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Théâtre

De
663 pages
Jean Gillibert dans son théâtre ici rassemblé ne se contente pas d'explorer passionnément les fourvoiements de l'histoire de son siècle; il cherche, plus encore peut-être, à rendre compte d'un autre phénomène, lui aussi moderne et non moins inquiétant : la démission des mots.
Il aura été tour à tour dramaturge et poète, psychiatre et psychanalyste, acteur et metteur en scène, traducteur des classiques et modernes, influençant plusieurs générations d'acteurs et de dramaturges, cherchant à faire émerger un "autre théâtre".
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THÉATRE
1963-200 8Projet2 17/11/09 20:03 Page 4Projet2 17/11/09 20:03 Page 5
JEAN GILLIBER T
THÉATRE
1963-200 8
L’HARMATTANProjet2 17/11/09 20:03 Page 7
MISE EN GARDE
de l’Auteur
C’est plutôt tardivement que j’ai écrit pour le théâtre, alors que l’envie
m’en était venue dès l’enfance. Ce qui ne m’a pas empêché de pratiquer très
tôt le théâtre, et de le pratiquer beaucoup, mais toujours avec cette envie
ravageuse, trop avouée et longtemps inconduite. Je me sentais impuissant
à
trouverenmoietenmonépoque–mesépoques–lasourcesûrequiservîtessentiellement ce que je souhaitais atteindre du«miracle»de la réalité
théâtrale.
J’avaisrefuséle«culturel»pourmieuxmerapprocherducultuel;comme
j’avais refusé les acrobaties de mise en scène, toujours dissimulatrices de
l’œuvre.
Jemesentaisentotaleinanitédevantlanécessairecommensalité–etpas
seulement civique– de l’œuvre de théâtre, qui partage etunit acteur et
spectateur, scène et public.
Je savais avec certitude éprouvée qu’il avait existé des«miracles»–les
Grecs,Shakespeare,Racine…Jesavaisqu’ilmefallaitretrouveraussiceque
j’avais vécu de«miraculeux», enfant, auprès des vieux comédiens de
Pontaux-Dames:ungisementderessourcesorganiquesdanslequeljen’aijamais
cessé de puiser.
Vint enfin l’heure où je me sentis prêt à vendanger ces richesses
longuement désirées, avec cette foi dans l’écriture qu’apporte non pas le
surgissement d’un temps retrouvé mais le pressentiment d’un temps nouveau
d’enracinement.
J’ai tenté d’être alors un ouvrier éduqué au service d’un théâtre de
l’inhérence.
J.G.Projet2 17/11/09 20:03 Page 8Projet2 17/11/09 20:03 Page 9
AVIS D’UN LECTEUR
AU LECTEUR
Ames tièdes, s’abstenir! Que Jean Gillibert nous pardonne cet
avertissement qui vient après sa«mise en garde». Voudrait-on faire fuir le lecteur
qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Mais si l’onveut aussi donner aux
intrépides qui oseront franchir le seuil de ce Théâtre de quoi éclairer leur
che-
minetouvrirlesbonnesportes,ilestaumoinshonnêtedelespourvoir,sinon
d’untrousseaudeclés(ceseraittoutdemêmetricherie),entoutcasd’unbriquet et de quelques mèches.
Nous ne voulons pas insinuer que l’auteur des pièces réunies dans le
présent volume se complaît dans l’obscur, mais simplement rappeler qu’au
re-
boursdequasitousleshommesdethéâtredesontempsiln’ajamaisrienfait
pour«séduire»sonpublic,préférantfédérerlaferveurd’unpetitmonded’enthousiastes plutôt que de racoler les foules à renfort d’esbroufe et de
portevoix.
Cepourraitêtrelàsigned’orgueildissimulé
:chercheràconquérirlessuf-
fragesenadressantd’abordsonœuvreauhappyfew…etcalculerquecedernier finira bien ensuite par rameuter, ne serait-ce que par intimidation, la
troupetoujoursnombreusedesjobards.Ehbien,cen’estpaslecas:l’histoire
de Jean Gillibert montre au contraire qu’il a commencé par n’adresser son
théâtreàpersonne.Hommedelascènedèsl’immédiataprès-guerre(ilestde
lajeuneéquipeduThéâtreantiquedelaSorbonnequiressusciteen1947–il
aalorsvingt-deuxans–lelieuscéniqued’Epidaure,muetdepuisprèsdevingt
siècles,enyfaisantrésonnerànouveaulagrandevoixd’Eschyle),ilattendra
d’avoir passé la cinquantaine pour songer à faire entendre ses pièces à lui,
choisissant de consacrer d’abord son temps au théâtre des autres:de tous
ceux qui l’ont fait être ce qu’il est, et auprès desquels il se sent pour
jamais
redevable.
Onnedonnerapasicilalistedesspectaclesqu’ilamontés(unebonnecentainede1956
à2003,destragiquesgrecsàValèreNovarina),nicelledestraductions qu’il a livrées (Sophocle, Eschyle, Euripide, Shakespeare…) ou des
romanciers qu’il a adaptés pour la scène (Balzac, Dostoïevski, Henry James,Projet2 17/11/09 20:03 Page 10
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Pierre-Jean Jouve, Raymond Guérin…), ni des lieux fameux où il s’est
produit ou qu’il a animés (l’Odéon à l’époque Renaud-Barrault, la troupe de
la
Comédie-Françaisedanslacourd’honneurd’Avignon,lefestivaldeChâteauvallon où il forma toute une génération d’acteurs et de créateurs). On se
contentera de rappeler que ce travail au long cours a été conduit par un
homme qui exerçait, outre ces activités qu’on vient de dire, le double métier
de psychiatre et de psychanalyste – où il a laissé une trace non moins
marquante. Et de préciser que le théâtre qu’il s’est finalement résolu à signer de
son nom (et qui n’a toujours pas été entièrement monté à ce jour) n’a pour
l’essentiel connu que les feux de scènes modestes… où il n’a pourtant pas
laissé de surprendre et parfois d’éblouirun public d’aficionados aussi fidèles
que têtus.
Nous voulons surtout dire que ce théâtre qui a mis tant d’années à mûrir
s’offremoinsqu’ilnesemérite.Nonqu’ilpuisseêtreenrienréputédifficileou
abscons (c’est même l’un des plus«physiques» que nous sachions… ce
qui
nel’empêchepas,onleverra,derevendiquerhautetclairunedimensionproprement«spirituelle»,fût-ceencousinantavecbiendeshérésies);maisdans
la mesure où il est né de la fréquentation des maître antiques, qui se
refusaient à séparer le profane du sacré, il ne saurait atteindre à son
accomplissement par les voies trop simples et souvent menteuses de l’évidence. Lecteur
de saint Augustin, Jean Gillibert n’ignore pas que«Dieu est proche de ceux
qui le fuient, et fuit ceux qui le cherchent». Aussi n’hésite-t-il pas à s’égarer
etànous égarer dans la nuit obscure du songe, de la vaticination, voire du
délire… l’égarement étant à ses yeux moins une voie privilégiée de
l’expressionthéâtralequelaconditioncentraledetoutedramaturgieporteusedesens.
Car c’est au prix de l’égarement, et à ce prix seulement, il en a toujours été
convaincu,queledramequisejoueetsenouesurscène(etpeuimporte,alors,
qu’il soit tragique, comique ou bâtard) peut remplir sa mission: qui est de
nous rendre visible l’invisible.
Aquoi il s’emploie ici inlassablement, loin de la sage mesure si chère à
l’espritfrançais,etnereculantjamaisdevantlebelexcèspourvuqu’ilaide à
forcer le mur des mots sclérosés par trop d’usage. De même ne cesse-t-il
de
récusersansprudencelacommodeunitédecequ’onappellele«genre»,traitant indifféremment le thème de la Mort ou celui du Crime, ces deux
piliers
delatragédie,souslesespècesdelasotie,delafarceoududrameapocalyptique. Et il n’est pas tant porté à cela par le courant d’une tradition du
mélange qui remonterait à Shakespeare, et même à bien au-delà, que par la
sinistre exemplarité de l’époque qu’il avait sous les yeux et qui s’est employée
comme aucune autre à faire grimacer la violence de l’Histoire. A Beckett qui
soulignequel’humainetragédiefinittoujourspars’envaserdansl’absurdeet
le grotesque, il répond que c’est au contraire l’absurdité risible de l’histoire
des hommes qui fait de leur aventure une tragédie.
La mort sous toutes ses formes (violentes de préférence: crimes de sang,
exécution de prétendus coupables, extermination, inhumations et exhuma-Projet2 17/11/09 20:03 Page 11
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tions intempestives…) et à tout le moins le deuil sont présents dans presque
tous les titres de ses pièces. Il pourrait y avoir de la complaisance à cela si
c’était quelque penchant morbide qui gouvernait sa barque vers ces eaux
noires; mais l’on sent vite que cette aimantation funèbre est provoquée chez
lui par la mise en tension de toute une vie entre le pôle de la violence
historique la mieux déclarée (Gillibert est un enfant de l’entre-deux-guerres,
comme l’explique bien Marc-Olivier Sephiha dans la préface qu’on pourra
lireàquatrepagesd’ici)etceluidel’irénismetrompeurdenotreinterminable
«après-guerre»–nous y sommes toujours!– perverti par la fascination du
nombre et charriant dans la démesure de son progrès les millions devictimes
d’une Troisième Guerre mondiale qui n’ose pas dire son nom.
Leparadoxedecesdeux«époques»quel’onfeintd’opposerl’uneàl’autre
–maisquipourGillibertn’enfontqu’une–auraitquelquechosedecomique,
de ridicule en tout cas, s’il ne laissait dans son sillage une si longue
traînée
sanglante.Lethéâtrequileurdonneicicarrièreensegardantbiendelesdisjoindre, et qui le fait de façon si insistante, obsédante presque, sera donc
conçu comme une sorte de danse macabre (ricanements compris): on y tue
mais on y danse, et l’on ne sait trop si le plus terrible de l’affaire est à
chercher dans cette mise à mort qui n’en finit pas ou dans cette danse qui
l’accompagne de sonallegroostinatosardonique.
Les esprits légers protesteront qu’on a compris ; qu’on va finir par se
lasserdevoirnotreauteur,valsanttoujoursenrond,s’enretournersansfinvers
l’horreur d’un temps qui a certes fait couler beaucoup de sang mais aussi
beaucoupd’encre…Gillibertnepartagepascettefaçondevoirleschoses–ne
serait-ce que parce que de ce temps nous ne sommes toujours pas sortis :
preuve s’il en fallait que le peuple des hommes d’aujourd’hui n’a pas encore
réussi à tirer au clair le passé qui ne cesse de hanter son présent. Pas de pire
cécité, de plus dangereuse surtout, que celle de l’homme qui refuse de
recon-
naîtrelaréalitédesonaveuglement:nonseulementlacatastropheluiestpromise à chaque pas, mais il est par nature incapable de prêter attention aux
misesengardequ’onluiadresseetdetireraucuneleçondesesdégringolades
successives. Goethe nous en avertissait déjà:«Un peuple qui ne veut pas
connaître la vérité de son passé est condamné à le revivre. »
L’histoire de notre temps ne serait ainsi qu’une épuisante valse qui nous
ramènerait toujours au même point… mais à chaque tour un peu plus
bas.
RaisonpourquoiJeanGillibertinterditlamoindrepauseàsoninsistantbastringue: il en va selon lui de l’honneur du théâtre – et peut-être de tout art
digne de ce nom. Et il est prêt à y épuiser son dernier souffle, d’autant plus
véhément sur son estrade qu’il se croit habiter un temps où les mots se sont
mis à manquer aux hommes, à les trahir.
Alelired’unœilbienouvert–cequis’imposeabsolument,a-t-onenviede
dire, puisqu’on le joue si peu–, ce théâtre finit par révéler chez celui qui l’a
écrituneautreblessuresecrète:lanostalgied’untemps(celuideShakespeare
parexemple)oùlajaculationverbalen’avaitpasperdusonpouvoird’évoca-Projet2 17/11/09 20:03 Page 12
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tionmagique;oùilsuffisaitdebellementetsincèrementlanommerpourdonner chair et esprit à une idée. Les mots, alors, pouvaient être considérés
comme autant de gemmes aux reflets précieux, riches de sens, concentrés de
puissanceetdelumièrequiexigeaientd’êtremaniésavecsoin.Lalittérature
produisaitpeuetavaitpourtâchepremièredecombattrelamort,c’est-à-dire
l’ennui.Unevied’hommesuffisaitàépuiserlalecturedetouslesgrandslivres
légués par l’humanité depuis le temps où elle avait appris à écrire. Le
malheur est qu’ensuite lavoracité de la bestiole humaine, toujours plus avide de
mots et ne cessant de mettre à leur service des moyens de diffusion plus
sophistiqués,n’aeudecessed’enaffaiblirlepouvoir,d’enfairepâlirl’ancienne
splendeur au profit supposé d’une chimérique«efficience». A quoi les poètes
ont répondu de leur mieux, poussant avec autant de fureur que de génie le
feu de leur creuset, maisy exténuant par là-même le peu qu’il leur restait de
ressources.
Jean Gillibert dans son théâtre ne se contente pas d’explorer
passionné-
mentlesfourvoiementsdel’histoiredesonsiècle;ilcherche,plusencorepeutêtre,àrendrecompted’unautrephénomène,luiaussimoderneetnonmoins
inquiétant:la démission des mots. Il n’est certes pas le premier à avoir
diagnostiquéetauscultéennouscettemaladieduverbe:Artaud–dontilparaît
être aujourd’hui l’un des rares à prolonger fidèlement la quête–avait frayé
avant lui ce chemin de ronces empoisonnées et s’y était cruellement déchiré.
Lui-même pense qu’il est sans doute trop tard pour tenter de guérir
l’humanitédececancerlangagierquilarongeetlaparalyse,laréduisantpeuàpeu
àcegrandcorpsfrappéd’aphasiebaveuseetbavardequel’onsait,àmesure
que prolifère sa rage de communiquer pour ne rien
dire.
Cequin’estpasuneraison,estime-t-il,pourbaisserlesbras,etmoinsen-
corepourbaisserlavoix–àconditionquecelle-cidaignes’appliqueràarti-
culerlesmotsdelatribuavecunminimumd’exigence.Carsileromanpeine
deplusenplusàdénoncerl’insuffisancedecequenousavonsàdire,ouplu-
tôtdelafaçondontnousessayonsdeledire,lethéâtre,lui,fortdecetteprésence physique partagée – et publiquement partagée – entreun
acteur-locuteuretunauditeuràlafoisspectateurettémoin,yparvientencoreassezbien.
Il est peut-être le dernier lieu où il ne soit pas tout à fait vain de secouer les
mots, de leur faire rendre gorge.
L’ons’étonneetbientôtl’ons’émeutd’entendrechezGillibertdesaccents
«pythiques»quivoudraientrenouer,dansunregistrequinepeutplusqu’être
celui de l’impossible, avec un âge d’or désormais hors de vue, hors
d’écoute,
oùtouteparolepourraits’éleverd’uncoupd’aileàl’altitudedelaprophétie.
S’ilselivredanscespagesàtantd’écarts–delangage,deconduite,depensée–,c’estqu’aufondilespèreencorelesfairesortirdeleursgonds,cesmots
quinousfontsiméchammentdéfaut,quiontfiniparsecadenasserennous;
c’est qu’il rêve de les rendre battants comme des
portes…
Etpeuimportesinotreépoqueneluipermetpas,neluipermetplusd’accomplir ce miracle. Lui-même a assez de lucidité pour reconnaître qu’il n’estProjet2 17/11/09 20:03 Page 13
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plus temps de proposer au public autre chose qu’un«théâtre du manque».
Une enseigne peinte aux contours de l’échec? Il ne nous semble pas ; nous
sommes même quelques-uns à penser que cette bizarre formulation, dans sa
belle amertume, contient comme une promesse. Car c’est de ce manque-là,
aprèstout,toujoursbéantdanslecœurdeshommes,qu’ajaillidetouttemps
la présence qu’on n’attendait plus, celle qui nous permet de traverser sans
périr de soif tous les déserts de l’absence: l’improbable et increvable Poésie.
JEAN-PIERRE SICREProjet2 17/11/09 20:03 Page 14Projet2 17/11/09 20:03 Page 15
UN THÉATRE DE LA DÉCIVILISATION
Mon cœur appartenait aux morts.
HÖLDERLIN
Nos amphithéâtres ne sont pas là
pour la dissection des cadavres,
mais pour la ressurrection des morts.
