Si seulement…

De
Publié par

Si vous aviez la chance de trouver l’homme de votre vie et le malheur de devenir une fille insupportable ? Zoë a tout gâché avec David, et elle s’en mord les doigts. Si seulement elle pouvait faire machine arrière pour réparer ses erreurs... Contre toute attente, voilà que son vœu se réalise, et elle se réveille six mois avant la rupture. Elle sait désormais quoi faire pour éviter le pire. Mais alors qu’elle tente de reconquérir celui qu’elle aime, Zoë croise le chemin d’un homme qui pourrait lui donner envie de tourner résolument la page...

« Des personnages plus vrais que nature, un humour désopilant, et une intrigue captivante. Un roman à ne pas manquer ! » Book Addict


Publié le : mercredi 10 décembre 2014
Lecture(s) : 12
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782820518804
Nombre de pages : 504
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Nicola Doherty
Siseulement
Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Charline McGregor
Milady Romance
À Alex, mon héros.
Et voilà, j’ai recommencé. J’étais partie boire un petit verre tranquille pour fêter Noël avec Rachel. Un verre, pas deux. Et à la place… Je me couvre les yeux et roule sur le côté, essayant de comprendre ce qui s’est passé. J’ai rêvé ou c’est le videur qui nous a escortées jusqu’à l’autre boîte de nuit ? On a vraiment pris un pousse-pousse ensuite ? J’ai un vague souvenir de Kira en train de chanterVive le vent, avec le chauffeur imitant le renne. Mais le pire, c’est que j’ai parlé de David. Or je m’étais promis de ne plus jamais parler de lui avec un coup dans le nez. Malgré tout, je me sens étrangement bien. Avec les précautions d’usage, je teste ma gueule de bois, mais ça va. Même pas mal à la tête. Pour une fois, on dirait que j’ai pensé à ingurgiter le demi-litre d’eau requis avant de me coucher. Enfin, c’est quand même le Sahara, là-dedans. J’ai dû laisser le chauffage en marche. J’imagine déjà les SMS que je vais recevoir de Deborah toute la journée : Zoë, s’il te plaît, ne laisse pas le chauffage allumé toute la nuit, tu sais combien ça coûte ? P.-S. : c’est toi qui as laissé une tasse sur le buffet ? Si oui, ce serait bien que tu la laves. En bâillant, je m’extirpe du lit et me traîne jusqu’au radiateur. Étrange, il n’est pas allumé. Je décide d’ouvrir la fenêtre : un peu d’air frais, froid même, ça va me vivifier. Je tire les rideaux, et à la place du jardin enseveli sous la neige, de la haie blanchie par le gel et de l’allée détrempée, je découvre un ciel d’un bleu éblouissant, la rue baignée de soleil et les arbres verdoyants. Je secoue la tête et me frotte les yeux. Est-il possible que toute cette neige ait fondu en une nuit ? Et même si c’était le cas, comment expliquer les arbres et le soleil ? Une fille passe devant ; j’approche le nez de la fenêtre, sidérée. La fille est vêtue d’une robe rouge, courte. Une robe d’été. Jambes nues. Je prends une profonde inspiration et m’agrippe aux rideaux pour conserver mon équilibre. Et puis je me rends compte que ce n’est pas la seule chose qui cloche. Je ne suis pas dans ma chambre, en fait. En revanche, je suis dans une chambre que je pensais ne jamais revoir. Je balaie la pièce familière du regard : la grande armoire à double battant avec son bureau encastré, vide à l’exception d’un peigne, d’un flacon de lotion solaire et d’une paire de lunettes de soleil ; le lit double et ses draps bleu marine passepoilés de blanc ; la raquette de tennis Babolat et la pile impressionnante de vieux numéros duBritish Medical Journal. Je suis dans la chambre de David ! Le cœur battant, je m’assieds sur le bord du lit et serre les draps dans mes poings. Ils sont bien réels, je ne rêve pas. Étais-je soûle au point de me traîner sans m’en rendre compte jusqu’à l’appartement de David ? Est-il possible que nous soyons arrivés à une forme de réconciliation et que je l’aie oubliée ? À moins – doux Jésus ! – que je me sois introduite chez lui par effraction ? Mais comment expliquer la météo ? On est censés être à Noël, or là, ça ressemble à s’y méprendre à l’été. Et puis, où sont passés tous les cadeaux que j’ai achetés ? Soudain, une terreur inouïe m’envahit. De deux choses l’une : soit je me tape une sacrée gueule de bois, soit quelque chose de carrément flippant est en train de se passer.
