Un été au lac des Saules

De
Publié par

Série Lac des Saules, tome 1

A vingt-sept ans, Olivia Bellamy a déjà deux fiançailles annulées derrière elle. Et alors qu’elle s’attend à une demande en mariage, son petit ami lui annonce leur rupture. Pour tromper son désespoir, elle accepte la proposition de sa grand-mère : passer l’été au lac des Saules pour remettre en état le camp de vacances appartenant à ses grands-parents et où, enfant, elle a passé tous ses étés. 
Pour la décoratrice de talent qu’elle est, la mission est passionnante. D’autant plus que l’endroit est paradisiaque et empreint de nostalgie… même s’il ne lui évoque pas que de bons souvenirs. Adolescente mal dans sa peau et fragilisée par le divorce de ses parents, elle y a, à l’époque, beaucoup souffert. 
Une seule personne, alors, l’aidait à supporter le rejet des autres… une personne à laquelle elle se refuse de penser : le passé est passé. Mais voilà que, le jour où se présente l’entrepreneur venu l’aider à réaliser son projet, elle reconnaît avec stupéfaction Connor Davis, le garçon qu’elle a secrètement aimé durant son adolescence… et qui lui a brisé le cœur.

A propos de l'auteur :

Professeur diplômée de Harvard, Susan Wiggs a écrit plus de vingt-cinq romans, tous empreints d'une émotion et d'une finesse psychologique qui lui ont valu d'être plébiscitée par la critique et d'émouvoir, mais aussi de faire sourire ses lectrices dans le monde entier.


Série Lac des Saules


Tome 1 : Un été au lac des Saules
Tome 2 : Le pavillon d’hiver
Tome 3 : Retour au lac des saules
Tome 4 : Neige sur le lac des saules
Tome 5 : Le refuge du lac des Saules
Tome 6 : Un jour de neige
Tome 7 : L'été des secrets
Tome 8 : Là où la vie nous emporte
Tome 9 : Avec vue sur le lac
Publié le : samedi 1 septembre 2012
Lecture(s) : 32
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280252577
Nombre de pages : 480
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Eté 1991
1
— Lolly. Le grand garçon efanqué qui crapahutait sur le sentier escarpé derrière elle venait pour la première fois de lui adresser la parole depuis qu’ils avaient quitté le camp. — Qu’est-ce que c’est que ce foutu nom? — C’est le nom brodé sur le col de ma chemise, répondit-elle en expédiant une natte châtaine par-dessus son épaule. A sa grande consternation, elle se sentit rougir. Zut alors ! elle n’allait tout de même pas s’affoler pour une simple question posée par un idiot. « Faux », pensa-t-elle en entendant comme un buzz de jeu télévisé dans sa tête. L’idiot en question était en réalité le garçon le plus mignon de la cabane d’Eagle Lodge, qui regroupait les douze/quatorze ans. Et la question qu’il venait de lui adresser n’était pas tant une interrogation qu’une remarque sournoise destinée à la faire enrager. En plus, il avait dit « foutu ». Lolly ne l’avouait pas volontiers, mais elle n’aimait pas les gros mots. Chaque fois qu’elle essayait de jurer, elle bégayait, elle rougissait et tout le monde se rendait compte instantanément qu’elle n’était pas une îlle cool. — Bon, d’accord, marmonna-t-il. Dès que le sentier ît un virage, il la dépassa en bougonnant
17
grossièrement quelque chose qui signiîait probablement « pardon », puis il poursuivit son chemin en sifant un vieil air des Talking Heads sans rater une seule note. Ils faisaient une randonnée en tandem, la première activité de la saison. Cet exercice était destiné à les familiariser avec la disposition du camp, et à leur faire lier connaissance avec un autre jeune de leur âge. On les avait regroupés deux par deux à la sortie du car, tandis qu’on triait leurs sacs et le reste de leurs bagages aîn de les porter dans leurs cabanes. Lolly s’était retrouvée avec le garçon efanqué parce qu’ils avaient été les derniers à descendre du car. Elle avait croisé les bras sur sa poitrine et lui avait dit d’un ton dédaigneux : « Je suis ta nouvelle meilleure amie. » Il lui avait à peine jeté un coup d’œil avant de hausser les épaules en déclarant avec un air faussement noble : « Si Barkis le veut. » Quel frimeur ! Lolly avait feint de ne pas être impres-sionnée par cette citation deDavId Copperield. Elle avait fait semblant aussi