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Tombe, Victor !

De
152 pages

Issu d’un journal intime retrouvé, Tombe, Victor ! nous plonge au cœur de la fin des années 60, dans une petite ville du sud de la France.



À 14 ans, Paul partage son temps entre sa scolarité et des études de piano qui le mèneront, espère-t-il, à une carrière de concertiste.

Issu d’un milieu populaire, il croise la route de Victor, garçon volubile, volontiers bagarreur, archétype du fils de famille en rupture de ban, avec lequel il découvre sa sexualité différente.

Si, pour Victor, ces épanchements ne sont qu’un jeu, ils augurent, pour Paul, d’une part essentielle de sa future vie d’homme.

Victor, ce gamin gouailleur, fils de notable, sera son premier amour. Mais un ange noir veille et sera à l’origine d’un drame aux funestes conséquences.


Illustration : Boy on Wall par Jonathan Wateridge


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ISBN numérique : 978-2-334-15955-5
© Edilivre, 2017
Est-ce que je sais qui je suis ? Toutes ces questions qui m’assaillent… Je suis un extra-terrestre peut-être, dans un monde que je ne comprends pas. Le crissement de la craie sur le tableau m’agresse ; craie, laisse-moi au creux de mes pensées s’il te plaît ! Je ne pense qu’à Victor ; il me hante la nuit dans mon sommeil ; parfois, je crie et me réveille en sursaut ; soubresauts ; frayeur. Ma mère ne sait pas me consoler. Je voudrais une voix douce, rassurante ; au lieu de cela, elle cède à la panique, hurlant presque : – Qu’as-tu, mon fils ? Pourquoi as-tu crié ? Tout va bien, pourtant ! De quoi pourrais-tu te plaindre ? Lui dire « Je pense à Victor qui m’ignore, qui fait comme si la boulette de papier mâché que je lui ai lancée avec mon stylo-sarbacane ne l’avait pas atteint » ? Impossible, inavouable, hérésie. Serais-je un monstre ? Victor m’ignore. Ou il sait trop bien. Mais alors, il me méprise, me hait peut-être ? Je remarque tout, sa nouvelle chemise à petits carreaux verts, sa coupe de cheveux toute fraîche, la petite tâche sur le blazer, le lacet défait : attention, Victor, tu pourrais tomber ! Tombe Victor, oui tombe ! Ton genou saignera et moi je lècherai la plaie pour qu’elle ne s’infecte pas ; après, je soufflerai dessus pour que ça sèche et tu me souriras, et tu diras : « Merci, comment je ferais si t’existais pas ? ». Et alors tu m’embrasseras doucement sur la joue ; et il y aura une larme qui coulera ; et tu l’avaleras. Craie, laisse-moi au creux de mes pensées, s’il te plaît !
De toutes les choses que je sais une seule m’est présente au cœur : je suis jeune, vivant, abandonné, corps de désir consumé.
Pier Paolo Pasolini |La meilleure jeunesse, Suite frioulane© poésie/Gallimard, 1995
1
« T’es vraiment une tapette, toi ! » Victor me regarde avec ses yeux noirs ; un mince sourire dévoile des dents de carnassier. C’est un homme, déjà. C’est dit sans méchanceté, comme un désir d’affirmer sa virilité. Je m’appelle Paul, j’ai bientôt quinze ans, je viens d’entrer en troisième et mon cœur bat pour Victor, seize ans, qui ne le saura jamais, je me le suis juré. Je pense malgré tout qu’il a compris mon attirance : lui qui semblait me mépriser depuis la cinquième, s’est rapproché de moi, se donne des airs de parrain, me protège de je ne sais quoi. Victor a redoublé la sixième, un affront pour ce fils de notable dont le père est un riche médecin qui se pique aussi de politique. Le docteur Panella s’est présenté aux dernières élections municipales. Mon père, gaulliste, n’a pas voté pour lui. Il a dit que c’était un pétainiste, et le docteur Panella a été battu. Sa défaite n’a pas eu de conséquence : il y a toujours foule dans la salle d’attente de son cabinet du boulevard Foch. Quand ma mère a été malade, le mois dernier, je lui ai dit d’aller chez le père de Victor, que c’était le meilleur médecin de tout Antibes, et qu’elle pouvait lui dire que j’étais un camarade de