Chapitrepremier
Douze heures auparavant. 23 décembre, 19 h 15 — Et celle-ci ? me demande-t-il en désignant encore une autre bague. C’est une émeraude, cette fois, dont la pierre n’est pas énorme mais parfaitement taillée et montée sur un anneau de platine. Elle est magnifique. Je souris et m’apprête à passer le bijou à mon doigt quand il m’interrompt. — Puis-je ? demande-t-il sur un ton exagérément poli. Il s’éclaircit la gorge, puis saisit la bague qu’il glisse délicatement à mon doigt. — Je veux m’assurer que je serai capable de reproduire le geste correctement quand arrivera le grand jour, explique-t-il en reprenant sa voix normale. Il desserre sa cravate. Il a l’air tellement nerveux, le pauvre. — Elle est vraiment jolie, commenté-je en tournant la main afin de faire miroiter la pierre. C’est un grand classique. À mon avis, c’est exactement celle qu’il vous faut. — Vous êtes sûre ? demande-t-il, l’air sceptique. Je ne sais pas. Je crois que je la verrais mieux avec la ronde. Vous voulez bien l’essayer de nouveau ? — Sans problème. Patiemment, je retire la bague et repasse à mon doigt le sublime solitaire, puis je tends la main pour qu’il le voie bien. Il contemple longuement la pierre, aussi concentré que si le bijou allait lui délivrer le message secret qui l’aiderait à prendre la bonne décision. Je lui ai expliqué que je ne suis pas la vendeuse attitrée de ce comptoir et proposé d’attendre le retour de l’une de nos expertes en bijouterie, mais il prétend avoir déjà fait ses recherches. À présent, m’explique-il, il a besoin de voir les bagues en mouvement, en quelque sorte. Heureusement que je me suis laqué les ongles hier. Un vernis Essie Ballet Slippers, c’est le minimum syndical pour ce genre de bagues. Alors que je regarde son crâne chauve penché sur ma main, je me laisse glisser dans une sorte de rêve éveillé. C’est David qui vient de me passer la bague au doigt. Je rentre du boulot et le trouve qui m’attend devant ma porte, les pieds dans la neige ; il a pris le premier vol de New York, le bijou caché au fond de sa poche. Ou plutôt non, il m’a emmenée à New York pour que nous y fêtions Noël ensemble. Nous avons passé l’après-midi chez Tiffanyà essayer des bagues jusqu’à trouver la bonne. Maintenant que nous sommes rentrés à son appartement de l’Upper East Side, près de l’hôpital Mount Sinai, nous sabrons le champagne avant d’appeler nos familles et quelques amis. Je commence à recenser les amis en question et leurs réactions, mais j’abandonne très vite : je préfère me concentrer sur David. Plus tard, nous nous allongerons l’un contre l’autre sur le canapé pour regarder tomber la neige, avec des chants de Noël en fond sonore. — C’est le plus beau cadeau de Noël que j’aie jamais eu, dit David en plongeant son regard dans le mien. — Moi aussi, répliqué-je, les yeux rivés aux siens. — Ce n’est pas évident, se lamente mon client. Je croyais que ce serait plus facile en les voyant portées, pourtant je ne parviens pas à deviner laquelle lui plaira le plus. Je jette un discret coup d’œil en direction de l’énorme pendule Art déco suspendue au mur derrière lui. 19 h 20. On ferme à 21 heures, et j’ai encore quelques ventes à faire. D’ailleurs, une cliente m’attend déjà. Et je sens Karen, ma patronne, qui m’observe de l’autre bout du comptoir. Alors je passe à l’offensive :