GUSTAV E COHEN
Jean Gillibert est né en janvier 192 5,dans la période dite de
l’entredeux-guerres. A quatorze ans, il lit confusément Mein Kampf:ce nouvel
évangile inversé constituera pour lui un premier choc aux répercussions
infinies…Ledeuxièmechoc,quisuivitdeprès,futdevoirseréaliserpoint
par point les menaces pressenties à la lecture de ce «bréviaire de la
haine », et de constater l’absence de réaction des hommes politiques
françaisdetousbordsdevantlamontéedupérilhitlérien–jusqu’àLéonBlum
appelantàdésarmerdansl’espoirinsenséqu’Hitlerenferaitautant
!Adolescent, Jean Gillibert vécut avec stupéfaction la période dite de la«drôle
de guerre», qui cachait en fait, sous la frivolité apparente des discours et
des mœurs, une angoisse intense ; et surtout, pire que la déroute,
l’armistice du 22 juin 194 0:ce que Marc Bloch, dans L’Étrange défaite,désigne
comme «le plus atroce effondrement de notre histoire». L’orphelin de
quinze ans devait ressentir cette période comme une terrifiante«défaite
des pères », chefs politiques et militaires confondus. Hitler n’avait-il pas
prophétisé lui-même cet effondrement dans son livre ?«L’Histoire,
avaitil écrit, nous a montré que des peuples qui ont une fois mis bas les armes
sansy être inéluctablement contraints préféreront, dans la suite, accepter
les pires humiliations et exactions plutôt que d’essayer de modifier leur
sortparunnouvelappelauxarmes. »Ajoutonsque,durantl’Occupation,
Jean Gillibert vécut à l’ombre des milieux de la Résistance, tout en étant
trop jeune pour y participer de manière active; et qu’en 1945 il fut parmi
ceux qui accueillirent à l’hôtel Lutétia les rescapés de retour des camps
d’extermination…
Mêmes’ilesttoujoursinsuffisant,lerecoursàlabiographie–surtoutpour
ces années terribles – est forcément révélateur. Ainsi ne s’étonnera-t-on
pas
trop,àlalectureduthéâtreicirassemblé,deconstaterqu’ilgraviteoniriquement, presque en son entier, autour de ce«trou noir»historique, prélude à
uneépoque(lanôtre)quirêvedeperpétueràl’infiniuneformequasiparfaite
de crime totalitaire:le«crime collectif sans guerre ».Projet2 17/11/09 20:03 Page 16
16 JEAN GILLIBERT :THÉATRE
Onobserveraàcettelecturequelethéâtregillibertienentrepresquedans
sa totalité en résonance avec le glas de cette année 1939-1940qui lui confère
satonalitéàlafoisbarbareetfunèbre:certainespiècesdontl’actionsesitue
avantlefatidique«anquarante»fouillentsansménagementl’humusoùsont
en train de germer les prémisses de la catastrophe ; d’autres n’hésitent pas à
mettre en lumière, et sous le jour le plus cru, les horreurs de cette guerre et
l’enfer de l’extermination ; d’autres s’emploient à dévoiler les conséquences
toujours actives de cette«étrange défaite » d’une civilisation brutalement
mutée en décivilisation. Dans Les Retranchés,c’est toute une famille qui vit,
par-delàlamortdupèretombéàVerdun,l’horreursournoise,contaminante,
qui s’insinue d’une guerre mondiale à l’autre. Et Le Quatuor aux cadavres,
évoquantl’affaireStavisky(Matviskydanslapièce),déplacesignificativement
les dates de 1934 à 1938, soit au soir des accords de Munich qui
marquent
l’agenouillementdetouteunesociétédevantlanouvelleidoledumalconqué-
rantquelesantihérosdecedramemirlitonesqueaccueillentauxcrisde«Münicht!»–préparantparlàd’autreshonteuxarmisticesenoffrantparavance
leur assentiment au
néant.
MêmequandJeanGillibertfeintdenepasmettrecetteguerresouslespremiersfeuxdelarampe–ainsidansLaPassiond’AlexisoudansLeCrimede
Flo –, il ne peut s’empêcher d’en annoncer la couleur ou d’en recueillir telle
ombretardive.IlyrevientavecLaFoliePont-aux-Damesoùiltransposeune
fois de plus de quelques années (en 1942)la période de son enfance
d’avantguerre où lui-même, quasi-orphelin confié aux soins d’une«nourrice » dans
ce petit village de la Brie, fréquenta les vieux comédiens de la fameuse
maisonderetraitedesartistesdramatiquesquifurentsespremiersinitiateursau
monde du théâtre :«Ce théâtre plus vrai que les mensonges de la vie, plus
vital que la vie. »
CommelaguerredeTroiepourlestragiquesgrecsoucelledesDeux-Roses
pour Shakespeare, la double guerre mondiale qui aura marqué pour jamais
sonsiècle,etdontnoussommesencoreloind’avoirdécryptétouslesarcanes,
est pour Jean Gillibert le véritable terreau où s’enracine son théâtre : un
théâtrequi,àl’imagedelagesteeschylienneoushakespearienne,n’ariend’
«historique» au sens habituel du mot, dans la mesure où il ne requiert
aucune reconstitution de l’Histoire, mais qui, matérialiste et spiritualiste à
la
fois,convoquespontanémentunesortede«réalismefantastique»quivachercherducôtédeDostoïevski(queGillibertaplusieursfoisadaptépourlascène)
la clé grâce à laquelle il va pouvoir accéder à une certaine compréhension,
nécessairementimaginaire,«descommencementsetdesfins».C’estpourquoi
ce théâtre«fantastique», qui se tient à distance de la triade officielle
Clau-
del-Genet-Beckett–queGillibertapourtantfréquentéedeprèsquandiltravaillait au côté de Jean-Louis Barrault –, trouve ses plus sûres affinités dans
desparagesquenotreépoqueachoisid’ignoreroud’oublier:danslethéâtre
de Villiers de L’Isle-Adam et, plus près de nous, dans celui de Ghelderode. Et
chez Jarry aussi, bien sûr.Projet2 17/11/09 20:03 Page 17
17UN THÉÂTREDELADÉCIVILISATION
Ala différence du théâtre moderne le plus répandu, la virtualité
temporelle ou historique dont se réclame celui de Jean Gillibert choisit toujours de
désamorcerlesérieuxoul’intellectualitéauxquelsonnousasibienhabitués,
en privilégiant notamment la dimension grotesque, voire farceuse, de
l’existence, afin de rester en prise avec l’énergievitale de ce qui constitue selon lui
le moteur de toute réalité théâtrale. Car le théâtre n’est pas«l’illusion d’une
réalité mais la réalité d’une illusion ». Ainsi Gillibert suggère-t-il que le réel
estunecréation–etnonundonné–quiréclamelaféconditédel’irréel.Dans
la réalité théâtrale, ce qui fut possède un devenir tout autre que ce qu’on
limite d’ordinaire aux simples suites d’un passé révolu.
Ayant participé à la création de La Passion d’Alexis (dans une mise en
scène de Cynthia Gava qui connaît intimement les intentions de Jean
Gillibert), j’ai pu me rendre compte à quel point il était important, pour les
comédiens aussi bien que pour le public, de révéler les ambiguïtés d’un
passé
quin’enestpasàuneruseprès:uncrimeaétécommis,lespectredelavictimerôdeencorebiendesannéesaprèsqu’ilaétéperpétré,ettoutelapièce,
dans sa construction inversée, ne cesse de nous dire que le passé n’est pas
reconstituable, que ce qui compte dans cette histoire n’est pas tant qu’un
crimeaitpuêtrecommisquetoutcequececrimevaprovoquerparlasuite,
mémoire et oubli inextricablement mêlés, dans la vie de ceux qui y auront
prêté la main. Savoir si le fantôme d’Alexis va ou non se venger de ses
anciens tortionnaires importe finalement moins que ce qui va se jouer sur un
autre théâtre : celui du souvenir. Si la pièce met si bien en danger ceux qui
lajouentetceuxquisontvenuslavoirjouer,c’estquel’enjeudecetteprise
de risque n’est pas à chercher dans l’horreur du crime lui-même mais dans
cet autre risque, plus terrifiant encore : que la révélation du crime soit
recouverte, dissimulée par les accommodements successifs de la mémoire,
lesquels pourront dès lors justifier, voire provoquer, tous les crimes collectifs
de l’époque qui suit.
Jeune psychiatre, Jean Gillibert eut à connaître de près le visage le moins
public du crime humain : celui qu’offre le criminel longtemps après que
son
acteaétécommis,aprèsmêmequ’ilaétéoubliépartousoupresque.Auservice des aliénés criminels de l’hôpital de Villejuif, il rencontre notamment le
«premier» Pierrot le Fou ainsi qu’une des célèbres sœurs Papin et ne
manquera pas d’être frappé par l’étrange absence de remords que manifestaient
laplupartdecesacteursdupire,parlafascinanteinnocence,parla«grâce »
dans laquelle ils semblaient vivre – une grâce irréductible au«déni »
qu’invoquent généralement les«psy ».
Qu’il soit bien clair pourtant – le malentendu serait si commode! – que le
théâtredeJeanGillibertnesauraitêtreutilementinterprétéàlalumièredece
qu’ilappellelui-mêmela«réductionpsychanalytique».Onsaitqu’ilaexercé
tout au long de sa carrière le double métier de médecin et de psychanalyste.
Et alors ? Gillibert n’aura eu de cesse de pourfendre ces esprits«modernes »
qui se retranchent confortablement derrière leurs«grilles de lecture»pourProjet2 17/11/09 20:03 Page 18
18 JEAN GILLIBERT :THÉATRE
rendrecomptedecequ’ilscroientêtrelaréalitédel’art.Quelethéâtre,dans
lahauteantiquitégrecque,aiteuentreautresunefonctionthérapeutiqueest
une chose. Mais il est si aisé de se méprendre sur le fameux«effet de
catharsis » qu’on lui prête trop volontiers. Cet effet-là, tel qu’on le définit
couramment, relève d’une notion quasi mécaniste, aristotélicienne (Florence
Dupont
nousl’avertementrappelé,ilyapeu,danssestravauxsurlethéâtreantique),
quin’apasgrand-choseàvoiraveccequiestenjeusurlascène:etquin’est
riendemoins,àtoutprendre,quelepartageenactiondelafoliedeshommes
etdeleurscrimes,deleurinhumaincommedeleursurhumain.EnquoiGillibert, déjà marginal dans ses écrits psychanalytiques, propose un théâtre qui
s’entêteàcamperdanslesmargesdenotremodernité,refusantfarouchement
d’être asservi par quelque idéologie que ce soit, fût-elle héritée de ceux qui,
comme lui, sont redevables à l’enseignement de Freud. Une marginalité dont
nous ne pouvons que nous réjouir car, comme le note Balzac,«il y a plus
d’énergie dans les êtres séparés que dans la société ».
Gillibert préfère se réclamer de «tous les mal-pensants»–Eschyle (qui
n’hésite pas à sonder fraternellement les blessures des propres ennemis
d’Athènes), Shakespeare, Dostoïevski, Bernanos –, lesquels se sont attachés
avant tout à déchiffrer le message«surnaturel » du Mal, convaincus qu’une
sociétéquisecontenteraitderéprimerlecrimesanschercheràencomprendre
pour elle-même l’ontologie s’expose justement à toutes les tentations
criminelles –, la pire des sociétés, la plus dangereuse, étant d’évidence celle qui
penseêtreenmesured’éradiquerunMalqu’elles’empressederejeterhorsde
soi, et qui aura vite fait de trouver le bouc émissaire le mieux à même
d’endosser à sa place le costume du malfaiteur. Raison pour quoi les fossoyeurs
rabelaisiensqu’onvoitàl’œuvredansLeCrimedeFlonecessentderépéter,
surun ton qui n’est pas seulement celui de la provocation:«Notre époque a
tant besoin de crimes!»
Car Jean Gillibert a appris d’Eschyle aussi bien que des aliénés de
Villejuifquelevraicrime,cettepuissancehumaine,ennous,«quinouspermetde
nier l’autre avant de l’exécuter », consiste surtout à tuer le remords d’avoir
tué. Ayant moi-même incarné Alexis sur scène, j’ai pu sentir à quel point le
retour du spectre de la victime parmi ses tortionnaires de jadis, loin de
conduire à un acte de pure vengeance, ne venait réveiller la violence
d’hier
quepourenassurerla«passation»:pourfaireadvenirenchacundescriminelscettemémoirecoupablequel’oubli,jouraprèsjour,avaitinsidieusement
assassinée. Dès lors, la deuxième séance de lynchage, écho à la fois attendu
etinattenduducrimeinitial,vientapporterétrangementauxcriminelscomme
aux spectateurs un soulagement, une délivrance. Et Alexis de nous lancer à
tous, éthiquement:«Votre remords criera dans la nuit et fera veiller les
hommes vivants!»
Le cœur de l’aventure théâtrale est presque toujours ici la mémoire
douloureuse d’un crime primordial, d’un passé qui refuse de passer, l’auteur ne
cherchant au fond rien d’autre qu’à exposer aux regards cette plaie cachée,Projet2 17/11/09 20:03 Page 19
UN THÉÂTRE DE LA DÉCIVILISATION 19
inavouable, qui est la marque secrète de la société des hommes ; à nous faire
toucher du doigt«jusqu’où le crime s’étend ». Autant pour nous faire
partager la responsabilité de quelque crime fondateur que pour nous livrer à cette
réalité, elle aussi celée et non moins inquiétante, qui postule avec Hermann
Broch que les vrais criminels sont par essence des«irresponsables»: ce que
suggèrent, entre autres, Les Impresarios de l’Apocalypse,où l’on voit
Hitler
dialogueravecl’abominableDocteurPetiot,lecrimepersonneletlecrimecollectif se renvoyant finalement la même balle surun mode qui ne cesse de
balancer entre la farce et l’horreur.
La civilisation ne meurt pas seulement de céder à la barbarie mais de sa
nostalgie des fascinantes brutalités barbares, de son désirutopique de retour
à une forme primitive de«bonne violence»; ce dont Constantin Cavafy nous
avertissait à sa manière avec autant d’ironie que de désespoir :«Et
maintenant, qu’allons-nous faire sans barbares ? / Ces gens-là, c’était pourtantune
solution. » C’est d’ailleurs en hommage à l’œuvre de Cavafy (dont il a tiré un
spectacle poétique représenté naguère à Paris) que Jean Gillibert a construit
satrilogieintituléeEnattendantlesbarbares;etenparticuliersondeuxième
«moment » (Nécropolis),où l’on assiste à une véritable«barbarisation»du
langage,àsonsuicidemême,leprojetd’exterminationhumaineentraînanten
bonne logique la mise à mort du théâtre lui-même, réduit à sa caricature
dérisoire de«théâtre dans le théâtre
».
Carlethéâtrecommelesautresartsn’estpassortiindemnedelafréquenetation, de la connivence qu’il a entretenue tout au long du XX siècle avec les
idéologies totalitaires. Georges Steiner, que Gillibert a lu de près, est hanté
par cette collusion, que résume de façon sinistrement sarcastique le fameux
slogan nazi:«Plus on chante et mieux on tue!» On chantait du Schubert
danslessallesdetorturedescampsdelamortetHitler,peintreratéquiprit
ensuitedescoursde«théâtralité»(Brechtnousl’aopportunémentrappelé),
aurait bien pu prononcer dans son bunker la fameuse phrase de Néron
:
«Quelartistemeurtavecmoi!»Laculturedudernierdemi-siècle–del’an-
tiromanàl’antithéâtre–s’estlargementcompludanslanéantisationdémissionnaire que l’on sait. Que dire après qu’on a dû constater l’avènement du
pire? Comment un artiste doit-il vivre et créer dans un temps qui n’est plus
seulement celui de la détresse, comme disait Hölderlin, mais celui de la
barbarie?Commentlethéâtrepeut-ildirelecrime,peut-ilmontrerlecrimesans
contaminer le spectateur? Gillibert, c’est le moins qu’on puisse dire, n’a pas
reculé devant l’obstacle que soulevaient ces questions: on n’en voudra
pour
preuvequecetépisodedeLaFoliePont-aux-Damesoùiln’hésitepasàtransporter la torture sur la scène, même si c’est pour en transcender la
représentation, refusant la théâtralité voyeuriste d’un sadisme banal pour quêter
oniriquement«la vérité de l’esprit du mal». C’est qu’il est de ceux qui
pen-
sentqu’onnerangepascesréalités-làauplacard,qu’ellesnesontpaslesdésolants accessoires de ce qu’on appelle la civilisation mais qu’elles lui sont
tristement consubstantielles.Projet2 17/11/09 20:03 Page 20
20 JEAN GILLIBERT :THÉATRE
La barbarie, et notamment cette«barbarie douce » que Jean-Pierre Le
Goffasibienstigmatisée,estaucentredesvaleursdenotretempsetilnesert
àriendelenier.Ilestindispensabledenouslerappelerchaquefoisquenous
prenons le chemin du théâtre, puisque le spectacle entier de la vie
nous
conduitparmillefauxdétoursàoubliercela.Laréponseessentielleduthéâtre
àcequ’onpeutappelerlapenséeontologiqueducrimeconsisteeneffetàrenouer ce dialogue des morts que l’histoire du dernier siècle, à travers toutes
lesformes,brutalesousubtiles,dutotalitarisme,atentéd’évacuer.Autrement
dit, à redonner vie à cette liturgie théâtrale du deuil que Sophocle avait si
bien su convoquer dans le sillage de son Antigone – seule façon, après tout,
de nous permettre de défendre poétiquement, contre les atteintes meurtrières
de l’Histoire, le mystère même de l’existence.
Car c’est bien sur le terrain de la poésie que se livre ce combat. Ce n’est
pas un hasard si dans le théâtre de Gillibert on ne trouve pas
de«personnage » au sens classique du mot, mais plutôt des«personnifications » de
l’aventure humaine – ou inhumaine aussi bien ; des présences qui sont
autantd’invitesàdépasserlestadedupathos.Contrelacomplaisanceaunéant
denotre«culture»actuelle,ils’agitderetrouvercerapportàlamortcomme
dimensiondelaviequelesAnciensacclimataientsinaturellementsurlascène
deleursthéâtres.Carlamort,commelerappelleopportunémentRosenzweig
dans L’Étoiledelarédemption,n’estpaslenéant.EtGillibertneditpasautre
chose dans une pièce comme Nécropolis.Faut-il–peut-on– jouer le néant ?
Cela a-t-il un sens, artistiquement parlant ? Non, il s’agit de jouer la mort,
ce déchirement désespéré à l’heure du dernier saut… dont rien ne nous
permet de décréter qu’il ne donne que dans le vide.
