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Thé entre amies

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Depuis son mariage, Émilie Tréval est une épouse modèle et une femme aimante, soucieuse de plaire à son mari et le satisfaire... mais cela ne suffit pas, il ne lui témoigne aucune passion.

Elle va faire la connaissance de la sulfureuse Alba, qui va rapidement combler le vide affectif d’Émilie et lui faire découvrir amour et plaisir inédits. Dans un Londres alternatif, industriel et victorien, l’heure du thé se fait gourmande et sensuelle.


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couverture

Jessy K. Hyde

Gourmandises

Épisode 1 : Thé entre amies

 

Émilie Tréval jouissait d’une vie parfaite en apparence. Issue de la classe marchande, elle avait épousé la petite noblesse en la personne de Monsieur Tréval, lequel dirigeait un cheptel d’usines de pièces détachées pour machines volantes. Ce dernier s’était bâti une petite fortune ainsi qu’une solide réputation, et depuis dix ans environ, pas un seul aérostat ne flottait sans au moins une pièce ou plus estampillée Tréval Industries. Monsieur Tréval était, de l’avis de la meilleure amie d’Émilie, un époux remarquable à tous points de vue : à peine plus âgé que sa femme, il se trouvait souvent absent pour visiter ses installations et, quand il était présent, visitait rarement les « installations privées » d’Émilie, en ce qu’il n’exigeait que de temps à autre qu’elle écarte les cuisses pour concevoir l’héritier qu’on attendait d’eux.

« On » n’étant autres que les parents des intéressés.

Cependant, au bout de quatre longues années d’un mariage sans passion, où Émilie avait tout tenté pour éveiller le désir de son époux malgré la douleur qu’elle éprouvait à chacun de leurs rapports, aucun enfant n’était né, pas même mort, puisqu’Émilie n’était jamais tombée enceinte. Entre la rareté des étreintes, leur rapidité et leur aspect déplaisant, ainsi que la pression qu’elle sentait peser sur elle à cause des attentes de sa famille, Émilie n’était guère surprise de ne pas avoir eu la chance de se découvrir mère.

Des rumeurs de stérilité couraient sur son dos, elle le savait ; elle n’était pas idiote et, sans pour autant en avoir été elle-même témoin, elle avait déjà entendu de tels ragots au sujet d’autres femmes sans enfants. Nul doute que de pareilles inepties circulaient à son égard. Sauf que, dans son cas, l’absence d’héritier n’était pas due à une absence de fertilité.

Simplement : il ne pouvait y avoir d’enfant sans tentative régulière de conception.

Or, Monsieur de Tréval – Ulrich, comme elle aimait l’appeler dans l’intimité – semblait fuir toute forme de promiscuité, soit par lassitude, soit par dégoût. Jusqu’à présent, Émilie pensait que le problème venait d’elle, ou que son époux trouvait son plaisir dans les bras d’une autre, rémunérée pour cela. Mais depuis quelque temps, elle savait la vérité.

Une vérité qui s’éloignait bien davantage encore des scandales habituellement tolérés en société.

Et qui avait transformé sa vie banale et ennuyeuse en quelque chose d’inattendu et de merveilleux…

Émilie sourit dans le bain qu’elle prenait en cet instant, les souvenirs remontant à la surface de sa mémoire et éclatant au contact de l’air telles les bulles du champagne qu’on lui avait servi pour accompagner son moment de détente. Par la fenêtre, elle pouvait voir les buissons de rosiers en fleurs, leurs couleurs vives et douces à la fois. Quand elle avait commencé à lever le voile sur l’énigme que représentait son époux, le printemps était proche, mais encore loin de poindre à l’horizon.

Elle s’en souvenait comme si c’était hier. Lentement, elle remonta les méandres du temps et de la mémoire, puis ferma les yeux en renversant la tête contre le rebord en fonte de la baignoire. Sa bouche aux lèvres roses laissa échapper un soupir de bien-être comme l’eau chaude et ses meilleurs souvenirs l’enveloppaient.

Tout avait débuté par une après-midi d’automne, en gare de Quérille, alors qu’elle attendait le retour de son mari.

Tout avait débuté par une rencontre.

