périr noyé ? Car il était évident que telle était l’intention des deux agresseurs.

Elle soupira. Ce devait être son destin de venir en aide à autrui. Elle sortait ses parents des pires situations depuis si longtemps qu’elle avait commencé à attirer d’autres victimes des circonstances. Quel amer constat !

Émergeant de derrière le rideau de branches de saule, Emily entreprit de passer le ruisseau à gué en sautant d’une pierre à l’autre.

— David ! Jonathan ! appela-t-elle.

Ses compagnons arrivèrent en courant.

— Que faites-vous ici ? cria-t-elle.

Elle n’avait absolument pas peur. Elle avait dû faire face à tant d’adversaires depuis ses treize ans. D’ailleurs, la foule qui, dans l’Essex, avait essayé de couvrir son père de goudron et de plumes avait été bien plus menaçante que ces deux individus débraillés.

Surpris, les deux assassins lâchèrent leur victime et se redressèrent. Puis, apercevant David et Jonathan se précipiter vers eux, ils prirent leurs jambes à leur cou.

Emily nota qu’ils se dirigeaient vers la route longeant l’arrière du domaine. Certaine qu’ils ne feraient pas demi-tour, elle s’approcha pour examiner l’homme qui gisait au bord de la mare. Il avait les chevilles et les poignets liés, et il avait été frappé à la tête. Une ecchymose se dessinait sur sa tempe. Emily soupira de nouveau. Les autres jeunes dames se retrouvaient-elles dans de telles situations quand elles sortaient se promener pour être au calme ? Elle ne le croyait pas. Peut-être que, d’une façon ou d’une autre, ses parents attiraient les ennuis.

Elle regarda l’homme à terre. Il était imposant. Pas étonnant qu’il ait fallu deux voyous pour en venir à bout. Il avait le teint hâlé et des cheveux bruns parsemés de mèches mordorées. Ses mains étaient calleuses, mais il n’était pas habillé comme un ouvrier et n’avait pas l’air d’en être un. Même s’il était inconscient, une violence altière se dégageait de ses sourcils dessinés et de ses traits ciselés. Son père le peindrait en légionnaire romain, songea Emily. Ou, plutôt, en gladiateur. Il était curieusement facile d’imaginer cet homme vêtu d’une courte tunique, les bras et les jambes luisant d’huile, le… La jeune fille secoua la tête, étonnée par la soudaineté de cette image et l’emballement inhabituel de son imagination.

David et Jonathan revinrent en courant.

— Les avez-vous chassés ? s’enquit-elle. Bien.

Après mûre réflexion, Emily défit les liens de l’inconnu. Elle trempa son mouchoir dans la mare, puis l’appliqua sur la tempe meurtrie. La fraîcheur du tissu arracha un gémissement au blessé et Emily se recula, hors d’atteinte, tandis qu’il inspirait profondément.

Il ouvrit les yeux et cilla devant la formidable paire de canines qui lui frôlait le visage. Avec une rapidité proprement étonnante, il bondit et d’un geste fluide tendit le bras pour saisir Jonathan à la gorge.

— Jonathan ! s’écria Emily.

Le chien n’avait pas attendu d’être rappelé à l’ordre. Il avait déjà battu en retraite devant le regard de défi de l’homme.

— Assis, ordonna Emily.

L’inconnu la dévisagea d’un air ahuri. Il s’assit lentement, ravalant un gémissement. Il se toucha la figure. Quand il entra en contact avec le mouchoir de lin brodé, il l’ôta et le contempla comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie. Ensuite, il lança un coup d’œil à la mare, au pré et aux saules comme s’ils étaient tout aussi étranges et déconcertants.

L’agression avait-elle semé la confusion dans son esprit ? Emily se rappela la fois où son père avait assommé un gentleman-farmer avec un vase qui lui servait alors de modèle pour une nature morte. Le pauvre homme était resté inconscient une bonne demi-heure. Bien entendu, Alasdair Crane avait agi sous l’emprise de la colère. Et puis ils avaient dû déménager de nouveau et…

Le blessé tourna la tête puis, pris de vertige, chancela. Il plissa les yeux face à la lumière du soleil puis cligna des paupières en regardant la jeune fille.

