Une enquête de Francesca Cahill (Tome 2) - Un suspect embarrassant

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Francesca Cahill se fiche des grincheux qui voudraient la confiner dans un boudoir. Ne leur en déplaise, elle sera détective ! Et sa prochaine affaire promet d’être passionnante. D’autant qu’elle va revoir Rick Bragg, le séduisant préfet de police. N’ont-ils pas échangé un baiser brûlant ? Mais pourquoi feint-il de ne plus s’en souvenir ? Tant pis, elle doit se concentrer sur son enquête qui l’entraîne dans les bas-fonds de New York.
Publié le : mercredi 4 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782290067529
Nombre de pages : 384
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BrendaJoyce
Auteure à succès, elle a publié une cinquantaine de romans
traduits dans une douzaine de pays. Pour La belle impertinente,
elle a reçu le prix très convoité de la meilleure romance
historique, ainsi que deux récompenses par le Romantic Times
pour l’ensemble de son œuvre. Plébiscités par les lectrices et
la critique, ses livres figurent en tête des meilleures ventes du
NewYorkTimes.UnsuspectembarrassantDu même auteur
aux Éditions J’ai lu
Le fier conquérant
Nº 3222
Des feux sombres
Nº 3371
Candice la rebelle
Nº 3684
Tendre abandon
Nº 4399
Captive du temps
Nº 4637
La belle impertinente
Nº 5667
Le prince de Mayfair
Nº 5809
Tout feu, tout flamme
Nº 5982
UNE ENQUÊTE DE FRANCESCA CAHILL
1– Unodieux chantage
Nº 7899
2 – Un suspect embarrassant
Nº 8022
3– Uncadavre sous la neige
Nº 8078
4–Uneterriblemenace
Nº 8241
5 – Caresse mortelle
Nº 8344
6– Promesse fatale
Nº 8450BRENDA
JOYCE
UNE ENQUÊTE DE FRANCESCA CAHILL – 2
Unsuspect
embarrassant
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Catherine PlasaitSivoussouhaitezêtreinforméeenavant-première
denosparutionsettoutsavoirsurvosauteurespréférées,
retrouvez-nousici:
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Titre original
DEADLY PLEASURE
Éditeur original
St. Martin’s Paperbacks published by St. Martin Press
© Brenda Joyce Dreams Unlimited, 2002
Pour la traduction française
© Éditions J’ai lu, 2006Celui-ciestpourmamère,
Cen’estnilapremièrefoisniladernière.
Pourêtretoujourslà,quoiqu’ilarrive.
Merci,maman!1
Vendredi31janvier1902,21heures
Stanford White donnait une soirée, et, pour la
première fois de sa vie, Francesca avait pratiquement
supplié sa mère de lui permettre d’y assister. Cela était
d’autant plus surprenant que depuis sa première sortie
dans le monde, à seize ans, elle évitait résolument ce
genredemanifestation.
Pour l’instant, elle se tenait avec sa mère, Julia Van
Dyck Cahill, et son frère, Evan, sur le seuil du Rooftop
Gardende MadisonSquare.Nonseulement White, l’un
des plus brillants architectes de la ville, en avait réalisé
lesplans,maisill’avaitréservépourlasoirée.
Desinvitésensmokingetrobedusoirpassaientsans
discontinuer devant les Cahill, se massaient autour des
tables juponnées d’or et ornées de fleurs exotiques qui
cernaient la piste de danse. Francesca était un peu
oppressée, mais c’était à cause du monde et parce
qu’elle avait du mal à s’empêcher de regarder
pardessussonépaule.
Elle s’arrangeait cependant pour avoir vue sur les
nouveauxarrivants.
— Tu te comportes étrangement, murmura Julia,
follementélégantedanssarobedesoievertpâle,rehaussée
9
deplusdediamantsquelaplupartdesfemmesn’enverraient jamais. D’abord tu insistes pour venir à cette fête,
etmaintenanttuestoutagitée.Quesepasse-t-il?
Francesca sourit à sa mère, sans quitter l’entrée des
yeux.
— Peut-être que je mûris, maman. Après tout, j’ai
vingt ans. Je me suis enfin rendu compte de mon
erreur.C’esttoutsimple.Vousaviezraison,j’avaistort:
une jeune femme se doit d’être sociable et
charmante,
etnonpasunerecluseniunbas-bleu.
Sonfrère,quisavaitqu’ellesuivaitensecretdescours
àBarnardetqu’ellepassaitlaplupartdesesnuitsàétudier,faillits’étrangler.
