Soumets-nous à la tentation

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La seule façon de résister à la tentation est bien d’y succomber !

Seth Wheeler est tatoueur et tombe immédiatement sous le charme de son nouveau voisin, Darren Romero. Beau, plein d’esprit et séducteur, il semble parfait... jusqu’à ce qu’il lui révèle avoir emménagé à Tucker Springs pour devenir le nouveau pasteur. Or, depuis que sa famille très croyante l’a rejeté, Seth ne supporte plus la religion. Mais Darren est obstiné et parvient à gagner sa confiance. Cependant, Seth ne peut pas oublier la vocation du jeune pasteur. Il doit alors faire la lumière sur ses véritables peurs sinon il risque de le perdre pour toujours.

« Le message de tolérance que nous délivre ce couple est remarquable. » All About Romance


Publié le : mercredi 4 novembre 2015
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EAN13 : 9782820523518
Nombre de pages : 312
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couverture

L.A. Witt

Soumets-nous à la tentation

Tucker Springs

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Roger

Milady Romance

 

À Sarah Frantz,

Tu as été encore plus terrifiante comme rédactrice en chef que comme critique… et c’est pour ça que je t’adore !

L.A.

Chapitre premier

La pluie roulait sur l’auvent de Tucker-Tatoo. Encore l’une de ces journées de merde où Lane et moi n’avions même pas essayé d’allumer la radio. Pour l’entendre malgré les intempéries, on aurait dû la mettre beaucoup trop fort. Alors le fond sonore se limitait au tonnerre, à la pluie et au bourdonnement des aiguilles à tatouer, entrecoupé de rares lambeaux de conversation pour combler les blancs.

Ça ne vrombissait pas fort, aujourd’hui. Les clients venaient rarement pendant les orages, et la moitié des rendez-vous de l’après-midi étaient annulés. La moitié des autres clients prévus ne viendraient sûrement pas davantage. Résultat, mes deux trucs préférés dans la vie : une journée ennuyeuse et interminable, et une recette minable. Journée de merde.

Je nettoyais ma tablette de travail avec une serviette en papier imbibée de désinfectant pendant que Lane dessinait, faisant gratter son crayon sur le papier. Heureusement qu’il voulait bien discuter en travaillant, parce que je n’aurais sûrement pas d’autre compagnon de bavardage avant la fermeture.

Lane se leva pour s’étirer et regarda par la fenêtre.

— Oh, purée. Je n’aimerais pas déménager par un temps pareil.

Je détachai les yeux de mon nettoyage.

— « Déménager » ?

Il désigna la fenêtre. Quelqu’un faisait reculer un camion dans une place de parking devant l’atelier.

— Ah, merde, lâchai-je en jetant la serviette dans une poubelle avant de me redresser. J’avais oublié que Robyn déménageait aujourd’hui.

— Ah, oui ? Où est-ce qu’elle va ?

— Sa petite amie a une maison de l’autre côté de la ville. Elles se mettent ensemble.

J’enfilai une veste et je me dirigeai vers la porte.

— Vu qu’on n’a pas un chat, je vais voir si elle a besoin d’aide.

— Amuse-toi bien. Ne te fais pas mouiller.

— Oui, c’est ça.

Je sortis. À côté de la porte d’entrée se trouvait l’accès à l’escalier vers mon appartement. Jusqu’à maintenant, juste en face de chez moi vivait Robyn. Elle bondit du camion, droit dans une flaque, soulevant une petite gerbe d’eau.

— Tu déménages vraiment ? Par ce temps ? criai-je sous le fracas de l’orage.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? répondit-elle en tenant sa veste par-dessus sa tête pour se précipiter sur le trottoir, à l’abri de la pluie.

Elle retira le vêtement pour l’égoutter.

— Mon bail finit demain, et je ne peux pas changer la météo.

— T’es sûre que c’est pas un signe de Dieu, qui t’ordonne de rester ?

Robyn rejeta la tête en arrière en riant.

— Ouais, t’as raison. J’y crois autant que toi !

Elle me jeta un regard en feignant la condescendance.

— Allons, Seth, mon cœur, nous en avons déjà parlé. Je t’aime toujours, mais Krissy et moi allons vivre ensemble.

