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TROIS PIÈCES FACILES

De
80 pages
Quatre tableaux aux liens étranges et souterrains, pour un voyage fantastique aux confins de la mémoire et de la parole. Un théâtre d'actualité pour un monde qui glisse subrepticement le l'impossibilité du dire à la négligence de l'être.
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Gérald Tenenbaum

Trois pièces faciles
Préfaceck
Brttno

Cohen

Illustrations ck Michel Mendès France

L'Harmattan

(Ç)L'Hannattan, (Ç)Michel Mendès

1998 France pour les dessins originaux

5-7, me de l'École"Polytechnique 75005 Paris France

-

L'Hannattan, Inc. 55, me Saint-Jacques, Canada H2Y 1K9

Montréal

(Qc)

L'Hannattan, Italia s.d. Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-7280-X

Préface
Me revient à l'esprit la situation qui précéda la rédaction de Trois pièces faciles. Nous faisions, depuis quelque temps déjà, au sein d'un groupe de théâtre proche du monde communautaire juif nancéien, un travail d'éveil aux techniques de la voix et du geste auquel participait Gérald Tenenbaum. Connaissant son inclination à l'écriture, je l'invitai à produire une première scène sous la forme d'un défi lancé au temps et au genre. Je lui fixai volontairement un délai court (huit jours peut-être) sans plus d'indication sur le ou les sujets qu'il pourrait y traiter, lui laissant l'entière liberté de son propos. Néanmoins, nous savions, par une espèce d'accord tacite, que l'argument serait proche des questions de la mémoire, de la transmission, de la circulation de la parole, bref de sujets qui alimentent une bonne part de nos réflexions sur le sens de la vie, du monde... lorsqu'il nous prend l'envie de parler de ces choses-là. Je souhaitai, ainsi, sortir d'une logique de travail construit sur le répertoire classique ou folklorique pour tenter une aventure théâtrale contemporaine, à l'écriture plus libre et personnelle. Gérald Tenenbaum me remit son manuscrit dans les temps, répondant ainsi au double défi d'un calendrier arbitraire et d'une écriture presque nouvelle pour lui. Je trouvai ce premier texte formidable et, sans plus de cérémonie, lui demandai de poursuivre la rédaction avec une autre scène (même délai, mais pas forcément

vi

Trois pièces faciles

même objet). L'épreuve s'inventait. Se découvrait alors, le territoire exaltant de l'anticipation, espace intelligent, mais aussi, vertu rare et ô combien précieuse, la fabrication du coup de théâtre, du retournement des situations. Et L'épreuve se mit à faire écho à Prolongation, où la mort - qui s'appelle Hannah, voilà un nom en miroir, réversible, dont les lettres, en particulier les n, font symétriel - se trouve en quelque sorte renversée, basculée par l'irrépressible exigence de vie de Blanche et par la parole (l'histoire) dite. Cher auteur, encore un effort. Et L'entretien naquit. J'eus l'impression que ce fut plus simple pour lui (mais, bien sûr, je pense que ça n'est pas vrai) et le thème de la circulation de la parole au sein d'un groupe à l'histoire commune prit corps. Cette parole, donnée, reçue, prise ou interdite, se mettait à tourner entre les personnages d'une famille emblématique sans trouver un lieu où se poser, s'ancrer. C'est alors que s'imposa l'idée d'un quatrième volet qui fonderait le lien entre les trois autres, qui raconterait les dangers d'un monde de certitudes, qui dirait les naufrages des mots et des phrases sans attache. Cette quatrième scène fut, me semble-t-il, plus longue à se dessiner. Et Gérald eut l'intelligence de la placer après la première scène dans l'ordre de la pièce. Dès lors, Le partage rendrait compte, littéralement, de ce qui n'est pas encore arrivé. Le personnage de

Pierre, le bien nommé (en hébreu, even 1

pierre -

est la contraction de aba père et de ben fils, pour faire
En résonance avec le couple njhaine qui fait l'objet, dans L'entretien, d'une invective sur la dernière lettre du mot « maman».

Préface

VIl

écho à l'excellent ouvrage de Gérard Haddad2) serait précisément celui qui transmet aussi le monde à venir. Et si la scène se passe dans un café, entendu comme lieu de convivialité par excellence, ce n'est pas n'importe quel bistrot, c'est un cybercafé, où l'écran règne en maître, où le paradigme de la rencontre virtuelle, parfaite par essence, est prétexte à mettre en évidence les difficultés inhérentes à une rencontre réelle, effective, imparfaite par nature, qu'il faut inventer pour réussir. La pièce de Gérald Tenenbaum est riche d'exigences
-

les siennes propres et celles qu'il met en scène dans

son propos. Elle offre aux acteurs des espaces de jeux et d'inventions: lesdits acteurs devraient rendre, à partir d'un travail de création, une interprétation vivante de la pièce dont, finalement, émergent plusieurs niveaux d'interprétation. Ces différents niveaux peuvent s'entendre comme une déclinaison des modes de la mémoire à l'usage, notamment, d'une génération qui éprouve des difficultés à se situer face à un héritage littéralement impossible à assumer: mémoire écran/rupture pour Prolongation, mémoire éponge/passage/transmission pour Le partage, auquel, précisément, l'écran [du réseau] fait obstacle, mémoire affective/subjective/archaïque pour L'épreuve, irréductible au mode réseau de la communication, et, enfin, mémoire identité/enclos pour L'entretien, avec laquelle l'individu noue, nécessairement, une relation ambivalente de rejet/assomption. Des pièces faciles, au bout du compte, pour une génération issue d'une catastrophe, et qui doit ainsi
2 Gérard Haddad, Les Biblioclastes. Le Messie et l'Auto1990. dafé, Grasset,

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Trois pièces faciles

constamment réinventer son espace de jeu, à la frontière, à la marge, de la mémoire, dans un no man's land de représentations... Les Trois pièces faciles parlent des choses de la vie, de la trace des événements vécus, de ceux que l'on se transmet depuis des générations, et aussi de la marque paradoxale de ce qui n'est pas encore arrivé, formidable résultat d'une inéluctable inversion de l'histoire qui ne se découvre qu'en se déconstruisant. C'est par cette curieuse alchimie que j'ai été interpellé et séduit. C'est de cette parole, portée par des personnages au gré des situations imaginées, objet d'un enjeu, que l'homme de théâtre doit se saisir pour inviter au dialogue entre les comédiens et leurs personnages, entre ces personnages et le public. C'est pour moi une chance de côtoyer et de travailler avec un auteur d'aujourd'hui. Il aurait probablement été plus facile, dans le cadre de l'atelier théâtre que j'anime, de «monter» un texte déjà connu parce que le travail d'incorporation (et de digestion) aurait déjà été mené ailleurs par les participants, faisant de leur champ d'interprétation un espace probablement réduit par une usure inévitable du propos ou par une pratique référentielle par trop caricaturale. La découverte d'un nouveau texte, d'un argument qui fonde la pensée d'un auteur, offre un territoire vierge à ceux et celles qui décident de s'y investir. Cette investigation est alors tournée principalement vers le sens de la pièce. Et cette recherche rejoint le fondement même du théâtre, qui est de mettre en représentation l'état des rapports des hommes à leur territoire de vie et, partant, à leur espace de mémoire. Bruno Cohen, Nancy, juin 1998.

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