C’est cet instant-là, nul doute, et son mystérieux«après », qui fascinent
tant Jean Gillibert quand il écrit pour le théâtre. Un théâtre où la demeure
de l’homme est moins la maison que la tombe, où son paysage le mieux
assuré est le cimetière. Ce qui compte ici, théâtralement parlant, c’est que le
cimetière« vive» ! Le Crime de Flo nous rappelle centralement cela. A un
monde qui rêve d’effacer non seulement l’humanité mais la mort de
l’humain elle-même, qui pratique avec insouciance le brûlis hygiénique des
cadavres faute de pouvoir redonner sa dimension sacrée à la crémation, les
deux fossoyeurs que l’on voit à l’œuvre sur scène posent cette question :
«L’Inde ou Auschwitz?»La réponse de notre époque est hélas connue: ce
qui explique qu’Auschwitz continue si bien après Auschwitz ! C’est que les
crimescollectifs,depuisqu’onenestvenuàlesnier,ouàleslaisseroublier,
semblentdevoirdéfinitivementôteràlamort«saspiritualitédecatastrophe
individuelle».L’Occidentetlemondeentieràsaremorquesontentrésdans
uneformededécivilisationmarquéed’abordparla«productionindustrielle
de cadavres » – et peu importe que ces cadavres-là soient morts ou vivants,
dûment assassinés ou simplement décervelés, déjà morts-vivants. C’est bien
pourcelaque,danslethéâtrequ’onvalireici,chacunlutte,suivantlevœ u
poétiquedeRilke,pours’inventerunemortquiluicorrespondeintimement,Projet2 17/11/09 20:03 Page 21
UN THÉÂTRE DE LA DÉCIVILISATION 2 1
qui coïncide avec la révélation d’une aventure existentielle à la fois
universelle et unique. Car la mort individuelle est déjà une sortie hors du
collectif. Ainsi, dans La Mort en douce,Anselme, à bord de sa barque funéraire,
prétend-il être«maître de sa mort » et tente-t-il pour cela de«remonter à
sa source », de trouver ce chemin vers soi qui passe, comme le voulait
Artaud, par l’épreuve du«suicide antérieur». Façon de nous rappeler que le
théâtrecommelavieestunexercice«agonique»,uncombatetundialogue
avec la mort. Comme le dit de façon bouleversante le spectre deLa Passion
d’Alexis,«seul l’adieu connaît la présence ».
Dès lors s’explique-t-on que les étranges héros de ce théâtre nous
semblenttousendangerdemortimminente;etserévèlentausurplusenaudace
d’existence devant cette imminence. Je songe en particulier àNécropolis,où
l’on sent – et c’est l’une des clefs de la pièce – que les personnages qui nous
parlent sont déjà morts ou rêvent de mourir : ils rampent, se faufilent… ce
sont déjà des«lémures ». Et l’écriture de Jean Gillibert retrouve ici
spontanément le courant qui irrigue tout le théâtre spectral de Strindberg (dont il
amis en scène La Sonate des spectres et La Danse de mort);ce qui lui
permet de placer dans la bouche du philosophe, qui lui sert à l’occasion
de
porte-parole,cesmotsquiàeuxseulsrésumenttout:«Lamortestpublique
parcequel’âmesesépareducorps.Lethéâtreestpublicparcequel’âmeséparée s’unit à nouveau au corps. Il n’y a de théâtre que de revenant» (La
Mort de Socrate). Théâtre d’ombres, oui, a-t-on envie de dire en jouant à
peine sur les mots, et dont la figure-fantôme d’Alexis dans sa«passion»
serait comme l’emblème.
Onnepeutentrerdanscethéâtrequ’enouvrantàl’intérieurdesoilaporte
durêve;cequisuffitdéjààassureràJeanGillibertuneplaceàpartdansla
littérature dramatique de langue française, peu disposée à l’onirisme en
gé-
néral.Sesfrèresspirituelslesplusprochesneviennentpasdecheznous:Hoff-
mannetPoe;aucinémaDreyer,TarkovskiouGuerman.DanslethéâtregillibertiencommedansceluideKleist,rêveetactionnesedissocientplus.C’est
un théâtre de l’irréel – mais qui ne revendique, insistons-y,aucune logique
del’inconscient.C’estpourquoiletempsyestsipeulinéaire,progressantpar
sauts, par syncopes, par retours, sans autre continuité apparente que
celle
qu’impulseunimaginairepoétiqueenperpétuelétatd’alerte(Gillibertn’oubliepaslaleçondeBachelard).Passéetprésentnecessentdes’yentrelacer
oniriquement, parfois jusqu’à la frénésie, jusqu’à retrouver, à la suite des
tragiques grecs, la haute immobilité d’un temps suspendu – par quoi il
rejoint aussi le grand rêve racinien.
Mais le vrai tragique peut-il encore s’atteindre directement – je veux dire
loyalement, sans ruse – dans le monde moderne ? Dès le Moyen Age fini,
RabelaispuisShakespeareavaientflairécetteimpossibilitéeninstillantàfortes
doses le grotesque dans le drame humain;ce qui était façon de tendre
aussi
lamainverslepassé,verslatraditionbouffonneduthéâtremédiéval(undomainequeJeanGillibertadécouverttrèsjeuneauprèsdelatroupedesThéo-Projet2 17/11/09 20:03 Page 22
22 JEAN GILLIBERT :THÉATRE
philiens animée par le grand médiéviste Gustave Cohen ; et qu’il a continué
àfréquenter, au côté d’Anne-Marie Deschamps, en mettant en scène, avec le
groupe Venance Fortunat, plusieurs drames liturgiques). Cette façon de
procéder,onleverra,estconstammentàl’œuvreici:iln’estquedeciterLaMort
de Socrate qui se donne clairement pour une«sotie»; ou La Mort en douce
quipousselesarcasmedanssesderniersretranchements;ouencoreLeCrime
de Flo dont certains protagonistes rivalisent de«dinguerie » avec les
burlesques américains de la grande époque du muet – Lloyd, Langdon ou
Keaton. Observons d’ailleurs que les trilogies dramatiques de Jean Gillibert se
concluent toujours par une pièce parodique, ainsi que le voulait déjà le
théâtre grec où le drame satyrique prolongeait au naturel les échos du
tragique le mieux
avéré.
Onnepeutentoutcasjouercethéâtresansensoulignerladimensionprofondément ironique; la dérision – et d’abord l’autodérision – étant ici le
masque d’une douleur que l’on doit sentir poindre partout même si elle
s’avoue rarement comme telle. Si l’écriture gillibertienne est à ce point
grinçante, dissonante, carnavalesque, c’est qu’elle sert d’abord d’exutoire à une
désespérance secrète. Ainsi en allait-il du meilleur de la fiction au temps des
romantiquesallemands;ou,plusprèsdenous,duromantismemoderned’un
Bernanos,dontlaprotestationviolenteetlucideseveutàlamesure–ouàla
démesure – du«complot contre la vie intérieure » fomenté par notre
civilisation spirituellement exténuée.
Oui,c’estdeceromantisme-làquerésonnelethéâtredeJeanGillibert,qui
ne craint pas de dire«adieu à l’arrière-boutique du moi », pas plus qu’il ne
craint d’affronter, à mots tranchants, la noire méchanceté d’un monde qui a
répudié toute générosité, ni de recourir lui-même, au besoin, à un verbe dur,
enragé, féroce s’il le faut, dont l’écho s’inscrit profondément dans la mémoire
du spectateur et y chemine longtemps. Seule façon, peut-être, de quêter
aujourd’huicettevéritémystiquequepoursuivaitlaparoledeMallarmédans
Igitur:«Le Néant parti, reste le château de la pureté. »
Cette quête-là, chez Gillibert, vibre souvent à l’unisson du cri de
l’innocence assassinée. Alexis, comme la Mouchette de Bernanos, se tourne vers la
mort pour transcender un excès d’humiliation: martyrs sans doute, mais
poussantlapureté,lacompassionàl’endroitmêmedestortionnaires,jusqu’à
la provocation. Passif donc, mais d’une passivité au rebours du
nihilisme,
c’est-à-direàcepointrevendiquéequ’elleendevientleprincipeactifquisoulève toute la pièce : de cette«passivité plus grande que la passivité » dont a
si bien su nous parler Emmanuel Levinas.
Tel n’est-il pas, au reste, le sens christique du mot«passion » (puisque
c’est ainsi que Gillibert intitule l’aventure de son Alexis) ? Non que
son
théâtre,oùs’avoueunefascinationpourtousles«crucifiés»,puisseêtrequa-
lifiédechrétien–oualorss’agirait-ild’unchristianismehautementhérétique,
oùleblasphèmeetlaparodieimpiepourraientsedonnerlibrecours!Simultanément il tente, avec d’autant plus d’acharnement que l’entreprise paraîtProjet2 17/11/09 20:03 Page 23
UN THÉÂTRE DE LA DÉCIVILISATION
23
presqueimpossible,derestaurersurscènecerituelproprementreligieux,oraculaire, que les Anciens avaient installé à demeure au pied des gradins
d’Épidaure ou de Dodone. Qu’il arrive à Gillibert de s’en prendre à Dieu en
lapersonneduChrist,delebafouermême(dansLesRetranchésparexemple)
ne change rien à l’affaire : c’est chez les mystiques, on le sait, que se
recrutent les meilleurs athlètes du combat contre le Ciel. Le crucifié du Golgotha
n’en a-t-il pas donné lui-même l’exemple en lançant du lieu de son supplice
cette phrase de pure révolte que le monde d’aujourd’hui en son entier
pour-
raitreprendreàsoncompte:«MonDieu,monDieu,pourquoim’as-tuabandonné?» Mais ne savons-nous pas aussi, depuis Rimbaud, que c’est en
tâchant de faire rendre gorge à l’Esprit, voire en nous insurgeant contre
«l’éternel voleur des énergies », que nous avons une chance de nous sauver
du grand naufrage spirituel qui s’annonce ? Quand l’heure de la
décivilisation a sonné, il arrive que la prière et le blasphème finissent par pousser le
même cri.
MARC-OLIVIER SEPHIHAProjet2 17/11/09 20:03 Page 24Projet2 17/11/09 20:03 Page 25
LES VEUVES
ou
La Gestedes femmes
(veillée)
Cettepièce,écriteen 1963,n’ajamaisétéjouée–nipubliéed’ailleurs.J’ai
penséuninstantl’écarterdecevolume,carelleavaitétéconçueàuneépoque
où je n’étais pas encore sûr d’avoir trouvé l’écriture la mieux à même de
servir la réalité théâtrale que je voulais approcher. Maria Casarès l’avait lue et
m’avaitencouragéàlamonter:elle-mêmeétaitprêteàprendre,danslapièce,
lerôled’Inès.J’avoueavoirunpeuoubliélesraisonspourlesquellescetteidée
n’a pas abouti: tant d’’autres projets communs, alors, nous sollicitaient!...
Laisserdansl’ombreuntextequ’uneamiesifidèleavaitsouhaitéportervers
les feux de la rampe aurait été un peu la trahir:ceci, bien sûr, a dû jouer à
l’heure du choix.
L’ayant relu à la veille de réunir mon Théâtre,je n’ai certes pas
manqué
d’enéprouverlesfaiblesses:ilyalàquelquesgestestropattendus;maissurtout une sorte d’incertitude quant au registre à tenir – comme si une voix,
dans ces pages, se cherchait et ne s’était pas encore complètement trouvée.
Soit.
Jenotepourtant,etcelameconfortetoutdemêmedansmadécision,queje
frayais,àl’époque,descheminsquejen’ai,aufond,jamaiscessédecourir.
Six femmes se rencontrent dans une garçonnière vide, où tout indique la
présence de l’homme, le grand absent, qu’elles ont aimé– l’une hier, l’autre
avant-hier,etc.Lacouléedutemps,l’oubli,lamémoirequis’accrocheouqui
décroche :autant d’enjeux, c’estvrai, sur lesquels je reviendrai par la suite.
Ce que font ces femmes n’est après tout rien d’autre que ce à quoi se
livraient les Ménades antiques dans leur transe sacrée: la mise à sac de toute
convenance,maissurtoutlamiseànupuislamiseàmortdudieuparessence
horsd’atteinte.L’uned’ellerésumemêmed’unephrasecequisera,plustard,
au centre de mon projet théâtral:«Ce que nous faisons, toutes les femmes
le
pensenttoutbas.»Carj’aifiniparmeconvaincrequel’enjeuduthéâtreétait
précisémentcettemiseaujourpubliquedelapartd’inavouableennous,crime
etfoliemêlés:soitunrituelquiapeut-êtrepourpremierpouvoirdenousarracher à la violence comme à la démence.Projet2 17/11/09 20:03 Page 26
2 6 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Dionysos, à l’évidence, gouverne ici le désordre, d’où voudrait surgir non
tant une vérité cachée qu’une parole interdite d’écoute: cette fureur
intime
quechacun,hommeoufemme,gardesourdementensoietdoitpouvoirexorciser par le«partage» théâtral.
Elle dit aussi, entre les lignes, que le rôle central de la femme est
d’enfanter tout ensemble la vie et la mort – ici symboliquement ramenée à une
promessedevie«étouffée».Unmystèrequin’ajamaislaissédemetroubler–et
que je n’ai pas souvent cessé, non plus, d’interroger.
"
Lespersonnagesdelapièce–ces«Veuves»–sontaunombredesix:Inès,
Elsa, Philippine, Lia, Hélène, Catherine.
Décorunique:unevastepiècequifigurelestudiod’unhommecélibataire,
àlafoissalonetchambreàcoucher.Desportesconduisentàd’autrespièces.
L’ensemble doit donner à penser que l’hôte est parti envoyage, laissant
derrière lui du désordre, du négligé. La pièce n’est plus
habitée…
Lesséquencesfaisantappelauréalismedelasituationoudutextenedoivent pas être jouées sur un mode parodique; au contraire, le plus«naturel »
possible… dans le sens de l’onirisme.
Les formules (phrases courtes) énoncées en chœur ne sont qu’un point de
départ, un canevas;onpeut y ajouter à loisir.
Inès, Elsa, Philippine, Lia, Catherine sont assises: on comprend
qu’elles
ontprisplacelàoùilyavaitunsiège…ouuncoinoùseposer.Ellessonthabillées comme pour un rendez-vous d’amour, pour séduire encore une fois,
chacune selon son mode. Elles attendent, mais depuis peu. Elles n’osent trop
se dévisager, mais le font quand même furtivement. Long silence. Elles sont
inquiètes.Projet2 17/11/09 20:03 Page 27
On entend une sonnette, puis une voix de femme :
LAVOIX d’HÉLÈNE :–Je suis bien chezMonsieur…
On ne saisit pas de nom de famille.
VOIX D’UNE AUTRE FEMME (femme de ménage) qu’on perçoit par bribes
:–Entrez!… Je vous laisse les clés… Vous êtes la dernière… J’ai des ordres… je
m’en vais.Au revoir, Madame.
La porte s’ouvre. Hélène entre. Elle a un mouvement de recul.
Chacune la dévisage. Elle cherche à s’asseoir, ne trouve que le lit.
INÈS(aprèsuntemps,sedécidantetsouriant) :–Absurde…cesilence.Nous
venonspourla même raison.
PLUSIEURS VOIX :–Comment?… Comment?… Hein?…
INÈS
:–Dansl’ascenseur,j’airemarquéqueMademoiselle(elledésigneCatherine) sortait de son sac, pour vérifier l’étage, un carton d’invitation de
même format que le mien et de la même écriture.
Jeux de cartons sortis des sacs, par toutes sauf Elsa.
TOUTES (à Elsa) :–Et vous?
ELSA :–Mais… je n’ai pas à vous dire…
INÈS(lacoupant)
:–Vousvouleznousfairecroirequevousn’êtespassemblableànous,quevousvenezpouraffaire,quandjesuispersuadéequevous
avez reçucomme nous toutes le mêmecarton d’invitation.
ELSA (dans un souffle) :–C’est vrai.
INÈS :–Alorspourquoicevisagemuré,cetteobstination?Avouez!Moi,je
peux parler, je suis actrice. (Un temps.) Vous toutes qui êtes là, vous avez été
aussisesmaîtresses, n’est-ce pas ?
(Les inspectant:) Jolies… très jolies! (Puis brusquement:) Oui, qu’est-ce
qu’il veut de nous?
ELSA :–Cequ’ilveutdenous,nouspourrionslegarderchacunepoursoi…
Jen’aiplusrien à faire ici. (Elle se lève.)
INÈS :–Nepartezpas.
Vosraisonsintimesn’ontmaintenantplusd’importance,ilfautrester.Sinoussommesici,nous,sesmaîtresses–nousnesommes
d’ailleurs pas toutes… mais les meilleures. (Sourire.) Je le vois à vos visagesProjet2 17/11/09 20:03 Page 28
2 8 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
–c’est qu’il y a des raisons!… ses raisons! (Brusquement:) Vous n’avez pas
peur?
ELSA :–Peur de quoi ?
INÈS :–Mais vous vouliez partir…
Silence.
LIA :–Relisons nos cartons. Les termes en sont précis.
ELSA :–Inutile! Ce qui est écrit estencoreàchacune pour soi !
INÈS :–Raison de plus pour le mettre en commun! (Bas; elle se frotte les
mains:) Un culte dont le prêtre se cache… Bon! Bon! Comme au théâtre en
somme!… (Haut:)Déclinons notre identité!
(Elle commence:)Inès! Sa premièremaîtresse. Certainement l’initiatrice.
ELSA :–Elsa.Bienquel’aveusoitpénible…certainementlaseconde.(Avec
un sourire amer à Inès:)Il m’a beaucoupparlé de vous.
INÈS :–Je l’ai marqué pour la vie.
PHILIPPINE :–Philippine.
LIA :–Lia.
HÉLÈNE :–Hélène.
CATHERINE :–Catherine.
INÈS :–Indistinctes,alors!Desfemmes,desimplesfemmes.Descréatures,
commeil disait.
Un temps.
TOUTES (mais une à une, sauf Inès) :
–Pensez-vous qu’il va venir ?
–Ilne viendra pas.
–Ilpeutencore venir.
–Ilestpeut-être parti en voyage.
–S’ilest parti c’est qu’il revient.
–Qui vous a fait entrer?
–Une mégèrequi récitait sa leçon.
–Comment va-t-il nous recevoir ?
–Seules, ou toutes ensemble ?
–Ilnenous recevra pas.
–C’est un guet-apens.
–Sale type.
–Lui, vicieux ?
–Uncaprice. Comme ils en ont tous.
CATHERINE :–C’est cruel.
INÈS :–Idiote!
CATHERINE :–Vous n’avez pas le droit.
INÈS:–J’aitouslesdroits.Jesuislapremièreetj’aicompriscequ’ilnousveut.
