Songe à moi

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Agathe a dix-huit ans. Romantique, débonnaire, elle décide un soir d’octobre, dans un élan de colère, de se jeter d’un pont, juste pour faire souffrir son père. Mais ses plans sont chamboulés par une rencontre inopinée. Celui qui hante ses pensées est si mystérieux... Est-il un ange gardien ? Un manipulateur ? Est-ce un songe ? Une réalité ? Une folie ?


Publié le : lundi 27 juillet 2015
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EAN13 : 9782332970183
Nombre de pages : 176
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ISBN numérique : 978-2-332-97016-9

 

© Edilivre, 2015

 

A David…

Première partie

I

En poussant la porte du bureau de poste, Agathe réalise rapidement la patience dont elle devra s’armer avant de découvrir le contenu et l’identité de l’expéditeur du colis qu’elle est venue retirer. Depuis la veille, elle tente de percer le mystère.

Sans doute un admirateur secret. Un soir, il l’aurait croisée, fortuitement, sur le chemin entre l’université et son domicile. Non ! Après ses cours à l’académie de musique. Il aurait effleuré l’étui de violon qu’elle portait à la main. Lui aussi serait musicien. Un pianiste, pour l’harmonie des sons et des genres. La puissance des doigts affirmés sur les touches frappant des cordes contre la douceur de l’archet en caressant d’autres. Sa timidité l’aurait empêché de l’aborder et il se serait hasardé à la suivre, avant de relever discrètement l’adresse et deviner son nom sur les boîtes aux lettres alignées. Excédé par des nuits sans sommeil et des journées empreintes de ce souvenir impossible à effacer, il se serait décidé à lui envoyer un bijou. Non ! Trop contractuel, trop flippant. Un foulard. Présent discret et raffiné. Une carte serait jointe, désignant un lieu, une date. Une invitation énigmatique à laquelle elle se rendrait sans trop d’hésitation, pour satisfaire sa curiosité. Il l’attendrait en avance ; elle aurait du retard, juste le temps nécessaire pour se laisser convoiter. Comme convenu, il tiendrait dans sa main droite une rose rouge, en signe de reconnaissance. Pour juger de son apparence, elle l’épierait de loin. S’il lui plaisait, elle irait à sa rencontre ; sinon, elle rebrousserait chemin. La belle moralité de donner priorité à la beauté du cœur par rapport à celle du physique a été conçue par et pour des moches. Agathe veut les deux. Heureusement, il serait beau et elle s’avancerait vers lui.

– Mademoiselle ! insiste la grosse dame derrière le guichet.

Sa voix aigüe contraste avec ses doigts boudinés pianotant nerveusement sur le comptoir. Une journée de plus pour cette fonctionnaire à subir le dédain des clients. Combien d’entre eux la salueront ou la remercieront aujourd’hui ? Combien d’entre eux aura-t-elle l’impression de déranger en interrompant leurs conversations ou correspondances téléphoniques ? Sans compter ceux qui partageront leur musique, censée plaire à tous, et qui lui demanderont de répéter au lieu d’ôter leurs écouteurs. « A force de prôner que la poste est à leur service, les gens finissent par nous considérer comme des domestiques. Ils prennent tout au pied de la lettre » plaisante-t-elle souvent avec ses collègues. Humour d’employée de poste.

Agathe lui tend l’avis postal et sa pièce d’identité. La vénus hottentote bascule la tête légèrement en arrière afin de positionner sur le même axe le document, les lunettes posées sur le bout de son nez et ses yeux globuleux.

– Un instant s’il-vous-plaît, lance-t-elle laconiquement avant de disparaitre d’un dodelinement de fesses derrière une porte affichant « dépôt ».

Elle l’imagine ténébreux, brun aux yeux bleus. Elle l’espère. Juste pour assouvir un fantasme et devenir mère de beaux enfants. Elle en désire deux. Un garçon et une fille, mais pas jumeaux. Ils sont insupportables lorsqu’ils se mettent à pleurer de concert. La liste de prénoms est déjà dressée. Bien entendu, ils seront intelligents et ne finiront pas caissière et facteur.

– Voici, conclut joyeusement la guichetière en lui tendant le paquet.

Agathe lui rend son sourire, un peu gênée par les pensées moqueuses qu’elle venait d’éprouver. Elle relativise en se disant qu’au final, les gros compensent leur physique ingrat par leur infinie bonté.