— Allez-vous bien ? s’enquit Emily. Vous avez reçu un coup sur la tête.

Il porta la main à sa tempe et grimaça.

— Je pense que vous avez été attaqué sur la route, ajouta-t-elle avec douceur. Mais nous avons fait fuir vos agresseurs.

Tout en s’affaissant, l’inconnu battit une nouvelle fois des paupières comme pour recouvrer une vision plus nette. Il l’examina plus attentivement.

— Vous ?

Emily claqua des doigts. Deux immenses lévriers irlandais vinrent aussitôt l’encadrer ; ils lui arrivaient à la taille et étaient sur le qui-vive. Son père ne lui permettait pas de se promener sans eux. Elle ne cacha pas son amusement tandis que les deux molosses observaient l’étranger en grognant doucement.

— David et Jonathan, annonça-t-elle en désignant sa gauche puis sa droite.

— Je vois.

Il avait pleinement conscience de la puissance de leurs mâchoires.

— Pourquoi ces hommes essayaient-ils de vous jeter à l’eau ?

Il regarda la mare derrière lui.

— Quoi ?

— Ils vous avaient ligoté. (Elle lui montra les cordes entremêlées à côté de lui.) Et ils vous traînaient vers la mare. Je pense qu’ils voulaient vous noyer.

Il se prit la tête entre ses mains comme s’il avait la migraine.

— Des bandits de grand chemin, probablement. Je chevauchais en direction de Londres quand ils…

Il fronça les sourcils avant de reprendre :

— L’un d’eux a bondi de la haie et a entrepris de me désarçonner. J’allais le repousser quand le second est sorti de nulle part pour me frapper. (Il toucha l’ecchymose sur sa tempe.) Il devait avoir un gourdin.

— De simples voleurs ne vous auraient pas ligoté et traîné à travers champs, souligna-t-elle.

L’inconnu haussa les épaules.

— Peut-être étaient-ils furieux de découvrir que je ne possédais rien d’intéressant. (Il fronça de nouveau les sourcils.) Sauf mon cheval. Il n’est plus là, je suppose.

Il regarda autour de lui au cas où l’animal apparaîtrait comme par magie.

— Ils auraient pu vous frapper dans ce cas, voire vous dérober vos vêtements, mais ils ne se seraient pas donné tout ce mal.

— Vous êtes une spécialiste ès brigands ?

Non sans efforts, l’étranger parvint à se mettre debout.

Emily remarqua qu’elle lui arrivait à peine à l’épaule. Il était grand et fort. Imposant aussi, malgré son état.

— Il semble que je vous sois redevable, ajouta-t-il. Je vous remercie. Je ne vous dérangerai pas plus longtemps.

Il se retourna avant de s’immobiliser, chancelant, et leva les mains pour conserver son équilibre tandis qu’il titubait.

Emily se glissa sous son bras pour le soutenir.

— Vous ne devriez pas bouger.

— Je ne vais pas rester ici allongé dans l’herbe. Je dois retrouver mon cheval.

— Vous ne pouvez même pas marcher.

— Vous faites erreur.

Toutefois, quand il essaya de la repousser, il faillit retomber.

Emily le contempla. Cet homme paraissait être le dernier des problèmes d’une liste interminable qu’elle avait eu à résoudre.

— Vous feriez mieux de venir avec moi. Nous enverrons chercher le médecin.

— Je n’ai pas besoin d’un médecin.

— Si.

L’inconnu parvint non sans difficultés à se baisser pour la regarder, nichée sous son bras.

— Vous êtes une jeune femme très surprenante.

C’était toujours la même chose, songea Emily avec mélancolie. Tous les gens qu’elle rencontrait – notamment les jeunes hommes – la trouvaient d’une singularité intimidante. C’était la faute de ses parents, de la vie qu’ils lui faisaient mener.

— Il semble que le banditisme de grand chemin ne vous fasse pas sourciller, observa-t-il.

