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Traduit de l’anglais (États-Unis) par Suzy Borello
Milady Romance

Prologue

Londres, octobre 1875

 

Clarissa Kincaid avait envie de s’arracher les cheveux, de traverser la maison en hurlant. Au lieu de quoi, elle se contenta d’émettre un gémissement bien plus discret, quoique tout aussi inconvenant.

Sa tante Maureen, assise sur le canapé où elle lisait une lettre envoyée de Cornouailles par sa sœur, ne se donna même pas la peine de lever les yeux.

— Qu’y a-t-il encore ? demanda-t-elle.

— Un nouveau refus de Mr Franklin, rétorqua Clarissa en claquant brutalement le courrier sur la table. Je commence à perdre patience.

— Doux Jésus ! s’exclama Maureen, qui lâcha sa lettre pour se mettre à tordre son mouchoir en tous sens. Que ferons-nous si cet homme refuse de faire affaire avec nous ? Sans argent, nous mourrons de faim !

Clarissa se retint de lever les yeux au plafond. Tante Maureen avait le chic pour verser dans le théâtral.

— Non, nous ne mourrons pas de faim. Calmez-vous, ma tante. Je vais trouver une solution.

Depuis le décès de son frère aîné, le comte, deux mois plus tôt, elles avaient dû se contenter des maigres économies de Maureen pour subsister, économies qui, de surcroît, commençaient à s’amenuiser. Clarissa avait mis un peu d’argent de côté, mais ne comptait l’utiliser qu’en cas d’absolue nécessité. Elle s’était adressée au gestionnaire de fortune de la famille, qui refusait « d’accéder à la demande d’une femme ». Cet imbécile borné s’entêtait à traiter directement avec le nouveau comte en titre, Marcus, l’autre frère de Clarissa. Or ce dernier avait disparu depuis une dizaine d’années, et personne n’aurait su dire quand il reviendrait. Ni, d’ailleurs, s’il reviendrait un jour.

— Cette situation est tout à fait inacceptable ; il doit bien y avoir quelque chose à faire ! insista Maureen.

Laissant son mouchoir tristement roulé en boule sur ses genoux, elle avait commencé à malmener l’étoffe de sa jupe. Il fallait que Clarissa trouve une solution rapidement si elle ne voulait pas que sa tante use ainsi toute sa garde-robe.

— Si seulement nous avions un interlocuteur plus sensé, reprit Maureen. Quelqu’un qui daignerait entendre notre avis, ou du moins communiquer avec nous. Cette situation est… épouvantable.

— Tout à fait.

Sa tante avait raison. Il leur fallait un autre gestionnaire, mais où trouver celui qui accepterait de travailler avec elles ? Et comment congédier Mr Franklin si celui-ci refusait même de leur adresser la parole ? Soudain, en un éclair, la solution s’imposa à elle. Elle sortit un bout de parchemin du bureau de son frère décédé et s’apprêta à écrire.

— Ma tante, vous êtes un génie !

— C’est vrai. C’est vrai ? s’étonna Maureen, l’air méfiante. Je connais ce regard, ma chère. Que mijotez-vous ?

— Ce que j’aurais dû faire dès la mort de Charles. Je congédie notre gestionnaire actuel et j’en embauche un autre.

Tante Maureen secoua la tête, désorientée.

— Dois-je vous rappeler que vous n’êtes pas habilitée à le faire ?

— Non, pas moi, concéda Clarissa d’une voix tout innocente. La lettre proviendra de Marcus. Il est grand temps qu’il se rende utile à la famille.

— Et vous connaissez un gestionnaire de fortune qui acceptera de travailler avec nous en attendant le retour de votre frère ?

— Pas exactement, précisa Clarissa avec un sourire. Mais j’ai entendu dire que maître Ignatius F. Bembridge avait des idées assez progressistes.

Maureen fronça les sourcils.

— De qui s’agit-il ?