classe de son fils. Elle n’en fut pas moins reçue comme une patiente ordinaire, rapidement, sans que le docteur ne relève, m’a-t-elle dit, ma proximité avec son garçon. Victor me traite de tapette parce que je lui ai dit que j’avais acheté un 45 tours de Claude François, et que c’est un pédé ; il a lu ça dansMinute. Mais l’autre jour, quand j’étais en bermuda, Victor a dit que j’avais des jambes de fille, parce que vierges de tout poil. Ce qui est bizarre, c’est qu’il a passé la main dessus doucement en disant « Oh la la ! Ces jambes de fille, c’est doux ! » Et puis, il s’est mis à rigoler. J’ai rien dit, mais j’ai vraiment aimé ça. J’y ai repensé le soir dans mon lit avant de m’endormir : il fallait surtout pas que je me fasse des idées : il a dû dire ça pour se marrer, c’est tout. J’ai quatorze ans et demi. Je ressens des choses bizarres, mais je ne peux pas en parler à la maison, parce que ma mère déteste qu’on aborde ce genre de sujet. Elle dort dans la chambre de mon grand frère depuis qu’il est parti faire son service militaire ; je sais qu’elle n’aime pas beaucoup mon père : avant, quand ils dormaient dans le même lit, je les entendais se disputer la nuit. Après, elle allait dormir dans le canapé du salon et je crois bien qu’elle pleurait. Je ne sais pas à qui je vais bien pouvoir dire ce qui me tourmente.
2
Les jours de liberté, nous allons à « l’amphithéâtre ». C’est le nom que j’ai donné à un coin tranquille au bord de la mer, une plage de béton en hémicycle où nous allons discuter de tout et surtout de rien, l’après-midi, quand il n’y a pas cours. Victor dit qu’amphithéâtre, c’est nul, et qu’il faudrait dire « solarium ». La dernière fois que nous y sommes allés, il a sorti de son cartable un magazine pour adultes qu’il a fauché à son grand frère. DansLes folies de Paris et Hollywood, il n’y a que des femmes nues ; sur toutes les pages. Il a dit qu’en réalité, les femmes ont des poils, pas comme dans la revue où elles ont la peau rose, orange, ou gris-clair quand les photos ne sont pas en couleurs. Il caresse le papier lisse et dit : « tu verras, samedi je t’emmènerai voir une fille que je connais ; on la tâtera. » Il parle tout le temps de cette fille, mais chaque samedi, il y a toujours un problème qui nous empêche d’y aller. Je n’en suis pas mécontent, au fond, car finalement, cette idée de toucher une fille avec des poils, ça me fait un peu peur. Je préfèrerais caresser les cheveux de Victor qui sont très noirs, un peu rêches sans doute. Ma bite est dure tout le temps, mais les femmes à poil sans poils de Paris et Hollywood n’y sont pour rien ; c’est d’être assis à touche-touche avec mon meilleur copain qui me fait cet effet. ème L’an dernier, nous avons été séparés : Victor était en 4 B3, et moi en B4. Je m’en veux d’avoir opté pour le latin et le grec. C’est à cause de ça que nous ne serons plus jamais ensemble. En cours, il m’est arrivé plusieurs fois de le chercher des yeux. Je finissais toujours par arrêter mon regard sur Darmstetter qui me déteste, je ne sais pourquoi. Ce garçon qui a un drôle de nom est beau, le plus beau de la classe, c’est sûr, mais moins que Victor, quand même. Mais Darmstetter m’a pris en grippe dès les premiers jours de l’année scolaire. Il y a quelque chose dans mon apparence, mon allure, ma voix peut-être, qui lui déplaît. Je crois qu’il n’aime pas qu’on me demande toujours de chanter en cours de musique ; c’est une classe où il s’agite toujours, se cache sous son bureau pour émettre des gloussements qui font rire les autres ; il fait exprès de chanter très faux pendant le chœur, quand moi, je cherche à faire de mon mieux comme si ma vie en dépendait. Je siffle aussi très bien, à longueur de journée ; quand je quitte la maison, sur la coursive, en filant dans les escaliers pour aller au collège, à travers les rues, je siffle ; en ce moment, c’est la musique deEt pour quelques dollars de plus, le western