de ne pas voir la manière dont certains autres garçons riaient sous cape en assenant des petits coups de coude à leur camarade, le mettant en boïte parce qu’il s’était retrouvé coincé avec Lolly Bellamy. Il n’avait pas grand-chose à voir avec le campeur typique de Kioga, et elle était bien placée pour le savoir puisqu’elle venait ici depuis l’âge de huit ans. Ce garçon, nouveau, était plutôt fruste, il avait les cheveux trop longs, son short en toile lui tombait des hanches. Il avait presque l’air dangereux avec ses yeux bleu pâle, ses cheveux noirs, un mélange à la fois décontracté et déconcertant. A travers les trouées dans la forêt, elle voyait d’autres enfants marcher par groupes de deux ou quatre en bavar-dant. C’était le premier jour du camp, pourtant tous savaient déjà avec qui ils allaient se lier d’amitié cette année. Lolly était sûre qu’ils l’avaient exclue, bien évidemment. C’était toujours comme ça. Si ses cousines n’avaient pas été là, elle aurait été complètement perdue, ça ne faisait aucun doute! Elle remonta ses lunettes sur l’arête de son nez et ressentit
18
un pincement au cœur en regardant les autres campeurs qui semblaient déjà parfaitement à l’aise les uns avec les autres. Même les nouveaux, comme le garçon efanqué, avaient l’air de s’intégrer. A peine descendus du car, ils se baladaient bras dessus bras dessous en jacassant et en riant. Certaines îlles portaient leurs vestes d’uniforme nonchalamment sur les épaules, manifestant ainsi leur sens inné de la mode en dépit de la tenue réglementaire. La plupart des garçons s’étaient ceint le front de leur foulard Kioga, à la Rambo. Tout le monde se comportait comme en pays conquis. C’était plutôt comique, au fond. Car aucun de ces gamins n’était chez lui à Kioga. Elle, si. Enîn, d’une certaine manière, car le camp appartenait à ses grands-parents. A l’époque où elle était encore chez les Benjamins, les huit/onze ans, elle avait essayé de faire valoir cette prérogative auprès des autres enfants. Sans succès, car la plupart n’en avaient rien à faire. Son coéquipier avait ramassé un bâton. Il s’en servait pour battre le sous-bois ou prenait appui dessus pour marcher. Il scrutait les alentours, comme s’il s’attendait à ce que quelque chose lui saute dessus. — Alors, si je comprends bien, tu t’appelles Ronnoc, reprit-elle înalement. Il fronça les sourcils et lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. — Hein? — C’est ce qui est écrit sur le dos de ta chemise. — Elle est à l’envers, petit génie. — Je plaisantais. — Ha, ha, ha! Il planta son bâton dans le sol. Leur destination était le sommet de Saddle Mountain, pas vraiment une montagne, plutôt une grande colline. En haut, ils trouveraient des bancs en rondins disposés en cercle autour d’une fosse pour le feu. De nombreuses activités traditionnelles du camp avaient lieu là. Sa grand-mère lui
19
avait raconté un jour qu’à l’époque des premiers colons les voyageurs s’envoyaient des signaux de fumée depuis des lieux élevés comme celui-là aîn de communiquer à distance. Lolly brûlait de partager cette information avec son partenaire, mais elle s’abstint d’ouvrir la bouche. Elle avait déjà décidé qu’elle n’aimait pas ce garçon. Pour tout dire, elle avait décidé de n’aimer personne cet été. Ses deux cousines préférées, Frankie — le surnom de Francine — et Dare, lui tenaient généralement compagnie, masquant le fait qu’elle n’avait pas d’amies. Cette année, toutefois, elles étaient parties en Californie en voiture avec leurs parents, tante Peg et oncle Clyde. Les parents de Lolly ne faisaient jamais ce genre de voyages. Ils se limitaient aux destinations dont on pouvait se vanter après coup. A vrai dire, ils aimaient tout ce qui pouvait les faire mousser — voyages, propriétés, antiquités, œuvres d’art. Ils fanfaronnaient même à propos de Lolly, mais c’était un peu fort de café. Surtout maintenant, après la sixième, l’année où ses notes avaient chuté et son poids augmenté. L’année du divorce. « Le divorce. Vraiment de quoi se vanter, pour le coup », pensa-t-elle. — On est censés apprendre trois choses l’un sur l’autre, dit le garçon, qui n’avait décidément aucun sens de l’humour