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Prologue

— Un, deux, trois, nous irons au bois. Quatre, cinq, six, cueillir des cerises, fredonnait la fillette d’une voix chevrotante qui emplissait la modeste petite chambre. Sept, huit, neuf, dans mon panier neuf…

Elle était trop grande pour pleurer. Maman l’avait dit. Elle ferma les yeux très fort, comme si cela pouvait faire taire les grosses voix qui secouaient les murs de la maison tels des monstres furieux.

— Dix, onze, douze, elles seront toutes rouges…

Glissant du lit, elle se traîna sur son petit postérieur en serrant contre elle sa poupée de chiffon, ses doigts tremblants agrippés à la tignasse emmêlée. Elle ne s’arrêta pas avant d’avoir atteint le coin le plus éloigné de la pièce.

— N’aie pas peur, chuchota-t-elle à la poupée écrasée contre sa poitrine. Ma maman ira bien. Elle ira bien.

Une larme jaillit de ses yeux et, comme elle glissait sur sa joue, elle l’essuya du revers de la manche de son pyjama de flanelle.

Derrière la porte, la voix haut perchée éclata en sanglots, et la fillette enfouit son visage dans ses bras, se balançant d’avant en arrière. Elle suçait son pouce comme un gros bébé, mais ça n’avait pas d’importance. Pas en ce moment.

— Mary avait un petit agneau…

Soudain, un bruit de tonnerre ébranla la maison, et la porte de la chambre trembla sur ses gonds, comme frappée par un poing géant. Recroquevillée en boule, la petite fille se tut, les paroles de la comptine bloquées dans sa gorge nouée par la peur.

Tapie dans le coin sombre, elle serra sa poupée contre elle, attendant que sa maman vienne la prendre dans ses bras pour la border dans son lit. Mais la porte ne s’ouvrit pas, et la maison demeura silencieuse.

— Maman ?

Sans lâcher sa poupée, elle se leva et avança lentement vers la porte close. Saisissant la poignée froide entre ses petits doigts tremblants, elle la tourna. La porte ne bougea pas.

Elle ne pouvait pas s’ouvrir. Elle était bloquée par le corps sans vie d’une femme qui ne répondrait plus jamais au nom de « maman ».

1

Il était 8 heures moins le quart quand Rachel Powers glissa la clé dans la serrure et s’arrêta un instant pour contempler la plaque de cuivre qui brillait sur la porte de son bureau. Rachel Powers, Avocat à la cour. Sortant un mouchoir de son sac à main, elle polit rapidement le mot Avocat. Elle détestait voir des traces sur sa plaque dans cette vénérable maison où elle faisait encore partie des jeunes recrues.

Franchissant le lourd battant de bois massif, elle huma les odeurs qui flottaient dans la pièce : la riche fragrance du cuir, la senteur subtile de la vanille émanant du sac de café aromatisé qu’elle entreposait dans le tiroir supérieur de son placard, les effluves de parfum et d’après-rasage musqués laissés par les clients et les collègues.

Elle aimait arriver tôt le matin, son moment préféré au bureau. A l’époque où elle s’efforçait de décrocher son diplôme de droit et de passer l’examen du barreau, elle s’était imaginé les cabinets juridiques comme des lieux imposants, majestueux. Mais c’était avant de travailler pour une firme où la justice se définissait essentiellement par rapport aux résultats financiers.

« Si vous trouvez la situation intenable, allez chercher un emploi ailleurs. » Tel avait été le conseil de Philip Castile le jour où il lui avait fait passer un entretien pour le poste qu’elle avait finalement obtenu. Bienvenue au cabinet juridique Williams, Williams & Castile.

Otant la veste de soie sauvage de son tailleur vert sapin qu’elle avait payé une petite fortune, elle la drapa sur le dossier de son fauteuil. C’était sa tenue préférée parce qu’elle mettait en valeur son teint pâle et les mèches plus claires de ses courts cheveux auburn.

Mais elle l’aimait surtout parce qu’il n’était ni gris, ni marine, ni noir, couleurs que la firme recommandait fortement à ses jeunes avocats. Mais le vert sapin était la limite de ce qu’elle se permettait, néanmoins.

Elle sortit le dossier de Ballin Industries et s’installa à son bureau pour étudier la documentation compilée la veille par l’assistant juridique le plus efficace du cabinet. Chaos était le premier mot qui venait à l’esprit. Septuagénaire, Ralph Ballin n’avait pas modifié ses méthodes de comptabilité depuis l’époque de Lyndon Johnson à la Maison Blanche.

Les avocats du nouveau et plus indulgent ministère de l’Economie et des Finances comptaient sûrement s’en donner à cœur joie avec les manières de travailler hautement archaïques du chef d’entreprise. Mais c’était l’incapacité de Ballin à s’adapter aux nouvelles technologies et non la cupidité qui l’avait conduit à affronter les avocats du Trésor public.

— Déjà au travail ? Tu as passé la nuit ici ou quoi ?

Rachel souligna quelques chiffres sur lesquels elle voulait revenir, et leva les yeux vers Ted Boyd qui se tenait sur le seuil. Il était fidèle à lui-même, très séduisant, et il avait l’air infiniment plus reposé qu’elle ces temps-ci.

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