La jeune femme se leva et se pencha en avant pour tendre la main à sa tante au-dessus du bureau.

— Maître Ignatius F. Bembridge, pour vous servir. Ravi de faire votre connaissance.

— Oh, nous sommes perdues ! s’exclama Maureen sans prendre la peine de lui serrer la main.

Clarissa contourna le bureau pour s’asseoir à côté d’elle.

— Ne vous tracassez pas. Je vais étudier les livres de Charles pour apprendre comment placer nos biens. Quelqu’un doit s’en occuper jusqu’au retour de Marcus ; autant que ce soit moi, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Cela nous permettra au moins d’accéder aux fonds dans l’immédiat. Et je vais écrire une autre lettre à l’agence Thomas Aventure Expédition. Peut-être finiront-ils par retrouver mon fantasque de frère.

— Dieu du ciel, mon enfant, et si quelqu’un découvrait la supercherie ?

Maureen ramassa son mouchoir froissé et se remit à le maltraiter.

— Cela n’arrivera pas. Ce sera notre petit secret.

Chapitre premier

Londres, juin 1876

 

Clarissa était amoureuse.

Par bonheur, elle était presque sûre que l’objet de son affection ressentait la même chose pour elle. Elle sourit à George Wilbanks, qui flânait à son côté dans le parc. Dieu qu’il était beau, avec ses cheveux presque dorés et ses yeux d’émeraude ! Si, à Londres, toutes les femmes enviaient à Clarissa le temps qu’elle passait en sa compagnie, il était devenu évident qu’il n’avait d’yeux que pour elle. Elle était la seule qu’il emmenait en promenade.

Il lui apportait toujours un bouquet de marguerites, fleurs qu’elle n’avait jamais vraiment aimées, mais qu’importe : elles étaient symbole d’amour. Certains auraient protesté qu’elles désignaient plutôt l’innocence, mais qu’en savaient-ils ? Et puis cela faisait deux bons mois qu’il n’accordait pas plus d’une danse par soir à une autre qu’elle, mais Clarissa considérait la promenade comme une preuve suffisante de son affection.

Pour eux, c’était devenu comme un rituel. Chaque mercredi après-midi, ils se retrouvaient au parc où ils déambulaient côte à côte, suivis de près par tante Maureen. Parfois, Eva, l’amie de Clarissa, les accompagnait avec son frère, Victor, mais ce jour-là ils étaient seuls.

— Il n’a pas fait très beau dernièrement, fit remarquer George.

— En effet. Cette grisaille est si maussade, tout à fait le contraire de ce qu’on aimerait voir pour la saison.

Ils avaient tant de points communs, tombaient si souvent d’accord ; ils formeraient un couple parfaitement assorti. Le jour où, enfin, ils pourraient se marier. Mais, pour l’instant, George devait patienter. Son père, homme sévère et peu amène, se montrait fort avare quant à l’héritage pourtant légitime de son fils. Aussi celui-ci était-il peu enclin à aller à l’autel tant qu’il n’avait pas le contrôle absolu des fonds et du domaine. Et comment lui en vouloir ? Il était parfaitement normal pour un homme d’aspirer à se rendre maître de son propre foyer.

— George, comment voyez-vous l’avenir ? Le trouvez-vous prometteur ? demanda-t-elle.

Une autre question, bien plus pressante, lui brûlait les lèvres : Quand me demanderez-vous ma main, quand deviendrai-je enfin votre femme ? Même si les noces ne pouvaient avoir lieu avant le décès de son père, cela ne les empêchait pas de se fiancer, de faire savoir au monde entier qu’elle appartenait à George Wilbanks et qu’un jour elle deviendrait lady Wilbanks. Mais elle devait se montrer patiente, lui laisser du temps. Assurément, ce n’était qu’une question de temps. Il avait tant à gérer avec son père.

