Séduction grecque

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Le cœur battant, mais plus résolue que jamais, Perla franchit les quelques mètres qui la séparent du bureau d’Arion Pantalides. Cet homme a beau avoir toutes les raisons de la mépriser – ne s’est-elle pas abandonnée à la passion dans ses bras, trois mois plus tôt, alors qu’il n’était pour elle qu’un parfait inconnu ? –, elle ne compte pas se laisser intimider par le regard glacial qu’il pose sur elle. Si elle est là aujourd’hui, c’est uniquement pour parler affaires. Car c’est hélas de cet homme, qu’elle s’était juré de ne jamais revoir, que dépend son avenir…
Publié le : dimanche 1 mars 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280335782
Nombre de pages : 160
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1.

Ce parking était aussi calme qu’elle l’espérait. Dans le cocon de sa Mini, Perla Lowell cherchait l’inspiration en mordant son stylo.

Quatre lignes. Quatre malheureuses lignes en deux heures ! Elle déglutit péniblement. Vendredi, elle devrait faire un discours devant sa famille et ses amis…

Et elle ne trouvait pas les mots.

Ou, plus exactement, elle les trouvait, mais ils ne sonnaient pas juste. Parce que la vérité… Son cœur se serra. Depuis trois ans, toute sa vie n’était qu’un odieux mensonge. Pas étonnant que ses mains tremblent chaque fois qu’elle essayait d’écrire… Et que le dégoût lui soulève le cœur à l’idée de perpétuer cette mascarade…

Mais que faire d’autre ? Il était impossible de révéler la vérité. Comment pourrait-elle infliger une telle humiliation à des gens qui l’avaient accueillie à bras ouverts au sein de leur famille ? Il fallait continuer à sauver les apparences, coûte que coûte. Elle n’avait pas le choix.

La colère se mêlant à son désespoir, elle déchira la feuille de papier d’un geste rageur. Le bruit résonna dans le silence de la nuit et sa gorge se noua. Comme si toutes les larmes qu’elle avait été incapable de verser jusque-là s’apprêtaient enfin à couler. Mus par une volonté propre, ses doigts s’acharnèrent sur la feuille. Elle la déchira encore et encore jusqu’à ce qu’elle soit réduite en confettis. Puis elle enfouit son visage dans ses mains et attendit les larmes libératrices.

En vain. Celles-ci restèrent coincées dans sa gorge, comme pour la punir de vouloir pleurer alors qu’en réalité cette attitude aurait été très hypocrite. Parce que, tout au fond d’elle-même, elle se sentait… soulagée. Au lieu d’être anéantie, comme elle l’aurait dû, elle se sentait allégée d’un grand poids.

Baissant les mains, elle regarda l’imposante demeure de style géorgien qui se dressait devant elle. Malgré sa rénovation récente, le Macdonald Hall avait conservé son charme vieille Angleterre, ainsi que son magnifique terrain de golf. Et, bien sûr, l’accès était toujours réservé exclusivement aux membres du Macdonald Club. Cet établissement plusieurs fois centenaire consentait malgré tout à accueillir le commun des mortels dans son bar à cocktails, ouvert au public de 19 heures à minuit.

Perla jeta un coup d’œil aux morceaux de papier éparpillés sur le plancher de la Mini. Il fallait reconnaître que déchirer cette feuille lui avait fait un bien fou. Pour une fois, se laisser aller, ne pas être obligée de se surveiller à chaque instant… quel soulagement !

Mais ce n’était qu’un répit très provisoire, bien sûr. Il y avait encore trois jours particulièrement éprouvants à traverser. Assaillie par une bouffée d’angoisse, elle saisit son sac. Elle se trouvait assez loin de chez elle pour ne pas risquer d’être reconnue. Après tout, c’était pour cette raison qu’elle avait roulé pendant plus d’une heure pour trouver un endroit tranquille où rédiger son discours. Certes, cela n’avait servi à rien. Mais elle n’était pas encore prête à rentrer, ni à affronter les gestes de réconfort et les regards compatissants.

Elle reporta son attention sur le Macdonald Hall. Juste un verre. Ensuite, elle rentrerait. Elle ouvrit son sac et chercha sa brosse pour tenter de discipliner ses boucles rebelles. Lorsqu’elle sentit sous ses doigts le tube de rouge à lèvres, elle eut une hésitation. Ce tube était un échantillon offert avec un magazine, et ce carmin était beaucoup trop provocant à son goût. Mais, pour une fois, pourquoi pas ?

