Un Noël en amoureux

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Si elle avait su que travailler dans un magasin pendant les fêtes serait aussi éprouvant, Juliette se serait abstenue. Et voilà que le patron lui-même, Roberto Romeo, vient de l’embrasser et prétend en faire sa future conquête ! Il n’est pas question de céder à ses avances, même si, elle doit bien l’admettre, il ne manque ni de charme ni de tempérament...
Publié le : mercredi 10 décembre 2014
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EAN13 : 9782280335058
Nombre de pages : 108
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1.

— Retenez l’ascenseur ! Zut ! Zut !

Juliette se rua vers l’ascenseur pour l’atteindre avant que les portes ne se referment. Sa tentative ayant lamentablement échoué, frustrée, elle s’arrêta. Enfin, s’arrêter… pas exactement.

La neige tombait dru à l’extérieur et les talons aiguilles hauts de sept centimètres de ses élégantes bottes trempées ne trouvant absolument aucune prise sur le sol de marbre, elle dérapa. Une expression de complète panique sur le visage, elle glissa ensuite en direction des portes en train de se refermer, à ce qui lui parut une vitesse exponentielle.

L’espace de quelques secondes — et honnêtement, elle n’aurait su dire combien — tout lui parut se dérouler au ralenti, tandis que sa vie tout entière défilait sous ses yeux. Enfin, sa vie… le désastre qu’était sa vie, plutôt.

Au tout dernier moment, les portes coulissantes cessèrent miraculeusement de se refermer pour se réouvrir… lentement, douloureusement lentement, mais suffisamment pour que, en fin de compte, elle ne percute pas du métal solide, mais atterrit directement dans la cabine.

Ou du moins l’aurait-elle fait si l’un de ses talons aiguilles ne s’était pas pris dans l’interstice entre la cabine et le sol du rez-de-chaussée, retenant son pied mais les projetant, sa poitrine et elle, en avant.

L’incident eût pu — eût pu, seulement — être drôle.

Si elle n’avait pas eu un public pour admirer ses acrobaties !

Hélas, l’homme qui, quelques secondes plus tôt, était entré dans l’ascenseur et avait sûrement pressé un bouton pour monter, avait été témoin de toute la scène.

Projetée tête la première dans la cabine, elle trouva donc deux puissants bras pour la rattraper. Malheureusement elle avait instinctivement, dans un vain effort pour reprendre l’équilibre, tendu son parapluie en avant. Heureusement pour l’inconnu, la pointe du parapluie était caoutchoutée et non acérée, sans quoi elle l’eût embroché !

— Est-ce que ça va ? demanda-t-il, une nuance d’inquiétude dans la voix, en la stabilisant.

Avait-elle l’air d’aller bien ?

Elle venait d’être projetée au travers de cinq mètres de marbre à ce qui lui avait semblé la vitesse du son… puis avait été stoppée avec une brutalité à s’en dessouder le squelette par un talon coincé !

Pour couronner le tout, ses bottes étaient probablement fichues alors qu’elle les portait depuis une semaine à peine. Elle s’était offert cette petite récompense pour avoir tenu un mois entier dans cet emploi cauchemardesque. Parce que c’était bel et bien ce qu’était le rayon lingerie de ce prestigieux grand magasin à l’approche de Noël. Un cauchemar ! Et, le compte à rebours jusqu’à la date fatidique ne comptant plus que cinq jours, cela ne pouvait qu’empirer !

— Jetons un coup d’œil à cette botte, dit l’homme.

La relâchant, il se pencha pour inspecter les dommages, ce qui offrit à Juliette une vue plongeante sur le haut de sa tête.

Jusqu’ici, elle ne l’avait pas vraiment vu — tout d’abord parce qu’elle était allée beaucoup trop vite pour remarquer quoi que ce fût et ensuite parce que son embarras à s’être littéralement jetée dans ses bras avait été trop vif.

Elle ne reconnut donc pas cette tête aux épais cheveux noirs, mais l’homme devait travailler chez Romeo, lui aussi. Sans quoi il ne se serait pas trouvé dans l’ascenseur du personnel. C’était probablement l’un des types de la comptabilité du sixième étage, ils ne fréquentaient jamais le personnel de vente.

— Il… a… l’air d’être… coincé, dit-il, ses paroles entrecoupées par ses efforts pour libérer le talon aiguille — et Juliette avec — du trou dans lequel il était piégé.

Ça, elle aurait pu le lui dire elle-même ! Comment pouvait-on dire une évidence pareille ? Ce type n’avait manifestement rien d’un génie. Elle le foudroya du regard.

Non, vraiment, ce n’était déjà pas un bon jour, et ça n’avait pas l’air de s’arranger !

Et les doigts de cet homme, alors qu’ils encerclaient sa délicate cheville, n’aidaient pas. Longs, manucurés et dénués d’alliance, aucune femme normalement constituée n’aurait pu les ignorer, du moins s’il lui restait un souffle de vie.

Il était probablement moche comme un pou. Avec le passif qu’elle avait, à quoi s’attendre d’autre ? Un étudiant, sachant qu’elle refusait de sortir avec des hommes plus jeunes qu’elle, lui avait menti sur son âge. Un autre, plus mûr, s’était avéré être marié et père de trois jeunes enfants. Celui d’après, qui était gay, n’avait fait que se servir d’elle pour dissimuler ce fait à sa famille et ensuite…

L’homme releva la tête.