italien qu’on est allé voir trois fois au Capri avec mon copain Jean-Paul, celui dont le père est motard de la gendarmerie nationale. Jean-Paul n’est pas beau : il a une bouille toute ronde et porte de grosses lunettes, alors que moi, les lunettes, je ne les mets qu’au cinéma, au dernier moment, quand la lumière s’éteint, parce qu’avec, je me trouve vilain. Mais je cherche toujours des qualités dans les visages les moins charmants. Ainsi, j’aime bien les joues de Jean-Paul qui sont aussi rebondies que les miennes sont creuses ; je trouve aussi qu’il a de grosses cuisses, et ça me plaît. Mais Jean-Paul n’aime rien de ce que j’aime. Il adore tout ce qui est militaire, les armes, les blindés, les treillis, tous ces trucs qui me laissent froid. Le 14 juillet, il m’a invité à regarder le défilé chez lui, à la télé. Il commentait par-dessus la voix du journaliste : – Tu vois, ça c’est un AMX, et regarde, voilà les « Mirage » de la patrouille de France…
Il jubilait quand la Légion Etrangère défilait de ce pas lent, caractéristique. Moi, j’ai juste dit : « Ils sont vachement beaux, en plus ! », et Jean-Paul m’a regardé bizarrement. J’ai pensé : « Encore un qui va me traiter de tapette si je fais pas gaffe. », et j’ai rectifié, hypocrite « Enfin, leurs uniformes, je veux dire. »
3
Comme tous les ans, nous irons passer le mois d’août chez ma grand-mère près de Montpellier, dans ce petit village où, les années passant, je m’ennuie de plus en plus. Les journées sont interminables. Avant de partir, je ferai provision de livres chez Bozi où on peut échanger, en rajoutant cinquante centimes, les romans qu’on a lus contre d’autres qui sentent toujours un peu le moisi. En vacances, j’aime bien lire des romans de cape et d’épée. Mon héros préféré, c’est Pardaillan, de Michel Zévaco : ça se passe pendant les guerres de religion, d’abord sous Henri II et ça va jusqu’au début du règne de Louis XIII. Le chevalier de Pardaillan est beau, c’est un séducteur qui tombe souvent amoureux, se bat en duel pour défendre les faibles ; il a pour ennemie jurée une méchante femme, la Fausta, qui fait penser à la Milady desTrois Mousquetaires, mais en bien pire. Je la hais. Le problème, c’est que je finis trop vite mes lectures. Quand je n’ai plus rien à lire, je parcours les revues que ma grand-mère entasse dans une vieille commode vermoulue :Point de vue Images du monde, Confidences,Modes et travaux ou encoreLa vie du railque mon oncle cheminot apporte de Montpellier par paquets entiers. Victor, lui, part très loin pendant les vacances, et souvent hors de France. Cette année, il est allé en Autriche d’où il m’a envoyé une carte postale. On y voit de très beaux paysages et une photo du filmSissi face à son destinavec l’impératrice et François-Joseph, magnifiques. Je ne dis à personne que j’aime ces films : il paraît que ce sont des films de filles. Au dos de la carte, il a simplement écrit : « Je t’envoie le bonjour du Tyrol. Il fait très beau. Bientôt la rentrée pour parler des belles choses. Ton pote, Victor. » « Les belles choses », c’est un langage codé pour désigner les cochonneries qu’il aime tant raconter. Si ma mère me demande ce qu’il a voulu dire par là, je lui dirai qu’il s’agit de musique ou de poésie. J’ai lu sa carte des dizaines de fois. Je la garderai toute ma vie.
4
Cette année, c’est du sérieux : on va passer le BEPC. Mon père dit « le brevet ». Pour lui, c’est très important, car avec le brevet, on peut entrer dans l’administration, plus tard. Lui, il n’a que son certif’. Ma mère m’a dit qu’elle avait sué sang et eau, à l’époque, pour lui faire rattraper son retard. Quand ils se sont connus, il était garçon de ferme et il était impensable pour elle de passer toute sa vie dans la haute Ardèche. « Un trou perdu » dit-elle. Alors, elle lui a fait faire des centaines de dictées et du calcul pour qu’il puisse entrer dans la gendarmerie. C’est pour ça qu’on habite une