— Avez-vous une photo d’elle ? Je ne suis sans doute pas censée procéder de la sorte, mais ça me donnera une idée de son style. Il sort son téléphone et me montre le cliché d’une jeune femme brune qui sourit à l’appareil. Blouson de cuir noir, foulard rouge Alexander McQueen à motifs tête de mort. — L’émeraude, lui dis-je. Sans hésiter, l’émeraude. Cinq minutes plus tard, il quitte le magasin, heureux, sa bague à la main. En le regardant s’éloigner, je m’imagine sa petite amie en train d’ouvrir l’écrin de velours rose vif, le matin de Noël. Et moi, je me sens encore plus mal, après m’être autorisée à rêvasser que David me demandait en mariage. Parce que ça n’arrivera pas. Pour la simple et bonne raison que nous avons rompu il y a trois mois et dix-neuf jours. — Zoë, pouvez-vous ranger ce comptoir, s’il vous plaît ? Dépêchez-vous. Karen est plantée à côté de moi, si près que je sens presque son souffle dans mon cou. Elle est encore plus exigeante aujourd’hui, à cause des gens des bureaux qui viennent à la boutique donner un coup de main pour Noël. Alors bien sûr, elle a envie de les impressionner. À l’autre bout du magasin, Julia, la responsable achats des vêtements femmes, est sur les écharpes et les gants, et il paraît que même « M. Marley », notre mystérieux directeur marketing, travaille au comptoir chocolats. Tout en rangeant mon espace, je lui demande : — Vous avez prévu quelque chose pour Noël, Karen ? Je réapprovisionne en boîtes et en papier cadeau, puis je place le tout sous la caisse enregistreuse. — Rien de très original, répond-elle brièvement. Au bout de quelques secondes, elle demande : — Et vous, très cher, comment allez-vous ? Oh, là, là ! C’est la folie, hein ? Surprise par ce soudain accès d’affection, je me retourne et découvre qu’elle ne s’adresse plus à moi mais à Louis, le responsable achats des vêtements hommes, qui passe devant notre comptoir à ce moment-là. Ils se mettent à discuter, puis Karen jette un coup d’œil dans ma direction et ils poursuivent leur conciliabule à voix basse. Avant, ce genre d’attitude me rendait complètement paranoïaque, j’étais persuadée qu’ils parlaient de moi. Jusqu’à ce que je me rende compte que la médisance à tout propos était leur passe-temps favori. Je profite de leurs messes basses pour souffler une seconde et retire un pied de mon soulier, m’étirant le mollet d’un côté, puis de l’autre. J’ai beau porter des chaussures plates tous les jours désormais (jamais je n’aurais cru en arriver là un jour), une minuscule ligne bleue est apparue sur mon mollet, depuis que je travaille ici, et j’ai très peur qu’elle se développe en varice. Le magasin est plein, tout le monde se précipite pour effectuer ses achats de dernière minute, et repart les bras chargés de paquets et de sacs en tous genres. Il règne une atmosphère de bonne humeur teintée d’hystérie, les gens sourient et discutent volontiers, comparant leurs achats. On se croirait dans les coulisses, en train de répéter ensemble la première de notre grande représentation.Have yourself a merry little Christmas passe en fond sonore et, avec ses petites oranges piquées de clous de girofle, le sapin miniature posé sur le comptoir dégage un délicieux parfum. J’adore Noël. Et tout ce qui va avec : les réunions de famille, les après-midi passés confortablement emmitouflés sur le canapé, devant de vieux films en noir et blanc, la messe de minuit à la pro-cathédrale de Dublin, les Baileys à l’heure du goûter et l’autorisation exceptionnelle de manger tout ce que je veux. J’aime cette impression que le temps s’arrête et que quelque chose de merveilleux peut se produire à tout instant. Ce Noël, bien sûr, je ne verrai pas ma famille, car on a besoin de moi à la