Julia parcourut la foule du regard – elle connaissait la
plupart des invités – et jeta un coup d’œil sceptique à sa
fille. Superbe dans sa tenue de soirée, Evan finit par
éclaterderire.Francescaluidécochaunregardnoirqui
signifiaitensubstance:«Tais-toi,outuleregretteras!»
— Tu as une idée derrière la tête, déclara Julia. J’en
suis sûre. J’espère que c’est simplement que tu as envie
de voir White. Nous avons eu notre compte d’intrigues
etdemystères,cesdernièressemaines,crois-moi.
Francescaoffritàsamèreunsourireangélique.Avec
ses cheveux blonds et ses yeux bleus, elle était l’image
même de l’innocence. Julia, elle le savait, faisait
allusion au terrible drame qui avait eu lieu deux semaines
auparavant. Le fils de leurs voisins avait été enlevé
par
unmalade,quis’étaitrévéléêtresonproprepère.Francesca avait été impliquée jusqu’au cou dans cette
affaire–ducôtédelaloi,del’ordreetdelajustice.
— Je n’ai aucune idée derrière la tête, maman,
murmuraFrancesca.
Unbienpetitmensonge,envérité.Iln’étaitpasfacile
detenirsamèreàl’écartdesesactivités…
— Mais naturellement, poursuivit-elle, entre ses
aventurespersonnellesetsonexistencevouéeauluxeet
10au plaisir, je trouve fort intéressant de rencontrer
White.
En réalité, elle se moquait pas mal de leur hôte, si
scandaleux soit-il. Cela l’aurait peut-être amusée
quelques semaines auparavant, mais White n’était pas la
raison pour laquelle elle tenait à assister à cette
fastueuseréception.
— J’aimerais que tu te montres polie mais discrète
lorsque tu le salueras, lui conseilla Julia. Je n’ai pas du
tout envie que ses manières peu orthodoxes déteignent
surlestiennes,quilesontdéjàassezpeu.
Evanritdenouveau.
— Je crois que vous avez commis une grosse erreur,
maman. Francesca ne devrait pas se trouver là. J’ai
peur que White et elle ne s’entendent que trop bien.
Imaginezqu’ildécidededevenirsonmentor?
Francescafronçalessourcils.
— Sarah Channing n’est pas là? glissa-t-elle,
doucereuse.N’es-tupascensét’occuperd’elle?
Evans’étaitfiancérécemment.
Maisilnel’entendaitpasainsi.
— Je vais plutôt te chaperonner, Francesca. White
risquerait de te conforter dans tes idées
d’indépendance.Etquedeviendraitlemonde?
S’il avait été plus près, elle lui aurait enfoncé son
talonpointudanslepied.Bienqu’ellel’adorât,elleétait
furieusequ’ilconnûtaumoinsl’undesessecrets.
— Merci pour ta loyauté, Evan, répliqua-t-elle d’un
tonpincé.
Comme un nouvel invité arrivait, elle regarda
vivement dans sa direction, puis tenta de masquer sa
déception.
Profitantdecequeleurmèrediscutaitavecuncouple
devoisins,Evansepenchaverssasœuretmurmura:
— Attention,Francesca,tuvastetrahir!
— J’ignoredequoituparles.
Illuilançaunclind’œil.
11— Allons donc ! Si tu continues à te conduire ainsi,
mère va se douter que tu guettes notre nouveau préfet
depolice.Or,jecroismesouvenirqu’ellet’ainterditde
papillonnerautourdelui.
Rick Bragg avait été récemment nommé à ce poste
par le nouveau maire, un homme de principes, élu en
tant que réformateur, déterminé à redresser les torts
faitsàlavilleparTammanyHall.OnattendaitdeBragg
qu’il assainisse le département de la police,
notoirement corrompu. Une tâche bien difficile ! Il était issu
d’une famille texane fortunée et considérée, bien qu’il
fût né dans des circonstances regrettables – autrement
dithorsmariage.Hommeintègre,ilavaitfaitsesétudes
à l’université de Columbia ainsi qu’à la faculté de droit
deHarvardet,jusqu’àuneépoquerécente,avaitexercé
comme avocat dans le privé à Washington. Francesca
l’avait rencontré deux semaines plus tôt, quand elle
avait découvert la première d’une série de fort étranges
« demandes de rançon » laissées par le fou qui avait
enlevéJonathanBurton.
— Jenepapillonnepasautourdelui,répliqua-t-elleà
voixbasse.