Çaluiagermédanslatête,àl’improviste,jeleconnais…maisnouspouvonsêtre
plusfortesquelui…nouspouvonsnousvenger:simplementjouirdelasituation…
présenteetinconfortable…(Untemps.)Ilveutsavoircombiençafait.Lasomme…
Mouvement des autres.Projet2 17/11/09 20:03 Page 29
LES VEUVES 2 9
Il tend sous nos pieds la trappe de la mémoire ou de la fidélité au
souvenir. Je suis fière de lui. C’est moi qui l’ai fait. Sacrifices, beaucoup de
sacrifices, oui… (Aux autres qui se lèvent et font mine de s’en aller, indécises:)
Qu’avez-vous? Vous brûlezd’enviede rester.
LES AUTRES (examinant la pièce et les objets sans y toucher; faussement
absentes, mais ayant bien envie de rester, retenues) :
–Vousparlez tout le temps.
–Vousne savez rien du tout.
–Quesavez-vous de nous?
–Quesavez-vous de moi ?
–Etdemoi? Et de moi ?
INÈS :–C’est vrai, vous vous taisez, mais je vais vous dire pourquoi.
Vous ne voulez pas qu’on sache ce que vous êtes devenues depuis, après
lui… Vous ne voulez pas qu’on sache de qui vous êtes la femme, la mère,
oulanouvellemaîtresse. Vousgardezprudemmentdevantvousladignité
du souvenir.
(Montrant Lia:) Tiens, je suis sûre que vous l’aviez oublié, que vous aviez
toutfaitpourl’oublier,hein?…Cetteaventureaveclui…etvousaussi
(montrant Hélène),n’est-ce pas? Je vous vois là déambulant dans cette pièce,
frôlant son lit, ses meubles, ses objets! Ses objets!… vous vous les passez sous
les yeux, oh, pas avec les mains – pas encore –, comme des aveugles
quirecouvreraient la vue, mais les mains liées. Approchez, approchez, plus près,
plusprèsencore.Palpez!Flairez !(Montrant Elsa.)Elle,elleresteàdistance,
ellene toucheàriendes yeuxmais,méticuleusement,elle thésaurise,chacun
de vos gestes lui entre dans l’œil pour une future mémoire. Très future
mémoire. Elle ne vit que de souvenirs. C’est la plus réservée d’entre nous, mais
laplus terrible… Sauvage, sauvage sera sa vengeance !
(Autreton:)Ellem’asuccédé.Quederageelleaaccumulée!Arsinoë…u n
mauvais emploi… mais (un temps) tragique. Et moi, je serai tendre, tendre
quandl’heureviendra…Jetrouverailesgestesquejen’aijamaispuimiter…
Lesemplois que je n’ai jamais
joués.
PendantqueparleInès,lesautres–saufElsatoujoursenretraitetsurlequivive, mais se décidant quand même enfin – continuent leur déambulation et
satisfont une curiosité angoissée. Elles«touchent» les objets.
CATHERINE (brusquement) :–Le cadeauquejeluiavaisoffert.Ilestlà.Un
briquet. (Elle le serre sur son cœur.)Oh, commec’estlui!
LIA(luiarrachantlebriquetdesmains,commeentranse) :–Moiaussi,je
luiaioffertuncadeau.Lemême!Paslemêmebriquet,paslemêmecadeau,
maislemêmegestequiestallédemoiàlui…Vousêteslààcommenceràvous
souvenir de lui à travers ce briquet comme pour je ne sais quelle cérémonie.
Mais je suis là aussi, moi, et vous ne pouvez pas m’effacer. Vous croyez être
toute à lui dans cet objet insignifiant mais si cet objet reprend son sens, ici,
maintenant,c’estaussiàtraversnous,àtraversmoi…Nelecomprenez-vous
pas?Ne le savez-vous pas déjà?Ah, se souvenir,nous pour qui tout s’étaitProjet2 17/11/09 20:03 Page 30
30 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
endormi, se souvenir, vous croyez donc que ça n’est rien? Mais c’est un vice
que se souvenir, et il le sait, un vice affreux qui trouble l’esprit un moment,
pour des petites histoires incohérentes. Nous succombons toutes, en ce
moment,àce vice…qui vanousconduirejusqu’où?Hein (secouant Catherine),
jusqu’où? Nous devenons de pauvres dormeuses qui se réveillent pesantes
d’un passé si bien réglé, des muettes qui poussent des grognements que seul
l’absent comprend… des insectes ivres de leur tournoiement. Elle (montrant
Inès),elle se gonfle comme une poule, elle lisse ses plumes. Mon poussin!…
mon poussin!… ne prenez pas mon poussin!… je fais semblant de le
partager avec vous, mais il est à moi, je suis sa mère. Mais qui est-elle? Une
actrice, un rôle alors. A-t-elle changé depuis qu’elle l’a connu et quitté? Non !
Toujourscommeunemangueouverte,commeunegobeusepourgardercerôle
de vieillemaîtresse jalouse et pardonneuse…
Taisez-vous!(Personnen’avaitriendit.) Taisez-vous!Ilm’afaitbeaucoup
demal. J’ai tout quitté pour lui. J’ai tout perdu…
PHILIPPINE :–Il m’a toujours dit qu’iln’épouserait personne.
LIA :–Oui, mais moi, je quittais tout pour lui!
ELSA :–Nous ne voulons pas savoir ce que vous aviez à quitter… Vous
n’êtesd’ailleurs que contradiction.
PHILIPPINE :–Et puis, qu’est-ce que«quitter» pour une femme? Nous
quittons toujours tout. Nous ne sommes que«quitter». Cela commence et
finitlégalement.Nousn’avonspasdenom,nousprenonsceluid’unhomme.
Donne-moi ton nom, je te donne mon corps et la durée de ce corps aimant.
Unéchange!Celaestbeaud’ailleurs,l’échangedesnomsducorpsetdunom.
Moi aussi, il m’a aimée, comme vous… enfin, je crois, mais il n’a pas voulu
me donner son nom en échange. Il y tenait si peu. Je me suis mariée. Je suis
heureuse. J’ai des enfants. Je suis un peu sotte et clairvoyante, je ne sais
plus…maisc’estvraiquejel’avaisoublié,quepeut-êtrej’avaistoutfaitpour
l’oublier! Alors (se tournant vers Lia),s’il vous a dit qu’il devait vous
épouser,c’estquevousn’aviezrienàluidonnerenéchange,oupeut-êtrequelque
chose de trop considérable… cette folie des femmes qui font peur aux
hommes…
Moi, je voulais qu’il m’épouse, simplement. Il ne l’a pas voulu. Je me suis
mariéeailleurs. (A elle-même:)Je croisquejesuisheureuse.
LIA :–… De considérable!… d’héroïque, oui! Je suis juive et pendant la
guerre…
ELSA :–Ahnon,celasuffit!Nenousracontezpasquivousêtesetd’oùvous
venez.J’enaurais tropàdiremoiaussi.Sommes-nousicipoursavoirsinous
pouvons parler de lui entre nous, entre femmes, oui ou non? Qu’il vienne,
qu’il ne vienne pas, nous n’en sommes plus là maintenant. (A Lia,
rageusement:)Nous devrions toutes avoir compris cela.
LIA :–Maisenfin,dequoiallons-nousparlersicen’estdecequ’ilnenous
apasdonné ?
PHILIPPINE :–Pas forcément parler mais vivre. Vivre quelques heures en-Projet2 17/11/09 20:03 Page 31
LES VEUVES 3
1
semble.Vivreaussiestunbruitqu’onfaitavecsoncorpsdanslagrâcedecertainsinstants.
INÈS :–Qu’est-ce qui nous retient?… Installons-nous!… Quelques petites
chosesdehors,àlamaisonunevaisselleinachevée,unerobequin’enfinitpas
d’êtrebâtie?…Euégardàcequinousattendici,soussonregardàlui,notre
soleil…
CATHERINE (bas) :–Amer soleil.
ELSA (pressentant) :–Pourquoi si bas?… pourquoisibas ?
CATHERINE :–Un enfant de lui. J’attends unenfant delui!
ELSA :–Pourquoi l’avoir dit? Je m’en doutais. La dernière en date, bien
sûr. Victime !
HÉLÈNE(quin’avaitrienditjusqu’ici) :–Non,c’estmoi! Toutcequejelui
ai offert c’est uniquement mon corps et sans arrière-pensée. Rien que cela.
Une parade! Des noces. Des noces, animales et luxueuses, comme dans u n
château de rêve où des pages vous apportent des rafraîchissements
appropriés aux heures du jour et à l’humeur du moment. Une vraie parade
d’amour!… C’est là-dessus qu’il est parti en voyage, ma petite chatte
(caressantlementondeCatherine),etqu’ilvousalaisséunenfantdansleventre.
C’est vrai, ce n’était pas encore le temps de le dire. Si vous tenez à rester…
alors…
CATHERINE :–… alors… je reste…
Un temps.
TOUTES :–Nous restons… bravo! (Elles applaudissent.)
Un
temps.
TOUTES(commeunchœur–lechœurdel’amour–,uneàuneetd’untonsoutenu) :
–Serons-nous des vautours en suaire d’habitcivil ?
–Deshabilleuses funèbres ?
–Desbacchantes modernes ?
–Des Trôneset des Dominations ?
Plus vite :
–Desidées ?
–Dessubstances ?
–Duplomb ?
–Dumercure ?
–Desombres lourdes ?
–Des veuves ?
TOUTES (encore, mais comme récitant une litanie, à genoux):
–Marie,mère de Dieu!…
–Ilmedésire.
–Jeledésire.
–Priezpour nous.
–Commedu beurre sous le couteau, jem’efface.
–Etilglisseavec sa barque.Projet2 17/11/09 20:03 Page 32
32 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
–Saint Tabernacle !
–Adorable Cratère!
–Rame! Rame !
–Dansle fil de ma trame.
–Jusqu’à l’hostie.
–ÔmonAmour!
D’une voix plus large :
–Celacommence par des milliers dedéparts
–dejambes et de bras,
–desbouches dures qui tombent comme
–des fruits fusillés.
–Etl’arche se met en marche,
–grande, immense,
–commence à se déplacer…
–Lesmuscles ne sont pas encoreheureux…
Bref silence.
–Boulangèrecomme la mer,
–jelepétris
–etil va éclater…
–Non !
–Jele nourris de mes sucs essentiels,
–lesang,
–lelait,
–le vin,
–lemiel…
–Rentreen toi-même,
–ôimmobile !
–Enracine-le. Tiens-le droit sur tapulpe.
–Lesmarins du bateau dans le portécartent
–samembrure !
–Et toi, Nourrice, chante le cri
–dela nuit assouplie.
–Gare aux morsures en détresse, aux genoux oublieux,
–aux joutes revenues !
–Obéis à ton obéissance, à l’amorphe citéde ton lac,
–à ta robe tout à l’heure ôtée.
–Aspiredans le flou de tes bras Celui,couvertet recouvré,
–quia jailli tel un bouchon heurté dans lachambre
–etla mer et la nuit… et…
–Mange-le enfin dans la connaissance de tadérive assomption.
–Amen !
Elles se relèvent.
Un temps. Rupture de ton. Puis, une à une :
– Ôtonsnos chapeaux,Projet2 17/11/09 20:03 Page 33
LES VEUVES 33
–nosmanteaux.
–Suis-jebien coiffée? Passe-moi ta glace.
–Ton rougeà lèvres.
–Jenesais pas pourquoi, les couturiersnecintrentjamais assez la taille.
–Lamode, cette année…
Ce disant, elles s’affairent, ôtent leur vêtement,
apparaissent en robe, se mirent dans la petite glace
qui circule de l’une à l’autre.
HÉLÈNE :–Oh, ce rouge de chez Chanel (qu’elle prend à Lia), une
merveille !
LES AUTRES :
–Passe-le-moi.
–A moiaussi.
–A moiaussi.
Le rouge circule mais, au tour d’Elsa, celle-ci ne s’en sert pas.
ELSA :–Je ne me maquille pas.
TOUTES :–Même pour lui? Une seule fois…
ELSA (grave) :–Je n’avais jamais osé.
Lia la maquille presque de force.
INÈS :–Ce rouge est quand même trop clair pour la scène. Il me faudra
l’assombrir…d’une tachededeuil.Là,commeça… (Elle a rajouté du crayon
noir.)
Elles continuent à s’apprêter, s’ajuster comme les femmes savent faire après
un repas ou après l’amour…
Elles s’inspectent mutuellement, se recoiffent les unes les autres, qui une
mèche, qui l’ajustement d’un pli. Ainsi apprêtées, elles s’assoient, très l’aise,
souples, un peu en cercle.
TOUTES (une à une) :
–Ah,commeon est bien !
–Commeon est bien…
–Entresoi.
–Siennes.
–Lesmeilleures!
–L’oublidureste!Liquide…fluide…unehuilequicourtennappesurle
marbre. Taisons-nous! taisons-nous!
Silence. Puis, très bas :
–Luiestl’oubli du reste! Il court en nous,del’uneàl’autre.
–C’estçanotre mémoire… une chaîne.
Un temps.
–Nousle recevons comme une hostie.
–DouxJésus!
–Nelemords pas, tu le regretterais.
HÉLÈNE :–Prendsmon sein. (Inès lui met la main sur le sein.)
Mets tamain sur l’autre. (Inès obéit.)Projet2 17/11/09 20:03 Page 34
3 4 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Sens-tu cette balance équitable que nous promenons devant nous
comme deux prunelles indécentes? La main magique des hommes réveille
cettepetitechose,aubout,quequelquefoisilsnoustètent.(Untemps.Puis,
nostalgique:)Quandj’étaispetite,jememettaisdesoranges… (Elle pleure
doucement.)
LES AUTRES :
–Moi aussi j’ai été une petite fille!…
–Moi aussi j’ai été une petite fille…
En chœur:
–Mamanmelissaitlescheveuxavec ungrandpeigneàlargesdents,puis
avec un petit peigne fin… dans le cabinet de toilette près de la chambre des
parents, comme dans un gynécée…
–Legesten’était pas toujours doux…
–Lepeigne raclait…
–Jecriais…
–Mais l’odeur de ma mère et cette enveloppe qu’elle faisait avec ses bras
(Elsa coiffe Catherine),commedusablequel’océanapaisesurlaplage,oude
l’écume au coin de la bouche qui se résorbe à petits traits… et qu’enfin la
plageestlisse, la lèvre sèche…… et l’enfant morte!
Un temps.
–Ilafallu les hommes…
– unhomme…
–pour me décoiffer…
Elles rêvent quelque temps, puis se réveillant :
–Oùsommes-nous?
–Que faisons-nous?
–Pourquoi cela ?
–Envolées comme des oiselles…
–Des sales petites pucelles qui n’en reviennent pas d’avoir à perdre leur
virginité.
PHILIPPINE (sur un autre ton) :–Serrons laréalitéd’unpeuplusprès.
LIA :–Admettons qu’il se soit agi d’un caprice ou d’un besoin de
Philippe.
ELSA :–Philippe! Vous l’avez appelé Philippe. J’ai l’impression qu’il est
là,nudevant nous, que nous l’avons déshabillé !
INÈS :–Ce ne serait pas la premièrefois !
PHILIPPINE :–Mais pas devant toutes !
LIA :–Il nous veut quelque chose, c’est certain. Qu’est-ce qu’il nous
demande ?
HÉLÈNE :–Jenesaispas,moi, téléphonons, visitonslesautrespièces.Il y a
peut-êtredesconsignesposéessurlesmeubles.Desindicescommeenlaissent
les enfants quand ils jouent aux gendarmes-voleurs dans les bois autour du
village.
Ilnousaenvoyéàtoutescecarton:«Jesouhaiteraistantterevoir,attends-Projet2 17/11/09 20:03 Page 35
LES VEUVES 3 5
moichezmoi.J’arrive. Voicil’adresse,larue,lenumérodelarue,l’étage… »
etmême le téléphone… tout est trop précis…
INÈS :–Il a toujours été un mystificateur. Il s’est toujours cru au royaume
des ombres. Il me laissait des petites consignes par écrit:«Tu me
retrouveras là et… là», avec des flèches, des sigles, un codage compliqué… Il me
disait, sur le ton de l’énigme:«Je ne veux pas me perdre», mais moi je m’y
perdais.Celam’agaçait. Ça devenait son uniqueoccupation. Alors
jel’aienvoyé dans la Résistance pour qu’il ait un passé d’homme, une histoire – un
hommesanspasséhistorique,çanepeutpass’imposer.Ilyfutàsonaise.Trop
bien !
LIA :–Neparlezpasdecequevousnesavezpas.C’estlàquejel’aiconnu.
Je m’y cachais. Quels sentiments héroïques j’ai connus alors! Tu es juive!
Nous te vengerons! (Un temps.) Il n’obéissait qu’à une consigne: c’est donc
votrehommeque j’ai aimé, ô vieille femme !
INÈS :–L’hommeest toujoursl’hommed’unefemme.Laplus
vieillecommence.
HÉLÈNE
:–Quandjesuisentréedanslapièce,toutàl’heure,j’étaislader-
nière–jesuistoujoursladernière(àCatherine),avantetaprèsvous,machérie… je ne donne que mon corps, c’est ma force –, je vous ai vues, assises,
droites et vénérables… mais prêtes au billot, avec cette lueur de culpabilité,
dans le regard, de femmes qui attendent chez le médecin et qui ne se
résoudront qu’au dernier moment à l’aveu… oui, des femelles coupables… Alors
neditespasquevousnesavezpaspourquoinoussommesici…pourcemême
aveu… Elsa le sait plus que tout autre. Son visage nous dénonce, mais c’est
sans doute la moins aimée qui se croit la plus coupable. Au reçu de la lettre,
Elsaabeaucoup hésité, n’est-ce pas ?
ELSA :–L’idéedelerevoirmefaisaithorreuretm’attiraitenmêmetemps.
J’aieu tout àl’heureenvie de crier,de hurler,de vous tuer toutes…
(Avec dureté et difficulté:) Je l’ai très peu connu. Une fois! Il m’a prise
comme cela, absent, rapide, vindicatif… ailleurs. Nous nous étions
rencontréschezdesamisinsipides.Jepréparais unconcours–l’agrégation–,ilme
fallait rentrer tôt. Il m’a accompagnée… il avait besoin de moi. J’ai cédé.