Ce qui serait également son cas s’il avait passé tout son temps à gérer une crise après l’autre. Son père avait un faible pour les fripouilles. Au fil des ans, il s’était lié d’amitié avec divers escrocs au charme envoûtant, dont l’un au moins gagnait sa vie comme brigand.

— Vous n’en ressemblez pas moins à un ange de Botticelli, fit-il remarquer.

Emily le dévisagea, rencontrant ses yeux noisette pétillants d’intelligence. Elle n’avait jamais croisé d’aussi près le regard d’un homme et, à la vérité, une telle proximité la déconcertait plutôt. Son existence mouvementée ne lui avait pas valu beaucoup de compliments ni d’attentions de la part de séduisants messieurs. La désinvolture pleine d’emphase de son père ne s’étendait pas à sa fille unique. Il ne lui avait jamais permis de se trouver seule avec un homme, encore moins de se presser contre un inconnu pour l’aider à tenir debout. Son père serait fou de rage s’il l’apprenait. Il fallait qu’elle ramène le blessé sain et sauf, et sans le toucher.

— Avancez, dit-elle en le poussant doucement.

Il fit un pas et trébucha. Elle l’enlaça pour lui apporter son appui. De son bras, l’étranger lui enveloppa les épaules avec un naturel qui surprit la jeune fille. Elle fut troublée de sentir la chaleur de son corps contre le sien.

— Avancez, répéta-t-elle en le poussant de nouveau légèrement.

— Je peux marcher seul, affirma-t-il en s’écartant d’Emily.

Toutefois, à sa grande frustration, il fut repris de vertige et chancela.

— Pourquoi ne pouvez-vous vous montrer raisonnable ?

— « Raisonnable » ? Cette situation n’a rien de raisonnable. Toute jeune fille sensée aurait déjà eu des vapeurs, se tordrait les mains et appellerait à l’aide.

— Ah bon ?

Emily fit tomber ses bras le long de son corps et fronça les sourcils. Se pouvait-il réellement qu’une demoiselle bien élevée réagisse ainsi ?

— Ce ne serait pas d’une grande utilité, souligna-t-elle.

— Non, reconnut-il en la dévisageant, fasciné. Qui êtes-vous ?

C’était une excellente question, songea Emily. Elle se la posait souvent elle-même.

— Emily Crane.

Elle attendit, mais il ne dit pas un mot.

— Et vous ? ajouta-t-elle alors.

— Je vous prie de m’excuser. Richard Sheldon.

— Eh bien, Mr Sheldon, si vous voulez vraiment que j’aie des vapeurs…

— Du tout, l’interrompit-il.

— Parfait. Vous ne serez donc pas déçu. (Elle s’approcha de nouveau.) Nous devons aller chez moi.

Elle lui enlaça la taille ; de son bras, il lui enveloppa derechef les épaules.

— Venez, ordonna Emily en le serrant davantage pour le faire avancer.

Richard se raidit légèrement et faillit les faire basculer tous les deux.

— Allez-vous vous évanouir ?

— Non, rétorqua-t-il d’un ton brusque.

Pressés l’un contre l’autre, ils traversèrent lentement le pré tandis que les molosses d’Emily gambadaient à ses pieds comme de petits chiens. Heureusement, les pierres de gué étaient larges et plates, et ils franchirent le ruisseau sans encombre. De temps à autre, Richard titubait quand le vertige le prenait. Chaque fois la jeune fille le soutint, et chaque fois il étouffa un juron.

Le trajet commençait à paraître interminable quand il demanda :

— Nous allons chez… ?

— Mes parents. Nous y sommes presque.

Avec un peu de chance, ils éviteraient son père, songea-t-elle tout en aidant leur visiteur impromptu à traverser le pré. L’Honorable Alasdair Crane pouvait faire preuve d’excentricité. Il pouvait porter une robe de chambre turque et se tenir pieds nus devant son chevalet. Il pouvait menacer le pasteur du village avec un chou-fleur. Il pouvait envoyer ses lévriers irlandais par la poste, dans un colis. Cependant, sa fille était censée respecter la bienséance. Or, il n’était pas convenable de ramener de ses promenades dans la campagne de grands étrangers virils.