La pluie glacée empêche toute inspection immédiate de la boîte emballée d’un papier kraft. Elle la glisse dans son sac et se hâte de rentrer chez elle. Sa course effrénée ne la détourne pas de ses rêvasseries. Elle dévale les trois cent septante-quatre marches de la montagne de Bueren. Se voit un instant, accrochée aux bras de son bel inconnu, un soir d’octobre, où, à l’occasion de la « nocturne des coteaux », cet escalier et les rues avoisinantes, s’illuminent de milliers de bougies offrant au lieu une atmosphère magique. Elle brave les pavés de la rue Hors Château, ennemis jurés de ses hauts talons préférés et s’engouffre dans la Cour Saint-Antoine où se dresse l’immeuble de son appartement. Trop impatiente pour attendre l’ascenseur, n’étant jamais arrêté à l’endroit où on l’attend, elle emprunte l’escalier escarpé jusqu’au quatrième étage.

Hors d’haleine, elle informe sa mère de son retour par un bref « C’est moi ! » et referme, d’un coup de cheville, la porte de sa chambre derrière elle. Le manteau jeté sur la chaise de bureau, elle s’assied sur son lit, et pose son sac entre ses jambes.

Solennellement, elle y extrait le trésor. En un instant, le papier d’emballage se retrouve froissé, ce qui n’échappe pas à Charlie, le chat, profitant de son nouveau jouet en le faisant tournoyer de ses pattes. Ce que ça peut être con un chat. Le voilà, dos recourbé, poils hérissés, à sauter autour de la boule en papier, la touchant à l’occasion du bout des pattes.

Mais Agathe ne profite pas du spectacle félin. Les larmes inondent ses yeux marron et la rage envahit son cœur d’adolescente. Un IPod, accompagné d’une carte annotée d’un simple « un joyeux anniversaire. Papa ».

Un an, trois mois et vingt-neuf jours qu’ils ne se sont pas vus. Quelques rares appels téléphoniques et des mails sans réponse. Et le jour de ses dix-huit ans, un cadeau de quatre lettres et une lettre de quatre mots.

Une profonde respiration l’aide à regagner sa fierté d’apparat.

Nonchalamment, elle jette le baladeur numérique sur la table de chevet et s’allonge sur son lit. Les yeux fixés vers la porte de sa chambre, elle appréhende le reste de la soirée, sans nul doute dispensée en falbalas : petit repas en famille pour fêter l’évènement, durant lequel sa sœur Julie ironisera pour cacher sa jalousie face à cette majorité, symbole de liberté, qui lui tarde d’atteindre. Sa mère feindra sa morosité par des sourires forcés mais son regard mélancolique trahira le regret de n’être plus celle qu’elle fût jadis, au même âge de cet enfant devenue femme. La tête enfouie dans son oreiller, Agathe s’efforce de ne penser à rien. Mais la tâche méditative se révèle impossible. « Penser à ne penser à rien reste une pensée ». Drame cornélien.

La sonnerie du téléphone réveille Agathe, surprise de s’être assoupie. Redressée, l’oreille attentive, le cœur palpitant, elle culpabilise d’avoir douté de son père.

Evidemment, il ne l’a pas oubliée. Evidemment, il ne se serait pas contenté de lui envoyer un cadeau de façon si impersonnelle. Evidemment, il lui réserve une surprise au delà de ses espérances. Elle le pressent : sa mère va rentrer dans sa chambre, le téléphone tendu à son attention. Il l’invitera à jeter un œil par la fenêtre du séjour et il sera là, posté à côté de la fontaine, un parapluie à la main, un sourire au coin des lèvres. Ils partageront le festin. La famille sera à nouveau réunie, comme autrefois, et cette soirée marquera la page d’un nouveau chapitre.

Agathe éclaircit sa voix, vérifie son maquillage, retouche ses lèvres d’un gloss rose lilas et s’apprête à accueillir sa mère par un applaudissement insonore. Mais l’attente lui semble trop longue. D’ordinaire, les conversations entre les ex-conjoints se limitent aux quelques formules de politesse.

Discrètement, Agathe entrouvre la porte de sa chambre et constate sa mère peinant à réconforter une collègue de travail.

– Ne te formalise pas, elle se comporte de cette façon avec chacun d’entre nous. Tu n’es pas visée, elle est juste acariâtre.