Avec des doigts tremblants, elle ouvrit le tube, inclina le rétroviseur et se mit du rouge. Le miroir lui renvoya l’image d’une femme si sensuelle qu’elle fouilla fébrilement dans son sac, à la recherche d’un mouchoir en papier avec lequel s’essuyer les lèvres. Elle n’en trouva pas. Son regard se posa de nouveau sur son reflet.

Son cœur se mit à battre la chamade. Juste pour ce soir, serait-ce si indécent de ressembler à quelqu’un d’autre ? De se mettre dans la peau d’une femme qui n’avait rien à voir avec Perla Lowell, grande mystificatrice ? D’oublier pour un moment le calvaire qu’elle vivait depuis trois ans ?

Avant de changer d’avis, elle descendit de voiture. Il y avait peut-être une éternité qu’elle ne sortait plus, mais ça ne l’empêchait pas de savoir que sa petite robe noire sans manches et ses escarpins constituaient une tenue tout à fait appropriée pour prendre un verre dans un bar à cocktails un mardi soir. Et si ce n’était pas le cas, le pire qui pouvait lui arriver, c’était qu’on lui demande de quitter les lieux. Or être chassée d’un bar à cocktails où personne ne la connaissait serait un désagrément insignifiant, comparé à la comédie insupportable qu’elle jouait tous les jours.

Elle fut accueillie par un concierge tiré à quatre épingles, qui la conduisit à travers un hall lambrissé de chêne jusqu’à une porte à double battant, au-dessus de laquelle était gravé le mot « Bar » sur une plaque dorée. Un autre employé lui ouvrit la porte et s’inclina légèrement pour la saluer. Impressionnée, elle nota le luxe raffiné des boiseries et des lourds fauteuils de cuir, mais son regard fut surtout attiré par le long bar et le nombre impressionnant de cocktails exposés sur un présentoir rétro-éclairé. Le barman secouait justement avec dextérité deux shakers en argent, tout en bavardant avec un jeune couple.

L’espace d’un instant, elle fut tentée de faire demi-tour, mais elle s’obligea à avancer jusqu’à un tabouret, à une certaine distance des autres clients. Prenant une profonde inspiration, elle s’assit et posa son sac sur le bar. Et maintenant ?

— Que fait une jeune femme aussi charmante dans un endroit comme celui-ci ?

Ce compliment, prononcé d’une voix enjôleuse, lui arracha un petit rire crispé, et elle leva la tête vers le barman.

— Ah, je préfère ça ! déclara-t-il avec un sourire éclatant, visiblement étudié pour faire perdre la tête aux clientes solitaires. Vous êtes la seconde personne à entrer ici ce soir avec une tête d’enterrement.

Dans une autre vie, elle l’aurait peut-être trouvé séduisant. Malheureusement, elle était dans cettevie-là, et elle avait appris à ses dépens que les apparences étaient souvent trompeuses. Affichant un sourire poli, elle croisa les mains sur son sac.

— Je voudrais boire quelque chose, s’il vous plaît.

— Bien sûr. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

Le barman se pencha vers elle et son regard se posa sur sa bouche. Quelle mouche l’avait piquée, de mettre ce rouge à lèvres ? Réprimant un soupir, elle jeta un coup d’œil sur les cocktails exposés. Impossible d’en identifier un seul. La dernière fois qu’elle avait bu un verre dans un bar de ce genre, la boisson en vogue était l’Amaretto Sour. Elle aurait volontiers demandé un Cosmopolitan, mais est-ce que cette boisson se servait encore ?

Redressant les épaules, elle indiqua un verre contenant un liquide rouge foncé, duquel dépassaient des mini-ombrelles multicolores.

— Je vais prendre ça.

Le barman fit la moue.

— Le Martini Grenade ?

— Oui, quel est le problème ?

— C’est un peu… fade.

— Ça ne fait rien.

— Laissez-moi plutôt…

— Servez à mademoiselle ce qu’elle demande.

La voix profonde, teintée d’un léger accent, fit courir un long frisson dans le dos de Perla. Le barman hocha la tête et s’éloigna pour préparer le cocktail. Perla resta figée sur son siège. Qui était l’inconnu qui venait d’intervenir ? Elle sentait sa présence derrière elle. Imposante, inquiétante… Son esprit lui criait : « Attention, danger ! », mais elle était incapable de bouger.