Emily regarda furtivement Richard au travers de ses cils. La chaleur semblait irradier de son corps. Peut-être le coup lui avait-il donné de la fièvre ? Mais cela n’expliquait pas pourquoi elle trouvait si agréable et si troublant de nicher sa tête dans le creux de son épaule. Cela ne justifiait pas plus l’étrange sensation qu’elle éprouvait d’avoir sa main posée sur son bras.

Même si Emily avait une expérience de la vie bien plus étendue que la plupart des demoiselles, elle n’avait jamais rencontré quelqu’un comme Richard Sheldon. Sa voix et sa prestance revêtaient un vernis aristocratique, mais ses vêtements et ses mains n’étaient pas ceux d’un gentilhomme. Il avait été à deux doigts d’étrangler Jonathan et, à ce moment-là, il avait eu l’air impitoyable. Néanmoins, il lui parlait avec courtoisie.

Emily secoua la tête tandis qu’ils montaient sur la terrasse envahie de mauvaises herbes qui longeait l’arrière de la demeure. Cela n’avait aucun sens. La jeune lady n’arrivait pas à le cerner.

Peut-être cela serait-il plus facile quand elle l’aurait lâché. Sa proximité la troublait. Il était si grand, il la dominait tant ; l’odeur mêlée du cuir, du savon et… de l’homme était si entêtante.

Les portes-fenêtres de la maison étaient grandes ouvertes, ce qui était une chance car l’une était branlante et menaçait de tomber à tout moment. À présent, si seulement elle pouvait installer Mr Sheldon dans le salon miteux avant que son père ne s’aperçoive de sa présence…

Mais là la fortune se détourna d’Emily. Son père surgit dans l’embrasure de la porte face à eux avant qu’ils n’aient eu le temps de faire deux pas à l’intérieur.

— Que diable se passe-t-il ? s’écria-t-il. Enlevez vos mains de ma fille, canaille !

Il se précipita vers Richard, prêt à le frapper, oubliant manifestement qu’il tenait un pinceau plein de peinture.

— Père ! s’écria Emily. Cet homme a été agressé sur la route. Il est blessé.

Consciente qu’il ne saisirait pas immédiatement son explication, elle pivota assez maladroitement et laissa tomber Richard Sheldon sur un fauteuil.

— Des bandits de grand chemin, cria-t-elle. En plein jour.

— Quoi ? (Son père s’arrêta brusquement devant eux.) Qui ? Des bandits de grand chemin ?

— Oui, répondit Emily. Ils l’ont frappé sur la tête et lui ont volé son cheval. Je l’ai trouvé dans le pré, euh… rampant vers la maison pour demander de l’aide.

Richard laissa échapper une exclamation étouffée, et la jeune fille lui intima silencieusement de se taire. Avec son père, mieux valait faire simple.

— « Rampant » ? répéta-t-il.

Emily hocha la tête, le regardant d’un air innocent.

La main tenant le pinceau retomba, zébrant de carmin brillant la jambe du pantalon de son père.

— Je ne…, commença Richard.

— N’est-ce pas terrible ? glissa Emily sans attendre. Pensez-vous que nous devrions en informer le juge ?

— Cet individu prétentieux ? explosa son père. Il est incapable de reconnaître un brigand. De tous les fanfarons butés, grincheux, mal élevés…

Satisfaite de sa diversion, Emily laissa son père continuer sur sa lancée. Elle jeta à Richard un coup d’œil mauvais, lui indiquant qu’il devait se taire.

— Nous devrions envoyer chercher le médecin, reprit-elle quand son père finit par se taire. Mr Sheldon a été sévèrement frappé à la tête.

Alasdair Crane dévisagea son invité d’un air soupçonneux et plissa les yeux.

— Olivia ! hurla-t-il.

Quelle que fût la demeure qu’ils habitaient, chacun de ses parents possédait toujours son propre atelier. Ici, les deux pièces se trouvaient à deux extrémités opposées, une configuration qu’Emily jugeait plus reposante que certains agencements qu’elle avait dû supporter. Cependant, cette disposition obligeait son père à s’époumoner pour attirer l’attention de sa mère.