Je donnai des coups de pied exagérés sur les pavés mouillés.

— Ouais, d’accord, très bien ! Abandonne-moi et laisse le pire des mécréants venir s’installer dans ton appartement.

Elle me tapota le bras.

— Il devrait se sentir chez lui !

— Hé !

Elle gloussa.

— Je me trompe ?

— Quelle langue de pute.

— Ferme-la, ordonna-t-elle en me décochant un solide coup de coude. T’es vraiment qu’un p’tit con.

Je ris à mon tour.

— Bon, je peux t’aider ?

Elle secoua la tête.

— Il ne reste plus grand-chose à prendre. Il n’y a que les gros trucs qui n’entraient pas dans ma voiture. Krissy arrive, on s’en sortira, à nous deux.

— Pas besoin d’un grand mec musclé pour les charges trop lourdes ?

— Si j’ai besoin d’un grand mec musclé, je viendrai te demander qui appeler.

— Ooh, ooh, Robyn, mon cœur saigne !

Elle m’adressa un sourire goguenard. Elle récupéra délicatement un poil blanc sur mon col et le laissa filer dans le vent.

— Mes visites à Stanley me manqueront, quand même.

— Tu pourras toujours passer le voir. La porte reste ouverte aux potes de Stanley.

— Tu ne veux pas l’amener jouer avec Jack et Sunny ?

— Hum, non, dis-je en montrant des griffures sur ma main. Les chats et les trajets en voiture, c’est une mauvaise idée, t’as déjà oublié ?

— Oh, je vois, le grand mec musclé qui se fait botter le cul par son chaton pelucheux. Adorable.

Je me grattai la mâchoire d’un majeur bien dressé.

— Quel gentleman. Enfin, bref, je… Oh ! J’ai oublié de te dire. Al a appelé hier soir, je crois que quelqu’un viendra visiter l’appartement plus tard dans l’après-midi.

— Déjà ? Eh bien, dis-je en posant la main sur le cœur, je te jure de ne pas t’oublier aussi vite qu’Al. Je prendrai le temps de te dédier un deuil décent et tout, et tout.

— Oh, c’est trop chou.

— Et je viendrai devant ta nouvelle maison t’offrir une sérénade avec les tubes de Justin Bieber tandis que…

— Krissy a un calibre douze.

— Oublie la sérénade.

Robyn rit.

— Bon, il faut que je m’y mette avant que Krissy arrive et me tire par l’oreille jusqu’à l’appartement.

— Je paierais pour être là…

— Va te faire voir. (Elle désigna mon atelier d’un coup de menton.) Retourne bosser, feignasse.

— Très bien, très bien. Mais passe de temps en temps, d’accord ? Histoire que je sache si t’es pas morte…

— T’inquiète, promit-elle en me serrant dans ses bras. Prends soin de toi, mon chou.

— Toi aussi.

Robyn monta finir de déménager et je retournai à l’atelier en traînant les pieds. Les voisins allaient et venaient, mais après une série de connards, Robyn avait été un changement agréable. Nous étions devenus amis à peine une semaine après son emménagement.

Bien sûr, nous allions garder le contact, elle ne quittait pas le pays ni rien d’aussi définitif, mais je m’inquiétais de son remplaçant. Je ne croyais pas au karma et à toutes ces conneries de superstitions, mais je n’aurais pas été tellement surpris que trois années passées face à une voisine sympa soient compensées par trois autres années en face d’un putain de psychopathe.

On verra bien.

Le camion partit et l’après-midi s’écoula, de plus en plus gris et de plus en plus moche. Heureusement, des étudiantes qui voulaient se distraire de leur ennui par un coup d’audace vinrent se faire tatouer les chevilles. Pour Lane et moi, c’était synonyme d’argent et d’occupation. Vers 17 heures, j’avais presque réussi à oublier la menace d’un nouveau voisin et j’étais concentré sur le motif floral que je traçais sur le pied d’une jeune blonde gémissante.

— Respirez, ma belle. J’ai presque fini le pire, promis.

Je pressai l’aiguille avec précaution contre sa cheville.

— C’est toujours plus douloureux sur l’os.

— Oh, mon Dieu…, grogna-t-elle.

Je retirai l’aiguille.