– …

– Oui, je sais sauf avec Déborah ! Mais tu connais l’explication ! Elle essaye de se taper son frère. Un instant, tu permets, interrompt sa mère en posant sa main sur le cornet du téléphone…

– C’est Maude … chuchote-elle en direction d’Agathe, les yeux levés vers le ciel et la tête balançant de gauche à droite.

Ce mime, Agathe le connaît, il signifie que la discussion risque de s’éterniser. Elle saisit l’occasion.

– Ne t’inquiète pas maman. J’ai moi aussi mes missions ! lui lance-t-elle, d’un clin d’œil de connivence. Caro vient de m’appeler, elle s’est brouillée avec Jérémie. Je file chez elle. Je rentrerai pour vingt heures. T’es OK ?

Sa mère acquiesce, soulagée d’avoir du temps à consacrer à sa copine, mais préoccupée par le mensonge inventé par sa fille, avec tant d’assurance. Caroline, la meilleure amie d’Agathe, avait été conviée à la petite fête mais elle fût contrainte de décliner inopinément l’invitation à cause d’un voyage en Italie pour assister aux funérailles de sa grand-mère. Sa fille fête ses dix-huit ans aujourd’hui. Ce n’est plus un enfant. Elle respecte ses secrets.

Agathe tourne les talons vers sa chambre, enfile son manteau, empoche son nouvel IPod et salue sa mère d’un baiser.

La pluie a cessé de tomber et les nuages se sont dissipés. Le nez vers les étoiles et le pas déterminé, l’adolescente traverse la ville. Le vent glacial irrite son visage mouillé par les larmes qu’elle ne peut contenir.

Ce père, tant admiré, l’a trahie aujourd’hui en ne se manifestant d’aucune sorte. Elle déplore de constater qu’il n’a pas tenu sa promesse d’être toujours là pour elle. Elle a besoin de lui. Et il n’est pas là !

Les adultes ont ce don d’enrober les vérités, de profiter de la naïveté de leurs enfants et de se débiner au dernier moment, inventant un nouveau prétexte, tout aussi enjôleur. Les parents usent de cet art, dès le plus jeune âge de leurs mômes avec leurs inventions de personnages plus loufoques les uns que les autres : un vieillard barbu distribuant généreusement des cadeaux aux enfants les plus sages, une souris collectionnant l’émail, un lapin disséminant des œufs en chocolat pondus par Dieu sait quel animal. Et ils s’obstinent avec leur pseudo pouvoir de guérir les blessures d’un simple baiser, leur faculté de trouver réponse à tout. Ils tentent même de persuader que les choux de Bruxelles sont savoureux. Aussi, ils jurent présence et protection éternelles. Et plus leurs enfants y croient, plus ils semblent radieux. A croire qu’ils se fichent de leur tête. Ils ne doutent pas un seul instant de la confiance absolue accordée par leurs progénitures. Ils en abusent impunément.

Ensuite, vient l’âge de la désillusion. Les adultes banalisent leurs mensonges, argumentent d’agir comme tous les autres parents. Comme si cela justifiait et excusait leurs actes. Eux aussi ont été grugés, pourtant ils parlent de cette époque comme d’un merveilleux souvenir. A moins qu’ils ne se vengent ? Et leurs victimes refusent de récuser leurs parents. Intuitivement, ils savent qu’à leur tour ils deviendront les bourreaux. Et le cycle de la vie se perpétue. Semant à chaque génération des petits grains d’amertume.

Ce soir, Agathe se sent une nouvelle fois abandonnée par son père. Elle avait déjà éprouvé ce ressentiment environ quatre ans plus tôt, lorsqu’il avait décidé de divorcer de sa mère. Il avait omis de préciser qu’il quittait également le nid familial, sa sœur et elle.

Julie s’était rapidement accommodée de la situation. A dix ans, elle rejoignait enfin le clan majoritaire de sa classe. Celui des enfants de parents séparés. Elle avait appris comment en tirer profit. Double argent de poche, double cadeau, double voyage. Elle maîtrisait à merveille l’art de la manipulation pour culpabiliser les amants désunis et ses moindres caprices étaient comblés. Au fil du temps, elle avait réalisé que son quotidien se conjuguait au singulier. Ce n’était plus ses parents, mais sa mère qui se levait chaque matin pour préparer le petit-déjeuner, la conduisait à l’école, l’accompagnait à la danse, écoutait ses confidences, lui tenait la main chez le dentiste. Elle avait fini par envier les enfants de l’autre clan. Ceux dont les deux parents étaient présents au spectacle de fin d’année scolaire. A présent, Julie ignore ce géniteur absent et interdit que son nom soit évoqué devant elle.