— Peut-être serait-ce plus facile si vous l’enleviez ?

Non, il n’était pas moche. Beau à damner une sainte aurait été plus près de la vérité !

Distinguée, sa voix grave n’avait pas le moindre accent, mais lui avait incontestablement des airs méditerranéens. Sa peau était hâlée, presque basanée, et seul le profond bleu de ses yeux était en contraste avec cette teinte olive.

Comme elle le fixait bêtement, il arqua un de ses sourcils très bruns.

— Hum… la botte ?

Quelle idiote ! Elle venait de faire à cet homme l’impression d’un éléphant se lançant dans le Lac des Cygnes, et maintenant elle était hypnotisée par sa beauté. Alors qu’il devait la prendre pour une complète empotée !

Ce qu’elle était, sans aucun doute. Elle était incroyablement gênée. La journée pouvait-elle empirer ? Vu sa chance ces derniers temps, la réponse était oui, très certainement !

— Euh oui, bien sûr.

Se contorsionnant pour ouvrir la fermeture Eclair, elle sortit son pied de la botte et s’avança dans la cabine. Son déhanchement à cloche-pied lui donnait des airs de Quasimodo.

Avec le recul, elle pouvait mieux observer l’homme. Evidemment, l’impression qu’elle lui faisait n’avait aucune importance. Son costume était à l’évidence coûteux, et sur mesure, ses chaussures de cuir noir faites main, et sa chemise blanche avait tout l’air d’être de soie véritable.

Ainsi, c’était l’un des cadres dirigeants de Romeo. Quelle déception. Il n’avait aucune chance de remarquer qu’une vendeuse temporairement engagée pour les fêtes de Noël respirait sur la même planète que lui ! Malgré le fait qu’elle venait de se propulser littéralement dans ses bras et de le frapper en plein torse de la pointe de son parapluie. Il devait lui aussi amèrement regretter d’être arrivé en retard au travail ce matin, sinon il ne l’aurait jamais croisée.

— Et voilà !

Il brandit triomphalement la botte, et grimaça à la vue du talon très abîmé. Puis il entra de nouveau dans la cabine pour laisser enfin les portes se refermer.

— Aucune importance, répondit-elle, détournant soigneusement le regard.

Elle se pencha pour rechausser sa botte.

— Merci quand même, fit-elle gauchement, fixant les luxueux souliers noirs plutôt que l’homme lui-même.

— Au moins, vous ne vous êtes pas fait mal, dit-il d’un ton engageant.

Sa fierté était au plus bas mais, non, elle ne s’était pas fait mal, physiquement parlant. C’était dommage d’ailleurs. Dans le cas contraire, peut-être aurait-elle pu se faire porter pâle ces tout derniers jours avant Noël et…

— Quel étage ?

Elle regarda l’inconnu. Son élégant index viril hésitait au-dessus des boutons, il attendait qu’elle lui indique à quel étage elle travaillait.

— Quatrième, dit-elle dans un soupir, merci.

La cabine amorça son ascension, et son estomac sombra mètre après mètre.

Craignant les ascenseurs, ou les endroits clos en général, elle préférait habituellement faire à pied les quatre étages jusqu’à son rayon.

Cinq semaines plus tôt, quand elle était partie de chez son précédent employeur, ou plutôt qu’elle en avait été éjectée, son amie Lisa l’avait encouragée avec entrain.

— Viens travailler chez Romeo ! Tu verras, ça t’amusera !

L’amuser ? Les premières semaines, faute de clientèle, elle s’était tellement ennuyée qu’elle avait manqué s’endormir à chaque instant. Mais ces derniers jours, cette phase d’ennui avait été plus que compensée. Des hordes d’hommes — vieux, jeunes, gros, maigres, beaux ou laids — l’assaillaient du matin au soir en quête de l’article de lingerie très spécial à offrir à la femme — et parfois aux femmes — de leur vie.

Pourquoi n’y avait-il que des vendeuses au rayon lingerie ? Surtout à Noël ? Elle s’était posé au moins une bonne douzaine de fois la question. Certaines des conversations qu’elle avait eues au cours de la semaine écoulée l’avaient fait s’empourprer jusqu’aux oreilles.

Les hommes étaient-ils donc tous lubriques quand il s’agissait d’acheter de la lingerie pour leur épouse, petite amie ou, dans beaucoup de cas, elle n’en doutait pas, maîtresse ?

— Tous ! avait répondu Lisa en pouffant.

Membre à part entière du personnel de l’immense et luxueux grand magasin Romeo, celle-ci officiait au rayon parfumerie. Chanceuse qu’elle était !

Juliette l’enviait. Peut-être si son père n’était pas mort quand elle avait dix-huit ans, ou si elle avait eu des frères, cela n’eût pas été aussi embarrassant pour elle, mais en l’occurrence…

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, paniquée, ses pensées soudain interrompues par un grincement de la cabine.

Les yeux écarquillés, elle agrippa instinctivement le bras de l’homme qui se tenait à son côté.

— Je n’en ai aucune idée, mais…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. L’ascenseur s’immobilisa avec un soubresaut. Le plafonnier clignota, et ils furent plongés dans la plus totale obscurité.

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