Aussi inattendue et merveilleuse que sa vie aujourd’hui…

 

*

 

La gare de Quérille fourmillait de monde à cette heure avancée de l’après-midi. Entre les ouvriers qui revenaient du travail par le train de dix-sept heures et les grands voyageurs qui les croisaient, Émilie ne savait plus où se mettre, consciente de gêner où qu’elle soit. Elle s’était donc recluse dans un coin, entre deux plantes vertes, se sentant parfaitement idiote alors qu’elle songeait qu’il s’agissait là d’une excellente métaphore de son existence.

Après tout, n’était-elle pas qu’un élément décoratif dans la vie de son époux ?

Non, se morigéna-t-elle. Je ne dois pas désespérer. Je dois m’affirmer, essayer d’être à la hauteur de ses attentes ! J’espère que ma venue ici ne le décevra pas…

Émilie ne l’avait en effet pas prévenu qu’elle l’attendrait en gare pour l’accueillir. Estimant – sans doute à raison – que les surprises pouvaient redonner un élan à son couple en mal de passion, elle s’était dit qu’il serait bon de venir l’accueillir sur le quai sans s’être annoncée. Mais à présent qu’elle se trouvait là, tout endimanchée dans sa plus belle robe de jour, les doutes l’assaillaient. Elle tenta de se redonner une contenance, caressant les plis de sa robe à tournure, aplatissant l’avant de son corset afin que sa poitrine pigeonne davantage. Le geste lui attira les regards d’un passant qui, depuis l’abri de son chapeau gavroche, loucha sur ses voluptueux attributs.

Émilie se figea, espérant que le mauvais moment s’estompe et que l’homme s’en aille – ce qu’il fit, heureusement.

Le malaise persista néanmoins. Malgré l’envie de plaire à son époux, elle se couvrit les épaules du châle qu’elle avait apporté pour parer au vent, ce jour-là plutôt froid. L’automne pointait à peine le bout de son nez enrhumé. Cela dit, il affichait déjà ses plus belles couleurs. À travers les grandes baies vitrées qui faisaient face aux quais, Émilie discernait les pins et les hêtres du parc Ansois, où les promeneurs défilaient bras dessus bras dessous, soit entre amis, soit en couple – et, dans ce cas, le plus souvent accompagnés d’un chaperon quand Mademoiselle n’était pas encore mariée à Monsieur.

Émilie poussa un profond soupir, soudain nostalgique des balades qu’elle effectuait avec sa meilleure amie dans ce même parc. Leur chaperon les suivait toujours comme une ombre, mais elles possédaient un certain espace de liberté dans leurs chuchotis et leurs éclats de rire étouffés, tandis qu’elles déambulaient le long du Pont Julien et allaient s’asseoir sur le banc placé sous le grand saule pleureur. Le regard rivé à la baie vitrée, elle se souvint de l’arbre magnifique posé près du lac, des couleurs chaudes qu’il prenait à l’approche de l’automne, se parant d’un feuillage tout d’or et de feu. Le soir, entre le coucher du soleil et le reflet des frondaisons sur l’eau, on aurait cru que le lac s’enflammait, les étincelles orange liquides flottant à sa surface.

Aujourd’hui, Émilie n’avait plus de chaperon, mais plus non plus sa meilleure amie Louise pour déambuler dans le parc. Cette dernière avait quitté Quérille pour Blason, la ville où habitait son propre mari. Émilie s’était rendue plusieurs fois dans le parc depuis, seule à présent qu’elle était mariée et autorisée à aller où bon lui semblait quand bon lui semblait – tant qu’elle prévenait son époux, du moins. Mais la nostalgie de ces instants passés avait été si forte qu’elle en était à chaque fois repartie plus blessée et plus triste, les larmes aux yeux, prétextant à son retour que la rougeur de son regard n’était due qu’au vent qui soufflait trop fort.

Un pieux mensonge pour une vie trop pieuse.

Bien trop rangée.

Ennuyeuse à mourir…

Si seulement Ulrich pouvait l’aimer un peu plus ! Elle aurait trouvé quelque saveur à la longue attente de son existence.

Émilie allait de nouveau soupirer quand elle sursauta, soudain aiguillonnée par le message lancé par l’annonceur sur les quais :

— Le train en provenance de Jabelle et à destination de Quérille arrivera au quai numéro trois dans cinq minutes. Cinq minutes seulement !