J’étaisvierge.Jenel’aijamaisrevu,maisluiavaiteuletempsdemedire–il
enavaitpristoutelapeine–qu’iln’arrivaitpasàsedébarrasserd’unefemme
auxcheveux rouges,plus vieillequelui,maisqu’iln’étaitpassûrd’en
trou-
verunemeilleure,etquepourtantcettemeilleureillacherchait.Jenel’aijamais revu.
INÈS :–L’infâme !
LIA :–Eh bien, elle aussi y succombe, à la tentation du passé. Pourquoi
tantderéserve?
ELSA : –C’est pourquoi je ne sais depuis porter que des tailleurs tro p
étroits… Je suis jalouse de vous toutes, comme je l’ai été d’elle – telle que je
l’avais imaginée –, d’elle, surtout maintenant (montrant Catherine).Oh,
commejesuis fausse, comme je suis fausseàjamais !Projet2 17/11/09 20:03 Page 36
3 6 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Elle pleure.
CATHERINE :–Pourquoipleurer,Elsa?J’aicouchéaveclesoleilcommeune
doucefolle que je suis. Cet enfant quejeporte, je vousledonne.
ELSA (d’une voix sourde) :–Je te leprendrai!je teleprendrai !
Un temps.
INÈS :–Puisquelespremierspassontfaitsetlespremiersdésjetées,il
ne
nousresteplusqu’àpoursuivrenotretâche.Elleprometd’êtredure.Pourmoi,
jemesenstrèsbienici.Jedomine.Monmétierl’exige.Monmétierexigetoujours.Devoustoutesjeferaiunrôleetjelemontreraiaupublic. VoilàPhèdre
enpersonne, dira-t-on (théâtrale).Demeurons !
Moment d’expectative parmi les femmes; elles se jaugent du coin de l’œil,
puis, consentantes, baissent la tête en signe d’assentiment profond. Un temps,
puis :
INÈS :–Jeserailagrandeprêtresse–lamèresupérieure.Appelez-moi«Ma
mère».Jesuissanshumourmaisjehaisl’intelligence.Jeserailapatronnede
bordel. Appelez-moi«Pléthore». Quelque chose d’une déesse lourde, grasse
etrégente,unerichefermièredansle Texas,uneministressed’Argentine,une
Reine!Une Reine!Junon, Rhâ!Rhâ! Rhâ! (Elle est prise à la gorge par le
dernier mot.)
Fouillez,fouillezcespièces,tirezcestiroirs,ouvrezcesarmoires;pénétrez,
pénétrez; glissez vos mains expertes de femmes qui, le soir, quand le mari
rentre,doucement,àpeineildort,ivredesoupeetd’effortoudetéléphoneet
depersuasion,reconnaissentduboutdesdoigtslebulletindepaye,lenombre
debilletsquidiminueoulalettreflagrantemaladroitementcachée…(Elleles
commandedugeste.)Investigationmuetteetsacrée!Ilsnousdoiventbiencela.
Cela aussi fait partie de notre travail. Ici commence le travail des femmes en
«travail».
ELSA (d’un ton assez brutal)
:–JeseraiHécate.Mesnuitsquibougent.Les
sorcièresdeMacbeth.Undosquisue.Lesmursdeprisonetlesrêvesimpuissantsdes gardiens de prison…
PHILIPPINE :–Je serai Andromaque qui n’épousera pas Pyrrhus. Toute la
guerrede Troie et les Troyennes des temps futurs aux filsmassacrés…
LIA :–Esther et Judith! Des éléphants, des singes, des chiens velus
d’Israël,descolliersquibrûlent,victoire,vengeance!Uneépée,uneépée !
HÉLÈNE :–Peut-êtreVénus!Hystericapassio !Jamaistuneserasrassasié !
CATHERINE (plus brutale encore) :–Lafilleservante. Jele tuerai !
Au fur et à mesure qu’elles déclinent leur identité mythologique, elles se
déplacent et obéissent aux ordres d’Inès: ouvrir les tiroirs, en tirer des papiers, les
compulser,lesjeteràlaronde,etc.Pénétrerdanslesautrespièces,enreveniravec
costumes, cravates, robe de chambre, pyjama, etc. Fouiller dans les poches, les
retourner, ouvrir des livres dans les rayons de la bibliothèque, les refermer,
les
jeterparterre,mettresurlepick-upàtouteforceLeSacreduprintempsdeStravinski.
Touslesobjetsdoiventêtreamenéssurlascènedanscevacarme,cetteagita-Projet2 17/11/09 20:03 Page 37
LES VEUVES 3 7
tion apparemment désordonnée de fourmilière. Toutes les petites affaires d’un
homme seront ainsi dénombrées, inspectées, détaillées…
Elles travaillent par groupe et s’entraident. C’estunvéritable accouchement,
rythmé à la fois par la musique et le ha-han des femmes.
INÈS (continuant sur le même ton) :–Inquisition! Inquisition! Violez !
Violez! Ne laissez rien au hasard. Défrichez! Sarclez ce meuble avec
vos
ongles,vosdents.Desreligieuses,jevousdis!Montezàl’assaut!Grignotez! Grignotez! Les hommes cachent tout!«Qu’est-ce que tu as fait
aujourd’hui? – Riens… travail… copains…» Mensonge… Pis! Mensonge
sans intention de le commettre. Nature portée au mensonge! Ils cachent,
ilscachentetc’est toujoursmillefemmesauxquellesilssongentquandils
parlent d’une.
(Encore plus âpre:) «Montre tes poches. Montre ton cahier. Montre ton
cœur.Réponds!Tuesunmur…puisqu’onnepeutpasentrerentoi,puisque
tues toujoursnu du dehors!»
TOUTES (après la tirade d’Inès, redoublant d’activité) :
–La têtepour les chapeaux,
–lecoupour les cravates,
–lesjambes pour les pyjamas,
–leshanches pour les slips,
– toutlecorpspour les costumes,
–lesmains pour les gants,
–la tête et les mains… l’intérieur de la tête et l’intérieur des mains pour
leslivres,
–la tête,lesbras,lecou,lesjambes,le tronc,lebassin…pourlesdisques
etlamusique (comme dans la chanson«Alouette, je te plumerai»).
En même temps elles miment une chorégraphie.
–…l’intérieurdel’intérieurdetoutcelapourlesboissonsetlesvictuailles,
–etleNectar, les cigarettes, les pipes…
Lia en tirant un tiroir découvre un revolver, et s’empresse de le remettre à sa
place, mais Catherine a vu le geste et disparaît.
Elless’arrêtentenfin,essoufflées.Ellesrient.Elless’assoient(arrêtdelamusique).
INÈS :–Paix,mesfourmis,quelbutin
!(APhilippine:)Ouvreunlivre.N’importelequel.(Philippeprendunlivre.)N’importequellepage.(Idem.)Etlis!…
là!…
PHILIPPINE : –Ala recherche du temps perdu de Marcel Proust. Collection
de la Pléïade, tome I,page 147,milieu de la page:«L’amour physique si
injustement décrié force tellement tout êtreàmanifester jusqu’aux
moindres
parcellesqu’ilpossèdedebonté,d’abandondesoi,qu’ellesresplendissentjusqu’aux yeuxdel’entourage immédiat.»
TOUTES (vocalisé) :–Hum!Hum! (Surun ton plus menaçant qu’admiratif.)
INÈS (à Elsa) :–L’agrégativemédite! (A Philippine:)Ouvre unautrelivre !
LIA (elle a tiré d’une poche de veston un feuillet de papier et lit) :–«On est
né de tropde mères.»Henri Michaux.Projet2 17/11/09 20:03 Page 38
3 8 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
INÈS :–Encore!
LIA :–Un journal.«Reprise des essais nucléaires…» Encore un instant,
Monsieurle bourreau !
HÉLÈNE (rêveuse) : –Toute science apporte son ignorance, mais nous
sommeslà, nous…
LIA :–Peut-êtren’avons-nouspasledroit?Ilfautlutter.Lesidées
triompheront et les femmes seront belles et vénérées.
INÈS (parlant de Lia) :–Elle perd pied. Elle lâche. (A Lia:) Quelles idées ?
Toncorpsaussiestbeaucommeuneidée;maiscequit’affole,c’estquetune
saispasquiest son maître. Rien, peut-être.
PHILIPPINE :–Notre corps. C’est leshommes quinous ledonnent.
INÈS :–Écoutez ma sentence. Une femme n’a qu’un corps. Le même. Un
homme a plusieurs vies et… des idées. Tenez (en fouillant), voilà son
certificatde naissance, sa carte d’inscriptionauparti.
LIA :–Quel parti?
INÈS (déchirant la carte)
:–CeluidelaRaison.D’uneraison.Pasdeprécisions.
LIA :–Mais les femmes votent, pensent, agissent.
INÈS :–C’est vrai. Et aussi bien qu’eux… mais qu’est-ce que cela
entame ?
ELSA :–Nous ne sommes pas des bêtes d’instinct mais des êtres, des
personnes…
INÈS :–C’est encore deux fois plus vrai, mais savoir où la bête finit et où
l’êtrecommence…
HÉLÈNE :–Les hommes ont aussi desproblèmes avecleurcorps.
INÈS :–Hélas, ils s’en aperçoivent.Prenons garde.
PHILIPPINE :–Tant qu’ils n'ont pas mis au monde, la partie n’est pas
gagnée.J’ai beaucoup d’enfants. C’est une très bonne part quejeleurprends.
INÈS (à soi) :–Oui, mais le gâteau ilfaut lefairecuire.
HÉLÈNE : –Ne remuons pas comme ça des théories… C’est fatigant
comme un sommeil qui ne vient pas… une sale obsession. Pourquoi se
hâter?Étalonsletemps.Aplatissons-lepourqu’ilnefuieplusenavant,en
arrière.Bienàplat,commeunecouturièrequiposeletissusurlatable.Pas
dans le biais, dans le droit fil… Juxtaposons!C’est cela, juxtaposons. J’ai
trouvé des photos (elle étale des photos).Voyons, Inès, toi, c’était en quelle
année ?
ELSA :–Où est Catherine ?
ArriveàcemomentCatherineavecunmannequind’hommecommeonenvoit
chez les tailleurs, qu’elle traîne péniblement.
TOUTES :–Oh, l’Identique!
INÈS :–Approche la table.
QUELQUES-UNES :–Pourquoi ?
INÈS :–Nous le hisserons dessus, comme unphallus.
TOUTES :–Oh!Projet2 17/11/09 20:03 Page 39
LES VEUVES 3 9
HÉLÈNE (à Lia) :–Faut-il qu’elle y tienne !
LIA :–Aquoi ?
INÈS (qui a entendu) :–A son phallus dansle ventre !
ELSA (entre ses dents) :–Vieille femme! Vieillefemme !
INÈS :–Arsinoë !
CATHERINE :–Exhibitionniste! (Montrant Elsa:) Elle n’en est jamais
revenue,elle,del’avoirsenticommeunepipedansunepocheunsoirqu’ill’a
frôlée, et toi (à Lia:) toujours un cran au-dessus, jamais au bon niveau (à
Hélène:) et toi, sphinx et dégoûtée, et toi (à Philippine:) et tes
marmotsfétiches,quantàtoi,mamignonne… (elleravalesaplaisanteriescabreuse)
jevouscommandedelehissersurlatable. (Elleshissent lemannequinsurla
table.)
Puis elles font la ronde, se tenant par la main, très excitées.
TOUTES en chœur(scandé, vivace) :
–Arbre
–Espritdu grain
–Amstram grappe! grappe! grappe !
–Bourreet bourre et ra-ta-grappe
–Nostram
–Unchien
–Unfou
–Unos
–Crac!crac! crac !
–Hiéros
–Bromios
–Dadouque
–Pithoï
–Mugistiqueboum!
Plus vite :
–Féroce
–Amorce
–Féroce
–Véloce
–Féroce
–Atroce
Elles poussent un cri – puis avec des gestes d’adoration, une à une :
–Cecrinu vient de moi !
–J’aidéchiré la lumière!
–J’aidéfroqué le colosse !
–Jesorsle pain du four!
–Jefaisboirele taureau !Projet2 17/11/09 20:03 Page 40
4 0 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
–J’ail’intérieur en nage !
TOUTES :–J’ai mis la tête dans lesoleil !
Elless’affalentparterreets’agitent,deplusenplusexcitées;puisserelèvent
en riant.
TOUTES :–Les photos! Les photos !
Elles s’asseyent autour de la table, plus calmes.
PHILIPPINE(prenantunephoto) :–Levoilàquandilétaitpetit,danslesbras
d’unefemme qui lui sourit. Quel beaubébé !
ELSA :–Ah non, pas de psychologie!Jel’enseigne…
TOUTES :–Plus vite.
HÉLÈNE :–A l’école, une photo degroupe…
TOUTES :–Plus vite, plus vite encore!
LIA : – Une photo de lui, en militaire! Inès, c’est ton tour. Récite-nous le
chant de la grande révélation.
INÈS :–«…Apeine au fils d’Égée
Sousles lois de l’hymen je m’étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblaitêtreaffermi
Athènes me montra mon superbeennemi. »
Catherine est venue s’agenouiller aux pieds d’Inès.
INÈS (continuant) :–Je sortais du théâtre, un soir, après«Phèdre». Pleine
d’eau et la mémoire en feu! Je songeais à mon enfance, là-bas dans le
Caucase, et à cette passion des chevaux qu’ont les hommes, chez nous. On voit
leur ardeur jusque dans leurs cuisses, quand ils pressent leur monture… Un
cheval!Qu’onmedonneuncheval!Jemesouviens:unhommeàcheval,c’est
beau, c’est élastique. Passion des muscles, tenue des reins. Je rêvais de
chevauchées inépuisables. Je me risquai un jour: je choisis un pur-sang
frémis-
sant,rusé,térébrant;jel’invigoraidemescuisses–tropfaibles,hélas.Jemordaissanuque,j’arrachaislespoilsdesacrinière,jeluilacéraisledos,maisje
n’obtinsqu’unecoursedequelquesmètresetunechutepiteuseaumilieudes
quolibets. Les garçons scandaient mes sanglots:«L’outrage répond à
l’outrage!»
C’estalorsquePhilippem’aborda.«Puis-jevousaccompagner?Vousavez
jouécommeunchevalemporté,quelleallure!»
L’âgemûrapprochait.Jegros-
sissais.Unefigue!Mescheveuxrouges,qu’est-cequej’allaisfairedemescheveux rouges !
Il n’était peut-être pas le dernier. Il prit soin de moi. Je pris soin de lui. Il
yallaitdesagloire.Ilpritbeaucoupdelamienne.Ils’approchaittropdemes
robesde théâtre… Je le quittai…
Mondieu,mondieu,quand nevais-jeplusmeteindrelescheveux?…Oh,
la vieillefemme, oh, la vieille femme !(Elle repose la photo.)
LES AUTRES :–Ilt’aimaetilt’aima,lebeaujeunehomme,tonfilsingrat…
A toi,Elsa.
ELSA :–J’ai déjà dit ma chanson amère. (Elle brouille les photos.) Il n’y a
pasde photo de moi ici.Projet2 17/11/09 20:03 Page 41
LES VEUVES 41
LIA :–Maismoij’aiencoreà vousdire…Là; tenez (disposant les photos
comme pour une réussite:) 1.Une femme rousse; 2 . 3. un jeune homme
bâille; 4 . 5 . 6.la chair est trop sucrée… une dérobade (victorieuse, elle tire
une photo) ; 7 . 8 . 9. un FFI!… le Chant des Partisans… dormir à ses côtés
dans la paille avec une mitrailleuse qui veille… les lendemains qui
chantent! Adieu Juiverie, vive Israël! Le retour à Paris. Hébétude. Politique.
Les métiers passent, les hôtels changent. Une haine lasse et lâche. J’aurai
ta peau, collante! L’héroïsme, c’est pas pour les temps de paix! Un cou p
tiré en l’air et qui n’est jamais retombé… (Elle se saisit des photos qu’elle
jette en l’air et qui retombent.)
PHILIPPINE (attrapant une photo) :–Je suis sa femme en prénom. Philippe
et Philippine… Deux amandes. C’est tout ce qu’il m’a donné. Je suis sage et
prudente. (Modeste:)Je«rends» mal en photo.
HÉLÈNE (prenant une photo) :–Nue, là. Nue et nu! Qui sera le plus nu ?
Luioumoi?Bien fou qui le saura.
INÈS :–Ettoi,petiteCatherine,tirageàpart,iln’yapasencoredephotos
de toiici? (Elle lui palpe le ventre.)
TOUTES :–C’estindécent.Ellelepaiera.Sepromenerainsisousnosyeux !
Qu’elleleréserveàsespetitescamaradespourlesépater…(Puis,méchantes :)
Souricière!… Et ça pousse et ça bourgeonne et ça fleutronne et ça
mûrilatronneetçadodelidonne.Belong!belong!Lagrosseclochesonne!Machère,
quand j’étais enceinte du petit, ça ne se voyait pas tant! Le régime sans
sel,
voyez-vous,iln’yaqueça…Lerepos,lerepos,lerepos…simplementdespetitesbiscottes trempées dansdu lait…
Etlabelle-mèrearriveàlamaison…maisoùêtes-vousalléechercherça,
en rêvantsurles bornes peut-être ?
Croyez-vous que mon mari poussera les gémissements bien comme il
faut ?… Non, l’accouchement sans douleur, c’est beau, c’est grand, c’est
naïf !
Elles se chuchotent des mots à l’oreille… de ces mots qu’ont les femmes entre
elles… laissant Catherine hors du jeu. Un temps.
ELSA (brusque) :–Assez!Brûlonscesphotos.Ellenenousontriendonné.
Elles brûlent les photos gravement.
Bien.Paix!Plus de jalousie entre nousmaintenant, plusdepréséance !
INÈS(devantlesphotosquibrûlent) :–Encoreunefois.Unefoisencore.Rien
quelejeude la mort et de l’aveu. La mortdePhèdre!
TOUTES :–Non, c’est terminé.
