Seulement pour lui

De
Publié par

« Deuxième chance » n’est pas forcément synonyme de « second choix »...

Peu de temps après que Paul emménage avec sa petite amie, celle-ci le quitte en lui laissant toutes ses affaires. Cherchant un cadeau pour la reconquérir, il tombe sur un magasin d’occasion dont le propriétaire, Emanuel, est un homme aussi beau que cynique. Paul en profite pour revendre ce qui l’encombre chez lui, et c’est bien malgré lui qu’El est attiré par cet hétérosexuel qui pleure encore son ex. Parviendra-t-il à le charmer jusqu’à le faire succomber ? Paul acceptera-t-il d’explorer un univers qui lui est totalement inconnu ?

« Une mélodie polyphonique parfaitement réussie. » Jessewave


Publié le : mercredi 2 septembre 2015
Lecture(s) : 5
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820522597
Nombre de pages : 312
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Heidi Cullinan & Marie Sexton

Seulement pour lui

Tucker Springs

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Roger

Milady Romance

Chapitre premier

Je n’aurais pas dû entrer dans ce dépôt-vente. Je le sus exactement comme j’avais su, deux mois plus tôt, que Stacey allait me quitter, quand un sentiment de malaise m’avait noué l’estomac. Le jour de son départ, je m’étais arrêté, en revenant du travail, pour nous acheter à dîner, parce qu’une petite voix intérieure, placée au premier rang, pépiait comme un hamster et refusait de regarder en face le désastre qui s’annonçait. Il maintenait obstinément qu’un délicieux Chow mein et du porc aigre-doux rendraient à Stacey son sourire et que tout s’arrangerait.

Bien sûr, le hamster s’était tu en découvrant la maison vide et la petite note scotchée à la porte de la chambre.

Mais ce stupide rongeur ne retenait pas la leçon. Aujourd’hui, sa petite voix était de retour et il me rappelait que l’anniversaire de Stacey était dans deux jours. Je ne pouvais pas manquer de lui offrir un cadeau, avait expliqué le hamster, pas après tout ce temps passé ensemble. Et plus que tout, comment aurais-je pu laisser filer cette occasion de la reconquérir ?

Mais j’allais acheter le cadeau en question dans un dépôt-vente. Et même pour le hamster, c’était un pas de plus vers le désespoir.

Je finis par pousser la porte, mais un coup d’œil suffit à me figer. Le néon extérieur « Achat-Vente-Gage » aurait dû me mettre en garde sur l’atmosphère du lieu. Je n’étais jamais entré dans un dépôt-vente auparavant, et la réalité était pire que ce que j’avais imaginé.

La boutique était sale, encombrée et triste. Des articles mis au rebut, surtout des télévisions, des chaînes stéréo et des lecteurs Blu-ray, reposaient comme des cadavres sur les étagères. Un mur entier était dédié aux instruments de musique, silencieux depuis leur abandon. Un parfum de cigarette flottait dans l’air et se mêlait à une autre senteur que je ne parvenais pas à identifier clairement. Comme un relent d’échec. Je me sentis écrasé par la même impuissance que celle qu’on ressent dans un refuge pour animaux, où, derrière les barreaux, ils demandent de leurs regards tristes pourquoi plus personne ne les aime.

Je manquai de tourner les talons et de partir, mais l’homme derrière le comptoir me regardait, ses bottes posées sur le présentoir de verre devant lui, une cigarette entamée en équilibre au bord des lèvres.

— Je peux vous aider ? demanda-t-il.

Le fait que sa cigarette ne tombe pas m’émerveilla.

Je glissai les mains dans mes poches.

— Je cherche un bijou.

Il retira sa cigarette de sa bouche et se leva.

— Vous êtes au bon endroit, mon ami.

J’en doutais, mais je ne voulus pas le contredire. Le bon endroit aurait été la bijouterie un peu plus loin, avec des mailles d’or et des diamants en vitrine, mais je ne pouvais en aucun cas me permettre une telle dépense. L’une des galeries d’art du centre-ville proposait de jolis pendentifs de verre, mais le hamster avait protesté. Du verre torsadé ne suffirait pas à reconquérir Stacey.

