Seconde chance pour un pompier

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Le 14 juillet, Harlequin ouvre le bal : accordez-vous quelques danses avec les plus séduisants des pompiers !

Julie n'aurait jamais imaginé que son dernier jour en tant qu'ambulancière la conduirait à retrouver Jess Corbett. Jess, son amour de jeunesse, l'homme qu'elle n'a jamais pu oublier... Immédiatement, sans qu'elle puisse l'empêcher, ces retrouvailles font ressurgir en elle des émotions enfouies, intenses, troublantes. Devenu pompier secouriste, Jess a gardé son caractère bien trempé, ainsi que sa force virile. Et à la façon dont il la regarde, Julie se prend à espérer que peut-être, malgré toutes ces années, il éprouve toujours des sentiments pour elle.

Roman déjà paru sous le titre « Des retrouvailles si troublantes ».

Publié le : lundi 6 juillet 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280342377
Nombre de pages : 135
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1.
— Corbett, tu as inhalé de la fumée, tu vas à l’hôpital, point final ! C’est le règlement. Maintenant tu obéis ou je te colle une suspension, déclara le capitaine Steve Halstrom.
Jess leva les yeux au ciel. Il n’avait nul besoin d’être hospitalisé. Il ne toussait même pas. Sans doute Halstrom voulait-il le punir pour ses infractions au règlement en le culpabilisant vis-à-vis de ses camarades, qu’il allait devoir abandonner en pleine action alors que l’incendie était loin d’être circonscrit. Si ses années de chirurgien aux armées lui avaient appris une chose, c’était l’importance de l’esprit d’équipe. Aujourd’hui, il avait joué personnel et cela lui valait d’être mis sur la touche. Il n’y avait rien à redire… ou presque.
— Mais je suis médecin et je sais…
— Tu connais la procédure.
Jess regarda l’immeuble en proie aux flammes, dont tous les occupants avaient heureusement pu être extraits.
— Le moment est mal choisi, grommela-t-il.
Il ôta sa combinaison de protection, qui pesait une tonne comparée à ses anciennes tenues de chirurgien mais qui ne lui avait pas semblé bien lourde quand il avait tiré un petit garçon d’un appartement embrasé en lui faisant respirer l’oxygène de son propre masque. Certes, quand il avait replongé dans la fournaise, il n’avait eu aucune certitude que l’enfant soit encore là, comme le soupçonnait une voisine, mais il fallait bien qu’il s’en assure.
— Si on ne me trouve rien à l’hôpital, je reviens, reprit-il.
— Si on ne te trouve rien à l’hôpital, tu prends trois jours de congé, dit Steve. Et estime-toi heureux que je parle de congé et non de suspension ! Maintenant si tu insistes, c’est à une semaine que tu auras droit. Compris ?
— Après avoir entendu la voisine, il aurait fallu que je laisse le gamin où il était, peut-être ? répliqua Jess.
— Bon, tu l’auras voulu ! Tu restes une semaine à la maison. Ça te laissera le temps de réfléchir au protocole, qui exige qu’on ne prenne jamais une initiative sans en avertir un collègue. On n’exerce pas ce métier en solo, Jess, et tu le sais. Cette fois, tu t’en tires à bon compte mais je t’avertis que si tu recommences, je fais un rapport.
Steve avait raison, il fallait bien l’admettre. Il ne restait plus à Jess qu’à s’accommoder de la perspective d’une semaine d’inactivité, seul face à ses démons intérieurs.
— D’accord. A la semaine prochaine, marmonna-t-il.
— C’est ça. A la semaine prochaine, répondit Steve, désignant l’ambulance stationnée à proximité, vers laquelle Jess se dirigea en traînant les pieds.
Prendre des vacances ne lui ressemblait pas mais il n’était plus médecin-major et il devait obéir aux ordres, désormais, comme les quinze cents autres pompiers et auxiliaires médicaux anonymes de New York dont il avait choisi de partager le sort pour échapper à son passé.
— Je ne suis pas blessé, dit-il, agressif, à l’auxiliaire médicale qui voulut l’aider à monter dans le fourgon.
— J’avais oublié que les véhicules sanitaires sont réservés aux gens bien portants, ironisa la jeune femme pendant qu’il se laissait tomber sur le brancard de l’ambulance.
— Ecoutez, faites votre travail et épargnez-moi vos commentaires, d’accord ?