boutique pour la veille et le lendemain de Noël –Boxing Day, comme ils appellent ça ici. Mes parents sont navrés (« Qu’est-ce que c’est que ce travail où on ne te laisse pas rentrer chez toi pour Noël ? ») et je culpabilise. Mais comme je le leur ai dit, à vingt-huit ans on est assez grande pour passer Noël ailleurs qu’en famille. — Salut Zoë, lance une voix près de moi. Comment ça se passe ? C’est Harriet, ma collègue vendeuse du rayon femme. Très jeune, très douce et toujours charmante au travail. — Ah, salut ! Tu es revenue ici ? Je croyais qu’ils t’avaient envoyée à la papeterie ? — Non, Karen a voulu prendre mon poste là-bas. Elle vient juste d’y aller. — L’une des acheteuses est à la papeterie, c’est ça ? — Oui, répond Harriet, l’air perplexe. Mais je ne vois pas le rapport. — Disons que Karen aime bien étendre son réseau. — Aah, fait Harriet, dont le joli visage rond s’éclaire enfin. C’est une fille brillante, je sais qu’elle prépare un diplôme d’anglais à l’université de Leeds, mais elle ne comprend pas toujours les tactiques à l’œuvre au sein du magasin. Elle ne s’en porte pas plus mal, d’ailleurs. Au comptoir voisin, j’aperçois soudain l’une de mes ennemies jurées du lycée, Kerry-Jane Murphy. Bon Dieu ! Elle doit être en ville pour ses achats de Noël. Elle porte une doudoune sans manches sur un polo en cachemire et un cache-oreilles en cuir de mouton autour du cou, ainsi qu’une kyrielle de petits sacs de chez Jo Malone, Petit Bateau et Liberty, suspendus à ses doigts gantés de cuir. Elle a les cheveux encore plus blonds que d’habitude, un manteau Saint Tropez et à mon avis, elle a eu recours à quelques injections de Botox. Je me détourne, espérant pouvoir me ruer sur une autre cliente, mais pour la première fois de la journée, personne n’a besoin de mes conseils avisés. Je baisse les yeux sur ma caisse, les sourcils froncés comme si la tâche qui m’occupait nécessitait une grande concentration, et je prie qu’elle passe sans me remarquer. — Zoë Kennedy ? Son accent de la banlieue chic de Dublin ne passe pas inaperçu. Je lève les yeux et affiche un air stupéfait et ravi. — Kerry-Jane ! Ça va ? — Oh, mon Dieu ! s’exclame-t-elle. (Sauf qu’avec son accent pincé, ça ressemble plutôt à « Oo-ou, mon Dieu-ou ! ») Est-ce que tu… travailles ici ? — Absolument, lui réponds-je avec enthousiasme. Enfin, normalement je suis au prêt-à-porter féminin, mais je donne un coup de main ici, à cause du monde. — Mais… qu’est-ce qui s’est passé ? Je croyais que tu travaillais chez Accenture? À l’entendre, on croirait bien que je fais la manche. — PwC, en fait. Mais j’ai quitté la boîte en janvier. — Oo-ou, acquiesce-t-elle. Ils t’ont… Elle mime le geste de se trancher la gorge, que j’interprète comme « virée ». — Non, non, j’ai démissionné. J’avais très envie de travailler dans l’univers de la mode, alors… Elle a un mouvement de recul. — Et tu as atterri ici ? Au rez-de-chaussée ? Une image de moi, gisant sur le sol de marbre poli, style victime de la mode comme on serait victime de la route, me traverse l’esprit. — Absolument, et j’espère évoluer vers… — Bien sûr, c’est un très joli magasin, ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit. Je viens toujours ici avant Noël. C’est juste que jamais je n’aurais pensé te voir occuper ce genre de poste, tu vois ? Toi qui as toujours été si ambitieuse. Au fait, caquète-t-elle, tu sais que Sinead Devlin a lancé sa propre marque d’accessoires ? Les gens