et avec lequel elle n’avait de toute façon pas la moindre intention de se lier. En arrivant au sommet, on doit se présenter mutuellement au groupe. — Je n’ai rien envie de savoir sur toi, riposta-t-elle d’un air dégagé. — Ah oui. Eh bien, moi non plus, îgure-toi. Ces séances de présentation autour du feu étaient toujours assommantes pour la bonne raison qu’elles étaient parfai-tement inutiles. Les petits s’en sortaient mieux car ils ne faisaient pas trop la part des choses entre ce qu’on pouvait partager et ce qu’il fallait garder pour soi. Lolly en avait fait la démonstration avec brio! L’année précédente, elle avait bredouillé : « Mes parents divorcent » avant de fondre
20
en larmes, et sa vie avait viré au cauchemar depuis lors. A l’époque, au moins, son aveu était sincère. Dans le groupe d’âge auquel elle appartenait désormais, elle savait déjà que les présentations seraient casse-pieds ou bidon, ou les deux. — J’aimerais bien y couper, avoua-t-elle. Ça va être rasoir. Les petits sont plus intéressants parce qu’ils sont prêts à dire n’importe quoi. — Comment ça, n’importe quoi ? — Que leur oncle a des ennuis avec le îsc, que leur frère a un troisième mamelon. — Un quoi ? Elle n’aurait jamais dû dire ça. Elle savait qu’il l’astico-terait jusqu’à ce qu’elle s’explique. — Tu as très bien compris. — Un troisième mamelon. N’importe quoi. Ça n’existe pas. — Euh… Bebe Blackmun a raconté un jour devant tout le monde que son frère en avait un. — Tu l’as vu? s’enquit-il d’un ton plein de déî. — Comme si j’en avais envie, riposta-t-elle en frisson-nant. Berk! — Pff… C’est des conneries ! Elle prit un air méprisant, bien déterminée à ne pas se laisser impressionner par ses jurons. — Je parie que tu en as un troisième. Elle ne savait pas pourquoi elle avait dit ça. Elle se rendait bien compte qu’il n’y avait aucun risque que ce soit le cas. — C’est ça, oui, dit-il en s’arrêtant net avant de se retourner. Puis d’un mouvement gracieux, il ôta son T-shirt en plein bois, sous ses yeux, si vite qu’elle n’eut pas le temps de réagir. — Tu veux les compter ? Elle rougit, le dépassa et continua son chemin en regar-dant droit devant elle. « Quelle imbécile je fais, pensa-t-elle. Qu’est-ce qui m’a pris? » — Et toi, tu en as peut-être trois, reprit-il d’un ton moqueur. Je ferais peut-être bien de compter les tiens.
21
— Tu es fou, commenta-t-elle en poursuivant sa route. — C’est toi qui as commencé avec ça. — J’essayais juste de faire la conversation pour la bonne raison que tu es totalement in-in-té-ressant. — Hein, hein, ît-il. Inintéressant, c’est tout à fait moi. Il se fauîla à côté d’elle et entreprit d’imiter sa démarche. Au lieu de remettre son polo, il l’avait glissé dans la cein-ture de son short, derrière. Avec son bandeau à la Rambo et son T-shirt pendant de son short comme une sorte de pagne, il avait l’air d’un sauvage. Tout à fait le genreSa Majesté des mouches. Question frime, il n’était pas en reste. C’était… Elle trébucha sur une racine et dut se cramponner à une branche pour ne pas perdre l’équilibre. Il se retourna et elle aurait juré qu’il avait fait mine de tendre le bras pour la retenir, mais, très vite, il reprit sa marche sans la toucher. Elle le regardait intensément à présent, non plus par gros-sièreté ou par curiosité, mais par sollicitude cette fois-ci. — Qu’est-ce que tu as au dos ? demanda-t-elle à brûle-pourpoint. — Quoi ? M. Sa Majesté des Mouches lui jeta un regard mauvais. — J’ai cru que tu avais oublié de te laver au début, mais j’ai l’impression que tu as un énorme bleu, précisa-t-elle. Il s’arrêta et ît brusquement volte-face, les traits crispés d’une manière presque comique. — Je n’ai pas de bleu, bordel. Tu fous les boules, ma vieille. Des mamelons supplémentaires et maintenant des bleus fantômes. — Je sais reconnaïtre un bleu. Malgré l’agacement qu’il lui inspirait, elle éprouva une pointe de compassion à son égard. L’ecchymose était en voie de guérison. C’était visible à la façon dont la couleur s’estompait sur les bords. Mais il avait dû avoir très mal sur le moment. Il plissa les yeux, ses traits se durcirent, et, l’espace d’un instant, il eut l’air franchement menaçant.