Le propriétaire me guida dans une brume de fumée de cigarette entre des présentoirs d’iPod, d’appareils photo, de GPS et d’ordinateurs portables vers une vitrine de bijoux. Le choix était incroyablement éclectique. Des bracelets de turquoise gigantesques, des chaînes en or discrètes, des alliances et des rubans de perles.

— Vous cherchez quelque chose en particulier ?

Bonne question. Que fallait-il prendre ? Pas de bague. Je lui en avais déjà offert une et elle avait fini dans une coupelle sur ma table de nuit, mais passons. Pas de bracelet. Elle ne les aimait pas, ils la gênaient pour travailler.

— Un collier ?

— Vous n’avez pas l’air très sûr de vous, commenta-t-il en remettant son mégot au coin des lèvres.

Il plissa les yeux face au ruban de fumée qui s’élevait devant lui et ouvrit la vitrine pour sortir le présentoir à colliers. La fumée semblait jouer à s’enrouler autour des mèches raides de ses cheveux.

— Vous avez le droit de fumer, ici ?

Il me regarda, et réprima un sourire. Ses cheveux noirs étaient courts sur les côtés et sur la nuque, mais l’avant était plus fourni et les mèches étaient arrangées en pics raides qui évoquaient plus de la négligence qu’une recherche de style. C’était l’un de ces hommes à l’allure nonchalante, naturellement à leur avantage et charmeurs sans effort, l’un de ceux qui semblaient trouver tous les autres assez amusants… et plutôt stupides.

— C’est ma boutique.

— Oui, mais il doit y avoir des réglementations en vigueur ou ce genre de choses ?

Il retira son mégot et posa les deux mains sur le bord de la vitrine pour me regarder. Il était plus grand que moi, mais mince. Il n’avait rien de massif, mais je me sentis tout petit face à lui.

— Je suis sûr d’être le seul brocanteur honnête de la ville. Tant que je ne tombe pas dans le recel, la police se moque de mes vices personnels.

— Je vois.

J’essayai de cacher mon embarras en étudiant les colliers.

— C’est pour votre mère ou votre petite amie ?

— Petite amie, lançai-je en choisissant de passer sur le chapitre de la rupture.

— Dans ce cas, j’exclurais les perles et les colliers en or de chez Black Hills.

Il haussa les épaules et se passa la main sur les cheveux ras de sa nuque.

— Ils font un peu vieillots. Les opales aussi.

— Elle aime les saphirs.

— Citez-moi une femme qui ne les aime pas…

Il fit tomber la cendre incandescente de sa cigarette sur le plancher et la chassa du pied avant de jeter le mégot dans une poubelle, puis il me montra un collier au centre du présentoir. La pierre était d’un bleu si sombre qu’elle semblait noire.

— C’est le seul saphir que j’ai, mais si vous voulez mon avis, autant graver « 1995 » dessus. Mais cela…, ajouta-t-il en en désignant un autre, cela est plus nouveau. Le platine, c’est le succès du moment, vous savez.

— Du platine ?

J’effleurai le collier. Il semblait en argent, mais je n’étais pas un expert en bijoux. La grande pierre rectangulaire, évoquant un diamant, était entourée de plusieurs petits brillants ronds identiques.

— Il semble très cher.

— « Sembler » est le mot juste.

Il sourit et croisa les bras.

— Le platine est authentique, pas les diamants.

— Ce sont des faux ?

— Zirconium cubique. Tout aussi joli, mais bien meilleur marché.

J’hésitais à l’idée d’offrir de fausses pierres à Stacey, mais c’était vraiment la plus jolie pièce disponible. Même d’occasion, c’était au-dessus de mes moyens, mais le hamster dans ma tête s’était entiché du collier, persuadé que c’était le seul et unique cadeau dont Stacey rêvait.

— Je peux payer la moitié comptant et l’autre moitié par carte, c’est possible ?

— Pas de chèques, mais le liquide et les cartes me vont très bien.

— Auriez-vous une jolie boîte ou un paquet pour le mettre dedans ?

Il rigola, révélant des dents parfaites qui semblaient incroyablement blanches sur sa peau de bronze.

— Ah non, je comptais vous le donner dans un vieux sac plastique.

Je ne savais pas comment prendre la réponse mais il rigola de nouveau.

— Je plaisante. Oui, j’ai une boîte quelque part. On dirait que vous prenez ma boutique pour un taudis de seconde zone.