s’arrachent ses créations. Ils lui en ont pris plein, chezHarvey Nichols, et elle est passée dansVogue. Je l’ai vue quand on s’est réunies pour fêter nos dix ans de sortie du lycée, pourquoi est-ce que tu n’es pas venue, d’ailleurs ? Pour éviter des gens comme toi, par exemple. Si j’avais reçu une livre chaque fois qu’on m’a parlé du succès de Sinead Devlin, je serais… eh bien, j’aurais un tas de pièces d’une livre à la maison. À vrai dire, j’ai essayé de contacter Sinead, mais elle ne m’a jamais rappelée. — Oh, j’étais prise. (Mensonge.) Mais toi, comment vas-tu ? Tu cherches quelque chose en particulier ? — Ça va super bien ! Pas l’ombre d’un souci. Je travaille toujours dans les relations publiques, surtout pour des marques de luxe. Et puis, tu as dû en entendre parler : Ronan m’a fait sa demande. (Elle retire l’un de ses gants pour exhiber une bague très tape-à-l’œil entièrement incrustée de diamants.) Notre mariage aura lieu en juillet prochain, près d’Avignon, dans le sud de la France. Mais j’y pense, pourquoi ne viendrais-tu pas après la cérémonie, pour les festivités ? Les vols ne sont pas très chers, et tu pourrais rencontrer quelqu’un… À moins que tu ne sois prise, en ce moment ? Une lueur curieuse s’allume dans ses yeux de fouine. Elle sait que je vais répondre « non ». — Euh… non. J’avais quelqu’un, mais ça n’a pas marché. Pourquoi est-ce que je lui raconte ça ? — Aaah…, fait-elle, avec une sollicitude feinte. Et c’est sans doute compliqué de rencontrer des hommes en travaillant ici, non ? Enfin, j’adorerais qu’on se raconte nos vies, mais il faut que je file. Je dois encore passer chezL’Occitaneet trouver quelque chose pour la mère de Ronan. Prends soin de toi, d’accord ? J’espère que tout va bien se passer, conclut-elle en me donnant une petite tape – oui, oui, une tape – sur la tête. Sur ce, elle s’éloigne dans un nuage de Chanel. Mais alors que je rumine encore, elle reparaît pour une dernière salve. — Désolée, Zoë, tu peux m’indiquer où se trouve le coin Hermès? Ronan a besoin d’une nouvelle cravate. Avec un sourire affable, je lui indique la direction opposée. Quelle plaie ! Le but de déménager à Londres, c’était justement de m’éloigner de gens comme elle et d’effectuer ma reconversion professionnelle en paix, pour mieux revenir à la maison au bout de deux ans, auréolée de gloire, avec en poche mon job de responsable des achats dans une grande enseigne, voire ma propre boutique. Et maintenant, cette garce va raconter au monde entier que Zoë Kennedy est caissière chezMarley’s. Oui, et alors ? J’ai eu de la chance de décrocher ce boulot et les possibilités d’évolution sont énormes, même si ça n’a pas encore tout à fait marché comme je l’espérais. Et puis d’ailleurs, comment se fait-il qu’elle ait les moyens de dévaliser les magasins, celle-là ? Je croyais que tout le monde était fauché, en Irlande. Cravate Hermès, mon œil. Je parie qu’elle cherchait le prix des porte-clés, plutôt. Je n’avais pas vu Kerry-Jane depuis à peu près cinq ans, et je viens de me rendre compte qu’elle me rappelle quelqu’un. Quelqu’un que je n’aime vraiment, vraiment pas… Mais qui ? Ah oui, bien sûr : Jenny. L’un de mes plus grands regrets. Je n’aurais jamais dû me montrer aussi jalouse de la meilleure amie de David. — Excusez-moi. Excusez-moi ! Je sursaute, embarrassée, et découvre une dame qui attend d’être servie. Elle est si petite que j’ai bien failli ne pas la voir. Elle doit avoir dans les quatre-vingts ans, un imper marron légèrement passé, des cheveux mauves et d’énormes lunettes, et s’appuie sur une canne. — Désolée de vous avoir fait attendre, madame. Que puis-je pour vous ?