Il ferma un instant les yeux dans une tentative dérisoire pour s’isoler du vacarme ambiant. Bien sûr, ce n’était plus des bruits de guerre qu’il entendait, comme en Afghanistan, mais, là aussi, la souffrance était palpable. L’avantage était qu’ici, au moins, il intervenait sur le terrain, ce qui lui donnait plus de chances de sauver des gens… sans avoir à se sentir responsable de ce qui leur arrivait ensuite.
— Vous ne savez pas ce que vous manquez : mes commentaires sont d’un grand intérêt, répliqua l’ambulancière, railleuse, d’une voix profonde qu’il aurait pu trouver agréable s’il avait été disposé à trouver du charme à une femme quelle qu’elle soit.
Il se couvrit le visage avec son bras pour ne pas voir l’intérieur de l’ambulance quand son regard se serait adapté à la pénombre qui y régnait : les équipements médicaux et ceux qui s’en servaient ne faisaient plus partie de sa vie.
— Dans ce cas vous pourrez faire toutes les remarques que vous voudrez quand vous m’aurez examiné et déclaré bon pour le service, dit-il, regrettant de s’être montré hargneux avec quelqu’un qui, après tout, ne faisait que remplir sa mission.
— Je vois ici que vous avez inhalé pas mal de fumée, ce qui vous donne droit à un voyage gratuit jusqu’à l’hôpital, que cela vous plaise ou non. Je vais commencer par vous mettre le masque à oxygène.
Ça, il n’en était pas question ! Il souleva un peu son bras pour regarder son interlocutrice mais tout ce qu’il distingua fut une forme imprécise et des cheveux roux flamboyants coupés court.
— Ecoutez, laissez tomber l’oxygène ! Mes poumons vont très bien, quoi qu’en pense mon chef, dit-il, vraiment fâché à présent, tandis qu’elle approchait, le masque dans une main et un tensiomètre dans l’autre. Quant à ma tension, elle est normale et le restera tant que vous ne chercherez pas à me coller ce maudit masque sur la figure.
— Monsieur serait-il claustrophobe, pour avoir peur d’un masque à oxygène ? demanda-t-elle en riant.
— Non, c’est simplement que je n’en ai pas besoin.
Cette fois, il plissa les paupières pour essayer de mieux la voir. Même dans ce demi-jour, il semblait évident qu’elle était très bien faite, et il y avait quelque chose d’étrangement familier dans sa silhouette.
— Vous parlez en expert, sans doute ?
— En effet. Je suis… enfin j’ai été traumatologiste.
— Impressionnant ! Mais je vais quand même vous mettre le masque et prendre votre tension. Ce n’est pas négociable.
— Nous pouvons peut-être nous arranger…
— Le soldat du feu aurait-il l’intention de me faire une proposition que je ne pourrais pas refuser ?
Il ne put s’empêcher de rire, conquis malgré lui par la ténacité de la jeune femme.
— Ce n’est qu’un compromis que je vous propose. Je vous laisse prendre ma tension si vous acceptez de me mettre une canule nasale plutôt que le masque.
Il ne voulait à aucun prix de cet accessoire, auquel était lié son dernier souvenir de Donna… Celui des ultimes paroles qu’elle lui avait adressées, rendues incompréhensibles par le masque à oxygène qu’elle portait…
— Vous montrez-vous toujours aussi peu coopératif ?
— Seulement quand je le juge nécessaire.
— C’est-à-dire pratiquement tout le temps, j’imagine ?
— On peut dire que vous êtes diplomate avec les patients.
— Je m’efforce de l’être.
Elle sortit une canule d’un tiroir et la lui tendit avant d’ajouter :
— Puisque vous semblez vous y connaître autant que moi, mettez donc ça vous-même pendant que je gonfle le manchon au maximum !
Il était vraiment curieux de voir son visage, maintenant, tant elle lui rappelait quelqu’un. Malheureusement, elle portait un masque chirurgical et de grosses lunettes de protection contre les cendres en suspension dans l’air, ce qui ne facilitait pas l’observation.
— Au maximum ? C’est une menace ?
— Non, un simple avertissement.
Elle lui prit sa tension puis remit l’appareil dans le tiroir.
— Douze-huit, annonça-t-elle. Pas mal pour un homme contrarié et couvert de suie. Maintenant je vais vous nettoyer un peu le visage.
Elle déboucha un flacon d’eau stérilisée, imbiba une compresse et commença à lui tamponner le front mais il l’arrêta en lui saisissant le poignet.