La remarque n’avait rien d’agressif. Il semblait se moquer de lui-même en admettant que son établissement n’avait rien de reluisant. Après tout, c’était un peu le principe d’un dépôt-vente. Un propriétaire de remplacement. Un deuxième choix.

Je priai pour que, dans mon cas, ce soit aussi synonyme de seconde chance.

Chapitre 2

El regarda partir l’acheteur du collier en essayant de ne pas rire de l’absurdité de sa démarche. Tout cela sentait la « chronique d’un désastre annoncé ». Parfois, ses clients étaient désespérés. Parfois, ils étaient stupides. Mais celui-ci ? Il avait surtout l’air de se trouver dans un état de confusion perpétuelle.

Lorsque son téléphone sonna, El souriait encore en repensant à Jo le Naïf.

— Les Puces de Tucker.

— Mais quelle voix éclatante de gaieté en ce bel après-midi !

La voix de Denver Rogers était rauque, avec un accent traînant qui évoquait le Sud sans en avoir pour autant l’authenticité.

— Si mes oreilles ne me trompent pas, je dirais même que tu souris. Aurais-tu ramené quelqu’un chez toi pour un petit câlin ?

— Je ne fais pas de câlin.

— Allez, quelqu’un est responsable de cet air de Monsieur Bonheur !

El sourit en se représentant son client comme Monsieur Bonheur. Étrangement, l’image n’était pas mauvaise.

— Un client, c’est tout.

— Oh ?

Cette seule syllabe était chargée de sous-entendus.

— Un client, et c’est tout, répéta El en accentuant la dernière partie de sa phrase.

Des cheveux brun-roux, une peau pâle, des taches de rousseur sur le nez. El ne put s’empêcher d’imaginer la douceur de ce corps de neige à des endroits qui n’avaient pas vu le soleil depuis longtemps.

— Mais il était sacrément mignon.

Denver émit un sifflement.

— Nom de Dieu, que quelqu’un appelle La Gazette de Tucker. Emanuel Mariano Rozal a montré des signes d’humanité. Sous peu, il va s’assagir au point d’adopter une bande de chats.

— Ça va.

— Alors, ce soir, on sort ou quoi ?

— Je dirais « ou quoi ».

Denver souffla avec irritation et El imagina presque son regard noir de reproche. Ils avaient tous les deux pris l’habitude de se retrouver en tête à tête à la laverie de Tucker, mais sans intention coquine. Il n’était pas question de sexe mais de trouver un ami de plus de vingt-deux ans avec qui parler pendant le cycle « essorage » de leurs chaussettes.

— Qu’est-ce qu’il y a encore cette fois ?

— J’ai promis à Rosa de garder ses enfants.

— Sérieusement, mec, sur toute ta famille, il a fallu qu’elle te choisisse, toi ?

— Miguel est de service à la caserne, et sa femme s’en sort à peine avec leurs propres gamins. Rosa est fâchée avec la femme de Lorenzo…

— À propos de quoi ?

— Je fais de mon mieux pour ne pas le savoir.

Si El avait appris une chose, c’était qu’il valait mieux rester en dehors des histoires mélodramatiques de sa famille. Surtout quand une femme était impliquée. Et plus que tout quand cette femme était sa sœur cadette Rosa, qui reléguait le stéréotype de la Latine enflammée au rang de gentille fée Clochette.

— Elle les avait confiés à sa voisine, mais elle a été arrêtée pour recel…

— Sympa.

— Reste Abuela, et elle est trop vieille pour gérer ces petits merdeux toute seule.

— Et ta mère ?

Denver avait un talent pour relever ce qu’El essayait de taire.

— Écoute, ce sera moi. J’ai promis de le faire.

Denver soupira.

— Un jour, tu vas te réveiller et regretter de ne pas être sorti plus souvent de derrière ton comptoir.

— Et toi tu regretteras de t’être empiffré de stéroïdes.

El était presque certain que Denver ne touchait pas à cela, mais il était bâti comme une armoire et il pouvait encaisser une petite provocation.

— Pourquoi n’amènes-tu pas les gosses ?

— T’es sérieux ?

— Pourquoi pas ? Ils mettront un peu de vie au lavomatic.

El se représenta les trois démons de sa sœur courant dans la boutique. Cela garantirait au moins que tous les étudiants prétentieux du quartier désertent en un clin d’œil.