Mais Evan la connaissait trop bien. Et elle n’était
guère douée pour dissimuler ses sentiments, n’ayant
jamaiseuàlefairejusqu’àprésentpuisqu’ellen’enavaitéprouvédepareils.
— Tu te comportes comme toutes les péronnelles
avides de se marier et bêtement amoureuses que tu
méprisestant,remarquaEvan.
Elle avait beau se piquer d’être différente des jeunes
filles de son âge, elle n’en demeurait pas moins une
femme, aussi se retint-elle de protester. En l’espace de
quelques jours, au cours d’une fantastique enquête
policière,savieentièreavaitétébouleversée.
Evantapotasonépaulenue.
— Tu es charmante, ainsi, ajouta-t-il d’un ton un peu
paternaliste.Celachangedetesdiscourssurl’exploitation
12desouvriers,l’alcoolisme,lesindigents,TammanyHallet
tout le reste! Peut-être es-tu normale, finalement,
Francesca,conclut-il,unelueurespiègledansleregard.
— Je ne suis ni charmante ni normale. Et rien n’a
changé,riposta-t-elleenespérantnepassetromper.
Ilsouritavantdes’éloigner.
Francesca prit une profonde inspiration et regarda
autour d’elle, quelque peu troublée, car Evan avait
raison, même si elle refusait de l’admettre. C’était
d’ailleurs presque inexplicable. Comment en était-elle
arrivée là ? Elle avait passé la majeure partie de son
existence à fuir les distractions que les jeunes
personnesdesonâgerecherchaient.Elleavaitdécouvertla
lecture à six ans, et c’était devenu aussitôt une
véritable histoire d’amour entre les livres et elle. Francesca
Cahill était une intellectuelle. Son inscription à
Barnard n’avait rien d’un coup de tête. En fait, sachant
d’avance comment sa mère réagirait, cette décision
avait demandé de la réflexion. Heureusement, ses
parents ne surveillaient pas ses dépenses. Généreux, ils
neluirefusaientjamaisunenouvellegarde-robe.Etelle
avaitenoutreempruntédel’argentàsasœur.
Mais obtenir son diplôme n’était pas une fin en soi.
Ce n’était même qu’un début. Francesca était une
Réformatrice, avec un R majuscule. Son père,
Andrew
Cahill,unmillionnairequis’étaitfaitlui-même,partici-
paitàdenombreusesœuvresdecharitéetsoutenaitdes
hommespolitiquestelqueLowe,nonseulementàNew
Yorkmaisdanstoutlepays.
Francescasetarguaitd’êtreintelligenteetsepassion-
naitpourlaréforme.Ellen’avaitpasdetempsàconsacrerauxmondanitésniàlarecherched’unmari,etelle
comprenait mal les jeunes femmes qui ne
s’intéres-
saientqu’àcela.Elleétaitmembreactifdecinqassociations, et elle-même en avait fondé une : le Comité des
femmes pour l’éradication des taudis. Elle nourrissait
l’ambition d’écrire des articles et des essais sur les
13bas-fonds de la ville afin d’éclairer les gens des
quartiers huppés, jusqu’à ce qu’elle découvre, deux
semainesplustôt,savéritablevocation.
Résoudredescrimes.
Cela s’était fait accidentellement. Elle était tombée
par hasard sur la première « demande de rançon », et
avait décidé d’aider le nouveau préfet de police à
retrouver le ravisseur de l’enfant. Ensemble, Bragg et
elle avaient affronté les pires dangers, accumulant des
indices qui laissaient supposer que l’enfant était mort.
C’est alors que le petit Jonathan Burton avait été
miraculeusementretrouvé,vivantquiplusest!
Braggnes’enseraitpassortisansl’aidedeFrancesca,
ill’avaitreconnului-même.
Ellesouritensetournantouvertementverslagrande
porte par laquelle le flot continu d’invités se déversait.
Àencroiresonpère,Braggdevaitvenir.
Biensûr,ilsn’étaientriend’autrequedesamis.Ils se
connaissaient depuis trop peu de temps. Mais un jour
ou l’autre, ils auraient un nouveau crime à résoudre
–ensemble–,elleenavaitlaconviction.
Francesca était allée la veille chercher les nouvelles
cartes qu’elle avait commandées chez Tiffany et elle
avaitcommencéàlesdistribuerautourd’elle.
FrancescaCahill
Détectiveprivéd’exception
810,CinquièmeAvenue,NewYork
Acceptetouteslesaffaires
— Où est ton père ? Il m’avait promis de ne pas
s’attarder à son club. Il est en retard, observa Julia,
le
frontplissé.