— Douze-huit, « pas mal » ? Vous voulez dire excellent ! Quant à la crasse, laissez ! Elle fait partie du métier.
Elle dégagea son poignet.
— Eh bien ! Je ne vous fais pas mes compliments pour vos bonnes manières, monsieur le pompier !
— Quand comprendrez-vous que monsieur le pompier n’a qu’une envie : sortir d’ici et retourner au travail ?
— Comme je vous l’ai déjà dit, je vous emmène aux urgences. Ce qui vous arrivera après n’est pas mon problème.
Elle frappa sur la vitre de séparation pour signifier au chauffeur qu’il pouvait démarrer puis tendit à Jess la compresse humide.
— … Nettoyez-vous le visage ! Je ne tiens pas à ce que vous vous mettiez de la suie dans les yeux. Et cessez de discuter ! Vous êtes le dernier patient de ma dernière journée d’ambulancière et je ne veux pas d’histoire ! Pouvez-vous au moins comprendre ça ?
— Vous voulez peut-être que je vous fasse des sourires, en plus ? demanda-t-il… en souriant.
— Ce que je veux, dans l’immédiat, c’est que vous répondiez à mes questions pour que je puisse remplir votre fiche. Les sourires sont facultatifs.
Elle alla s’asseoir sur un siège fixé au plancher, puis elle prit une écritoire à pince et un stylo.
— Vous avez un nom ?
— Jess. Jess Corbett, répondit-il en se passant la compresse sur la joue.
Il crut la voir sursauter.
— Bien, Jess…, reprit-elle comme l’ambulance commençait à rouler. Comment êtes-vous arrivé ici ?
— Je suis allé chercher un enfant coincé dans un appartement et je lui ai fait respirer mon oxygène. Mon chef n’a pas apprécié que j’agisse seul.
Elle avait baissé son masque et retiré ses lunettes, mais elle lui tournait le dos, à présent, et il se sentait de plus en plus frustré de ne pas distinguer ses traits. Elle ressemblait à… Non, c’était impossible. Quand il l’avait connue, Julie était toute menue, avec des cheveux longs et une petite voix. Elle n’était que jolie, alors que son ambulancière semblait être une véritable beauté.
— Non, je veux dire, qu’est ce qui vous a amené ici, à New York, dans le corps des sapeurs-pompiers ?
— Cela fait partie du questionnaire ?
— Pas vraiment, mais plus j’en sais sur mes patients, mieux j’appréhende leur état. Cela peut me permettre de comprendre si un pompier est grincheux par nature ou juste en réaction à l’inhalation de fumées, par exemple…
— Dans mon cas, c’est une réaction à la fumée, mais pas dans le sens où vous l’entendez. Maintenant, pour répondre à votre question, disons que je me suis lassé de mon ancien métier et que j’ai démissionné pour essayer autre chose.
— Démissionner est une solution pour certaines personnes, j’imagine… D’autres appellent cela prendre la fuite.
Cette fois il n’y avait plus de doute. Il arracha la canule et bascula ses jambes par-dessus le bord du brancard.
— Julie ! s’exclama-t-il. Tante Grace m’avait dit que tu travaillais dans le Sud !
— New York est au sud, par rapport à Lilly Lake, répondit-elle en allumant le plafonnier et en lui faisant face. Julie Clark, auxiliaire de santé et infirmière diplômée, pour te servir.
Julie… Son premier amour. Sa première… La situation était pour le moins délicate ! Que pouvait-il faire ? Sauter du fourgon en marche ? Se rallonger et fermer les yeux en ignorant sa présence ? La laisser régler ses comptes avec lui tant qu’ils étaient seuls dans l’ambulance ?
A voir les étincelles que jetait le superbe regard bleu et toujours aussi franc de la jeune femme, la première solution semblait la plus appropriée, mais s’enfuir une seconde fois n’aurait pas été très glorieux. Il serra donc les dents et se prépara à l’affrontement, car il ne doutait pas que Julie ait conservé son légendaire esprit bagarreur.
— La porte est verrouillée, dit-elle comme si elle avait lu dans ses pensées. Tu ne peux aller nulle part.
Elle eut un petit sourire qui n’avait rien de rassurant.
— Bon, comment procédons-nous, Julie ? Je te demande ce que tu deviens ? Nous nous regardons dans le blanc des yeux sans rien dire ? Ou bien je te laisse me rouer de coups une bonne fois pour qu’on en finisse ?