22
— C’est rien, déclara-t-il. Je suis tombé de vélo. Pas la peine d’en faire tout un plat ! Il ît demi-tour et se remit en marche à pas vifs si bien qu’elle dut accélérer l’allure pour ne pas se laisser distancer. — Ecoute, il ne faut pas m’en vouloir. — Je ne t’en veux pas, aboya-t-il en redoublant de vitesse. Son premier ennemi de l’été, songea-t-elle. Elle n’avait pas perdu de temps ! Et elle pouvait être sûre qu’il y en aurait d’autres. Beaucoup d’autres. Elle avait le don de s’attirer l’antipathie des gens. Même si Connor avait dit ne pas lui en vouloir, il était en colère. Ses muscles tendus, ses mouvements brusques témoignaient de sa contrariété. Il était tombé de sa bicy-clette ? A d’autres ! Quand on faisait une chute de vélo, on se blessait plutôt aux genoux et aux coudes, parfois à la tête. Pas dans le dos. A moins qu’on ne dévale une pente à pic et qu’on ne se heurte à quelque chose de vraiment dur. A moins… qu’on ne dise pas la vérité. Elle était à la fois intriguée et déçue par ce garçon. Déçue parce qu’elle voulait absolument le trouver antipathique et ne plus avoir à penser à lui de l’été. Intriguée parce qu’il était plus intéressant qu’il n’aurait dû l’être. Il avait des allures de rebelle en plus, avec ses cheveux trop longs, son short bas sur les hanches, ses chaussures de montagne raîstolées avec du ruban adhésif renforcé. Et puis il y avait quelque chose dans son regard, sans commune mesure avec cet air stupide qu’arboraient les autres garçons. Ces yeux couleur de banquise qui avaient luDavId Copperieldavaient aussi probablement vu des choses qu’une îlle comme elle ne pouvait même pas imaginer. Ils s’engagèrent dans un virage en épingle à cheveux et le grondement d’une cascade les accueillit. — Whaou ! s’exclama Connor en rejetant la tête en arrière pour contempler la chute d’eau haute de trente mètres. Elle jaillissait d’une source invisible, tout en haut, dégringolant sur les rochers, les gouttelettes se changeant
23
en brume sous l’impact. Des arcs-en-ciel étincelaient là où le soleil brillait à travers. — C’est sublime, soufa-t-il, ayant apparemment oublié sa mauvaise humeur. — Les chutes de Meerskill, précisa-t-elle en haussant la voix pour couvrir le fracas de l’eau. Parmi les plus élevées de l’Etat. On voit mieux depuis le pont. Viens ! Le pont de Meerskill avait été construit dans les années 1930 par une équipe gouvernementale. D’une hauteur vertigi-neuse, cette structure voûtée en béton enjambait la gorge, les eaux de la cascade se déversant sauvagement en dessous. — Les gens d’ici l’appellent le pont des Suicidés parce que plusieurs personnes se sont jetées de là-haut. — Ben voyons… Il paraissait irrésistiblement attiré par la cascade dont les projections faisaient surgir un tapis de mousse et de fougères luxuriantes de chaque côte du sentier. — Je ne plaisante pas. C’est pour ça qu’il y a un grillage au-dessus du pont. Elle trottinait pour se maintenir à sa hauteur. — On l’a installé il y a une cinquantaine d’années à cause de ça. Parce que deux adolescents ont sauté. — Comment tu sais ça? demanda-t-il. La bruine collait à ses cheveux noirs et à ses cils, le rendant encore plus mignon. Lolly se demanda si elle était mignonne elle aussi à cause de la bruine. Probablement pas. Ça ne faisait qu’embuer ses lunettes. — Ça se sait, c’est tout, répondit-elle. Ils grimpèrent sur le pont et passèrent sous l’arche constituée par le grillage de sécurité. — Ils sont peut-être tombés accidentellement. Ou bien on les a poussés. Si ça se trouve, ils n’ont jamais existé. — Es-tu toujours aussi sceptique? s’enquit-elle. — Seulement quand on me raconte des histoires. — Ce ne sont pas des histoires. Demande à qui tu veux, et tu verras.