LIA :–Ceque nous faisons, toutes les femmeslepensent tout bas !
Elles considèrent les cendres.
CATHERINE :–Il va venir! Il va venir !
ELSA(lagiflant) :–Tais-toi.Toi nonplustuneseraspascellequ’ilaleplus
aimée.
INÈS :–Taisez-vous!… si l’on pouvait savoir…
ELSA (prenant la relève d’Inès qui faiblit) : –Ne dispersons pas notreProjet2 17/11/09 20:03 Page 42
4 2 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
attention. Concentrons-nous! Ce n’est plus maintenant un soir comme ces
autres soirs où nous pouvions l’attendre…
Un temps. Elles se concentrent. Puis :
HÉLÈNE :–J’ai faim.
ELSA :–C’est cela, mangeons.
CATHERINE :–J’ai soif aussi.
ELSA :–Buvons tout autant.
Elles se servent, mangent et boivent.
ELSA :–Philippine,machérie,chante-nouslechantdelabonneboucheet
ceseranotre dernier chant.
PHILIPPINE :–C’estvraiqu’unhommesetientparlaboucheetparla…(A
Catherine,luidonnantunetapesurlamain:)Onneparlepaslabouchepleine.
(Puis à toutes:) Cela commence par un orbe, comme ta bouche, ou comme u n
bol qu’on surplombe de ses doigts… Un coup de cuiller vire dans la farine –
château de cartes, créneaux fragiles, et la main part… quelques grains de sel,
unœufgrave,etlamanœuvrecommence… Doucefaiseuse,mainquirayonne,
lepoignetsouple…pronationquirévèlelaperfectionducercle.
Jointe, l’ombre de la pièce qui se concentre, ardente et captivée…
bas-
bruitsdeschaisestirées,détournéesdeleurfutilité,plongeur,biellebienhuilée,endortlapâte,secouéeensontréfonds.Enfinréduiteàsasubstancevraie.
Pasde grumeaux! Grain pour grain!Une vraierévolution. C’estlàpar quoi
commence la fonction du manger.
Mange, mange, petit d’homme
!
Unenature,endeçà,savante,quejeconnaisbien,préparetonrepas.(Sentencieuse:)Laparolenaîtdel’acteaccomplipourmangerquivadelabouche
àla terre,mais après lui… après lui…
Elles continuent à manger, à boire;elles sont bientôt quelque peu ivres.
INÈS :–Catherine, ramasse tes poupées, je ne veux plus voir ces enfants
mortessurle tapis…
HÉLÈNE(seservant) :–Beaucoupdevin,beaucoupd’alcooletlaNaturesera
bien gardée.
LIA (gourmande) :–Je lui arrache un bras. Je lui mange une joue… et ces
lèvresquicraquaient, juteuses…
PHILIPPINE (à Catherine) :–Mais mangedonc! (Elle la force à manger.)
INÈS (à Elsa) :–Mauvaise !
ELSA (comme fouettée – à toutes, montrant Inès) :–Je la dégrade. Elle n’a
plusaucundroit. (Elle lui dégrafe le corsage.)
Inès reste prostrée, vacante et lointaine. Elle fume.
LES AUTRES :–Nous te reconnaissons, Elsa, fille maintenant de nos plus
duresépreuves! A toi, notre salut. (Elles font le geste de prêter serment.)
On entend alors une sonnerie, d’abord celle de la porte d’entrée, puis se
joignant à elle quelque temps après, celle du téléphone. Elles se figent d’abord et
écoutent, inquiètes. Catherine fait un geste vers la porte. On l’en empêche. Puis
vers le téléphone: idem. Jeu muet. Puis :Projet2 17/11/09 20:03 Page 43
LES VEUVES 4 3
ELSA :–Ne nous laissons pas gagner par la panique… des
contingences…toujours descontingences…
Elles comprennent, ôtent leur robe, échevelées, et dans des gestes de
cauchemarrevêtentquiunpantalon,quiuneveste,quiuncostumeentier…Catherine,
affolée,veutsesauver.Onlaretient.Onluienfiledeforceunvêtementd’homme.
Bagarres.
Inèsesttoujoursaccoudée,lointaine;ellefumait,onremplacelacigarettepar
une pipe; on lui jette une cravate autour du cou, un chapeau d’homme sur la
tête… elle ne bougera plus jusqu’à…
ELSA (plus sauvage que toutes, elle crie) :–Et lui? (Elle montre le
mannequin.)
Aidée par les autres, elle affuble le mannequin d’une robe, d’un chapeau
féminin, etc.… Ce faisant, elles continuent leurs crachements de Gorgones ivres.
Les sonnettes retentissent à nouveau puis s’arrêtent… moment d’angoisse…
Regards entre elles vers la porte d’entrée, vers le téléphone, puis à nouveau vers la
porte. Lia va au tiroir, sort le revolver, le braque en direction de la porte, suivie
du regard des autres.
CATHERINE (elle crie) :–Philippe !
Elsaaletempsdeluimettrelamainsurlabouche,àl’étouffer…deluidonner
descoupsdepoingdansleventre.Catherinesedébat,s’arracheàl’emprised’Elsa,
seprécipitesurLia,luiarrachelerevolverettiresurlemannequinquivacille.
TOUTES (criant, exaltées – sauf Inès) :–Philippe !
Hélène branche le pick-up: La musique de Stravinski sonne à hurler. Elles
dansent, possédées. Lia arrache le revolver à Catherine. Elles continuent à
danser, passent sur le corps de Catherine qu’on dirait à demi-morte; puis elles la
mettent dans un coin de la pièce, elles l’étouffent en lui faisant le coup
du«bélier», avant de se remettre à danser.
ELSA :–Etla fête continue!
Elles dansent encore quand Lia s’aperçoit que Catherine est morte.
LIA (elle la secoue) :–Catherine! Appelons unmédecin, vite!
INÈS :–Inutile elle est morte.
Les autres s’approchent et vérifient, dans la terreur, qu’elle est bien morte ;
puis elles reculent, hébétées.
INÈS (doucement) :–C’était une illusion, une douce et chaude illusion…
C’estnousquil’avonstuée.C’étaitlàlepiègequ’ilnoustendait.Œuvreràsa
placeetledébarrasserdela viequ’elledétenait,la viequ’illuiavaitdonnée.
Quel dieu terrible, et comme nous avons été complices de sa vengeance! Il
fallaitl’oublier.Il fallait l’oublier…
Un temps, puis sur un autre ton, plus ample :
Mais où ce qui a été demeure-t-il? Est-ce le même qui revient, le passé
vengeur,intolérable?Commentavoirpitiédusouvenir?Etqu’est-cequec’est
que cette chose qui vous monte aux lèvres, comme une nausée, d’avoir été…
cette faculté un peu lâche qui nous est donnée de nous rappeler les autres à
nous-mêmes ?Projet2 17/11/09 20:03 Page 44
44 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Un temps, puis aux autres :
Regardez-vous,femmesstériles,vousn’avezriencédé,sinoncettemort…
stupide et vénérable, car peut-être a-t-elle compris qu’en s’atteignant ainsi
elle l’atteignait, lui, dans sa retraite, et nous délivrait de lui du même coup.
Je ne sais… Tout cela est trop vain et trop compliqué à présent… pour moi,
jesaismaintenantquejesuisvraimentunevieillefemmeetqu’ilesttempsde
ne plus me teindre les cheveux (avec un sourire)…et de changer d’emploi.
Ouf!
Pour la dernière fois je vous appelle, mes filles, mes sœurs. Parques
amères. Dieu, quelles figures! Que nous sommes ridicules ainsi déguisées…
mais surtout étranges. Rhabillons-nous! (Elles obéissent.) Remportons chez
nous ce qui nous appartient en propre, avec nos vrais visages et nos vraies
robesduprésent.Nousallonsdevoirrépondreàdesquestions…desquestions
denosamis…delapolice. Avouernoshabitudes.Donnerde
vraiesdates,livrerdesûrstémoignages,deréelssouvenirs…Saurons-nousdirealorscequi
s’est passé en nous au moment précis où nous avons reçu cette puérile lettre
d’invitation? Saurons-nous décrire exactement, dans la minutie du
détail,
ainsiqu’ilseraexigé,l’étrangecérémoniequis’estdérouléeenceslieux?Saurons-nous sauver ce qu’il nous reste de notre vie«privée», comme il se dit,
cette vie qui fait toute notredignité?
Partons,maintenant, il est temps.Elsa,porte-la surlelit.
Elsa obéit.
Aidez-là,vousautres!(Et,pendantqu’ontransporteCatherine:)Ah!nous
nous en sommes payé une joie! (Puis à elle-même, comme une leçon qu’elle se
répéterait:)Ilfautquandmêmeappeler unmédecin.Onnesaitjamais.Mais
je n’y crois pas… Nous tenir à la disposition de la police et le prévenir, lui,
maisoù ?(Plushaut:)Jevaism’occuperdunécessaire,puisqu’ilneresteplus
quecelaà faire!
Sortons !(Elles sortent, une à une.)
INÈS (la dernière, regardant le cadavre de Catherine) :–Elleestmortepour
des mots. Cela se peut-il encore? Pourtant, je suis actrice… je connaissais la
Parole…
Elle sort.
FINProjet2 17/11/09 20:03 Page 45
PSYCHOMACHIE
POUR
UN HOMME SEUL
Sept ans ont passé depuis Les Veuves.Les trois textes distincts qui
composent cettePsychomachie,rédigésvers 1970,n’en constituent pas moinsun
tout à mes yeux. C’est sous la forme d’une œuvre unique que je les ai
finalement regroupés puis mis en scène: d’abord en 1975àChâteauvallon (en
extraits);enfinenversionintégraleauthéâtredelaCitéuniversitaire,àParis,
en 1989 (distribution: Marie-Claude Vallin, Josette Boulva, Jean-Pierre
Au-
drain,JeanGillibert).Etc’esttoujourssouscetteformequelapièceserapu-
bliéeen1992parlesPressesuniversitairesduMirail,àToulouse,dansunvolume un peu disparate intituléMœurs de nuit et qui constituait, si l’on veut,
mes«versets
hérétiques».
J’aiconservéici,àquelquesdétailsprèsconcernantsurtoutladisposition
dutexte,laleçondecetteédition:soitune«suite»detroismouvementsinti-
tulésrespectivementLeçondeténèbres,LeCombatdesâmes(letitrede1992
étaitNécropolis–unintituléquej’utiliseraiplustard)etLeGrandvociférateur.
Je donne un peu plus loin, en liminaire de chacun de ces trois
mouvements,ledispositifscéniquequilescaractérise–surtoutceluiduCombatdes
âmesquiestundrameàsoiseul,LeçondeténèbresetleGrandvociférateur
utilisant, en guise de«prélude » et de«finale», la forme du
monologuepoétique.
Je viens de souligner, presque sans y penser, le motpoétique,et je me
dis
quecen’estpassansraison.Lalecturedespoètesetlapratiquedelapoésie
ontnonseulementaccompagnétoutmonthéâtremaisl’onttoujourssecrètement irrigué (enfin, pas si secrètement que
ça).
Cettepoésie–celledespoètesauxquelsjesuisfidèle,qu’ilm’estmêmearrivé de traduire (Shakespeare, Poe, Blake) et celle que je m’efforce de
produirebienloind’euxmaisdansleursillage–empruntevolontiersleschemins
ombreux,voirenocturnes,delasylvaoscuraetn’hésitepas,même,àprendre
abruptement le parti de l’obscur.
On m’a souvent reproché mes«obscurités»–soit. Je ne vais pas prendreProjet2 17/11/09 20:03 Page 46
46 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
ici leur défense; simplement rappeler que ces obscurités-là ne s’imposent à
moi que parce qu’elles sont comme la «marque» d’une poésie qui se veut
d’abord dramatique. La fréquentation des tragiques grecs a fini par me
persuaderquelapoésielamieuxàl’aisesurscène–surtoutdanslespériodesde
«crise» – recourt comme d’elle-même au mode oraculaire; ou à une parodie
désespéréedudiscoursoraculaire,commel’ontmontréJarryetmieuxencore
Artaud… puisque nous n’avons plus aujourd’hui l’innocence qu’il faut pour
nous mettre sincèrement à l’écoute de l’Apollon pythien.
J’ai donc rêvé ici d’une forme de théâtre qui puisse se rapprocher de ces
drames sacrés où l’on pouvait surprendre la voix du dieu: à l’occasion,
notamment, de ces liturgies qui faisaient dialoguer ou s’affronter les vivants et
lesmorts.Detellespsychomachies,oucombatdesâmes,ontaccompagnéles
mystèresantiquesetonentrouvelatracejusquedanscetépisodecentralde
la Bible (Genèse, 32, 23-33)où Jacob, après avoir combattu l’ange envoyé
sur son chemin, peut enfin prendre le nom d’«Israël»(«Celui qui lutte avec
Dieu»).
Certes nous n’avons plus depuis belle lurette le pouvoir d’en venir
aux
mainsavecDieu.Maisnousresteencoreceluid’étreindredesfantômesterriblementproches:jeveuxparlerdenosmorts,quinesontplus,paraît-il,que
des esprits (et encore); mais dont la poésie et singulièrement le théâtre –
je
songeauxspectresdeStrindberg–n’ontjamaiscessédenousdirequ’ilshabitaient le monde à nos côtés, et de façon souvent plus présente que les
prétendus vivants.
Notreépoque,aprèss’êtreingéniéecommel’onsaitàmassacrerlevivant,
afini par s’en prendre aux morts eux-mêmes:si bien évacués désormais de
la scène du quotidien! La pièce qu’on va lire n’a pas l’ambition de les faire
«revenir»parminous;plutôtcelledenousrappelerqu’ilsnenousontjamais
quittés, car la mort et la vie sont nécessairement les deux faces d’une même
monnaie.
Nousvivonstous,quenouslevoulionsounon,danslacompagnieintimedes
morts.Certainsd’entreeuxnecessentdenousparler,nousmurmurentquenous
sommes encore responsables d’eux. Nous ne pouvons plus les inviter à
partageravecnouslepainetlevincommefaisaientlesheureuxÉtrusques.Maiscelui
quirêve d’instaurer sur scèneune parole poétique ne peut pas ne pas se dire
qu’ilest,aujourd’huicommehier,cet«hommeseul»quis’entêteàparleraux
morts – et qui, du coup, n’est plus seul.Projet2 17/11/09 20:03 Page 47
LEÇON DE TÉNÈBRES
Barbara poetica
Les morts ne sont morts que lorsque nul écho
ne leur vient du monde pour les séduire, lorsque
nul rite ne les défie plus d’exister.
JEAN B AUDRILLARD
Juste avant l’aube, une table sacrificielle. Barbara, femme monstrueuse
dans ses dimensions, mais belle dans ses proportions, sorte de nourrice
primordiale, tient dans une main une rose, de l’autre un petit garçon de six à
huit ans, appelé Mi-fou.
En chantant, elle se vêt d’un vaste manteau écarlate, et ajuste sur sa tête
une tiare ornée de pierreries et de perles.
Elle pose une coupe en or sur la table.
Elle assied l’enfant sur la table et l’invective.
BARBARA :
Tu t’es encore baigné dans toutes lesmares !
Je lui traverse l’esprit… Lavure !
Joins ton œil
Al’autre,
Fais le mort
Al’envers.
Elle le dénude.
Mi-fou et moi sommes venus
Par un ciel bas crêpé
Tuer le ciel,
Leciel théologal,
La vieille barque à moût,
Et nous ferons germer la Terre.
Elle rit, énorme.
Songe à ta salive, à tes tuyaux,
Al’enversde ta mort.
Un temps.
Ne rêve plus. Aide-moi, prodige !Projet2 17/11/09 20:03 Page 48
48 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Mi-fou obéit et prête main à Barbara ; il se dévêt totalement,
se couche sur la tombe et s’apprête au sacrifice.
Barbarapoursuit:
Jedis la chanson des vraies ruines
Dans un geste de pierres, de plumesetdecendres.
Mi-fou franchit Midi.
L’épée dansl’œil il marche danslesblés.
Toutn’est pas signe encore.
Où va-t-il? Que veut-il? La mort ?
Moi, Barbara,
Inspiratrice, Délatrice, Impératrice,
Moi, la vieille Terre de Désir
Etma fatigue mamellaire,
Jeparle à la mort
Avec clarté, avec douceur.
Aux anciens morts pleins d’injonctions,
Aux plus vieux morts comme deslions.
Mi-fou… le Feu descend
Épaule contre épaule
Deson plus haut carnage.
Ici le bras de Mi-fou se calcine lentement.
Voici ton bras qui se délabre maintenant…
Dansla mort de l’Autre, Mi-fou ditla nuitdebout :
Mais si tues dormante, ce n’est pluslamême vitre.
Peut-êtrece pré froid, mon lit, oùjenepeux plusrire
Quandnousscellions ma boucheà ta bouche terreusedans lerite.
J’ai volé mon visage aux demeuresde nuit !
Criais-tu,bleue très vive…
Vieux, très vieux pli d’agonie
Des mottes d’ombrequi détachent lesmains
Au passage des ombres
Entre le linge et l’humus de tes nattes,
Quand je ne pouvais dormir sans toi.
Mais partout c’est la nuit qui sedresseetmesaigne et renverse
mes membres.
Dors et fuis avec le fer de l’ongle, criais-tu.
Entrece vide et le vide, ton signe et tescheveux,
Tapensée ne me dessaisit plus.
Tuapproches d’hier
Épine avec grand vent de feu
Régnante… tu…Projet2 17/11/09 20:03 Page 49
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 49
Elle rit.
Encore une pierre levée !
Leciel mange et dévide sa soie,
Leciel de lit théologal.
Elle soulève l’enfant.
La main du passeur surprendlamienne.
Dans la salle très basse où deshommes ont parlé
–Les vieux désirs je les ai toujours sus–
La pierre ardente pousse uneécarlate nuit.
Elle repose l’enfant. Elle rit.
Mi-fou dit maintenant le bouquetd’angoisse.