— Si nous n’étions pas de service, je serais tentée par ta troisième proposition. Mais j’ai une meilleure idée. Que dirais-tu de jouer le patient bien sage pendant que je ferai l’infirmière en surveillant tes fonctions vitales pour m’assurer que tu ne risques pas l’arrêt respiratoire ?
— Tu vas m’étouffer avec un oreiller, c’est ça ?
— Si c’est ce que tu souhaites, je peux le faire.
— Ecoute, Julie…
— Rallonge-toi ! Tout de suite !
— Bien, bien, dit-il en obtempérant. Maintenant si tu veux vraiment me mettre un masque à oxygène…
— Ha ! Ha ! Jess Corbett qui essaye de se faire bien voir ! Permets-moi de te dire que ça ne te va pas du tout. Non, je préfère que tu continues à te tortiller comme un ver sur l’hameçon, mais en silence ! C’est un spectacle plutôt intéressant.
Jess resta silencieux près d’une minute, ce qui fut un véritable supplice, puis il n’y tint plus.
— Tu as dit que j’étais ton dernier patient, rappela-t-il. Ça signifie que tu démissionnes ?
— Je passe à autre chose. J’ai obtenu mon diplôme de cadre de santé après des années d’étude à mi-temps et je vais exercer comme infirmière en chef, maintenant.
Il la félicita, toujours mal à l’aise. Ce n’était pas tous les jours qu’on rencontrait une petite amie d’enfance, surtout une qui avait compté. Certes, il s’était mal comporté avec elle autrefois et elle était sortie de sa vie… mais pas de sa mémoire. Julie n’était pas de celles qu’on oublie.
— Eh bien, je te souhaite une belle carrière. Tante Grace aurait été fière de toi, conclut-il, conscient de la banalité du compliment mais incapable de trouver mieux.
— Merci. Et maintenant, à moins que tu aies un problème d’ordre médical à me signaler, tais-toi ! Je ne veux plus t’entendre ni te parler.
Dommage… Il aurait facilement repris goût à l’insolence qu’il appréciait déjà chez elle dix-sept ans plus tôt, mais leurs chemins se sépareraient de nouveau dès qu’elle l’aurait déposé à l’hôpital et cela valait certainement mieux. Il se laissa aller sur le brancard en fermant les yeux.
***
— Et voilà ! J’ai pointé pour la dernière fois, et sans regret, dit Julie en rendant son badge.
— Prenez bien soin de vous ! Nous vous regretterons, répondit sa supérieure, avant de l’étreindre chaleureusement.
Le moment tant désiré était venu. Après des années épuisantes, quoique souvent exaltantes, passées à l’arrière d’une ambulance, Julie allait enfin réaliser son rêve et devenir infirmière.
Elle eut un instant de nostalgie en songeant à Grace Corbett, qui avait rendu ce rêve accessible et qui lui manquait tant, mais deux heures plus tard, tout en finissant de ranger ses quelques effets personnels dans un carton, c’était à l’avenir qu’elle s’efforçait de penser, et non au passé… Un passé dominé par la figure de Jess Corbett, la dernière personne qu’elle se serait attendue à voir monter dans son ambulance ce soir !
Jess… Elle jura entre ses dents. Il suffisait qu’elle évoque son nom pour que son image s’impose de nouveau à elle avec une force inouïe. Et le plus fort était qu’elle ne cherchait même pas à la chasser de son esprit ! Pire, voilà qu’elle fermait les yeux pour mieux se le représenter.
Par rapport à celui qu’elle avait connu, le nouveau Jess était plus solide, plus carré d’épaules. Ses traits s’étaient affirmés. Son regard, même s’il avait conservé sa couleur saphir, s’était considérablement durci. Quant à son visage, il n’avait plus rien de rieur et ses cheveux blonds étaient coupés bien plus court qu’avant. Avec ses joues mal rasées, il paraissait beaucoup plus viril que le garçon qu’elle avait connu et qui n’avait pourtant déjà rien d’efféminé. Bref, il était encore plus beau qu’autrefois.
— Il ne faut surtout pas que je pense à lui, marmonna-t-elle en descendant l’escalier du centre de secours, son carton sous le bras.
Penser à Jess ne faisait que la distraire de la seule préoccupation qui devait être la sienne : mener à bien le projet d’extension d’un service d’urgences dont elle avait accepté la responsabilité. Elle devait donc oublier Jess, c’était aussi simple que cela…
Sauf qu’elle avait choisi comme cadre de sa nouvelle vie Lilly Lake, l’endroit même où Jess Corbett et elle avaient failli fonder un foyer !