— Tout va bien ?

Elle hocha la tête.

— Je ne pensais pas que cela ferait si mal.

Derrière moi, la porte s’ouvrit et j’entendis mon propriétaire finir sa phrase.

— … rencontrer Seth. Il vit dans l’appartement face à celui qui vous intéresse et il tient cette boutique.

— J’arrive, Al, lançai-je en me retournant à peine.

— Prends ton temps.

Je retirai le pied de la pédale et le vrombissement de l’aiguille cessa. Je jetai un regard dans le miroir au-dessus de mon poste de travail, ce qui m’offrit un point de vue privilégié et discret pour apercevoir mon potentiel futur vois…

Oh, bordel !

J’avais plaisanté avec Michael pendant ces dernières semaines sur les voisins de cauchemar que je pourrais récolter à la place de Robyn. Des ivrognes qui rentreraient de beuveries en vomissant dans les escaliers communs, des obsédés sexuels inconscients de la finesse des murs. Des squatteurs. Des tueurs en série. Des batteurs atteints d’insomnie.

Mais qu’avais-je omis ? Le pire voisin possible.

Un putain de canon !

Avec un foutu petit copain.

Je ne savais pas lequel était le voisin potentiel, lequel était le petit copain, ni s’ils emménageaient tous les deux. Sans importance, ils étaient tous les deux foutrement sexy.

Surtout le plus petit. Les deux étaient tellement baisables que c’était ridicule, genre « pas la peine de me payer un verre, je me fous de ton nom, désape-toi et en avant ! » Mais le second, qui tendait le cou pour regarder les dessins sur le mur, aurait mérité quelques séances penché sur mon lit… Même à cette distance, son sourire fit accélérer ma respiration et les battements de mon cœur. Des yeux sombres, intenses. Une barbe courte parfaitement taillée encadrait ses lèvres. Des pommettes et une mâchoire bien dessinées. S’il avait quelque chose dans le crâne et un peu d’humour, je ne donnais pas cher de sa peau !

Un joli mec au sourire de démon me faisait fondre, mais ce genre de gars ? Mince, décontracté, sexy sans effort même dans une parka, et les cheveux mouillés et ébouriffés ? Une flèche de kryptonite dans mon putain de talon d’Achille. Bordel.

Je regardai ma cliente.

— Vous m’excusez une seconde ?

Elle soupira.

— J’ai besoin de quelques minutes de pause, de toute façon.

Je souris.

— Ce ne sera pas long, promis.

Elle posa la tête contre la chaise en prenant de longues inspirations et je déposai ma machine à tatouer avant de retirer mes gants. J’allais saluer le propriétaire et le canon que j’espérais avoir pour voisin. Je ne pouvais peut-être pas toucher, mais ça n’empêchait pas de regarder !

— Ah, le voici ! annonça Al.

Les trois hommes m’observèrent et je tendis la main en parvenant à articuler mon nom :

— Seth Wheeler.

Le plus petit me regarda droit dans les yeux en me serrant la main.

— Darren Romero.

Il me lâcha et ajouta :

— Voici mon frère, Chris.

Son frère ? Ah… Voilà qui changeait la donne…

Je donnai une poignée de main à Chris et Darren désigna les murs de l’atelier.

— Alors comme ça, tu es artiste.

Chris ne dit rien mais quand il lâcha ma main, une expression de dégoût passa sur sa figure. Une petite crispation des lèvres, un sourcil légèrement levé, froncé… Ah, ouais ? Va te faire foutre !

Je haussai les épaules.

— Artiste, profanateur de peau… (Je jetai un regard vers la jeune femme qui respirait profondément sur le fauteuil.) Mutilateur d’étudiants. Tout dépend à qui l’on demande !

Darren rit et son frère leva les yeux au ciel.

— Oh, détends-toi, lui lança le canon.

Chris lui adressa un regard noir.

— Tu crois vraiment que vivre dans ce quartier de la ville, au-dessus d’un atelier de tatoueur, en plus, est une bonne idée ?

Le visage de Darren s’assombrit aussitôt.

— On en parlera plus tard, siffla-t-il entre ses dents.

La tension envahit la boutique. Même les filles qui discutaient pendant que Lane réalisait l’un de leurs tatouages se turent.