caserne. Quand mes copains viennent me voir, ils passent devant le planton. S’ils ont une bonne tête, il ne dit rien, mais s’ils ont une tête qui ne lui revient pas, il demande leur nom et chez qui ils vont. Il marque tout dans un grand cahier rouge. Victor passe le portail sans aucun problème : mon père a dû dire à tout l’escadron qu’il était le fils du docteur Panella qui est une personnalité. Victor ne parle plus d’aller voir cette fille qui se laisse palper. Il se conduit de façon étrange, me demande en ricanant si j’achète toujours des disques de Claude François, et il fait un geste efféminé avec la main, en cassant son poignet. L’autre jour, à l’amphithéâtre, il s’est mis à sautiller en imitant ce chanteur dont ma mère dit qu’il est toujours « tiré à quatre épingles » et « séduisant » avec son menton en galoche. Je la soupçonne d’en être un peu amoureuse. Quand je lui ai dit que je lisaisLa légende des siècles, Victor s’est moqué de moi. Il a dit que c’était bien assez d’avoir à étudier les textes du Bordas, et que c’était pas drôle de lire. Lui ne pense qu’à s’amuser. Il traîne parfois avec des garçons un peu louches, ceux qu’on appelle les « calabrais ». Il me raconte des choses inquiétantes, des vols de plus en plus fréquents dans les magasins entre autres. Je n’y peux rien, j’aime toujours autant être avec lui ; je sais qu’il m’attire comme un aimant. Moi qui n’ai jamais rien volé, qui ne me bats jamais, je dois bien avouer que son côté « voyou » me fascine et m’angoisse à la fois. Je ne sais pas pourquoi il m’est venu à l’idée de lui faire la morale. C’était samedi dernier, sur la Place Nationale où on avait pris place sur un banc, sous les platanes. Je lui ai simplement dit que son père serait furieux s’il apprenait son comportement et que sa mère en aurait beaucoup de chagrin. Il est devenu tout rouge et m’a attrapé par le col de ma chemise : « Je fais ce que je veux, et si ça te plaît pas, c’est pareil ! » J’ai cru qu’il allait me frapper ; je tremblais. J’ai été lâche, j’ai bredouillé que non, il avait raison, que c’était sa vie, qu’il faisait comme il voulait, qu’on était toujours copains, « dis ! », et que « oublie ce que je viens de dire ». Je suppliai. Je me suis dit que je lui appartenais ; pour la première fois, j’ai eu le courage de penser que je l’aimais, et c’était comme l’éruption d’un volcan dans ma tête. Je ne voulais pas qu’il se fâche, ça m’aurait fait très mal. Il m’a dit : « Tu veux me montrer que tu es un homme ? Si tu veux qu’on reste copains, tu vas chez Bianchini et tu piques des bonbecs, une grosse poignée, hein !? ». Sans attendre ma réaction, il s’est levé d’un bond et m’a entraîné rue de Fersen. J’ai regardé la boulangerie ; Madame Bianchini s’y affairait, disposant une fournée de pains au chocolat sur une étagère ; elle me connaissait bien et disait souvent à ma mère : « Votre Paul, c’est un bon petit, bien élevé, bien poli. ».
Moi je l’aime bien, Madame Bianchini ; quand j’étais petit, elle avait toujours une friandise à m’offrir. Alors, je me suis mis à pleurer à chaudes larmes, et j’ai dit : « Non, Victor, ça, je peux pas, c’est pas possible. » Victor a éclaté de rire : « J’en étais sûr, t’es pas cap’, t’es une vraie femmelette. Je savais bien que t’étais qu’une tapette ! Ah la tapette ! Paulette-la-tapette, je vais t’appeler ! » Puis il m’a regardé avec pitié et il a ajouté : « Bon, allez, arrête de chialer comme un gosse, je déconnais ; de toutes façons, je savais que t’étais pas chiche ! Arrête, c’est nul un mec qui pleure ». Il s’est carrément mis en colère : « Arrête ! », et moi j’ai arrêté immédiatement de pleurer, comme si on avait appuyé sur le bouton « stop » d’un mini k7. Alors, le roi Victor a fait une chose incroyable : il a passé sa main droite dans mes cheveux, pas du tout comme font les adultes d’un brusque va-et-vient qui vous décoiffe, non, tout doucement. J’ai bien failli me remettre à pleurer.