Francescaquittal’entréedesyeux,afindenepasalerter davantage sa mère. Se promener dans les quartiers
louchesdelavillen’étaitpasfacile,maislefaireàl’insu
de Julia était plus difficile encore. Or Francesca avait
14
apprisquepourêtreundétectiveefficace,ilfallaitpouvoir circuler librement en ville, discuter avec toutes
sortes de gens. Mais, plus important encore, sa mère
avaitremarquél’intérêtqu’elleportaitàBraggetellelui
avait déclaré sans détour qu’un bâtard n’était pas un
chevalierservantsouhaitable,quandbienmêmeilétait
bienélevé,cultivéetpréfetdepolice.
Pourtant, Francesca était excitée comme une
collégienne à son premier rendez-vous. Ce qui était stupide.
Elle n’avait rien de la première bécasse venue lancée
dans la chasse au mari – elle était étudiante, et
enquêtrice.Ilfallaitqu’ellesereprenne,etvite.Avantdemain
àmidi,enfait,quandilpasseraitlachercher.
La veille, il l’avait invitée à une promenade à la
campagne. Elle réprima un sourire. De toute évidence, il
s’apprêtaitàlacourtiser.
— Regarde,Francesca.VoiciWhite.
Julia Van Dyck saisit le bras de sa fille et l’entraîna
loindelaporte.
Elles rejoignirent le groupe de personnes qui
entouraientStanfordWhite.Cedernierétaitunhommed’âge
moyen,grandetfort,àlavoixtonitruante.
— Seigneur ! murmura Julia en remarquant deux
femmes qui n’étaient visiblement pas de leur milieu.
Sont-ellescequejepensequ’ellessont?
De toute évidence, les deux pulpeuses créatures
étaientdesfemmesentretenues.
— JemedemandesicesontlesmaîtressesdeWhite,
chuchota Francesca. Il paraît qu’il a une garçonnière
nonloind’ici.
— Oublie cela immédiatement! s’écria Julia. Qui t’a
racontédeshorreurspareilles?
— Il me semble que c’est Evan, répondit Francesca,
suave.
Sonfrèreméritaitbiencecoupbas.
— Je lui dirai ma façon de penser ! Qu’a-t-il dit
d’autre?voulutsavoirJulia.
15— Oh, voilà papa ! s’exclama Francesca, pour se
soustraireauregardscrutateurdesamère.
— Tu as une idée derrière la tête, déclara celle-ci, et
nous savons toutes les deux qu’un jour où l’autre la
véritééclatera.
Francesca rougit légèrement et agita la main pour
attirerl’attentiondesonpère.
Andrew Cahill avait grandi dans une ferme de
l’Illinois, avant de faire fortune dans le commerce de la
viandeàChicago.IlavaitinstallésafamilleàNewYork
quandFrancescaavaithuitans.
Ils’approcha,souriant,etdéposaunbaisersurlajoue
desafille.
— Justeàtemps,hein,Francesca?

Commetoujours,papa,répondit-elleavantd’ajouteràvoixbasse:Jesuisstupéfaitequemamanaitvoulu
assisteràunesoiréedonnéeparWhite.
Andrew Cahill avait des joues rebondies et de gros
favorispoivreetsel.
— Lacuriosité,sansdoute.
Ilsetournaverssonépousequ’ilembrassa.
— Quelle jolie toilette, ma chère ! Je ne crois pas
l’avoirjamaisvue.
— Si vous espérez vous faire pardonner votre retard
enmeflattant,vousvoustrompez,ditaffectueusement
Julia.Eneffet,Andrew,c’estunerobeneuve.
— Jelatrouveravissante.
— J’ensuisheureuse.
Commeilséchangeaientunregardtendre,Francesca
sedétourna.
— Je suis tombé sur le préfet de police en sortant du
club,expliquasonpère,etnousavonsbavardéun
instant.
Francescaouvrittoutgrandlesoreilles.
— Pasdepolitique,cesoir,décrétaJulia.
— Quellesnouvelles,papa?
16Francescaavaitdumalànepasprononcerlenomde
Bragg.
— Larumeurestconfirmée.C’estincroyable!
LecœurdeFrancescas’affola.
— Quellerumeur?
Qu’avait-elle manqué ? Elle avait vu Bragg la veille,
lorsqu’elles’étaitrendueauquartiergénéraldelapolice
après être allée chercher ses cartes de visite chez
Tiffany.