— Merciiii, jeune fille, je voudrais des boutons de manchettes pour mon filleul, répond-elle d’une voix chevrotante. Elle met si longtemps à parvenir au bout de sa phrase que je me demande si elle n’a pas eu une attaque entre-temps. — Bien sûr, dans quel style les souhaiteriez-vous ? Il faut un moment avant de définir son budget, puis de trouver le produit qui lui convient, mais nous finissons par nous accorder sur un joli modèle carré en argent, que je lui emballe dans un papier cadeau. Elle règle son achat en espèces, tirant précautionneusement chaque billet d’un vieux porte-monnaie brodé de fleurs. Il est si minuscule que ça me fait mal au cœur. Ses mains noueuses tremblent un peu quand elle place le paquet dans son cabas plastifié. Ça me démange de l’aider, mais je parviens à me retenir – elle n’apprécierait peut-être pas. Une fois qu’elle en a terminé, elle relève les yeux et m’offre un sourire d’une douceur inattendue. — Merci, mon petit, dit-elle. Joyeux Noël. — Joyeux Noël à vous aussi, madame, réponds-je, enveloppée par une agréable chaleur – le plaisir d’avoir fait plaisir. La désagréable impression laissée par Kerry-Jane se volatilise aussitôt. Certains prétendent que l’argent ne fait pas le bonheur, mais je m’en fiche, moi je sais que dégotter le cadeau idéal rend les gens heureux. Alors que je range les autres boutons de manchettes, je remarque le petit porte-monnaie brodé, abandonné sur le comptoir. — Oh, non ! — Qu’est-ce qui se passe ? s’enquiert Harriet. — Ma cliente a oublié son porte-monnaie. Je cours le lui rapporter, d’accord ? — D’accord, répond tranquillement Harriet. Ma jeune collègue semble avoir oublié que l’on n’est pas censées quitter le comptoir, et encore moins le magasin, à moins d’un incendie ou quelque chose dans le genre – et même dans ce cas, il nous faudrait sans doute attendre l’autorisation de Karen. Mais je vais faire vite. — Je reviens d’ici dix minutes. Je m’empare du porte-monnaie et me précipite dehors, passant devant le maquillage et les accessoires, les sacs et les foulards, le hall avec son portier en uniforme et l’énorme bouquet de fleurs. Je jette un coup d’œil à droite et à gauche. Je ne la vois pas. Bien sûr, il fait sombre et Regent Street est bondée, des gens entrent et sortent des magasins, observent les vitrines illuminées ou se promènent simplement en admirant les éclairages de Noël suspendus au-dessus de la rue tels des colliers lumineux. Le sol est couvert de neige et je porte un petit haut à manches courtes en angora (noir, conformément aux règles en vigueur chezMarley’s, mais avec un motif en forme de trou de serrure dans le dos, style Whistles). Il fait un froid glacial, mais pas question d’abandonner. Elle n’a pas pu aller bien loin. À mon avis, elle s’est plutôt dirigée vers la ligne Piccadilly du métro que vers Oxford Circus. Je double un père Noël pour avoir une meilleure vue du trottoir et aperçois enfin la frêle silhouette qui se fraie péniblement un chemin parmi la foule. Contre vents et marées, je me précipite, bredouillant des excuses aux passants que je bouscule sur mon trajet. — S’il vous plaît ! m’écrié-je en arrivant à son niveau. S’il vous plaît, madame ! Comme elle ne m’entend toujours pas, je la double et finis par me planter devant elle. — Madame, vous avez oublié votre porte-monnaie… — Oh ! Quelle idiote je fais. Merci, mademoiselle, merci infiniment. J’aurais été perdue, sans lui. Elle prend sa petite bourse et la fourre dans son cabas, tandis que je me frotte