D’un regard affolé, elle chercha le panneau qui indiquait le quai numéro trois. Ou était-ce le cinq ? Arrivait-il dans cinq minutes au quai numéro trois, ou bien dans trois minutes au quai numéro cinq ? Diantre ! Perdue dans ses pensées, elle avait mal écouté. Heureusement, un mouvement de foule constitué de femmes et d’enfants, qui, comme elle, venaient accueillir l’homme de la famille revenu de voyage, se déplaça vers la droite. Émilie s’assura que son châle était bien noué sur ses épaules pour la préserver des regards indiscrets, mais dévoilait suffisamment de ses atours pour attirer celui qu’elle voulait piéger, avant de s’élancer vers la plateforme où le train d’Ulrich arriverait dans quelques instants.

Au moment où elle sortait de son abri entre les deux plantes, une silhouette encore plus vive que la sienne la percuta. Émilie poussa un petit cri effrayé, comme la plume d’un chapeau lui rentrait dans l’œil sans la blesser. Elle trébucha, se rattrapa à ce qu’elle pouvait – quelque chose de mou et très doux, fort agréable au toucher – avant de choir lamentablement au sol. Son genou fit une rencontre douloureuse avec un angle, tandis qu’un grand bruit de tissu déchiré lui indiquait que sa tournure souffrait de sa précipitation.

Son premier réflexe fut de s’excuser, alors même qu’elle se trouvait toujours par terre :

— Je suis confuse, vraiment. J’espère que vous n’avez rien…

— C’est à moi de vous demander cela, très chère, fit une voix exquise et féminine. Prenez donc ma main, je vais vous aider. Relevez-vous. Voilà.

Les joues rouges de honte, Émilie garda résolument le regard baissé sur le sol, tout de marbre blanc devenu gris à force de pas empressés et de saleté tenace. La fermeté de la poigne associée à la douceur de la voix qui tentait de la rassurer la poussèrent cependant à observer le visage de son interlocutrice.

Et le monde disparut, s’évanouissant de son esprit comme elle plongeait le regard dans deux iris d’un bleu clair magnifique, loin d’être froids en dépit de leur beauté polaire. Une lueur chaleureuse et authentique brillait dans leurs pupilles, éclairant un visage tout en noblesse. La femme possédait l’assurance des grands de ce monde, mais pas leur dédain affiché ni leur prétention mauvaise. L’expression inquiète semblait sincère, de même que la virgule du sourire en coin qui se dessinait peu à peu sur les lèvres pleines, aussi rouges et pulpeuses qu’une cerise cueillie au cœur de l’été. Émilie s’écarta d’un pas titubant vers l’arrière, les mains toujours tenues par celles de son vis-à-vis, éblouie par tant de beauté. La prise de recul lui permit de discerner la plume qu’elle avait reçue dans l’œil, unique atour posé sur un chapeau très élégant qui seyait merveilleusement au visage fin de sa porteuse. Sous l’accessoire en crêpe émeraude, des boucles noires cascadaient sur des épaules à la peau soyeuse, révélées par un corset très décolleté qui laissait peu de place à l’imagination.

Sauf qu’à la différence d’Émilie, la belle inconnue n’avait pas peur de montrer ses charmes, puisqu’elle ne portait aucun châle, pas même sur les bras, recouverts cependant de manches longues et épaisses, parfaites pour la saison.

Louchant malgré elle sur ce spectacle de chair et de tissu, Émilie se dépêcha de ramener son châle sur ses épaules. L’inconnue l’arrêta d’un geste doux. Son sourire s’accentua et, avec lui, la virgule sur sa joue.

— Vous ne devriez pas vous cacher ainsi.

Émilie toussota :

— Vous avez raison, c’est de ma faute, je n’aurais pas dû sortir de ce recoin sans regarder s’il n’y avait pas quelqu’un qui…

— Oh, je ne parlais pas de cela.

Le sourire s’ouvrit encore, pareil à un éventail, révélant petit à petit son motif et ses nuances.

— J’en oublie les bonnes manières, fit la jeune femme en détachant ses mains gantées de celles d’Émilie. Alba de Guise, enchantée de vous rencontrer.

— Et moi les miennes, renchérit une Émilie cramoisie de gêne avant de se présenter : Émilie Tréval, ravie également.

— Tréval, comme l’armateur pour machines volantes ? s’enquit Madame de Guise, haussant un...

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