— Vendu. On se voit à 20 heures.

— Parfait.

— Eh, Denver ?

— Ouais.

— Je ne fais pas de câlin.

Son ami se mit à rire.

— Entendu. Mais je retire ma remarque sur des signes d’humanité. Tu es redevenu le trou du cul que j’ai toujours connu.

 

El avait cru devoir surveiller les enfants pour que Rosa aille travailler, mais en arrivant à 18 h 30 chez elle, il la trouva vêtue d’un jean noir ultramoulant et de bottes montantes, le tout surmonté d’un décolleté vertigineux. Pas exactement la tenue adaptée pour servir les tables d’un restaurant, pas même Chez Giuseppe.

— Bon sang, Rosa, va mettre un pull.

Elle croisa les bras sous la poitrine et en profita pour remonter ses seins d’un cran.

— Va te faire voir, frangin.

— Tu ne m’as pas dit que tu avais un rendez-vous avec un homme.

— Tu n’as pas demandé.

C’était vrai. En fait, moins El en savait sur ce que faisait sa sœur, mieux il se portait. Et il ne doutait pas que ce sentiment fût partagé.

— Qui est-ce cette fois ?

Elle rajusta sa coiffure devant un miroir.

— Un type que j’ai rencontré.

— Sans déconner, je suis sur le cul. Où ça ?

— En soirée.

Il soupira et se laissa tomber sur son canapé.

— Tu as trois gamins de pères différents, et aucun de ces donneurs de sperme ne valait un clou. Quand vas-tu apprendre de tes erreurs ?

— C’est pas parce que tu ne fréquentes personne que je dois faire pareil.

Elle se pinça les joues avant de prendre un tube de rouge à lèvres.

— Je ne suis pas faite pour être une nonne.

Autrement dit, El était un moine. Ce n’était pas totalement faux, et cela l’irritait au plus haut point.

— Est-ce que tu prends au moins le temps de te demander où tu vas, ce que tu fais ? Est-ce que tu réfléchis à ton avenir ? Et à l’avenir de tes enfants, avec un modèle de père enfin stable ?

Elle lui adressa un sourire grimaçant dans le miroir.

— Oh, mon petit chou, s’il leur faut un exemple de mec qui ne sache pas s’amuser, il leur suffit de regarder leur oncle Emanuel. Allez, les enfants, hurla-t-elle dans le couloir, je dois partir !

— Pour aller me taper des mecs, compléta El en un murmure.

Pour toute réponse, il se vit gratifier d’un médium fermement dressé.

 

— Pourquoi tu t’énerves qu’elle sorte avec un mec ? demanda Denver à El deux heures plus tard tandis qu’ils chargeaient des machines à laver côte à côte.

El s’assura d’un regard que les enfants de sa sœur n’écoutaient pas. Ils étaient trop occupés à courir dans la laverie, jouant à cache-cache sous les tables et les chaises. La seule autre personne présente était une jeune femme avec un pantalon de jogging qui lui collait à la peau, des lettres grecques imprimées sur les fesses. Elle portait un casque et ignorait ostensiblement le monde autour d’elle.

— Ce n’est pas l’idée qu’elle sorte avec un homme qui me gêne, c’est qu’elle se comporte comme une idiote.

Denver referma le capot de sa machine en adressant un regard de biais à son ami avant de glisser une pièce dans l’appareil.

— Tu es l’homme le plus critique que je connaisse.

— Ce n’est pas ma faute si les gens sont stupides.

— Et tu m’inclus dans cette généralité, monsieur le génie ?

El soupira et referma sa propre machine.

— Écoute… Quand elle souffre et pleure parce qu’un connard l’a quittée, elle tombe le masque et m’avoue ce qu’elle souhaite vraiment. Elle dit qu’elle veut un type bien, qui s’installe avec elle, qui prenne soin d’elle et des gamins, qui vienne aux repas de famille et aide Abuela si elle en a besoin. Quelqu’un qui ferait partie de la famille.

— Ça se tient.

Denver haussa les épaules et regarda le sol avant de marmonner d’une voix rauque :

— Rien de mal à vouloir ça.

— Je ne dis pas que c’est mal. Mais suis mon raisonnement. Tu travailles au Couvre-feu, le plus grand club du coin, et le plus gay de la ville, d’accord ?