24
Elle leva le menton, gagna l’autre extrémité du pont et prit le virage sans attendre de voir s’il la suivait. Ils continuèrent à marcher un moment en silence. Ils étaient à la traïne par rapport au reste de la bande, mais Connor n’avait pas l’air de s’en soucier, et elle décida que ça lui était égal aussi. L’excursion d’aujourd’hui n’était pas une course, de toute façon. Tandis qu’ils avançaient, elle lui jetait régulièrement des coups d’œil à la dérobée. Après tout, înit-elle par se dire, pourquoi ne pas tenter de sympathiser avec ce garçon, juste un peu? — Hé, regarde. Elle baissa la voix, chuchotant presque. Le sentier faisait une boucle autour d’une prairie escarpée, parsemée de eurs sauvages et anquée de bouleaux. — Une biche et deux faons. — Où ça? Il tendit le cou en fouillant les bois du regard. — Chut. Ne fais pas de bruit. Elle lui ît signe de la suivre à l’écart du sentier. Les cervidés n’étaient pas exceptionnels dans ces contrées, mais c’était toujours étonnant de voir des faons, avec leur pelage tacheté, si doux d’aspect, et leurs grands yeux timides. Les bêtes étaient dans une clairière, les petits serrant leur mère de près tandis qu’elle broutait l’herbe et des feuilles. Lolly et Connor s’immobilisèrent à la lisière de la clairière pour les contempler. D’un geste, elle invita Connor à s’asseoir à côté d’elle sur un rondin. Puis elle extirpa une paire de jumelles de son sac et les lui tendit. — C’est super, dit-il en observant les animaux. C’est la première fois de ma vie que je vois une biche en liberté. Elle se demanda d’où il venait. On ne pouvait pas dire que les cerfs étaient une rareté. — Un faon consomme l’équivalent de son poids toutes les vingt-quatre heures. — Comment le sais-tu?
25
— Je l’ai lu quelque part. Je lis soixante livres par an. — La vache ! s’exclama-t-il. Comment ça se fait ? — Parce que je n’ai pas le temps d’en lire plus, répondit-elle en reniant d’un air supérieur. Difîcile de croire que les gens chassent les cerfs, hein? Je les trouve tellement beaux. Elle but une gorgée dans sa gourde. Le paysage sous leurs yeux faisait songer à une peinture ancienne — l’herbe fraïche tendre et verte, les bleuets, les ancolies sauvages hochant leurs corolles dans la brise, la biche et ses petits broutant paisiblement. — J’arrive à voir jusqu’au lac, dit Connor. Elles sont bonnes, ces jumelles. — C’est un cadeau de mon père. Un cadeau de pardon. Il écarta les jumelles de son visage. — Qu’est-ce que c’est, un cadeau de pardon? — C’est quand ton père ne peut pas venir à ton audition de piano, qu’il veut se faire pardonner, alors il t’achète un cadeau super-cher. — Bah. Y a pire qu’un père qui rate ton audition, commenta-t-il en regardant de nouveau à travers les jumelles. C’est une ïle au milieu du lac? — Ouais, l’ïle des Epicéas. C’est là qu’ont lieu les feux d’artiîce le 4 juillet. J’ai essayé d’y aller à la nage l’année dernière, mais je n’ai pas réussi. — Ça s’est passé comment, alors ? — J’ai appelé au secours au milieu. Quand ils m’ont tirée jusqu’à la rive, j’ai fait comme si j’avais failli me noyer pour qu’on ne m’accuse pas d’avoir fait ça pour attirer l’attention. Ils ont appelé mes parents. C’était le but de l’opération, bien évidemment. Pour l’heure, elle regrettait d’avoir mentionné l’incident, mais, maintenant qu’elle avait abordé le sujet, elle ne pouvait plus s’arrêter. — Mes parents ont divorcé l’année dernière et je me suis dit que, comme ça, ils seraient obligés de venir me chercher tous les deux. Cet aveu lui resta en travers de la gorge.
26
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi