Une année sans printemps

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Face aux catastrophes diffuses qui secouent et fissurent le monde, une troupe de comédiens tente d'inventer une représentation qui permettrait de conjurer les images tragiques que le réel nous envoie... C'est à cette tentative généreuse qu'assiste le spectateur, dans un théâtre dans le théâtre où l'enjeu est de rencontrer la vie dans ce qu'elle a d'irréductible.
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296178946
Nombre de pages : 73
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Jean-Marc Streicher

U ne année . sans printemps

L'Hartnattan

@

L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03810-3 EAN : 9782296038103

La plus grande des folies est de croire que nous marchons sur du solide.

E.M.Cioran

Personnages: Une troupe de théâtre de douze à quinze acteurs: Côme, Véra, La mère, L'idiot, Qu'un bras, le souffleur, L 'homme aux sacs, plutôt âgé Le déterré, Max et Jo, Deuxfemmes, Des acteurs

La scène est comme une île dans l'édifice du théâtre. Un plateau de planches en forme de radeau. Autour de cet espace de jeu, les coulisses, partiellement à vue, où les acteurs qui ne jouent pas assisteraient au travail qui naît sous leurs yeux. Les répliques qui ne sont pas précédées d'un nom seront prises en charge par les acteurs de la troupe.

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TABLEAU 1
Violente tempête.

LES ACTEURS - Et soudain les eaux du fleuve dans un sifflement perçant se soulevèrent et fendirent les digues en argile. - Des ruisseaux de sang et de larmes rouges jaillirent des falaises de craie et de calcaire et les murs mêmes de la mer reculèrent de plusieurs mètres. - Trois fois, sous les assauts de la nuit noire, on entendit des mugissements monter du sol. Partout, on fuyait sans se retourner, en hurlant que la terre accouchait d'un monstre et que ses soubresauts et ses tremblements n'étaient que les efforts pour l'étouffer.

- Le malheur roulait ses pierres sur le front fragile des vivants.
Des nuages de glace avec la fulgurance de l'éclair fondirent sur le sol pour le pétrir. - Très vite, la coulée de boue n'amassa plus que détresses et souffrances. - Elle roulait. Elle progressait.

-

Elle s'épaississait des vies qu'elle avalait et broyait.

- «La mort grossit à vue d' œil. Elle enfle. Voyez ses tumeurs qui gonflent. » - C'étaient les paroles que l'on entendait encore parmi les hommes.
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-

Certains piétinaient leur peur sous leurs pas, d'autres cherchaient une posture avant de disparaître. DES PERSONNAGES - Aidez-moi! - Montez sur le toit! - Les enfants! Quelqu'un sait où sont les enfants?

-

Quelqu'un a vu ma sœur ?

LES ACTEURS - Ce fut comme un hiver aveuglant, une tempête de neige en plein midi, une meute hurlante de décombres,

-

Une armée que l'on croyait morte.

- Le troisième jour, l'orage sortit de son lit. Et des trombes d'eau se déversèrent, déchiquetant les arbres et noyant ceux qui avaient saisi une branche, une branche creuse, un fragment d'écorce. - Et l'on vit passer, dans la pâte noire de la terre, des noyés, des criants muets, des appels se perdant au large de toute espérance, des lambeaux d'obscurité arrachés au plein jour, des pans entiers de montagnes jetés contre les cloisons tremblantes de la voûte céleste.
- On vit passer des bras agrippés aux souches des arbres.

-

-

Aucune main n'avait pu les retenir, il n'y avait plus de rive,

-

Plus de berge.

- L'homme n'était plus que le gibier de la mort. 7

-

D'une mort triomphante se vautrant de tous ses muscles sur les plus maigres des hommes.

- Certains, sur les bords figés des abîmes, les yeux paralysés, ne voyaient plus que l'œil terreux et embourbé des ténèbres qui pendait devant eux. DES PERSONNAGES - Y a plus de place!

- Aidez-moi! Aidez-moi!
- La poutre! Accroche-toi à la poutre! - Laissez-moi, j'en peux plus. LES ACTEURS Et l'ouragan s'ajouta à l'ouragan et la grêle lapida les sans refuge.

-

Elle s'acharna sur les plus lents des fuyards, Sur tous ceux qui suffoquaient d'épouvante,

Sur tous ceux qui glissaient dans les failles ouvertes du sol, Dans les fissures béantes d'où s'échappaient le claquement des mâchoires broyées et des crânes écrasés. C'est alors qu'on entendit les gonds du ciel se tordre dans un vacarme de tôles. - L'horizon recula de plusieurs mètres. - Et tout fut emporté plus loin, dans un désordre sans retour: l'image des vivants, leurs carcasses froissées, les fantômes des leurs, quelques dépouilles qui remuaient encore du bout d'elles-mêmes. 8

-

La coulée de boue souleva le cimetière et son cortège de morts accompagna les derniers survivants dans les entrailles du gouffre. - Là où des corps se heurtaient dans une rumeur sourde et mate comme des troncs de bois contre la coque des quais. Et ceux qui étaient morts sur le dos et ceux qui étaient morts sur le ventre.
Au public - A présent, nous allons vous jouer un sauvetage, qui est aussi l'acte de naissance de notre héros.

- Il avait cinq ans. - Et vous raconter un fait émouvant et unique dans les annales de l'humanité.

-

Sa mère l'avait calé dans un cageot en bois.

- Et vous prouver que, dans ce chaos, un cœur plein de vie remonte toujours à la surface. - Ecoutez ses dernières paroles. LA MERE DE L'ENFANT - Ne bouge pas, mon petit, ne quitte pas cette nacelle. Elle est plus légère que la boue. Elle seule te gardera en vie. Serre tes petits poings très fort. Surtout ne te retourne pas. Moi, je resterai sur le bord et je prierai pour toi.

-

A présent regardez cette frêle barque.

- Portée par des déferlantes qui lui cachaient le ciel. Sur son passage, des maisons se vidaient de l'intérieur comme un ventre qui se déchire et qui se déverse par les fenêtres. 9

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