— Ouais.

— Et là tu me dis que tu n’aurais rien contre trouver un mec avec qui t’installer sagement ?

Denver serra les mâchoires et recula d’un pas.

— Je n’ai pas…

— Tout cela pour dire que tu peux choisir parmi des centaines de mecs homos chaque soir. Pourtant, tu ne le fais pas.

Denver se détendit un peu, sans doute parce qu’il se doutait qu’El n’allait pas lui mettre la pression sur la question de l’engagement.

— Au club, il n’y a que des gamins qui veulent un plan cul.

— Exactement.

El prit le temps d’insérer une pièce dans sa machine à laver.

— Les hommes des boîtes hétéros ne sont pas différents. Elle rencontre ces types au bar, les ramène chez elle après une semaine à peine, et elle se demande pourquoi ce ne sont finalement que des tocards.

— Mais où veux-tu qu’elle en rencontre d’autres ?

— Je n’en sais rien ! Lors d’une réunion parents-profs, à l’église, au supermarché. (El désigna d’un geste les murs qui l’entouraient.) Même dans un foutu lavomatic.

Denver renifla avec dérision.

— J’imagine qu’elle ne fréquente pas ce genre d’endroits ?

— Si, elle y va, et des hommes l’abordent, mais tu sais ce qu’elle en dit ? Elle dit qu’ils sont toujours vieux ou gros. Ou qu’ils risquent de perdre leurs cheveux. Alors elle retourne chercher des connards au bar en se demandant chaque fois pourquoi ils ne sont finalement pas l’homme idéal.

— Tu crois que l’homme idéal fait sa lessive au lavomatic de Tucker ?

Évidemment, présenté ainsi, cela semblait stupide.

— Ouais, peut-être.

Denver haussa un sourcil.

— Rends-moi un service, El. Préviens-moi quand il passera la porte.

Chapitre 3

En rentrant du travail, je trouvai un prospectus d’un rose vif glissé dans l’embrasure de la vieille porte d’entrée branlante. Je le posai sur le plan de travail de la cuisine et composai le numéro de Stacey.

Pas de réponse.

Je lus le papier pendant que les sonneries retentissaient. « Concours de façades de charme ». Les maisons environnantes de Tucker Springs étaient très demandées, mais mon petit coin ancien, entre le quartier des Lumières et la voie de chemin de fer, tombait peu à peu en décrépitude. L’association autoproclamée des propriétaires cherchait constamment de nouvelles manières de redonner un peu de valeur aux habitations. Fêtes du voisinage, aires de jeux… Cette fois, ils semblaient décidés à améliorer l’attrait des jardins et façades. J’avais décidé de jeter le prospectus quand je remarquai une ligne tout en bas. Premier prix de cinq cents dollars en espèces.

J’avais bien besoin de cinq cents dollars. Aucun doute.

Je composai de nouveau le numéro de Stacey, toujours sans succès.

Je mis de la musique et déposai un plat surgelé dans le micro-ondes en me demandant ce qu’il fallait faire pour gagner le concours.

« Nos juges anonymes parcourront le quartier pour évaluer si vos cours sont bien tenues, colorées et attirantes. »

Cela ne semblait pas si difficile. Et un prix en espèces…

Un petit bruit sec retentit et la cuisine se retrouva plongée dans l’obscurité et le silence.

— Et merde.

Je m’écartai du plan de travail et scrutai le papier défraîchi, comme si j’avais pu le creuser.

— J’aurais dû faire attention.

Je m’étais toujours douté que l’électricité de cette maison n’était pas aux normes et que les travaux n’avaient pas été réalisés avec soin. Les inconvénients d’une installation à demi consolidée au scotch fort et bardée de rallonges pimentaient mon quotidien. Impossible d’allumer le micro-ondes et la climatisation en même temps. Pas d’ordinateur en regardant la télé. Chaque fois que Stacey avait utilisé son sèche-cheveux dans la minuscule salle de bains attenante à la chambre, les lumières au-dessus du lit avaient vacillé et mon réveil avait clignoté frénétiquement jusqu’à ce que je l’éteigne et le rallume.

Je lâchai un soupir las avant de me rendre au garage où les plombs avaient sauté. Les dégâts réparés, je revins dans la cuisine où j’éteignis la climatisation avant de remettre le micro-ondes en route. Je relus le papier. Le concours durait un mois. Il y avait même un site Internet mis à jour chaque semaine avec les scores de chacun. Cela valait la peine d’essayer, après tout.