Pour Agathe, c’était différent. Ils avaient pris l’habitude de se balader chaque dimanche dans le parc de la Boverie. En été, ils s’asseyaient sur un banc et dispensaient des heures en discussions métaphysiques, religieuses, philosophiques.

Elle se souvient d’une de leur dernière conversation. Il lui parla longuement de Paris, de ses musées, théâtres, cathédrales. Lui annonça, au passage, la promotion inespérée qu’il venait de se voir enfin offrir. Une opportunité indécemment déclinable. Le ton était convainquant et Agathe le félicita, profondément sincère. Il paraissait encore triste. Elle le rassura : Paris en TGV,c’était quoi ? Trois heures de route ? Une bagatelle. Ils pourraient se voir régulièrement et conserver des contacts virtuels grâce à la webcam.

Ce jour-là, elle le quitta excitée à l’idée d’explorer Paris.

Avant de regagner son appartement, elle entra dans la première librairie et acheta plusieurs livres sur la ville lumière. Elle les lut attentivement, annota les marges, corna les pages. A l’aide d’un plan, elle prit des repères, s’imprégna des lieux. Elle se demanda dans quel arrondissement son père élirait domicile. Après des jours de lecture assidue, elle avait planifié son premier séjour dans la capitale : ils se seraient donnés rendez-vous à l’Arc de Triomphe, auraient descendu les Champs- Elysées. Ils se seront accordés une petite halte chez Ladurée pour s’offrir quelques macarons au chocolat qu’ils auraient dégustés au Jardin des Tuileries et auraient terminé leur journée par la visite du Louvres.

Elle lui avait suggéré son programme. Elle se souvient à présent. Il s’était contenté d’opiner. Elle supposait un accord tacite. Il gagnait juste du temps.

Le premier juillet deux mille onze, Agathe avait insisté pour l’accompagner jusqu’au quai de la gare. Elle faisait encore signe de la main, alors que le train s’éloignait. Elle ignorait qu’il s’agissait d’un adieu.

En de rares occasions, elle recevait un courriel. A chaque fois, le week-end en France était reporté. Le temps de s’installer, de se meubler, de s’organiser, d’être disponible.

Un coup de klaxon et des phares éblouissants sortent Agathe de ses rêveries. De justesse, le conducteur de la voiture a le réflexe de s’écarter et l’évite. Hagarde, la jeune fille constate qu’elle marche depuis plus d’une demi-heure pour s’être retrouvée sur le Pont Albert 1er, à proximité du fameux parc où elle avait tant aimé se promener.

Subjuguée par le reflet bleuté de l’eau émanant de l’éclairage de la travée du pont, elle a envie de s’arrêter un instant. Posément, elle sort l’IPod de sa poche, le caresse du bout des doigts.

Elle avait été un enfant désiré par ses deux parents. Sa mère raconte encore avec ravissement la façon dont elle avait annoncé qu’elle portait en elle le fruit issu de l’amour. Lors d’un dîner romantique, concocté avec soins, elle avait glissé sous la serviette de son amant un petit paquet enrubanné. Soucieux d’avoir probablement omis une date importante, son père avait déballé l’objet et découvert une tétine annotée d’un « i love papa ». Sa mère était nerveuse car elle ignorait la réaction à venir. Dans la lueur des chandelles, elle avait vu s’embuer les yeux du futur papa. Il l’avait remerciée. Tendrement. Il parlait du cadeau qu’elle portait dans son ventre. Un mariage avait précipitamment été organisé pour faire taire les plus pudibonds de la famille. Elle en parle avec nostalgie. Il semble avoir oublié.

Rien ne laissait présager son départ. Au fond d’elle, Agathe espérait son retour afin que tout redevienne « normal ». Pour ne plus entendre pleurer sa mère, la jeune fille se cloîtrait dans sa chambre et s’adonnait à la lecture. Avec passion, elle se consacrait à Sartre, Nietzsche, Kundera et prenait goût à la littérature. Pour ne plus la voir dépérir, elle multipliait ses cours de violon. L’académie était son sanctuaire où elle échappait un instant à l’ambiance morose de la demeure familiale. Le mouvement de l’archet léchant les cordes avec volupté provoquait une délicieuse sensation de douceur. Le son mélodieux de son instrument était une invitation à l’évasion. La peine ressentie pour sa mère, ou sa colère envers son père rythmait son jeu musical. Si le professeur la félicitait de ses progrès, elle savait qu’ils résultaient d’une lâche fuite en avant et elle n’en éprouvait aucun mérite.