— Enfin, passons, reprit Darren.

Il se tourna vers moi, sourit, et l’atmosphère s’allégea.

Les filles retournèrent à leur bavardage. L’aiguille de tatouage recommença à vrombir. Chris grimaça, et se concentra sur autre chose que son frère et moi.

J’étouffai un toussotement.

— Ah, avant que j’oublie, j’ai une promotion pour les nouveaux, dis-je en désignant les dessins du mur. Le premier tatouage est offert.

Darren tressaillit.

— Oh. Non. Je déteste les aiguilles.

— Et les tatouages, marmonna Chris.

Darren lui jeta un regard en coin.

— Inutile d’en rajouter.

Chris s’apprêta à répondre, mais un regard explicite de son frère le dissuada.

— Ah, pas de bol, soupirai-je. En général, c’est comme ça que je fais connaissance avec les nouveaux voisins.

— Vraiment ?

— Eh bien, cela permet de s’asseoir et de discuter… à condition qu’ils supportent la douleur.

Darren frissonna.

— Très peu pour moi, mais merci d’avoir proposé. Il faudra trouver une autre manière de faire connaissance.

Son audace me prenait de court. Sans doute parce que je m’emballais beaucoup trop face à cette simple phrase.

Je croisai son regard et il sourit, paraissant dire : « Ouais, je te drague. » Je m’emballais ? Mon cul ! Il leva un sourcil, très légèrement, et je dus être le seul à le remarquer, mais ce détail suffit à me mettre la tête à l’envers. Et cette bombe atomique allait vivre en face de chez moi ? Il ne lui faudrait même pas une semaine avant que l’un de ses sourires ou de ses petits airs ne me fasse trébucher et tomber en bas des marches.

Et nous n’avions pas baissé les yeux pendant que toutes ces idées me passaient par la tête.

Je rompis le contact et je me raclai la gorge.

— Alors vous… tu es nouveau dans le coin ? Je veux dire, dans ce quartier de Tucker Springs ? Tu débarques d’une autre planète ?

Darren se balança un peu en regardant Chris, puis il sourit à nouveau – cette fois un putain de sourire forcé aux lèvres.

— Je viens d’arriver de Tulsa. (Il désigna son frère.) Il vit ici depuis plusieurs années et m’a suggéré de venir, alors me voici.

— Mmh, mais je ne pensais pas que tu choisirais ce coin de la ville. Surtout…

Chris grimaça et lança à la boutique un coup d’œil clairement désapprobateur.

— Tu es certain de vouloir vivre au-dessus d’un tel lieu ?

— Pas d’inquiétude, l’interrompis-je avec un geste vague de la main. Le quartier des Lumières est calme et sûr. Quant à habiter au-dessus d’un atelier de tatoueur ? Toutes les absurdités qui prétendent que les fumées d’encre font apparaître des gremlins et téléportent les bâtiments dans des dimensions parallèles ne sont que des théories pseudo scientifiques qui n’ont pas été prouvées.

Darren se mit à rire mais son frère garda une mine sombre.

— Je m’inquiète plutôt du genre de population qui fréquente ces endroits.

— Chris ! le reprit Darren avec un regard de reproche. Désolé, me dit-il. Moi, je me moque de…

— C’est un atelier de tatouage dans une ville universitaire, grogna Chris. Avec des bars et des boîtes de nuit à portée de vomi ! (Il désigna la rue.) Le club glauque dont je t’ai parlé ? Le Couvre-feu ? Il est juste en haut de la route.

— En fait, il est par là, le corrigeai-je en désignant la direction opposée. Et il n’est pas glauque.

Chris grommela quelque chose que je ne compris pas avant de se tourner de nouveau vers son frère.

— Comment être sûr que ton voisinage ne va pas être infesté d’ivrognes et de fêtards à toute heure de la nuit ?

Je grinçai des dents.

— Du moment que tu fais pas venir tes potes, on n’a pas de connards dans le coin.

Al me fusilla du regard, tout comme Chris.

Darren se contenta de rire.

— Je pense que le voisinage est parfait, vraiment.

Son frère grimaça derechef, puis haussa les épaules.

— Après tout, c’est toi qui vivras ici, pas moi.

Darren leva les yeux au ciel.

— Si la situation devient trop insupportable, j’irai habiter chez toi et Mona. De toute façon, le quartier a l’air très bien. Ce serait encore mieux si le syndic pouvait intervenir pour le problème d’humidité, ajouta-t-il en désignant l’orage au-dehors, mais je peux faire avec.

Oh, merde, du second degré. Je suis un homme mort !

Al se mit à rire en donnant une tape sur l’épaule de Darren.

— Je déposerai une demande et je verrai ce qui est possible. (Il se tourna vers moi.) Si ses références et cautions tiennent la route et qu’il ne change pas d’avis, il voudrait emménager jeudi. Est-ce que Lane et toi pourriez vous garer derrière le bâtiment ?

— Ouais, pas de souci. (Je regardai Darren.) Si tu as besoin d’un coup de main, dis-le-moi. Les jeudis sont plutôt tranquilles à l’atelier.

Darren sourit et mon pouls partit encore en vrille.

— Merci. Je pense que je m’en sortirai, mais je prends note de ton offre.

Al escorta Darren et Chris à l’extérieur, et que je sois foudroyé si le petit canon ne me jeta pas un dernier coup d’œil, et un dernier de ses putains de sourires, avant de disparaître.

Il fallait que je retourne finir le tatouage de ma cliente, mais pendant une seconde je restai à contempler la porte ouverte.

Alors comme ça, Darren Romero était mon nouveau voisin ?

Sexy. Peut-être célibataire. Potentiellement gay.

Après tout, le déménagement de Robyn était peut-être une bonne idée.

Chapitre 2

Comme il l’avait prévu, Darren emménagea le jeudi. Au moins, il cessa de pleuvoir peu avant midi. Sans quoi, Chris aurait eu une raison de plus de bougonner entre deux regards noirs quand je passai voir s’ils avaient besoin d’aide. Heureusement que c’était Darren qui s’installait, Chris et moi en serions venus aux mains avant sa première journée ! Ou l’un de ses meubles, voire lui-même, aurait pu malencontreusement tomber dans l’escalier… L’immeuble n’avait pas besoin d’un connard pessimiste de plus. Ça, c’était mon rôle, bordel !

Mais son frère pouvait rester aussi longtemps qu’il voulait.

Heureusement, j’eus largement de quoi me distraire pendant que mon appétissant voisin emménageait. Contrairement aux autres jeudis, j’enchaînai les rendez-vous jusqu’à 19 heures.

Quand la porte claqua derrière mon dernier client, je refermai mon agenda. Une journée de faite, et une sacrément productive !

Lane était déjà parti, je nettoyai mon poste de travail, je fermai l’atelier, et j’entrepris le trajet épuisant d’environ trente mètres pour regagner mon appartement.

J’arrivais à la porte de l’escalier quand elle s’ouvrit. Je me retrouvai nez à nez avec Darren. Il n’était guère différent, mais ses cheveux humides étaient mieux coiffés, comme s’il venait de prendre une douche. Sa présence me fit pourtant autant d’effet que la première fois. Mon cœur et mon cerveau se mirent encore à débloquer.

— Oh, dit-il en s’arrêtant. Je ne pensais pas que tu aurais déjà fini ton travail.

— Déjà ? (Je consultai ma montre en faisant comme si mon pouls n’était pas monté en flèche.) Il est 19 h 45.

— Les ateliers de tatoueurs ne restent-ils pas ouverts très tard ?

— Ouais, les week-ends. Mais les jeudis…

— Je vois. Alors, hum…

Il mit les mains dans ses poches et fit rouler ses épaules.

— J’apprends encore à me repérer dans le coin. Est-ce que tu me recommanderais un bar pour boire une bière ?

Pourquoi pas chez moi ?

— Il y a plein de restaurants par là, répondis-je en désignant la rue menant au parc du quartier. Tout dépend de l’ambiance que tu cherches.

— Quelque chose de calme.

— Essaie chez Jack. Il vient d’ouvrir et ce n’est pas un bar de sportifs bruyants.

— Je pense que je vais l’essayer, alors, merci.

— Pas de quoi.

Il s’éloigna d’un pas puis s’arrêta.

— Tu veux, hum, te joindre à moi ?

Je toussai pour ne pas m’étrangler tout seul.

— Je… Vraiment ?

Darren haussa les épaules.

— Hé, je suis nouveau. Je ne vais pas ignorer une occasion de ne pas manger seul.

— Alors tu m’exploites pour te tenir compagnie en attendant de te faire de vrais amis, ai-je soupiré avant de secouer la tête. Je suis touché, Darren, vraiment.

Il rit.

— Il faut bien commencer par quelqu’un.

— Ouais, c’est vrai. (Je glissai mes clés dans ma poche.) Allez, en route.

Je le guidai le long du trottoir. Seules les flaques disséminées ici et là rappelaient l’orage torrentiel du matin. La soirée était fraîche, mais agréable. Pas mal pour me balader avec le nouveau canon de Tucker Springs. Tant que j’arrivais à mettre un pied devant l’autre, c’était tout bon.

— Le quartier semble sympa pour l’instant, dit-il après un moment.

— Ton frère n’avait pas l’air de cet avis.

Darren émit un rire doux, presque à regret.

— Il est très protecteur, c’est tout. Tu sais comment sont les frères aînés.

Ces mots me heurtèrent en pleine poitrine mais je m’obligeai à sourire. Il ne pouvait pas savoir.

— Ouais, je connais le genre.

— Désolé, il était un peu cassant l’autre jour. Et aujourd’hui.

— Pas de problème, dis-je en esquivant une flaque. Mais dis-lui qu’il peut profiter de ma promo pour les nouveaux venus s’il veut un tatouage gratuit.

— Vraiment ?

— Bien sûr. Bon, je ne promets pas de ne pas prendre quelques libertés avec le motif qu’il aura choisi, mais…

Cette fois, le rire de Darren fut plus franc.

En bas de la rue, on ralentit devant la boutique gay, décorée de couleurs arc-en-ciel. Drapeaux, bannières, posters, livres, tout était là pour découvrir et affirmer son homosexualité. En passant, Darren détailla les articles multicolores de la vitrine.

— Il y a ce genre de boutiques, à Tulsa ? demandai-je.

— Pas dans mon quartier, dit-il avec ce qui me parut un peu d’amertume.

— Tu… tu savais que tu emménageais dans le quartier gay de Tucker Springs, pas vrai ?

— Oui. (Il me regarda sans cesser de marcher.) C’est pour cela que je suis venu.

— Oh, d’accord.

OK, il était gay, doute confirmé, cible en joue !

— Tant mieux.

— Alors, qu’est-ce que tu fais à Tucker Springs, quand tu ne tatoues pas ?

— Eh bien, avec un pote, on connaît par cœur les chemins de randonnée. Tu aimes les marches en montagne ?

— « En montagne » ? répéta-t-il en me lançant un regard en coin. Je viens d’Oklahoma. Je peux me casser le nez en montant une rue en pente.

Je ris en me demandant si c’était son humour ou ce foutu regard qui faisait battre mon cœur.

— Vivre au premier étage doit être un enfer, alors, plaisantai-je.

— Il va me falloir du temps, je l’avoue. Mais ce sera plus simple quand les bonbonnes d’oxygène seront livrées.

Bonne repartie, ça me plaît…

Je m’éclaircis la voix.

— Alors, cherchons des activités à Tucker Springs qui ne te donneraient pas le vertige… Il y a de bonnes boîtes de nuit, surtout dans le quartier des Lumières. Un pote tient Le Couvre-feu, précisai-je en désignant la direction de la discothèque de Jason.

— Ce n’est pas la boîte dont parlait Chris ? Le club glauque ?

J’agitai la main.

— Que connaît un hétéro d’une boîte de nuit gay ?

— Oui, en effet. Alors… elle est bien ?

— Sans doute le meilleur repaire pour célibataires !

— Bon à savoir. Mais les boîtes ne sont pas trop mon truc. Trop bruyantes, trop… Ce n’est pas mon truc.

— Je comprends.

Il n’avait pas ajouté qu’il était déjà pris…

Il n’y avait pas trop de monde chez Jack, et la serveuse nous trouva rapidement une table près d’une fenêtre dans le salon-bar. On commanda deux bières pression, et on regarda le menu en quête de quelque chose à manger. J’avais grignoté toute la journée et il n’avait pas très faim, on finit donc par en rester aux boissons.