— Je peignais le pétale d’un coquelicot doré, lui reprocha cette dernière en entrant au salon. Tu m’as fait peur, Alasdair, et j’ai tout gâché.

— Emily a ramené ce type avec elle, expliqua-t-il d’un ton mécontent. (Il ne parlait pas autrement quand un des chiens rapportait un lapin à moitié mort.) Elle dit qu’il doit voir le médecin.

L’Honorable Olivia Crane haussa ses fins sourcils dorés et examina leur invité-surprise. Il ne faisait aucun doute qu’Emily ressemblait à sa mère, songea Richard. Toutes deux étaient menues ; elles avaient une chevelure blond vénitien, un menton pointu, des sourcils arqués, un front large et serein, et des yeux bleu azur. Pas étonnant qu’il ait pensé à Botticelli.

Tandis que la jeune fille répétait à sa mère l’histoire qu’elle avait concoctée, Richard regarda autour de lui. Ces gens étaient assurément bizarres. Ils s’exprimaient et se mouvaient comme des aristocrates, mais leurs vêtements et leur cadre de vie étaient bohèmes. La maîtresse de maison avait une tache de peinture jaune sur la joue ; son époux portait un pinceau comme si celui-ci prolongeait sa main. Richard se demanda s’il était apparenté au comte de Radford, qui s’appelait également Crane. Maintenant qu’il y pensait, il y avait un air de famille. D’ailleurs, son hôte ressemblait beaucoup aux deux fils du vieux comte, que Richard avait souvent croisés dans les salons londoniens.

La mémoire lui revint. Le comte avait trois fils, mais le troisième était tenu pour une brebis galeuse. Il en avait entendu parler. De quoi s’agissait-il ? Une histoire à propos d’un atelier de peintre et de la fille d’un aristocrate posant nue.

— Bonté divine ! s’exclama Richard, incapable de détacher son regard de la mère d’Emily. Vous êtes la fille perdue de Shelbury.

La chevelure flamboyante des enfants du marquis de Shelbury était reconnaissable entre toutes. Ce couple excentrique était à l’origine d’un des scandales les plus retentissants de la haute société des années 1790.

Olivia Crane haussa de nouveau les sourcils.

— Mon père sait parfaitement où je suis, répliqua-t-elle sans le moindre embarras. Je ne suis pas du tout « perdue ».

Son mari laissa échapper une sorte de grognement.

Richard rougit. Pour un homme réputé savoir mener une conversation, il avait fait preuve d’une singulière maladresse. Il n’était pas sorti indemne de ces onze derniers mois, il en avait là une nouvelle confirmation.

— C’est tout le contraire, assena Alasdair Crane.

— Je me suis trouvée dans mon art, confirma son épouse. Et, bien entendu, j’ai trouvé Alasdair.

Ils échangèrent un sourire, évoquant plus deux jeunes amants fougueux s’étant enfuis au loin qu’un couple d’âge mûr ayant une fille adulte.

— Nous devrions envoyer chercher le médecin, dit Emily.

Richard se tourna vers elle. Une fois encore, elle semblait imperturbable. Elle connaissait manifestement le passé scandaleux de ses parents et était parfaitement habituée à leur façon de se comporter. Grandir dans un tel foyer avait dû être fascinant.

— Je me sens bien mieux. Je n’ai pas besoin d’un médecin.

— Vous ne pouvez même pas marcher, protesta Emily.

— Je le peux très bien.

Pour le prouver, il se leva. La tête lui tournait encore, mais son vertige diminuait peu à peu. Il fit un pas pour s’en assurer.

— Vous voyez ?

Il leva les yeux et découvrit que toute la famille le regardait fixement

Emily paraissait légèrement décontenancée. Sa mère semblait soudain pensive. L’Honorable Alasdair avait l’air ravi.

— Samson, murmura le peintre songeur, enchaîné aux colonnes, s’efforçant de faire s’écrouler le temple.

— Je vous demande pardon ? dit Richard.

— Une tunique ? fut la réponse pour le moins énigmatique qu’il obtint. Non, non. Un pagne.