Au début de la séparation de ses parents, Agathe avait tenu à maintenir une relation avec son père. Certes, elle était furieuse contre lui, cependant elle s’efforçait de se convaincre qu’il s’agissait d’une histoire entre adultes.

Mais, au fil des mois, il reportait de plus en plus souvent leurs rendez-vous. A chaque fois, Agathe ressentait ce mépris comme un coup de poignard dans son cœur de petite fille. La blessure était de plus en plus intense. Le besoin de le revoir avait poussé Agathe à tenter de renouer le contact. L’absence de réponse avait décuplé sa haine.

– Crève ! hurle-t-elle, de toutes ses forces en lançant l’IPod en direction du fleuve.

Une salve de questions envahit sa tête, prête à exploser. Pourquoi son père était-il parti ? Avait-elle des choses à se reprocher ? Que doit-elle espérer de la vie ? Sera-t-elle aimée un jour ou sera-t-elle quittée à son tour ? Et cette terre qui ne tourne plus rond, qui se venge sans cesse, de jour en jour, de plus en plus, que réserve-t-elle à ses habitants ? « Qu’ai-je à escompter ? ». Le bilan de sa vie : une enfance heureuse balayée par le départ inattendu de son paternel. Les années suivantes, misérables, dans un pays pourri, rempli de gens débiles. Une ultime conclusion : « Je n’ai rien à espérer de la vie alors pourquoi attendre qu’elle ait raison de moi plus tard ? ».

Le destin l’a conduite à cet endroit. Comme une invitation à poser un terme à sa douleur. Ce matin, elle s’est autorisée à croire au bonheur. Un simple message de son père a suffit à faire rejaillir sa peine, à compromettre sa journée.

En ce moment, elle voudrait voir celui qu’elle a tant aimé, souffrir à son tour. Perdre le fruit de sa chair pourrait sans doute être l’ultime réponse à lui rendre. Il serait rongé par la culpabilité. Tel le pélican, il se pourfendrait la poitrine en vue de la guérir avec son sang.

Agathe enjambe le garde-corps, fixe une dernière fois le pont de Fragnée. Elle lui préfère le nom du pont des Anges. Si Dieu existe, elle en deviendra un et son geste aura un sens. Sinon… tant pis.

– A mon avis, il est trop tard. Tu ne peux plus rien pour lui ! commente une voix.

Effrayée et surprise, Agathe se retient de tomber malgré elle. Elle tourne la tête et dévisage celui qui vient de chambouler ses plans. Il a l’air autant déconcerté qu’elle, à voir ses yeux écarquillés et son sourire en coin qui s’affaisse peu à peu.

– Que me veux-tu ? questionne-t-elle.

– C’est à moi que tu parles ?

– A ton avis ? Tu vois quelqu’un d’autre ? invective Agathe.

Le jeune homme scrute furtivement autour de lui, et admet d’un haussement d’épaules qu’ils sont seuls sur ce pont.

– Comment tu sais pour mon père ? Pourquoi me dis-tu que je ne peux plus rien pour lui ?

Interloqué par cette question, l’inconnu se remémore leurs premiers échanges afin d’y donner un sens.

– Je parlais du machin que tu as balancé dans l’eau ! C’était ironique, s’excuse-t-il. Je me doute que tu n’allais pas sauter pour le récupérer.

Il l’invite d’un geste de la main à poser les deux pieds de l’autre côté de la rambarde. Après quelques secondes d’hésitation, Agathe s’exécute. Un suicide pudique ne peut être accompli devant témoin.

– Tu allais réellement te laisser tomber ? ose le jeune garçon d’une voix calme et apaisante.

Honteuse du spectacle qu’elle venait d’offrir, Agathe, tête baissée, fait rouler du pied un caillou.

– Peut-être… se contente-t-elle de répondre, les yeux toujours rivés vers le sol

– Je m’appelle David. Et toi ?

– Agathe.

David comprend que son interlocutrice n’est pas d’humeur à entamer la conversation mais il ne peut se résoudre à y mettre fin ? Il cherche les mots, une phrase, n’importe laquelle.

– Enchanté… tu habites le quartier ?

Il se sent ridicule...

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