— L’avenir s’annonce bien. Même si, comme vous le savez, mon père continue de jouir d’une santé de fer, ajouta-t-il avec un petit rire. Mais peut-être certains me trouveraient-ils cruel de parler ainsi. Qui serait prêt à attendre la mort de son propre père pour enfin mener sa vie comme il l’entend ? J’espère, en tout cas, que vous n’en penserez pas moins de moi.

— Non, bien sûr que non, lui assura-t-elle avec un sourire chaleureux. Je connais la vérité. Vous vous êtes montré très patient. N’importe qui en conviendrait.

Il lui décocha un clin d’œil.

— Vous êtes un ange, Clarissa, une véritable amie. J’apprécie grandement nos conversations.

— Et si je désirais être plus qu’une amie ?

Il lui prit la main et, dans un souffle, déposa un baiser sur son gant.

— Patience, ma douce. Vous devez savoir que je suis assez mal loti en ce moment. Entre mon héritage, le titre et mon père.

— George, rien de cela n’a d’importance tant que nous sommes ensemble.

Elle était certaine de pouvoir l’aider à surmonter tous les obstacles. Et, à ses yeux, son héritage ne comptait pour rien.

Il interrompit la promenade pour l’entraîner vers un banc disposé près d’une sculpture et marqua un temps d’arrêt pour laisser passer un groupe de demoiselles qui marchaient bras dessus, bras dessous. L’une d’elles lui lança une œillade par-dessus son épaule et lui adressa un sourire complice. Clarissa voulut lui demander de quoi il en retournait, mais il ne semblait même pas avoir remarqué la jeune femme en question.

— Je vais être franc avec vous, déclara-t-il en balayant les alentours du regard pour s’assurer que personne ne les écoutait. Je dois une importante somme d’argent à un certain établissement, et je m’efforce de remédier à la situation sans en alerter mon père. Rien ne pourra être fait concernant mon avenir, acheva-t-il doucement, tant que ce problème n’aura pas été résolu.

Elle leva les yeux vers lui et lui attrapa les mains, puis se ressaisit et les lâcha abruptement.

— George, je ne savais pas que vous aviez de tels ennuis. J’ai quelques biens, lui confia-t-elle en portant une main à sa poitrine. J’économise depuis des années. Il vous suffit de me dire combien vous devez, je vous prêterai la somme nécessaire.

Non seulement elle avait de l’argent à elle mais, depuis qu’elle s’occupait des finances familiales, elle avait réalisé quelques investissements hautement rentables. Il se trouvait qu’en fin de compte elle avait un don pour cette sorte de choses ; bien sûr, elle ne pouvait guère s’en ouvrir à George.

Il ébaucha un sourire mélancolique.

— Je ne pourrai jamais vous demander cela.

— Cela ne me dérange pas. Franchement, je ne fais rien de cet argent. Je l’ai mis de côté pour ce genre d’occasion.

Si c’était là le seul obstacle à son union avec George, alors elle était prête, et même empressée, à lui céder la totalité de ses économies, voire davantage. Elle pourrait aussi lui dispenser quelques conseils pour effectuer de bons placements, mais ne voulait pas risquer de baisser dans son estime pour s’être occupée des biens familiaux en l’absence de son frère.

Mais il leva une main en signe de protestation.

— Non. Je refuse de vous prendre ce qui vous appartient.

Elle resta muette un moment, réfléchissant à la situation. De toute évidence, l’argent les séparait, or George était trop fier pour lui permettre de l’aider. C’était là une bizarrerie propre aux hommes. L’espace d’un instant, elle songea à lui révéler qu’elle était tout à fait rompue à ce genre d’affaires mais, une fois qu’il aurait eu vent de cette particularité, il y avait fort à parier qu’il cesserait de lui faire la cour. Ce manque de conformisme n’était certes pas un sujet de vantardise.

— Me direz-vous du moins auprès de qui vous êtes endetté ?

Un autre groupe de flâneurs passa près d’eux. Clarissa adressa un sourire et un geste de la main à ceux qu’elle connaissait.

— Vous penserez du mal de moi.

Il se détourna pour scruter le massif d’arbustes en face d’eux.

— Jamais ! s’exclama-t-elle vivement. C’est impossible. Sachez que je vous tiens en très haute estime.

Il hocha la tête et se releva.

— Rodale’s. Ce nom doit vous être inconnu. Une dame telle que vous, distinguée et raffinée, ne peut avoir eu vent de ce genre d’établissements, cracha-t-il en la regardant droit dans les yeux. C’est un lieu de débauche et de jeu. Et j’ai bien peur d’avoir perdu quelques paris ; il s’agit d’un vice odieux, certainement inacceptable aux yeux d’une demoiselle noble et probe.

Les jeux d’argent. Elle savait que certains hommes étaient aux prises avec cette perversion, mais cela la surprenait de la part de George. Toutefois, ses sentiments envers lui restaient inchangés ; si elle devait l’épouser un jour, elle l’aiderait autant que faire se peut.

Elle se leva et lui serra le bras.

— Ne vous tourmentez point ; votre aveu n’a rien changé pour moi.

Ils reprirent leur promenade. Désormais, elle savait ce qu’elle devait faire. Selon ses présomptions, Rodale’s ne pouvait appartenir qu’à un seul homme, et elle avait la certitude que Justin Rodale ne rechignerait pas à lui accorder une petite faveur.

Clarissa avait choisi sa tenue avec grand soin. Sachant qu’il lui faudrait rester discrète lors de cette excursion, elle avait opté pour une de ses robes de deuil noires assortie d’un chapeau assez large pour dissimuler une partie de son visage. Le jour où elle l’avait acheté, elle l’avait trouvé si surchargé de plumes qu’elle les avait arrachées pour ne garder qu’une coiffe toute simple ornée de rubans de mousseline couleur crème. Mais, malgré la sobriété de sa mise, elle craignait encore de se faire remarquer et passa tout le trajet à se ronger les sangs.

N’ayant guère l’habitude de se rendre dans des maisons de jeu, elle avait les nerfs à fleur de peau, l’estomac noué. Mais elle n’avait pas le choix ; ne disait-on pas, selon le vieil adage, « aux grands maux les grands remèdes » ? La voiture s’immobilisa. Elle resta sans bouger, les mains serrées sur les genoux, écoutant les voix d’hommes qui résonnaient dans la rue.

Le cocher ouvrit la portière ; la gorge sèche, elle s’efforça de rassembler ses esprits. Il fallait qu’elle prenne son courage à deux mains, surtout si elle tenait à se marier avant la fin de la Saison, et, comme elle approchait dangereusement de sa vingt-quatrième année, le plus vite serait le mieux. Puisant dans cette pensée pour recouvrer son sang-froid, elle descendit de la calèche et lissa les plis de sa pelisse.

— Attendez-moi ici, ordonna-t-elle au cocher. Je vous donnerai un pourboire.

Malgré l’heure tardive, la rue restait animée. Clarissa voulut jeter un coup d’œil aux environs sans révéler son identité, mais eut peur d’attirer l’attention si jamais elle s’affalait par terre sous une montagne de laine noire. Deux hommes remontaient la rue vers elle, vraisemblablement en route pour l’établissement où elle comptait se rendre. C’est alors qu’elle s’aperçut avec effroi que l’un d’eux ne lui était pas inconnu : il avait été son cavalier la veille au bal des Millerton. Elle fit un pas de côté et regarda ses chaussures. Les deux hommes entrèrent dans la maison de jeu et la porte se referma derrière eux. L’espace d’un instant, elle envisagea de regagner la voiture pour rentrer chez elle ; après tout, tante Maureen la croyait déjà au lit avec des aigreurs d’estomac. Mais elle ne devait pas se laisser paralyser par la peur ; il fallait qu’elle aide George. Si elle ne gérait pas cette affaire tout de suite, Dieu sait quand il s’en occuperait. Non, il n’y avait pas d’autre issue. Elle s’assura que le sac contenant tout son argent était encore à son poignet, prit une grande inspiration et gravit les quelques marches qui menaient à la porte rouge sans nom.