***
Jess inspira profondément. La température était agréable pour un début de printemps. Le lac se teintait de reflets dorés dans le soleil couchant et la plainte lointaine d’un plongeon arctique résonnait mélancoliquement dans l’espace. Audible à des kilomètres, par-delà les terres et les eaux, c’était l’appel obsédant des oiseaux esseulés recherchant leur compagne ou leur compagnon perdus. Un cri qui réveillait toujours chez Jess de sombres pensées.
— Et voilà, tu sais tout, dit-il à son frère.
— Ils t’ont mis à pied une semaine pour avoir inhalé de la fumée ? demanda Rafe avec un rire incrédule.
— Pas une, deux ! Il faut avouer que j’ai poussé le bouchon un peu loin. Quand l’hôpital m’a relâché avec un bilan tout à fait normal, je suis allé dire son fait à mon capitaine, qui a décidé de me punir quelques jours de plus pour que j’aie bien le temps de méditer sur mes errements.
— Bref, tu n’as pas respecté les règles.
— Parce que tu les respectes, toi ?
— Les Corbett n’en font qu’à leur tête, c’est vrai, mais moi, je peux me le permettre. L’individualisme est plus facilement acceptable chez un orthopédiste que chez un pompier.
Un orthopédiste dont la vie avait beaucoup ressemblé à celle de Jess, jusqu’à un passé récent. Mais à présent, marié, père d’une première fille et bientôt d’une deuxième, Rafe avait bel et bien changé. Il respirait le bonheur et la plénitude.
— Tu as raison, dans mon métier, l’esprit d’équipe est primordial… Malheureusement, je ne suis pas à l’aise avec cette notion-là. J’ai plutôt l’habitude de…
— De ne compter que sur toi-même ?
Jess haussa les épaules. Il devait bien admettre qu’il menait le plus souvent sa barque en solitaire. Même avec son frère, il ne communiquait presque jamais. Il aurait sans doute pu compter sur les doigts d’une main le nombre de conversations sérieuses qu’il avait eues avec Rafe ces douze dernières années.
— En quelque sorte… Mais ne te méprends pas ! Je ne nie pas l’utilité de l’esprit d’équipe… Seulement il m’arrive de m’emballer un peu.
— T’emballer un peu ? Tu te précipites tête baissée dans un immeuble en flammes sans avertir personne et tu appelles ça « t’emballer un peu » ?
— Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi ? On m’a déjà assez fait la leçon ! En plus j’ai admis que j’avais eu tort.
— Bon, bon, d’accord ! Le chapitre est clos, dit Rafe en levant les mains dans un geste de capitulation. Alors, tu viens habiter avec nous à Gracie House ? C’est plus confortable qu’ici et Molly adorerait avoir son oncle préféré sous la main pour jouer avec elle.
Jess sourit en pensant à Molly. Du haut de ses six ans, la fille adoptive de Rafe était l’une des raisons de sa toute nouvelle joie de vivre.
— Non, je te remercie. Je suis très bien dans cette cabane. Mais préviens Molly qu’elle me verra assez souvent dans les deux semaines à venir pour en avoir une indigestion !
S’il préférait la cabane, située à deux kilomètres de toute habitation et dotée d’un confort spartiate, c’était précisément pour son isolement et son charme rustique. En fait, elle comblait toutes ses attentes en matière de logement.
— Remercie aussi Edie de ma part pour l’invitation ! continua-t-il. Et dis-lui que je n’ai rien contre un ou deux de ces bons dîners dont elle a le secret, à condition qu’elle ne se sente pas trop fatiguée pour les préparer.
— Ne t’inquiète pas pour ça ! Enceinte ou pas, Edie a l’intention de rester active jusqu’au bout, et elle adore faire la cuisine. Tu n’as qu’à venir dîner demain soir. Cela lui laissera le temps d’élaborer son menu, et à toi celui de t’installer.
— Tu décides pour ta femme sans même lui demander son avis, maintenant ?
— Mais non ! C’est elle qui m’a dit de t’inviter pour demain ; elle se doutait bien que tu préférerais habiter ici.
— Et tu essayais de te mettre dans mes petits papiers en me faisant croire que l’idée était de toi ?