désespérément les bras pour les empêcher de geler. Nous sommes plantées au beau milieu de la foule, à côté d’un vendeur de cacahuètes grillées. L’odeur me donne l’eau à la bouche, j’ai tout juste eu le temps d’avaler la moitié d’un sandwich à midi. — Je ne suis pas surprise queMarley’s embauche du personnel aussi serviable, reprend la vieille dame. C’est un lieu unique en son genre. Il n’y a qu’à voir leurs vitrines. Dans le temps, les gens disaient… Dites-moi que je rêve. Elle va vraiment me raconter ses souvenirs ici ? Elle n’a donc pas froid ? Pour ma part, après le coup de chaleur causé par mon sprint, j’ai l’impression qu’on me plante des dizaines de lames glacées dans la peau. Un bénévole pour une œuvre caritative semble sur le point de nous aborder, avant de se raviser. — … et la semaine qui précède Noël, si l’on fait un vœu devant la vitrine, alors on obtient ce que son cœur désire. — Comme c’est charmant ! dis-je sans prêter vraiment attention à ce qu’elle raconte. La foule nous engloutit, et une femme chargée d’une tonne de sacs nous bouscule en passant, manquant de faire de tomber ma nouvelle amie. Je la rattrape à temps. — Tout ce monde, c’est assez effrayant, constate-t-elle, visiblement secouée. — Voulez-vous que j’arrête un taxi ? — Je m’en voudrais de vous causer ce tracas. — Mais non, voyons, ce n’est rien du tout. Quand je parviens enfin à héler une voiture, j’ai les dents qui claquent. Littéralement. J’aide la vieille dame à s’installer et indique son adresse au chauffeur. — Joyeux Noël ! lui dis-je à travers la vitre. — Joyeux Noël, et n’oubliez pas de faire un vœu, me rappelle-t-elle en levant un doigt tremblotant. Je retourne chezMarley’sà toute vitesse. Pourvu que mon absence n’ait pas duré trop longtemps. À mon arrivée, l’une des vendeuses en parfumerie, qui n’a pas repéré mon badge, se précipite. Avant que j’aie pu l’en empêcher, elle m’a aspergée d’un parfum floral. Alors qu’enfin je regagne mon comptoir, je tombe sur Karen. — Eh bien, Zoë, on a décidé de sortir prendre l’air ? De faire une petite pause ? siffle-t-elle, sans se départir de son sourire commercial. N’importe quel client qui nous verrait pourrait croire que nous avons une agréable conversation, mais il n’en est rien. — Je suis désolée. — Vous savez que vous n’êtes censée quitter le comptoir sous aucun prétexte. Absolument aucun. Auriez-vous oublié que vous portez pour plusieurs milliers de livres de produits du magasin sur vous ? Machinalement, je porte la main au pendentif en diamant et émeraude à mon cou. En effet, j’avais oublié. — J’aurais cru, poursuit Karen, qu’une ancienne consultante en management – un poste important à première vue – se montrerait un peu plus professionnelle, et qu’elle éviterait de partir se promener en plein service… Je hoche la tête, prenant bien soin d’afficher mon air le plus piteux, et attends patiemment que l’orage passe. Si au moins elle pouvait éviter les remontrances au milieu du magasin ! Car enfin, malgré son grand sourire, je suis sûre que les clients trouvent ça bizarre. Quand Karen me laisse enfin rejoindre la caisse, la pauvre Harriet me jette un regard penaud. — Désolée, Zoë, murmure-t-elle. J’ai essayé de te couvrir, mais ça n’a pas marché.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Duel ardent

de milady-romance

Délicieuse Effrontée

de milady-romance

Opération Cendrillon

de milady-romance

suivant