La noire et la plus lourde ont roulésous lecuivre,
L’obèse voix du cœur, quadrigedeses lions,
Ôla plus rousse de ses ailes,
«Rosa tremens» de ferrugineux suicide !
Elle rit.
Le don de mort rompu… Lesflûtes déchirées…
La voix glisse… Un cerf se tait.
Descendre des cheveux, épaulecontre mort…
Elle rit.
Moi, Barbara, je dis le fier orgasmedumatin.
Mais il marche et je m’enflamme
Vers le lieu de sa décollation.
De sa voix de colère, terreusesainte, laBête
Avec la mort remue.
«In vivo!» râlait-il,
L’étrave d’un soupir.
Elle étrangle l’enfant.
Comme un qui s’est perdu souslemasque dudieu,
Il se bat jusqu’au coq,
Acregong,
Avec des cris de houx dans lematin.
Lespoings trouant le lierre etlamaison,
Sévèrement je jette
Sa tête au jour
–D’ortie –
Ôcou coupé chaque matin !
Elle prend la coupe.
Géante de l’aube sur la table,
Je bois le sang de laine noire
D’ancienne peur.
Creuse sueur de nuit,Projet2 17/11/09 20:03 Page 50
5 0 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
C’est lui le petit mort, derrièreles rosiers.
Veillée funèbre.
Derrière la vitre qui saigne,
Chant de tes doigts surla vitre,
Lividité des arbres,
Ôméchanceté,
Ozone sauvage mémorable,
Lambeaux de l’horizon
Et vous, trouées de lave,
Mangez mes joues
De cuir, de sel, d’orage !
Comme un pays sans loijefrappe larive;
La frondaison des chiensparquera marévolte.
Le sang s’effondre,
Ma main se lie à ton sang quidéserte
Ettu m’aspires dans lafientede ton vol.
Le sang! Le sang !
Saccage assouvissant !
Quand j’aurai descendu
La croix de tes degrésdechair,
Mort,où seras-tu, qui melaisses venir
Au peu de sable, au peudesouffle –encore?
Un arbreen moi se tord,
Une ombrese retire
Et prend le pas de l’humainquis’absente.
La faille bleue…
L’acier de cœur.
Si je ne m’étais parée demasques
Ma voix serait dure,
Balle morte du désir.
Mais je te veux encore
Douée de bonheur–qu’adviendrait-il de toi?–
Comme un pli
De mon grand pli terrible,
Rapide comme la tige,
Comme la mer ronde
Avec son centre qui meut
Quand la mer démesura
Ta fatigue et tes jeux.Projet2 17/11/09 20:03 Page 51
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 51
Ainsi je l’entendais le dernierjourdesa harpe.
Asa beauté,j’habite latéralement.
Près du puits, une fraîcheur de tempe,
Vent déjà fané du soir – sureau !
C’est toujours à la marque
Entredeux couleurs de l’Être
Qu’uncri s’arrache
Etdémeuble sa voix.
Je te revaudrai dans mes nuitsdeclocher
Cecri de ton éclair,
Dieu morne,
Cri contre cri !
Car tune savais pas, toi,
Cendre qui fais saigner,
Qu’undieu glisse une frontière
Al’heure d’un serpent.
Les paumes de la nuit disent
Quelquechose qui surprendetraréfie la terre.
Lui, l’œil,
Est repu !
L’aube dispense ses grands lacs,
Tudisparais de la table du jour…
Les oiseaux sont venus s’effondrersurmanuque.
Oiseaux de mon silence,
Vous violez l’épouse de la pierre.
Je veux te suivre
Dans ton chemin
D’ombreséchée,
De pierre absoute.
En route,les pâles amers
Tournent comme des soleils décapités
Dont la tête garde le hochementetlasentence.
Lesfemmes à la peine abondent…
Outres d’eau,
Et les hommes croisent leursgestes lentsdebœuf.
Ils ne décolleront pas du joureffaréProjet2 17/11/09 20:03 Page 52
5 2 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Où le bois s’est mis à geindre
Et où d’un grondement d’orgue
Une fougue d’arbres
Tient en haleine des pans deciel.
Les durs oiseaux vibreurs
Pris au ventre dans les branches,
Dans le vent des jours dedeuil,
S’abattent, vultueux, commedes fruits fusillés
Sur ma nuque ployée aurorement à ton dernier baiser.
Celui qui m’avait donné cegoût deglaive
Dans la bouche,
D’aube dissolvante,
Le passant, c’était lui, le dieupenché.
Il tendait de son doigt à mondoigtle hasard.
Qu’est-ce
Que ce désir de me perdre,qu’ilmelance
De sa même main double
Dans le désastre d’une boucle ?
Et qu’est-ce
Que lui devoir un peu
Du fil d’amour,
Un sphinx accrudu jour trèslentement dressé ?
Nul n’est doué jusqu’au grain
Ni ta mortmonenfant comme undiamant très haut.
Que va-t-elle restituer,
Mélange d’huile et d’eau ?
Tabarque est hirondelle maintenant
Dans un grelot d’hiver,
Mât d’un vent de tourbe etd’ossements.
Aqui parlé-je ?
Je suis mince de fièvre.
J’ai crumaintenant te voir
Dans la tête de l’ombre
Réduite et violette
Que tumarquais le soir d’uncaillou très serein.
J’étais partie pour un enfantdujour,
Le jour après le jour,
Ajouter une marche amorphe àlamarche.Projet2 17/11/09 20:03 Page 53
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 5 3
Mais l’Autre m’a reprise de saserpe
Et je dois danser le remords selon l’Aube…
Enfant-sommeil
Où va ton fleuve qui me meutde mémoire
Et me perce les dents?
Quels chantiers d’enfants domptés,
Quelles lèvres sans fureur pour soulever lespierres,
Quelles racines sapées dans les arbres qui tètent,
Quelles écluses de bras,
Quel sang de l’incréé
Dois-je apprendre?
Ouvrir l’émail du vide
Et remettre au silence mes genoux degravier ?
Comptine (Barbara ouvre son ventre) :
Ouvrons les ventres
Les mots s’éventent…
Semezles mots
Multipliés
Mots-peupliers
Multipoplés
Les mots épient
Ôpeu pliés
Les mots se joignent
Auxplus vieux mots
Peuples liés
Dépeuplez-vous
Repeuplez-vous
Épipolés
Dans l’épiplon
Tous les mots pop
Hop tous les mots
Remettonsles mots
Dans nos ventres
Et«tirons-nous la queue»
Comme disait le cousin Arthur…Projet2 17/11/09 20:03 Page 54
LE COMBAT DES AMES
Psychomachie
C’est en effet un combat d’âmes dans une vie vouée aux ténèbres.
Cette
formed’expressionthéâtraleaétéutiliséeparlesÉgyptiens,lesGrecs,etprobablement au Moyen Age et pendant la Renaissance, peut-être aussi à
l’époqueduRomantisme:bref,deSénèqueàSchumann(mélodrames)sil’on
veut.
Pourmoi,unepsychomachie,commetoutthéâtre,aunevaleurinitiatique.
Ici, des morts et des vifs s’entredéchirent, s’entretuent dans un sabbat de
nécropole.
PERSONNAGES
UMPEAU : le père, homme âgé.
APOLLINE : la mère, femme âgée.
SEREINE : la tante, sœur de la mère, aussi âgée.
SENTIER : le fils des deux premiers, un«idiot»tué en bas âge. Il a donc
l’âge qu’il aurait cinquante ans après le
crime.
Enfait,cesmarionnettesfunèbresn’ontpasd’âge.Ellesnesontquel’attelage, parmi d’autres, de tous les morts.
La scène se passe autour d’un caveau, et dans un caveau: un caveau de
cimetière comme Piranèse aurait pu en graver, espace infiniment
spiralé.
Parlesétagessedécouvrentdescercueilsqui,entrouverts,laissents’échapper des bras, des têtes, des jambes, et aussi des os…
L’ensemble de ces cercueils mouvants, comme en action, qui vomissent
leurs morts, est tenu par des liens, des cordes, des assemblages, des treuils,
despoulies.Lavectiondecetenchevêtrementiraverslafigured’unemachine
àdémembrer.Projet2 17/11/09 20:03 Page 55
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 55
En coupe, on voit un ciel encore étoilé.
Letonornementalestforcené,«noir
»jusqu’auburlesque.Letonstructural dénote l’angoisse.
Séquence I:La romance de
l’idiot
Onentend«vivre»lescercueils,gémissements,grognements,stridences–scansionsavecdespausesetdesitérations.
Domine, un moment, une romance chantée par tous les«morts».
«Ceux qui sont morts n’ontrien pour eux.
Pitié pour les morts quis’apprêtent
Et les vivants qu’il faut pleurer!
Qu’il était beau dans sadéfaite
Le corps que nous avionsparé!»
Sentier, l’idiot, sort de son cercueil, en suaire, comme habillé par un dieu. Il
vaque d’un cercueil à l’autre.
SENTIER :
L’enferest vide. Le ciel est vide. Tous lesdieux sont partis.
Quelle idée de jouer avec la vie desmorts!
Jesuissans mémoire comme le temps.
Ils viennent tous les soirs depuismamort
Il ya cinquante ans.
J’avais cinq ans…
J’aiaujourd’hui… cinq… ante… ans,
Dixfois l’âge de ma mort.
Celane s’ajoute plus, le temps,
Mais cela se multiplie:non par unplus un,mais unpar un.
Mais multiplié… cinquante… cinq… ans…
A-t-on remarqué que les morts seulssemultiplient
Parce qu’ils sont Un ?
Lamort c’est l’origine,
Les vivants, ça prolifère, mais ça ne se multiplie pas.
Les vivants ne savent pas êtreUn.
Les vivants, on les dénombre,
Lesmorts,on s’y épuiserait.
Lesmortscroissent…
Cematin, ils sont partis, à l’aubenaissante,
Ilsn’ont pas refermécomplètement ladalle.Projet2 17/11/09 20:03 Page 56
56 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Des feuilles sont tombées, c’est l’automne.
Ou peut-être déjà l’hiver. De toute façon
Ici tout sèche…
Jesuis l’immortel rien,
Un tourment de néant.
Jeleshante et les suffoque,
Mesparents, inlassablement mesconvives.
Leur cœur est une nécropole.
Dansleur langue à eux, je viensd’avoircinquante ans,
Mais je n’ai jamais parlé; je n’aijamaispuparler.
J’ai simplement la bouche pleinede terre
Avec de l’herbe ou de l’ombre,
Une bouchée noire d’humus.
J’ai quand même grandi depuisquejesuismort :
Ilsm’ont fait grandir dans leur mémoireatroce.
Jeme suis multiplié par Un.
Mes pieds, mes jambes, mes bras,sesont multipliés
Mais mon sexe, lui,
Acraqué; il s’est craquelé, bosselé…monstrueux.
Monstrueux…
D’uncoup de lacet, sec, ils ont fermé lesac.
Jeme suis laissé faire:je n’avais pas lesmotspour medéfendre.
Ilsont mis le sac dans un coffreetl’ontplongé
Dans la mer souterraine des morts.
Idolâtrez-nous moins. Aimez-nousplus!
Laissez-nousà notre intolérable douleur,
Vousne pouvez rien pour elle.
Ne vous prolongez plus,
Vous,les mal dormants,
Lesfurieux, les héritiers déshérités
Deschoses du monde
Auplus lointain cachées,
Démeublez-vous du mal
Etlaissez-nous périr puisque vousnenouslaissez pas mourir.
Undernier regard.
Cinqans? Cinquante ans ?
Icile vide est total
Prenant une vertèbre dans un cercueil :
Une petite vertèbre!
Regardez le luxe des morts: une vertèbre…
Un os qui a conduit la moelle comme unesève dans sa tige.
Et hop,l’œil est poreux,Projet2 17/11/09 20:03 Page 57
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 57
Le vide est total !
Lumière, comme on dit du trou de la vertèbre.
Ma détresse est trop grande.Adieu !
L’enferest vide, le ciel est vide, touslesdémons sont ici.
Il s’enferme dans son cercueil. Reprise du chant des morts,
sur le même air de romance.
«Ceux qui sont morts n’ont rienpour eux.
Pitié pour les morts qui s’apprêtent
Et les vivants qu’il faut pleurer…
Qu’il était beau dans sa défaite
Le corps que nous avions paré!»
Séquence II
Bruit de pas qui s’approchent. On voit apparaître deux vieillards
minérali-
sés:l’hommeporteunecaisseouunevalise,lafemmeuncabas.Ladalledutombeau est entrouverte. Après avoir regardé alentour, ils s’encordent pour
descendre.
APOLLINE:–Elle traîne encore! (Appelant:) Sereine! Sereine! Je lui avais
dit«bleue», une fleur bleue. Elle oublie toujours que c’est un garçon! Elle
croitquec’estelle.Durose, une vieillerose.Ellerôdeautourdu tasdefleurs
pourries. Elle se grise d’odeurs avant de descendre… Elle n’aime que les
odeurs.Sereine! Sereine !
Romanesque! Vieille fille!Toute petite, elle m’a forcée à être dure pour
paraîtretransparente.Ellem’afaitépouserl’hommequ’elleaimait…pourne
rienperdredesalégèreté.C’est uneenfant !
Tousdesenfants!Sereine!Sereine! (Écho:) Reine!Reine! (Un vol planant d’oiseau nocturne, puis une
chute.)
La nuit est simple, ce soir.
Tenduà se rompre, unoiseauest tombé.
Un oiseau qui traverse lanuit
Et me perce le cœur.
Quandnousn’yseronsplus,Sereineviendra-t-elle? L’hiver,unautrehiver,
àimaginer.Moncœur,endurcis-toipourl’hiver.Moncœuraimel’hiver…
Umpeau, tout est-il prêt?Repousse la dalle. Regarde bien avant de
descendre: tout est-il là? Descendons. De l’autre côté, il y a l’oubli; la fête, le
sabbatde l’oubli. Prions.Projet2 17/11/09 20:03 Page 58
58 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
UMPEAU:–Quoi, Apolline? Qui, Apolline ?
Prions quoi? Prions qui?
Aquoi peuvent servir ces grains deparolesans issue?
Versquoi? Vers qui? Un nouveaudieu ?
APOLLINE:–L’oubli! L’oubli !
UMPEAU:–Mon cœur est plus dur que le tien (Il s’encorde.) C’est moi qui
ai tout fait, tu le sais bien… les gouttes… l’oreiller (il fait le geste de
l’étouffement)etpuisplonge!…commedansunemare!Etleursmômeries,àeux,qui
n’en finissaient pas… ils le touchaient, le palpaient, le vérifiaient. Ils n’ont
rien trouvé d’anormal, de louche, bien sûr. J’avais mis tant d’amour dans ce
que j’avais fait. Un vrai geste d’amour ne peut pas se défaire. Il gagne sur
l’avenir.
Laissons Sereine à ses fleurs miraculeuses… roses ou bleues…
descendons.
APOLLINE:–Sans elle ?
UMPEAU:–Oui, sans elle, pourquoi pas? Enfin seuls tous les deux, nous
nousretrouveronsseuls,aveclui…commequandnous…souviens-toi…non,
c’est vrai, nous avons fait vœu de neplusnous souvenir.
Levide.C’estlevidequifaitlesgestes,quis’avance,quiserétracte,levide
entre les lèvres, entre les doigts: le vide entre les mots qui se poussent alors
par saccades. C’est le vide qui a tout fait… qui a tout poussé… comme ça…
entre nos gestes… Si tu veux, faisons semblant de prier… un vide pour du
vide,ilen sortira bien quelque chose.
Il ouvre sa valise, sort une bouteille et un verre;il boit avec élégance, tend le
verre à sa femme qui refuse.
APOLLINE:–Ce que tu veux, je lechercheaussi…
Ils prient – murmures vocalisés.
APOLLINE (à part elle):–C’estluiquiaenfoncéleplusfortl’oreillersurla
tête…mais c’est moi qui ai eu l’idée.
UMPEAU:–Qu’est-ce qu’elle a bienpumettre dans son cabas ?
APOLLINE:–Ilfallaitbienenfinir.Onnepouvaitplusvivrecommeça.Non,
cen’estpasmoiquiaieul’idée,c’estSereine.Moi,j’aifaitcommes’iln’yavait
pasde choix…
UMPEAU:–Iln’yapasdepassé.Desnœudsdetempsseulement.Ilfaudra
mettredel’huile dans la serrurede laporte ducimetière…
APOLLINE:–Pourquoi Sereine l’aimait-elle?…
UMPEAU:–Nous risquerions d’être surpris lanuitpar legardien.
APOLLINE:–Violeurs de sépultures! Sereine, l’autre jour, nous a maudits.
Maisilest à nous! Il n’est pas à elle. Touslesmortssont ànous!
Nousconnaissons tous nos morts. Nousconnaissons tousnos morts…
UMPEAU (vacant):– Le petit… l’idiot… avec ses traits inachevés…
une
larve…iln’ariencompris…riensenti…rienpressenti…pourquoirevenonsnous toutesles nuits?… Allons-nous enfinir ?
Leur prière se termine :Projet2 17/11/09 20:03 Page 59
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 59
APOLLINEet UMPEAU(ensemble):–Dieu…qui…n’es…pas…Laisse-nous…
finir!…
Despasrésonnent.Sereineapproche.C’estunevieilleOphélie,unebrasséede
fleursrosesdanslesbras,certainesséchées,certainesflétries,avecdescouronnes
mortuaires aux poignets, sur la tête…
SEREINE:–Jeme vengerai! Je me vengerai !
Que toutemortsechange,que toutechairse taise,etdeviennepuresprit.
C’estmoiqui souffre le plus.
Jeluiportecesfleursplusmollesquelaterre,plusobstinéesqueletemps.
Jelespiquerai dans ses orbites. Ses yeuxseront des fleurs.
Ilestencore à moi.
APOLLINE :–Oh, cela était bien, ce quenous avons fait.
SEREINE :–Cela était bien, oui!
UMPEAU :–Cela était bien, descendons…
Ils s’encordent, après avoir repoussé la dalle, et descendent dans le caveau.