À peine eut-elle levé une main pour frapper que le battant s’ouvrit de lui-même, laissant s’échapper bruit et fumée. Elle ne put distinguer grand-chose à l’intérieur, à part la silhouette d’une femme plantureuse assise sur les genoux d’un homme qui consultait ses cartes. Un colosse lui barra l’entrée, lui bloquant la vue avec son torse puissant.

Elle pencha la tête en arrière pour distinguer son visage, tout en gardant une main gantée sur son chapeau au cas où elle aurait besoin de se couvrir rapidement. Il haussa ses sourcils épais.

— Une dame n’a rien à faire ici, aboya-t-il brusquement.

— Je voudrais…, commença-t-elle à dire avant de s’éclaircir la gorge derrière son gant de dentelle noire. Enfin, je dois parler à Mr Rodale, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Mr Rodale est déjà pris, attesta-t-il en se moquant ouvertement de son élocution.

— Je sais de source sûre qu’il vient ici tous les soirs ou presque.

Trois hommes arrivèrent derrière elle.

— On a perdu son chemin, mam’selle ? demanda l’un d’eux avant d’éclater de rire.

Le molosse la poussa sur le côté pour laisser entrer les trois clients avant de lui bloquer de nouveau le passage. Elle agrippa le sac à son poignet, comme pour puiser de la force dans la raison de sa venue.

— Je dois impérativement lui parler, insista-t-elle en tapant du pied dans l’espoir de paraître plus courageuse qu’elle ne se sentait réellement. Tout de suite !

L’homme la mesura du regard une bonne minute avant d’émettre un grondement bas.

— Attendez ici.

Puis il lui claqua la porte au nez.

Elle se poussa sur le côté du perron pour laisser passer les clients éventuels tout en évitant de bloquer l’entrée et de se faire trop remarquer. Après un quart d’heure, lui sembla-t-il, le large portier réapparut précédé d’un inconnu.

— C’est elle, soi-disant qu’elle aurait à vous parler. Impérativement, ajouta-t-il, imitant une fois de plus la jeune femme.

Était-ce sa faute si elle avait été bien élevée et parfaitement éduquée ?

— Je m’en occupe, Clipps. Allez surveiller ce qui se passe à l’intérieur. Je suis Mr Rodale, enchaîna le nouvel arrivé en se tournant vers Clarissa. Qu’y a-t-il de si important ?

Sa voix n’était pas la même que dans les souvenirs de la jeune femme ; elle semblait plus profonde, plus sombre même, tout en conservant cette pointe d’accent français qu’il s’était tant efforcé de dissimuler tout au long de son enfance.

— Je dois vous parler, lâcha-t-elle de but en blanc.

Elle se secoua mentalement avant de se risquer à lever les yeux vers lui ; sous cet angle, elle pouvait au mieux contempler le foulard noué lâchement autour de son cou. Elle se rendit brusquement compte que, là où ils tenaient, près de la lanterne qui éclairait l’entrée, elle pouvait être vue de n’importe quel passant.

— Pourrions-nous discuter en bas, dans la rue, où nous serons plus tranquilles ?

Sans attendre de réponse, elle redescendit les quelques marches qui donnaient sur le trottoir.

— De quoi s’agit-il ? demanda-t-il d’une voix brusque et irritée.

Elle leva de nouveau les yeux vers lui, tendant cette fois le cou en arrière pour voir son visage. Si elle discerna en lui des bribes du garçon qu’elle avait connu autrefois – ces mêmes yeux couleur d’ambre, ce même teint mat –, elle ne s’était pas attendue à le trouver aussi beau. Avec sa carrure imposante, athlétique et virile, il était excessivement séduisant ; elle retint son souffle. Il haussa brusquement les sourcils.

— Chrissy ? Est-ce vous ?

Il l’attrapa par le coude et l’entraîna plus loin dans l’obscurité.

En entendant cet infâme sobriquet dont il l’avait affublée enfant, elle ferma les yeux.

— Je vous en prie, ne m’appelez pas ainsi, siffla-t-elle. D’ailleurs, ne prononcez même pas mon nom. Je ne devrais pas me trouver ici, mais il fallait que je vous parle au plus vite.

Il se fendit d’un sourire.

— Je vous ai donc tant manqué ?

— Non, pas du tout.

Même si, en vérité, à le voir ainsi, elle se demandait ce qu’il avait bien pu faire pendant toutes ces années. Mais elle secoua la tête ; ce n’était pas le moment de plonger dans les souvenirs.

— Je suis venue évoquer une certaine dette avec vous. Puis-je compter sur votre discrétion ?

— Clarissa, votre simple présence met en péril la confidentialité de mon établissement. Ce n’est pas un lieu pour une dame de votre condition, l’avertit-il en jetant un coup d’œil autour d’eux pour s’assurer qu’ils étaient seuls. Que diable faites-vous ici ? Vous auriez pu vous contenter de m’envoyer un message.

— Je suis venue payer les dettes de Mr George Wilbanks.

Le jeune homme plissa ses yeux couleur caramel.

— Quoi ?

— Vous m’avez bien entendue, répliqua-t-elle avant de désigner le sac qui pendait à son poignet. J’ai apporté les fonds nécessaires ; si vous pouviez avoir l’amabilité de me préciser la somme qu’il vous doit, je serais ravie de l’acquitter.

— Auriez-vous perdu la raison ? demanda Justin en crispant les mâchoires.

Comment avait-elle pu passer à côté de ce charme irrésistible lorsqu’elle était plus jeune ? Pour elle, il n’avait été rien d’autre que l’ami de son frère et du reste, à ses yeux, pas assez bien pour Marcus.

Justin Rodale était né bâtard, et son comportement caractériel n’avait guère aidé à améliorer son image ; affreusement revêche, c’était à l’époque un vrai fauteur de troubles. Aucunement le genre d’ami qui convient au fils d’un comte. Que Justin ait fréquenté les mêmes écoles que Marcus ne changeait rien aux yeux de Clarissa ; pour comble, il n’avait cessé de la tourmenter en l’affublant de ce prénom si disgracieux. Chrissy.

— Pour commencer, je ne connais pas par cœur la somme exacte que me doit chacun de mes clients, annonça-t-il. La liste serait bien trop longue. Deuxièmement, il ne m’appartient pas de m’entretenir des dettes d’un homme avec une femme qui n’est ni sa mère ni son épouse et, même là, je refuserais certainement de divulguer ces informations. Que représente-il pour vous, Chrissy ? demanda-t-il après une courte pause.

— C’est un ami, répondit-elle prudemment, jugeant que Justin n’avait pas besoin de tout savoir. Le fait est que George est bien trop fier pour accepter que je lui prête de l’argent ; je suis donc venue éponger ses dettes moi-même.

Un groupe d’hommes se déversa du bâtiment pour se répandre dans les rues. Ils parlaient fort, juraient, riaient ; Clarissa baissa les yeux en attendant qu’ils passent. L’un d’eux s’arrêta tout près et elle retint son souffle, terrorisée à l’idée qu’on puisse la reconnaître ; mais il finit par reprendre sa marche.

— Vous connaissez George ? demanda-t-elle.

Justin hocha la tête et elle remarqua qu’il portait les cheveux longs, bien trop longs, à tel point que, sur sa nuque, ses boucles effleuraient son col. À dire vrai, c’en était presque indécent. George, lui, était toujours impeccablement coiffé.

— Je sais qui il est, répondit-il.