— Tournez-vous.

Elle se raidit. Encore un homme qui voulait lui imposer sa volonté…

— Ecoutez, j’ai juste envie qu’on me laisse tranquille…

— Tournez-vous, je vous prie.

Pas « s’il vous plaît », mais « je vous prie ». Cette tournure désuète était intrigante. Et cette voix… Il fallait reconnaître qu’il était tentant de voir à qui elle appartenait. Mais pas question de céder. Elle resta immobile.

— Je viens de vous arracher aux griffes d’un play-boy sans scrupules. Vous retourner pour me parler serait la moindre des choses.

Cette voix était décidément très troublante. Perla pinça les lèvres.

— Je n’avais pas besoin de votre aide… et je n’ai envie de parler à personne.

Elle aurait mieux fait d’annuler sa commande. Le long trajet en voiture, le discours qu’elle n’avait pas réussi à écrire, l’envie de boire un verre, le rouge à lèvres carmin — surtout le rouge à lèvres —, tout ça avait un air de fiasco lamentable.

Derrière elle, l’homme qui se prenait pour son sauveur restait silencieux, mais sa présence était toujours aussi palpable. A quoi ressemblait-il ? Mais pas question de succomber à la tentation… Les erreurs qu’elle avait accumulées étaient déjà assez nombreuses. Son cocktail était prêt, mais tant pis. Elle allait le payer sans le boire et s’en aller aussitôt.

Elle leva la main pour attirer l’attention du barman, mais il regardait derrière elle. Avec incrédulité, elle le vit hocher la tête puis faire le tour du comptoir, le cocktail à la main, et se diriger vers un coin du bar. De toute évidence, il venait d’obéir à un ordre silencieux de l’inconnu. Outrée, elle finit par se retourner. L’homme — grand, brun et large d’épaules — se dirigeait vers la table sur laquelle le barman venait de poser son verre en face d’un autre.

Furieuse, elle sauta de son tabouret et suivit l’inconnu.

— Comment osez-vous… ?

Sa voix s’éteignit lorsqu’il se tourna vers elle.

Superbe. Absolument superbe. Elle se figea, fascinée. Incapable de ne pas le dévisager. En même temps qu’elle promenait un regard ébloui sur son visage au teint mat, dont la beauté saisissante était rehaussée par des tempes grisonnantes et une barbe de trois jours, une évidence s’imposa à son esprit. Elle aurait dû annuler sa commande dès qu’elle avait entendu la voix profonde qui l’avait fait frissonner.

L’expérience ne lui avait donc rien appris ? Il fallait prendre la fuite. Elle n’avait rien à faire ici. Elle ne pouvait pas continuer à rester bouche bée devant cet inconnu. Si par hasard quelqu’un la surprenait…

« Va-t’en ! »

Mais ses pieds refusèrent de lui obéir.

Des yeux noisette au regard pénétrant plongèrent un instant dans les siens, avant de se promener lentement sur elle. Du sommet de son crâne jusqu’à la pointe de ses pieds, puis en sens inverse. Elle se surprit à retenir son souffle, tandis que ses doigts se crispaient sur les poignées de son sac. Le regard noisette se fixa sur ses cheveux.

— C’est votre couleur naturelle ?

La voix chaude décupla son trouble.

— Pardon ?

— Vos cheveux cuivrés, c’est naturel ?

Elle recouvra un peu ses esprits.

— Pourquoi est-ce que je me teindrais… ?

Elle s’interrompit. Cet homme ne pouvait pas savoir que la coquetterie était le dernier de ses soucis, et qu’elle n’avait aucune raison de se teindre les cheveux. Elle n’avait personne à qui plaire, et elle était trop occupée à tenter de survivre pour perdre son temps en futilités de ce genre.

— Oui, c’est ma couleur naturelle. Mais de quel droit avez-vous réquisitionné mon verre ?

— Vous manquez visiblement de savoir-vivre. Vous devriez plutôt me remercier de vous avoir tirée d’une situation délicate.

L’inconnu tira une chaise.

— Asseyez-vous, je vous en prie.

Arquant un sourcil dédaigneux, elle resta debout.

— Je ne manque pas du tout de savoir-vivre. C’est vous qui vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas. Je contrôlais parfaitement la situation. Vous voulez me faire croire que le barman allait sauter par-dessus le comptoir et m’agresser devant les autres clients ?

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