Je rappelai Stacey. Cette fois, elle décrocha.

— Allô ?

Elle avait l’air agacée. Mon cœur se serra.

— Salut Stacey. Joyeux anniversaire.

— Paul, tu ne devrais pas appeler. Je te l’ai déjà dit. Si Larry l’apprend…

— Oh, je ne voudrais surtout pas contrarier ton nouveau petit ami, lançai-je, incapable de cacher mon amertume.

Elle soupira.

— Que veux-tu ?

La conversation ne se passait pas du tout comme je l’avais espéré. Le micro-ondes sonna, indiquant que mon repas était prêt. Pourquoi n’avais-je pas attendu qu’il s’éteigne pour appeler ?

Je pris une profonde inspiration.

— Je me demandais si tu étais libre demain soir ; je voudrais t’emmener dîner pour ton anniversaire. On pourrait…

— Non.

— C’est juste un dîner.

— Je ne peux pas. Larry n’apprécierait pas.

— Allez, Stacey. Après sept ans de vie commune, je ne peux même pas te souhaiter un bon anniversaire ?

— Tu viens de le faire. J’apprécie l’intention. Mais un dîner, ce n’est pas une bonne idée.

J’ouvris le micro-ondes et chassai la fumée.

— Un déjeuner, alors ?

Elle soupira et je sus qu’elle allait refuser.

— Un café ?

— Je ne sais pas, Paul. Je…

Je n’entendis pas la suite de sa réponse car l’alarme incendie se déclencha, ce qui me fit sursauter.

— Merde. Attends, je reviens.

— Paul ? Tout va bien ?

Trop furieux pour répondre, je reposai le combiné et j’arrêtai le bruit, un exercice auquel j’étais accoutumé. Je ne pus atteindre le détecteur de fumée au plafond, mais je retirai ma chemise pour l’agiter en sautillant, afin de disperser tout vestige de fumée que les capteurs percevaient. Le maudit appareil se déclenchait presque chaque fois que je cuisinais, que je brûle mon repas ou non.

— La ferme ! hurlai-je à l’alarme.

J’agitai ma chemise qui se prit dans le couvercle de l’appareil et l’ouvrit. La sonnerie geignarde finit par cesser, mais elle semblait encore résonner dans mes oreilles.

Il me paraissait injuste que Stacey ait choisi une telle maison avant de me laisser me débrouiller seul avec, mais si je savais jouer mes cartes, elle reviendrait.

— Alarme incendie, hein ? demanda-t-elle quand je repris le téléphone. Le propriétaire ne l’a toujours pas réparée ?

— Bien sûr que non. Écoute, Stacey, tu peux au moins m’accorder une tasse de café.

— Je ne sais pas.

— S’il te plaît.

Elle soupira. Elle commençait à hésiter.

— Juste un café, insistai-je en profitant de l’ouverture qu’elle m’offrait. Après le travail ?

Elle réfléchit.

— D’accord. Un café. Je serai à La Fontaine de Moka à 17 heures.

Il faudrait que je quitte le travail en avance, mais je pouvais m’arranger.

— Super. Je te vois demain.

Elle avait déjà raccroché.

 

J’avais toujours voulu être vétérinaire, mais les choses ne se sont pas passées comme prévu et je n’avais obtenu que le poste glorieux de réceptionniste dans un cabinet de vétérinaire. D’un autre côté, mon patron, Nick Reynolds, était un type fabuleux.

— Salut, doc, l’apostrophai-je. Est-ce que je peux partir un peu plus tôt ce soir ?

D’ordinaire, les jeudis, le cabinet fermait à 17 heures, et il me fallait encore une demi-heure pour terminer les papiers et tout ranger. Mais je ne voulais pas être en retard pour mon rendez-vous avec Stacey.

Je ne savais pas si Nick aussi était attendu ce soir-là, mais je supposais que oui. Nous avions environ le même âge, de jeunes trentenaires, mais Nick avait réussi sa vie, il était beau et bien bâti. Je me doutais que les femmes se jetaient sur lui.

— Tôt comment ? demanda-t-il.

— Cinq heures moins le quart environ.