— J’ai effectivement besoin d’être dans tes petits papiers, parce que j’ai quelque chose à te demander.
— Tu m’inquiètes.
— Mais non. Il s’agit d’une question pratique. Pour être franc, je suis bien content que tu sois venu : cela m’évitera d’aller à New York pour te parler, comme je comptais le faire la semaine prochaine.
Sachant très bien où Rafe voulait en venir, Jess faillit se lever et rentrer dans la cabane pour couper court à une discussion à laquelle il n’était pas prêt. Depuis longtemps, il désirait céder à son frère les parts qu’il détenait dans la clinique de Lilly Lake afin de tourner définitivement la page, mais Rafe ne voulait pas en entendre parler et Jess restait donc copropriétaire en titre de l’établissement.
— Nous pourrions peut-être voir ça une autre fois ?
— Ecoute, Jess, je sais que ce n’est pas facile pour toi, et s’il existait une autre façon de procéder, je l’adopterais tout de suite, mais nous sommes pour moitié dans l’affaire…
— A ceci près que moi, je me lave les mains de cette clinique. Ce n’est tout de même pas compliqué à comprendre : je te donne carte blanche ! Tu as mon entière confiance et ma bénédiction mais, pour l’amour du ciel, ne me demande pas de prendre part aux décisions !
— Jess, je voudrais conférer à Rick Navarro le statut d’associé. Il le mérite et il l’a bien gagné. De plus il a de bonnes idées pour développer…
— Tu sais ce que signifie « carte blanche » ?
— Vas-tu m’écouter à la fin, au lieu de m’interrompre à tout bout de champ pour me dire que tu n’as rien à faire de mes histoires ?
— J’ai le choix ?
— Tu as toujours le choix… mais j’espérais quand même un minimum de soutien de ta part.
— Mon soutien, tu l’as, Rafe. Je n’ai pas envie de m’investir, c’est tout.
Il se leva et se dirigea à grands pas vers la porte de la cabane, mais il s’arrêta avant de l’atteindre. Son frère aîné, sa seule famille au monde, méritait-il un tel traitement, lui qui avait pendant des années littéralement reçu les coups à sa place en tenant tête à leur père ? Il lui devait bien une minute d’attention, ne serait-ce que pour la forme.
— Bon, je veux bien t’écouter, dit-il en se retournant. Mais n’en attends pas davantage !
Rafe se leva à son tour pour aller s’adosser à la rambarde de la galerie.
— Je serai bref. Nous envisageons de développer nos services de pédiatrie et d’obstétrique, comme tu le sais, mais dans un premier temps nous allons agrandir les urgences, qui sont sous-dimensionnées par rapport aux besoins.
Jess tiqua au mot « urgences ». Rafe voulait-il l’amener insidieusement à s’engager d’une façon ou d’une autre dans l’affaire en tant que traumatologiste ? Si c’était le cas, il en serait pour ses frais !
— Cela nous permettra de traiter nos grands blessés ici même, au lieu de les diriger vers l’hôpital de Jasper, et nous pourrons même accueillir des patients d’autres établissements en cas d’affluence. Nous avons engagé une surveillante pour planifier les opérations. Elle possède une solide expérience en traumatologie, un diplôme de cadre de santé…
— Elle est cadre de santé ? demanda Jess, soudain alarmé.
— Oui, et elle a exactement le profil requis. Euh, Jess… En fait, la fille en question est…
— Laisse-moi deviner ! Julie Clark ?
Dix-sept ans sans la voir et elle croisait son chemin à deux reprises en deux jours ! Comment était-ce possible ?
Rafe fronça les sourcils.
— Tu as dit son nom au hasard ou tu l’as revue ?
— Je l’ai revue. Bien malgré moi.
— Tu veux m’en parler ?
Jess fit non de la tête.
— C’était vraiment la candidate idéale, reprit Rafe. Toutes les références souhaitables, de l’expérience… Ecoute, Jess, étant donné que tu n’es presque jamais là et que tu restes à l’écart les rares fois où tu viens, j’ai pensé que ça ne te dérangerait pas.
— Et pourquoi est-ce que ça me dérangerait ? répliqua sèchement Jess avant de rentrer en trombe dans la cabane en claquant la porte grillagée derrière lui.
— Jess ? appela Rafe.
— Rien ne me dérange, hurla-t-il. Rien du tout !
Rien… Sauf peut-être le souvenir des deux semaines d’enfer qu’il avait vécues quand il avait cru Julie enceinte.
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