Séquence III:La descente
Ils ont jeté valise, cabas, fleurs, couronnes, etc., ils descendent en rappel le
long des parois, cognent les cercueils, les ouvrent, en tirent les squelettes –
excitation, vacarme… Les morts souffrent. D’abord des mots et des phrases
inarticulés, on entend le«texte des morts» auquel les trois vivants participent.
VOIX OFF LES AUTRES
(métronomique:) (avec ruptures de rythmes;contrepoint) :
Pa-pa Fouette-moi ça/la main passe au
déviMa-ma doir/endévidée/veniràvenir/notrepetit à
petit/salace de rapace/souslapluie/lesPé-pé
Mé-mé mots goutte à goutte/les mots passent
Ta-ta /sous le sang/dans la giclée/les mots
dépassent/les mots passants/les mots pas-Ton-ton
Ma-mie sés/Je suis au borddu monde/les mots de
Pa-pie passe/plushaut les cœurs/les cœurs
débordent la langue/La langue est vasteMaGranny (accent anglais)
Ômonpère au bord du lac où les pêcheurs ont plongé
Ômamère leurs mains de cire/en forme de mots/en
haut de forme/on attend/un peuÔgrand-père
Ôgrand-mère penché/le lac couvait sous la cendre/la
Amachatte cire est fondue/le pêcheur n’a plus de
doigtsmaisilasoif/lelacestàboire/ilestAma tanteProjet2 17/11/09 20:03 Page 60
6 0 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Amononcle à vendre/au secours/au
secours/AvancezAJojo les-morts/enrangsserrés/entendez-vousle
ADédé grondement des (H)uns/des deux et des
Amonpigeon troisses/et des infinies pénultièmes
/sarAmongrandloup castiques/Que notre mère ravale tous ces
oùpleurent les loups mielleux qui montent à nos remparts/A
oùpleurent les vaches
basleshumains/Enbasregardezcestestioùpleurent les veaux culesquisechevauchent/cesclaviculesqui
Auprésident débandent /ça foisonne /ça grisonne/ça
Dut frissonne/de quoi?/mais du bord à
Auprésident du président bord/Du bord à trou/du trou à trou /
Aumonopole qui perd son trou / Oh, mon petit/tout
Alanécropole s’ouvre/creuse sa poitrine/que j’y enfonce
Alabricole mes pieds/mes larmes et tout moi-même
Alabarcarolle avec son sang/ça va?… ça va!/Tuez les
Ausecrétaire général enfants/A même? A même!/Tu mourras
Despartiesbasses seul/ comme un cheval/la meute et
Despartiesde partis meule/chevaux de la mort/cheveux de la
Maisen partie seulement mort/lavictimeestànous/lavictoireest
AJacques ànous / Serpe et serpent / Serge et
APierre sergent /jusqu’au bout de nos tempes/les
AJean onglespoussentau-delàdelamort/lebruit
Iln’yaqu’unedent du temps s’est perdu/et le regardest là
DanslamâchoireàJean et le regardest pur / il ne voit rien /
APhilippe
AVénus Tartignole Une fois descendus, ils vont ouvrir les
cerAMariepleine de crasse
cueils,embrasserlessquelettes–ritesd’idoAupéronéet au scorbut lâtrie:étranges «passes» avec leurs
troAl’osiliaque phées.
Aurasibusin mortibus
Alafièvre ENSEMBLE:Victoire! Victoire! (Ils
construiAl’hôpital sent une table avec des cercueils, vont a u
AuxRayons X cercueil de Sentier, le soulèvent avec
préAucousinlaser caution, le posent sur la table.)
Auxépuisés
Comme aux curés
Auxportesbattantes
Al’eaucrédule
Au toi,au moi, au choix
A touspour un
Au unperdu
Etqu’onne retrouve
jamaisàla racine du mondeProjet2 17/11/09 20:03 Page 61
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 61
Pendant les dernières répliques en voix off :
UMPEAU:–Nous sommes là !
APOLLINE:–Mon chéri, tu as cinquanteans aujourd’hui.
UMPEAU:–Non pas aujourd’hui… cettenuit.
SEREINE:–Je t’ai apporté des fleurs pour ton anniversaire.
APOLLINE:–Moi, à manger.
UMPEAU:–Moi des livres et du vin rouge.
Silence.
APOLLINE:–Réponds-nous, mon chéri !
UMPEAU:–N’es-tupasheureux?… passatisfait?…
APOLLINE:–Peut-êtrepréfères-tudu pain trempé dans du lait ?
UMPEAU:–Des feuilles de papier pour fairedes cocottes ?
SEREINE:–Pas de trainélectrique… du vertige !
UMPEAU:–Ouvre-nous. Ouvre-toi. Noussommes là.
Temps figé, puis brusquement :
SEREINE:–Quelque chose s’est passé cette après-midi
?
APOLLINE:–Vrai.Onabougénosaffairesici.Lesbanditsdejoursontdescendus.
UMPEAU:–Regarde au quatre! La place où nous prenions haleine, il y a
dumonde.
APOLLINE:–Ah, c’est cela, tu as trouvé uncamarade !
UMPEAU:–Tu ne t’ennuies plus alors ?
SEREINE:–Vous jouez ensemble ?
UMPEAU :–Ne tiens-tu plus à nous voir ?
SEREINE:–Nous attendrons notre tour.
Ils vont au nouveau cercueil, celui qu’avait approché Sentier.
UMPEAU:–Nous t’apporterons des rations doubles.
APOLLINE:–Des platées de petits plats.
SEREINE:–C’est tellement plus sympathique de manger en commun que
demangerenfamille.
UMPEAU:–Et les lectures sont tellement plus
vivantes.
SEREINE:–Ahautevoix,tupenses!Quandonestmort,lahautevoixs’ôtetoide làqueje m’y mette.
UMPEAU:–Sereine, ne saute pas comme cela, d’une poupée à l’autre. On
nesaitplus comment s’y prendre!
SEREINE:–Cyclothyme et cataclysme! (A elle-même:) Je saurai bien
bouclerlaboucle de leur manège.
Elle va au cercueil n°4, l’ouvre en forçant le couvercle.
Oh!oh!oh! une ombreheureuse, touteparsemée d’étoiles.
C’est unefille, une belle jeune fille, safiancée,sa future.
Elle prend le squelette, l’enlace et danse avec.
Ma fiancée aussi !
C’était moi, emmêlée dans mescheveux.
Je t’emmène avec moi au plusprofond dela terre,Projet2 17/11/09 20:03 Page 62
6 2 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Là où le feu purifie tout.
Je t’emmène jusqu’à la terre neuve,
Al’éden des pôles, plus loinqu’auZanzibar.
Ala force, à la faiblesse, àla trace !
Ômon Phénix, moi, que moi, dans ma chambre aurore !
Ôcela valait la peine de toutoublier
Pour cet instant-là !
La jeune fille qu’on peut épouser !
Ah! cela valait la peine de voir clair dans les ténèbres…
Elle s’assoit avec la«morte» dans les bras.
Petite, moi, que moi, je te bercecontre le vent.
APOLLINE :
Pire que les morts; ça s’empresse pourrien.
Folle, le père ne te suffisait pas…
Que tu veuilles, lui aussi, monfils,
Le brûler avec cette… inconnuedécoiffée…
Ah, la rage me prend devant tant d’innocence !
L’idée – c’est elle qui a eu l’idée –
La Grande Idée de le tuer…
Parce que tuaimais son père,
Parce que tu ne m’aimais pas,
Moi, ta sœur…
Umpeau et toi
Vous fomentiez
Comme font les rêves avecleurdésir d’endessous.
Regarde-toi. Regarde-moi.
Nous sommes devenues ce quenous étions.
Toi, distante, comme la plume,jamaisposée.
Moi, ramassée un caillou,
Contente, douloureuse, amère,
Taciturnecomme un insecte.
Elle lui arrache la«fiancée», la jette violemment… Umpeau la ramasse et la
range avec soin.
UMPEAU :–Habillons-nous!
Ils se revêtent de hardes ayant été étoffes splendides. Umpeau a fixé avec
des épingles – à nourrice et à linge – des «suites»de pantalons, l’un sur
l’autre.
Apolline se coiffe d’un vaste chapeau. Elle accumule manteau sur manteau.
Sereine accumule chapeau sur chapeau pour parvenir à une pièce montée,
comme les perruques des femmes du temps de Marie-Antoinette.
Silence–puismusiquesuave.Ilsvontouvrirlescercueils;fontasseoirlesmorts
dansleurcercueil,ouvrentceluideSentierpluslentementquelesautres;portent
Sentier, le hissent sur la table sacrificielle, le couronnent.
SEREINE (pleurant):–Oh, laissez-moi!Laissez-moi !Projet2 17/11/09 20:03 Page 63
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 6 3
APOLLINE :–Vous avez bougé, Sire, comme lorsque j’étais enceinte de
vous… uncoup de pied… tel un plongeurqui remonte du fond du lit.
UMPEAU :–Il n’a pas bougé.
SEREINE :–Sa Majesté veut-elle sa soupe? Une soupe fraîche… une soupe
de pois…crémeuse…c’est moi qui l’ai faite.
Sentier refuse l’offrande.
UMPEAU :–Agenouillons-nous. Présentons nos requêtes.
APOLLINE :–Sereine ne veut que le dévouement. Elle nous a toujours
asservis. (ASereine:)Redresse-luilacouronne.Ildoitcroireàcequenous
faisons.
UMPEAU :–Nous n’avons encore rien fait.
TOUS :
–Onl’a touché.
–Onl’alevé.
–Onl’ahabillé.
Étouffé. Il nous étouffe! Il suce notre pensée! Il s’agrippe comme du
lierre.
APOLLINE :–Oh, j’ai souffert de ce dieu qui m’arrachait le sein. Oh! oh !
oh! Quand je l’entraînais la nuit sur mon corps comme un ours couvert de
poils,avecunœilàfleurdepeau,unroiborgne,cyclopeimmonde:Oh!oh !
oh !
SENTIER (désignant sa mère) :–Elleestlapirede toutes.La vienesuffirait
pasàl’épuiser.(Désignantlesquelettedelajeunefille:)Jelapréfère,elle,lisse,
vierge,etcrue! (A sa mère:)Charnier !
UMPEAU :–Voilà, il commande!… Il est un chêne qui a des oiseaux dans
latête!…Oui,Sire!oui,monRoi!oui,monPrince!…Majesté!Majesté!…
Votremajestédésire-t-ellequejefassevenirlesministres:afinquenousnous
entretenions desfinances du Royaume oudelaGuerre ?
SENTIER :–Zygoma!Zygoma !
UMPEAU :–C’est manger qu’il faut dire!
APOLLINE :–Non,parlonsplutôtdevotremariage,Majesté!Jeluiparlede
mariage:ça use et ça fait bien vieillir, l’idée du mariage… Désirez-vous que
j’excite vosparties ?
UMPEAU :–Netefatiguepascommecela,sinonnousn’arriveronsjamais à
lafin.
APOLLINE et SEREINE :–Ala fin ?
UMPEAU :–Ala fin de la nuit; à la fin de son anniversaire, avant le
premier pli de l’aube… avant que l’ennemi commun, les hommes d’en haut, ne
coassent leurs petites inventions.
APOLLINE :–Nous sommes la vraie transparence… Comme la sève qui
sourdauxaissellesdesarbres…Nullepart,nullepart,iln’yaeumémoirede
cettechose-là !
SENTIER :–Zygoma! Zygoma !
UMPEAU :–Ne fais pas l’idiot !Projet2 17/11/09 20:03 Page 64
64 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Regard d’Apolline et de Sereine. Sentier grince des dents.
SEREINE :–Sa Majesté est songeuse. Elle mêle trop les mots et les chairs.
Voyons,quandlachairbrûle,lesmotsnaissent.Jecomprendsbiencela,moi.
Comment voulez-vous qu’il ait jamais pu parler puisque sa chair était vive
avecduseldedans,puisqu’ellemarnaitàl’étouffée…Ilneconnaîtpaslefeu.
Feuel’âme, il ne l’a pas… Fouettez-moiça !
Il a faim, c’est simple, comme tous les morts en suspens, qui ne sont pas
morts!Regardezseslèvres!Ellessefendent,ellescraquent!Lafaimpousse
sur la peau; les sillons de la faim saignent! Barbouillons-le de salive et de
sang.
Crachats plus hémoglobine.
UMPEAU :–Poudre-le, maintenant!Poudre-le !
Ils le poudrent, se poudrent eux-mêmes, manduquent avec ostentation
comme des insectes – activent leurs muscles zygomatiques. Rite de repas
funéraire.
SENTIER (à voix faible, il chante la légende de saint Nicolas) :
Ils étaient trois petits enfants
Qui s’en allaient glaneraux champs…
Plus haut:
Il neige ainsi dans les yeux des enfants,
Il neige ainsi de solitude
Sous les buissons où meurentlesoiseaux
Chantant leur seul défi: leur mort insouciante!
UMPEAU :–Continuons. Sa Majesté nous ditdeboire.
SEREINE :–Oui,àlaprisonduTemple,Madame,sœurduRoi,etlui,lepetit
Louis,Dauphin de France.
Elle chante dans un fou-rire :
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé!
Contrenous, de la tyrannie,
L’étendard sanglant estlevé (bis).
Entendez-vous dans noscampagnes
Mugir ces féroces soldats?
Ils viennent jusque dansnos bras
Égorger nos fils et nos compagnes !
(Grisée:)Aux armes, citoyens!…
UMPEAU :–Sire, vos ministres sont là!… Le ministre de la Défense, le
ministre de l’Intérieur, le Prévôt de Paris, le Gouverneur de la Bastille font
état que le peuple en armes a envahi certains quartiers… Ils veulent votre
tête.
AApolline :
Jeluifais la menace… Pour qu’il commande mieux !
SEREINE (maladroite) :
Pipi?Pipi ?Projet2 17/11/09 20:03 Page 65
PSYCHOMACHIE POUR UN HOMMESEUL 65
Majesté, pipi ?
Non pas maintenant,
Pas sur les assiégeants…
Faites au-dessus de la Révolution,
Le jet bien droit, enjambez tout ça :
Je vous tiendrai le fil,
Nous noierons la révolte.
Le jour du sacre, je le tiendrai encore…
SENTIER :–Je n’aime pas la musique militaire.
APOLLINE :–Pardon, Sire… Que votre Majesté m’autorise à lui baiser les
doigts…Oh,il a fait sous lui.
SENTIER :–Embrasse-moi. Mieux que tunel’asfait…Plushaut !
Répugnance d’Apolline.
UMPEAU (pendant qu’Apolline, quand même, se hisse et ose…) :
Oh, mon fils peint et délavé!
Étoiles qui tombez commedes poignards,
Conduisez nos pas
Vers la résurrection !
Il pouffe.
Montrez-nous le chemin,étoiles,
Qui conduit à vous.
Et toi, vieille nuit
Où l’on ne sait plus fourrerses bras,
Donne-nousl’abattage
Et l’épilogue!
SENTIER (sa couronne tombe, les linges aussi:nudité horrible. Il lève un
sceptre) :
Gareà vous!
Venez embrasser ma bouche.
Toi et toi, et toi, et tous,
Vous m’avez tourné la tête,
Vous m’avez appelé roi
Comme on appelle un chien
Qu’on chasse d’entre sesjambes…
Parce qu’il vous fait tomber (Il rit.)
Eh bien moi, je vous ferai tomber
Du hautde vos vies assemblées !
Je suis le roi des révolutions.
Rasez-moi,
J’ai besoin d’être beau
Pour me marier
Avec elle (Il désigne la«fiancée»).
Ah, j’ai fait sous moi ?
Mais j’ai peur, savez-vous!Projet2 17/11/09 20:03 Page 66
66 JEAN GILLIBER T :THÉATRE
Je veux mourir de mamort àmoi.
Je ne veux plus être votremort.
Pipi sous moi !
C’est la peur qui ne m’oubliepas,
La grande peur qui nemequitte plus.
Rasez-moi comme ungrand menuisier
Avec un blaireau et unelame…
Et je regarderai votre regar d
Sous la mousse qui fondra commeneige.
Rasez-moi, je serai grand.
Jouez-moi le rite de mes dernières royautés.
Je vous promets d’enfinir.
Pourquoi tremblez-vous?
Croyez-vous que je vaismourir ?
Ils saisissent brusquement les poignets de Sentier, le rassoient avec violence ;
Sereine, derrière lui, lui prend la tête et l’immobilise.
SEREINE :–Approchez-vous: comme deux barques… qui se heurtent de
front.
SENTIER (se débattant) :–Oui, le grand jeudes peines perdues !
APOLLINE :–La grand-messe des bonnes manières!…Sors lerasoir.
On rase l’Idiot: la barbe et les aisselles… comme s’il avait cinquante ans.
UMPEAU :–Il est jaune comme un métis.
APOLLINE :–Il fautlui lire le testament.
UMPEAU :–C’estça,letestament!Sereine,prendsletestamentetlis-le-lui,
biensombre, à coups de fouet !
Sereine va chercher un long papier enroulé, taché de sang, qu’elle déroule.
SEREINE(ellelit) :–Nepasconfondrelesmortsaveclamortdel’Autre,sous
peinequelecielnedevienneorphelinetn’avanceseul…danslesuicide…(Elle
interrompt sa lecture. Puis, à part:) Cette grande idée des hommes, nous te la
refusons.
ASentier :
Quand tuauras seize ans, nous te prendrons ton sexe…Maintenant !
Le rasoir tenu par Umpeau lui coupe le sexe.
UMPEAU :–Lafêtevacommencer. (Iljettelesexeauloin.)Ainsitupourras
devenir vieux, très vieux… Jumeau éternelde toi-même.
APOLLINE :–Regarde, tambourbattant,ceseinquine t’apasnourri.Mets
teslèvressur mes croûtessanieuses, et tète.
SENTIER :–Amazone au sein brûlé.
UMPEAU :–Reprends, Sereine !
SEREINE :
Tun’auras de nous nil’ennui
Ni le marasme !
Les trois personnages s’affairent, puis sont repris par le vide.
SEREINE (elle reprend sa litanie, comme psalmodiée) :