La mère et la fille cillèrent. Un rouge délicat teinta les joues d’Emily.

— Je pourrais imaginer sa chevelure, poursuivit son père. Elle mettrait des semaines à pousser. (Il agrippa Richard par l’avant-bras.) Suivez-moi. Je dois faire des esquisses…

— Père ! s’écria Emily.

— Alasdair, le réprimanda sa femme en même temps.

Il se tourna vers elles comme s’il avait oublié leur présence. Il tenait toujours fermement le bras de Richard.

— Vous ne pouvez pas le peindre, père, ajouta Emily. C’est un étranger, un voyageur. Vous ne pouvez pas…

— Il sera enchanté de poser, répliqua Alasdair sur un ton suggérant qu’il avait l’habitude de parvenir à ses fins.

— Non, pas du tout !

Emily paraissait bouleversée et sa mère irritée. La situation était extrêmement embarrassante. Et il n’avait pas la moindre envie de servir de modèle.

— Si vous me prêtiez seulement un cheval…, commença-t-il.

— Je le ferai si vous posez, l’interrompit Alasdair d’un air rusé.

— Sottise, lâcha son épouse.

Qualifier d’« animée » la discussion qui s’ensuivit aurait été un euphémisme. Fureur indescriptible, pathétique affecté, et le reste à l’avenant. Au bout d’un moment, Richard comprit que les Crane s’amusaient beaucoup trop pour mettre un terme à cette scène. Il assistait à une pièce bien meilleure que beaucoup de celles qu’il avait vues jusque-là, songea-t-il avant de réprimer un sourire à la suite d’une repartie particulièrement brillante.

Emily tirait sur sa manche. Elle ne semblait pas trouver la dispute amusante.

— Venez, dit-elle en le poussant dans le vestibule.

La querelle de ses parents la contrariait, constata Richard. La meilleure chose à faire était de n’en pas parler.

— Si je pouvais emprunter une monture, lança-t-il.

Emily fronça les sourcils.

— Êtes-vous sûr de pouvoir chevaucher ?

— Tout à fait sûr. Je suis complètement rétabli.

Même si la jeune fille paraissait en douter, elle le conduisit à l’écurie et ordonna au valet de seller un cheval.

— Je ferai en sorte que vous le récupériez. Et je dois vous remercier de nouveau pour…

— Vraiment ?

Elle voulait se débarrasser de lui, décida Richard. Elle était gênée parce qu’il avait assisté à la dispute parentale.

Le valet amena un bel animal bai et Richard se prépara à sauter en selle. Il ne la reverrait plus, c’était fort regrettable. Après avoir vécu une longue aventure qu’il n’avait pas désirée, il devait oublier sa vie passée, y compris les femmes qui y avaient joué un rôle. Parce qu’elle était une jeune fille libre et franche, capable de penser par elle-même et affranchie des conventions, il pourrait désormais apprécier une personnalité comme Emily Crane. Le souvenir de son corps mince contre le sien lui revint clairement en mémoire.

Il l’écarta. Il avait beaucoup de choses à accomplir. Il avait déjà perdu onze mois – d’aucuns diraient même vingt-neuf années – et il devait reprendre le cours de son existence.

— Au revoir, lança-t-il. Merci encore.

Emily leva une main en signe d’adieu puis fit demi-tour pour rentrer. Richard hésita une dernière fois avant de faire prendre à son cheval le chemin de la sortie.

Ce n’était pas étonnant qu’il ait été pressé de s’en aller, songea Emily tandis qu’elle se dirigeait vers sa chambre. Les voix de ses parents résonnaient encore du salon. Richard avait sans doute pensé qu’ils étaient tous fous à lier. Comme tout le monde.

Elle en avait vraiment assez. Moins de l’instabilité, des colères et des contrariétés que de la solitude. Son père avait sa mère et réciproquement, et cela leur suffirait toujours. Elle avait ses parents, mais ce n’était pas comparable. Elle voulait ce qu’ils avaient : éprouver un amour dévorant, épouser son parfait complément, avoir quelqu’un pour partager le reste de son existence. Bien entendu, leur vie serait différente de celle de ses parents, un peu plus stable, voire conventionnelle. Emily esquissa un sourire. Mais elle désirait ardemment vivre une même passion.