Il haussa les épaules.

— Oui, je dois pouvoir m’en sortir.

Il jeta sur mon bureau un dossier qu’il consultait et s’appuya, les coudes posés, contre le comptoir derrière lui. Ce geste tendit sa chemise sur sa poitrine d’une manière qui aurait fait défaillir n’importe quelle jeune fille.

— Un rendez-vous brûlant ?

Je décidai de regarder le dossier pour qu’il ne me surprenne pas en train de le scruter. Beau torse. Des tatouages sur un bras. Il était séduisant, drôle et gentil, et cela le rendait encore plus intimidant.

Je n’étais pas gay, bien sûr. Mais j’avais le droit de remarquer qu’il était très bien fait.

— Je vois Stacey, c’est son anniversaire.

Il ne dit rien, mais quand je levai les yeux, je m’aperçus qu’il secouait la tête.

— Tu aimes te faire du mal.

— Je crois que…

— Ce n’est rien, m’interrompit-il en prenant le dossier suivant sur la pile. Tu peux partir plus tôt, pas de souci.

— Merci, Nick.

Il me jeta un nouveau coup d’œil. Il leva les sourcils et ouvrit la bouche comme pour ajouter quelque chose, mais la sonnette retentit et un client entra.

— Bonjour, Seth, salua-t-il en se penchant par-dessus le comptoir pour serrer la main de l’homme.

Il désigna le sac de transport du visiteur.

— Comment va Stanley ?

— Plus gros que jamais.

Nick lança en riant :

— En un sens, je ne suis pas surpris.

Il désigna la porte de la salle d’examen.

— Entrez, j’arrive dans une minute.

Une fois le client éloigné, Nick se tourna vers moi. Il avait des yeux d’un bleu incroyable. Presque aussi bleus que ceux de Stacey.

— Écoute, gamin, ce ne sont pas mes affaires, mais si tu veux mon avis sur Stacey…

— Non merci.

Je l’avais déjà entendu. « Tu es mieux sans elle. Elle ne t’attire que des ennuis. Passe à autre chose. »

Il soupira.

— D’accord, c’est de bonne guerre. Eh bien dans ce cas, il ne me reste plus qu’à te souhaiter bonne chance.

— Merci, Nick.

Il secoua la tête en tournant les talons.

— Dieu sait que tu vas en avoir besoin.

 

Le café de La Fontaine de Moka était à quelques pâtés de maisons du bureau, dans le centre commercial en plein air qui participait à la réputation du quartier des Lumières. Je passai devant le dépôt-vente et traversai la route en direction des rues piétonnes pavées si célèbres du centre-ville. La soirée était belle, il faisait très chaud mais une douce brise sublimait l’atmosphère du grand parc commercial. Un homme jouait de la guitare acoustique sur un banc, des adolescents pratiquaient le skateboard devant les panneaux interdisant tout transport à roulettes. Des couples marchaient, main dans la main, certains duos homme-femme traditionnels mais aussi de nombreux couples homosexuels. Stacey et moi ne nous étions aperçus qu’après avoir loué la maison que nous étions en plein quartier gay. Stacey s’était sentie gênée, comme si nous étions des intrus indésirables, mais cela me plaisait. L’atmosphère du quartier des Lumières était légère, joyeuse et accueillante.

La boutique de glaces était pleine à craquer. Des enfants étaient assis devant et s’empressaient de finir leur crème glacée au soleil. Leurs petites mains moites serraient fort les cornets de gaufrette et des sillons colorés marquaient leurs mentons. Les parents riaient de leurs vaines tentatives pour nettoyer leur progéniture. Je souris et pensai à eux en passant devant plusieurs galeries d’art, des boutiques de cadeaux, un bar à Martini et la boutique d’un créateur de mode. Enfin, La Fontaine de Moka apparut.

Je vérifiai l’intérieur du bar par la vitrine de la devanture, détaillant les tables contre le mur de briques et les canapés du fond. Stacey n’était pas encore arrivée. Je commandai un café pour moi et un cappuccino à la framboise pour elle. Je m’installai à une table libre près de l’entrée, d’où l’on pouvait voir défiler les passants. Stacey adorait regarder passer les gens.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Duel ardent

de milady-romance

Délicieuse Effrontée

de milady-romance

Opération Cendrillon

de milady-romance

suivant