— Me permettrez-vous de payer ses dettes ?

— Non.

Elle fronça les sourcils et croisa les bras.

— Et pourquoi donc ?

— Parce qu’il ne me doit rien.

 

Deux mois plus tard

 

La partie de thé et de jeux de cartes n’avait pas commencé depuis une heure que, déjà, Clarissa se sentait prête à s’enfoncer une épingle à chapeau dans l’œil. Si l’âge moyen des femmes présentes devait friser le demi-siècle, Clarissa n’éprouvait d’ordinaire pas de difficulté particulière à converser avec elles, et trouvait même cela plaisant. Mais, ce jour-là, elle n’était pas d’humeur bavarde.

Elle sortait tout juste d’un scandale personnel qu’elle avait pu, par bonheur, étouffer sans entacher sa réputation grâce à l’aide de sa nouvelle belle-sœur, Viviane. Il lui semblait que bien plus de huit semaines étaient passées depuis le retour à Londres de son frère disparu, suivi de ses noces avec Viviane, éclaboussées là aussi d’un petit scandale. À présent, les jeunes mariés étaient en lune de miel et Clarissa se retrouvait livrée à elle-même, ce qui, d’après sa tante, n’avait de cesse de lui attirer des ennuis.

— Clarissa, ma chère, c’est à vous, affirma lady Vesper d’une voix douce.

La jeune femme leva les yeux vers son aînée, qui lui souriait avec bienveillance. Elles jouaient au whist et c’était son tour. Après avoir jeté un coup d’œil à ses cartes, elle en choisit une au hasard et l’abattit. Elle se sentait tourmentée et peu sociable, ce qui ne lui ressemblait pas, mais, à leur arrivée, son amie intime, Eva, lui avait fait part de ses inquiétudes quant à la situation financière de sa famille, et Clarissa était certaine de pouvoir les tirer de l’embarras. Si, d’ordinaire, elle confiait presque tout à son amie, elle ne lui avait toutefois pas soufflé mot de sa nouvelle identité secrète, maître Ignatius F. Bembridge. Nul besoin de préciser qu’elle avait l’esprit ailleurs.

D’habitude, elle parvenait à se concentrer sur les discussions qui s’engageaient autour d’elle mais, ce jour-là, elle pensait à tout autre chose. Pendant que lady Vesper relatait une scène hilarante entre son chien et son mari, Clarissa mourait d’envie de prendre Eva à part pour la bombarder de questions. Si toutefois elle lui proposait son aide, enfin, celle de Mr Bembridge, elle devait d’abord savoir à quoi s’attendre.

Il n’était pourtant pas dans sa nature de se montrer si audacieuse ; du moins s’efforçait-elle de l’éviter. Sa défunte belle-sœur, Rebecca, aurait été si déçue ; épouse du frère aîné de Clarissa, elle l’avait quasiment élevée. Elle avait déployé tous les efforts possibles pour en faire une parfaite lady, ce qui restait le plus grand souhait de Clarissa. Cela dit, en ce qui concernait les finances familiales, elle avait agi par nécessité, et voulait bien être pendue si elle ne mobilisait pas la même énergie pour venir en aide à la plus chère de ses amies.

— Clarissa, c’est à vous, signala Eva en la poussant du coude. Encore. Honnêtement, vous n’avez pas prêté la moindre attention à cette partie !

Clarissa leva les yeux et sourit.

— Je suis désolée. J’ai bien peur d’être un peu distraite aujourd’hui.

— Ça, c’est sûr, commenta son amie en lâchant une carte sur la table. Qu’est-ce qui vous préoccupe donc ?

— Elle se languit d’amour, sans doute, avança lady Vesper.

Agathe, la cousine de cette dernière, sourit.

— Ah, êtes-vous fiancée à quelque beau monsieur ?

Eva glissa un regard à son amie.

— Pas officiellement, rétorqua Clarissa.