— Donc, ça fait combien de temps que tu es à Tucker Springs ? demanda-t-il.

— Depuis la fac, ça doit faire une dizaine d’années, maintenant.

— Qu’est-ce que tu étudiais ? Les beaux-arts ?

— Non, je faisais de la musicologie. Je voulais enseigner, mais… Je n’ai pas achevé mes études. J’ai laissé tomber en troisième année.

J’avalai une longue gorgée, comme si cela pouvait nettoyer l’amertume de mes mots.

— Et toi ? Qu’est-ce qui t’amène à Tucker Springs ?

— Le travail.

Ce simple mot m’interrompit. Je rêvais peut-être, mais j’avais cru ressentir dans son ton un peu de l’amertume que j’avais essayé d’évacuer.

Avant que je puisse l’interroger, Darren se racla la gorge.

— J’ai passé trop de temps dans les plaines de toute façon, j’avais besoin de changer de décor. Je me suis dit que les montagnes seraient un changement agréable.

— Et ?

Il sourit.

— Pour le moment, ça va.

— Excellent. Je crois que tu vas te plaire, ici.

Et ce n’est certainement pas moi qui vais me plaindre que tu sois là.

Je bus une gorgée rapide.

— Même si tu ne l’apprécies pas tout de suite, le quartier sait se faire aimer.

— Je garderai cela en tête si je regrette mon choix. (Il fit doucement tourner son verre en regardant la bière clapoter.) Alors, les randonnées sont bien par ici ? Une fois habitué à l’altitude, je veux dire ?

— Les sentiers sont géniaux. Et il y a des trajets tranquilles pour les petites natures comme toi.

Darren me lança un regard taquin.

— Ouais, je ne voudrais pas monter tout en haut d’une colline pour être incapable d’en redescendre après.

Je répondis avec un sourire goguenard :

— Ouais, le truc, c’est que les secours ne viennent que si tu dépasses les dix mètres de hauteur. En dessous, ils te laissent gérer tout seul.

Il hocha la tête d’un air solennel.

— Je m’en souviendrai. Alors si je veux partir en exploration, il vaudrait mieux que je t’emmène comme guide.

Oh, oui, vas-y.

— Je serais ravi de guider une bleusaille en randonnée. Si tu te sens d’attaque, fais-le-moi savoir.

— Entendu, dit-il en souriant avant de siroter sa bière. Alors, tu parlais des célibataires tout à l’heure. Il y en a beaucoup en ville ?

Je haussai les épaules.

— Pas autant qu’à Denver, par exemple, mais il y en a quand même pas mal.

— Et tu es l’un d’eux ?

Je sentis ma gorge se serrer.

— Est-ce que tu viens de me demander si j’étais célibataire ?

Il reposa son verre presque vide et me regarda dans les yeux.

— De manière détournée, oui.

— Eh bien, oui, fis-je en prenant mon verre. Et toi ?

— Depuis trop longtemps, oui.

— Vraiment ?

Il hocha la tête.

— Disons que j’ai fait une pause. J’ai eu…

Son expression s’assombrit brièvement, le regard perdu dans le vague. Puis il secoua la tête.

— Enfin, tu sais. Tu vis ta vie, et avant d’en avoir pris conscience, tu n’as pas eu d’histoire depuis une éternité.

— Oh, oui, je vois de quoi tu parles.

Je levai mon verre en une parodie de toast.

— Mon dernier petit copain et moi avons rompu depuis, bordel…

Je comptai les années mentalement.

— Merde, déjà quatre ans.

— Oh, vraiment ? (Darren secoua la tête.) Cela ne fait pas si longtemps pour moi. Je ne suis hors jeu que depuis deux ans.

— Ah, mais je n’ai pas dit que j’étais totalement hors jeu depuis quatre ans, précisai-je en souriant par-dessus mon verre. J’ai seulement dit que je n’avais pas eu de petit ami depuis quatre ans.

— Ah, je vois.

Il me rendit mon sourire et vida sa bière.

— Une autre ?

— Ce n’est pas de refus.

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