Impossible. Elle ne tomberait jamais amoureuse. Faute de prétendants. Les rares occasions où elle rencontrait un jeune homme, celui-ci était atterré par les bizarreries de ses parents, comme cela venait d’être le cas avec Richard Sheldon. Tout le monde s’imaginait qu’elle était comme eux.

Non, elle était condamnée au célibat. Il lui faudrait trouver une profession utile, se prendre en main. Mais, comme chaque fois que ses pensées en venaient là, elle s’arrêta par manque de solution. Son éducation étant lacunaire, elle ne pouvait prétendre enseigner ni être gouvernante. Elle détestait coudre et broder. Elle n’avait aucun talent d’actrice, à supposer que son père l’autorisât à monter sur scène. Peut-être deviendrait-elle bandit de grand chemin. C’était une des choses auxquelles sa vie l’avait préparée. Son père lui avait appris à tirer au pistolet. Elle était très bonne cavalière. Et qui soupçonnerait une femme ? C’était la seule issue. Elle assurerait ses vieux jours en devenant brigande.

 

Au salon, la querelle s’acheva, comme toujours, par une étreinte.

— Montons, murmura Alasdair en caressant la joue tachée de peinture de sa femme.

— Dans un instant. (Olivia le regarda de ses yeux bleu limpide.) Nous devons parler d’Emily.

— Quoi ? Sapristi ! (Il balaya la pièce du regard.) Où cette canaille l’a-t-elle emmenée ?

— Je suppose que notre fille a conduit cet inconnu à l’écurie pour lui prêter un cheval. Emily est si pragmatique. Mais là n’est pas la question.

— Pas la question ! Elle rentre en soutenant un vagabond, pratiquement collée à lui, et…

— C’est toute la question. Emily doit avoir la possibilité de rencontrer des hommes convenables. Elle ne peut rester avec nous éternellement.

Alasdair se renfrogna, le poil hérissé.

— « Convenables » ? grogna-t-il.

— Emily ne partage pas notre passion pour l’art, souligna Olivia. Elle n’a aucune envie d’y consacrer sa vie.

Son mari baissa légèrement les épaules en le lui concédant.

— Et je dois reconnaître que je ne sais pas si je le ferais si je ne partageais pas cette existence-là avec toi.

Il l’étreignit de nouveau et il fallut un certain temps à son épouse pour poursuivre.

— Ma sœur ferait débuter Emily dans le monde, reprit-elle. Si je le lui demandais.

— Tu veux envoyer ma fille vivre chez une duchesse ? Que diable ferait-elle là-bas ?

Olivia devint brusquement hautaine.

— Insinues-tu qu’elle n’y serait pas à sa place ?

— J’insinue qu’elle est trop bien pour ceux de la haute, et de loin. (Alasdair secoua la tête.) Et Julia lui remplira la tête de toutes sortes de sottises.

— Emily est une demoiselle très raisonnable. Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour qu’elle sache ce qui compte dans la vie.

— Grâce à toi, rétorqua son mari avec admiration.

— Tu es un merveilleux exemple de quelqu’un qui vit pleinement ses passions.

Ils échangèrent un regard ardent. Il était impensable de continuer cette conversation mais, tandis qu’ils se retiraient dans leur chambre, Olivia sut parfaitement que l’affaire était entendue. Elle avait appris à dompter Alasdair trois semaines après l’avoir rencontré, quand il était encore un jeune artiste fougueux. Et combien d’autres choses encore, songea-t-elle juste avant de ne plus penser à rien.

Chapitre 2

Richard était assis dans la taverne du Blue Dragon, sirotant sa pinte de bière et écoutant deux commerçants installés à la table voisine vilipender le duc de Wellington. Les Londoniens étaient de nature inconstante. Il y a peu, ils avaient encensé le vainqueur de Waterloo, mais depuis que la guerre était terminée et que le duc était entré en politique, il était devenu une cible légitime.

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