— Oh ! je vous prie de me pardonner, s’excusa Agatha.

— Ce n’est rien de grave, vraiment.

Pour rien au monde Clarissa n’aurait voulu être prise en pitié par une de ces femmes. Dans sa vie, elle avait eu son lot de regards remplis de compassion ; sa mère était morte en couches.

Elle afficha un sourire rassurant.

— Je suis une vraie tête de linotte aujourd’hui.

Lady Vesper reprit l’histoire de son chien.

Eva se tourna vers elle, l’air perplexe.

— Qu’est-ce qui te tracasse ?

— Toi, bécasse ! Je suis préoccupée par ce que tu m’as dit. J’aimerais que nous en discutions plus longuement. Je pense être en mesure de t’aider.

Eva sourit.

— C’est précisément ce que j’attendais. Tu n’as pas tari d’éloges sur ce Mr Bembridge, et j’espérais que tu pourrais organiser une rencontre entre lui et mon père.

Clarissa baissa les yeux sur ses cartes et en jeta une sur la table.

— Oui, je vais voir ce que je peux faire. Mais il est assez timide, tu sais. C’en est presque maladif, m’a-t-on dit.

— Tu ne l’as donc jamais vu ? s’étonna Eva.

— Pas exactement.

Son amie fronça les sourcils.

— Comment as-tu donc fait sa connaissance ?

— Grâce à une annonce. Mais je ne sais plus où je l’ai trouvée, prétendit-elle.

Clarissa n’aimait pas mentir à son amie, mais la vérité aurait suffi à anéantir sa propre réputation.

— Je ne suis pas certaine que mon père consentira à engager un gestionnaire de patrimoine sans qu’il l’ait rencontré, protesta Eva.

Si Marcus avait été présent et non en lune de miel, peut-être aurait-il pu se porter garant de Mr Bembridge, suffisamment en tout cas pour convaincre le père d’Eva. Pourquoi donc les hommes ne se fiaient-ils qu’à d’autres membres de leur sexe ? Et y en avait-il un parmi eux qui accepterait de garder son secret ?

Chapitre 2

Justin regardait par la grande vitre qui dominait la salle de jeu. Ce soir-là, Rodale’s affichait complet. Les tables de cartes étaient combles, tout comme les tables de dés ; dans le coin gauche, un groupe d’hommes se passait le livre de paris en poussant des hourras. À cet instant, Clipps, le sous-directeur de Rodale’s, entra dans le bureau.

— D’où vient cet énervement ? demanda Justin.

— Il paraît que le père de ce Wilbanks a établi un décret précisant que son fils doit se marier avant la mort du vicomte. Alors ils parient sur celle qu’il choisira.

George Wilbanks. Celui-là même dont Clarissa Kincaid avait proposé de rembourser les dettes deux mois plus tôt, dettes qui n’avaient jamais existé. Il fallait que Justin jette un coup d’œil à ce livre de paris pour voir si le nom de Chrissy y figurait ; il attendrait le retour au calme avant de le feuilleter.

Une demi-heure plus tard, il descendit les marches pour consulter le fameux volume. Celui-ci regorgeait de toutes sortes de gageures, allant du sexe du prochain enfant de lord Fairfield à si, oui ou non, Fiona Miller accepterait enfin la main d’un de ses nombreux prétendants. Puis Justin finit par trouver la page consacrée à la situation de George Wilbanks. On avait dressé une liste de filles, sept en tout, et, à côté de chaque nom, précisé les mises et les cotes, les chiffres et les prévisions.

Celui de Clarissa y figurait bel et bien, et elle se trouvait en tête de file avec une autre : les deux jeunes femmes les plus susceptibles de recevoir une demande en mariage de Wilbanks. Justin savait que sa clientèle pariait sur tout et n’importe quoi, et de préférence sur qui s’unirait avec qui. Mais il n’y avait jamais vraiment prêté attention. Cela lui avait semblé une perte de temps.

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