— Il a muté trois cents agents de police ! répondit
Cahill,lesyeuxbrillantsd’excitation.Queltempérament!
Francesca éprouva un léger vertige. La réforme de la
police était un sujet brûlant depuis des années.
Theodore Roosevelt, lorsqu’il occupait le poste de préfet de
police, avait été le premier à s’attaquer à la corruption
qui rongeait le système de l’intérieur. À présent, la ville
tout entière – les réformateurs mais aussi les libéraux,
les cléricaux et les journalistes – attendait Bragg au
tournant. Francesca était convaincue qu’il serait à la
hauteur de sa tâche. C’était non seulement un
homme
d’unegrandedroituremorale,maisaussiunefortepersonnalité,opiniâtreetdéterminé.
— Comment a-t-il pu muter trois cents agents ?
s’étonna-t-elle.
— Nousn’enavonspasvraimentparlé.Ilm’aditque
tout serait dans les journaux de demain. Au fait, il est
là.Noussommesarrivésensemble.
Le cœur de Francesca manqua un battement.
S’apercevant qu’Andrew l’observait, elle baissa la tête. Elle
adorait son père – qui prenait toujours sa défense –,
mais Julia et lui discutaient souvent ensemble, or leur
sujetdeprédilectionétaitleursenfants.Connie,lasœur
de Francesca, avait épousé Lord Neil Montrose quatre
années auparavant, et l’on venait d’annoncer les
fiançailles d’Evan. Il ne restait plus que Francesca, qui
devait souvent faire les frais de leurs conversations. Et
ceseraitpisencoreaprèslemariaged’Evan.
17— Est-il vraiment indispensable de parler de la
police ce soir? intervint Julia. Il faut que je rencontre
White,Andrew.Francesca,attends-nouslà.
Lajeunefilleseraidit.
— Cen’estpasjuste,maman!
Samèreignorasaprotestation.
— J’ai peur qu’elle n’adhère aux étranges idées de
White, expliqua-t-elle à son mari. En fait, je me
demandesic’estunebonneidéedel’avoiramenéeici.
— Papa?imploraFrancesca.
— Pourunefois,jesuisdel’avisdetamère.Jen’avais
aucune envie que tu viennes ce soir. D’ailleurs,
nous
n’allonspasnousattarder.
Francescalesregardasedirigerversleurhôte,distingué, certes, mais vêtu de façon voyante, qui tenait
sa
couraumilieudelapistededanse.Commeelles’attardait sur le petit groupe, elle remarqua une femme
à
l’alluremasculine,lescheveuxcourtsetlevisageintelligent, qu’elle ne connaissait pas, puis plissa soudain les
yeux.Unhommebrunàlapeausombreetausourire
éclatant se tenait près de White. Il était en grande
conversation avec une femme. Ne s’agissait-il pas du
demi-frèredeBragg,CalderHart?
— Vous paraissez en pleine forme, murmura une
voixderrièreelle.
Elle se figea. Le souffle de Bragg sur sa nuque la fit
frissonner. Elle se tourna lentement vers lui et reçut
unefoisdepluslechocdesonregarddoré.
Ils’inclina.
— Bonsoir,mademoiselleCahill.
— Bragg,dit-elled’untonqu’ellevoulaitdétaché.
— Cahill,repritBraggàl’intentiond’Evanquivenait
desematérialiserauprèsdesasœur.
Elle l’aurait étranglé, mais se contenta de lui
décocherunregardcontrarié,qu’ilignoraroyalement.
— Qu’est-ce qui vous amène ici, Bragg ? s’enquit
Evansèchement.
18Braggsourit.
— Laraisonhabituelle…Uneinvitation.
IlcouvaitFrancescaduregard,etellesesentitrougir
tandis qu’elle lui souriait. Il portait un spencer blanc
surunpantalonnoir.Sescheveux,mélangedecuivreet
d’or, accrochaient magnifiquement la lumière. Si
la
semaineprécédente,aucoursdel’enquêtesurladisparition du petit Burton, il accusait la fatigue, ce soir, en
revanche,ilrayonnaitdevirilitéetdesanté.
Ilsemblaitheureuxdelavoir,etuneétincelleamusée
brillaitdanssesyeux.
— Alors,quelestvotreplan?
— Monplan?
— Vous en avez sûrement un pour faire la
connaissancedeWhitemalgrévotremère.
— Détrompez-vous. Ce soir, j’accepte docilement
monsort.
Ilrit.
— Docilement?J’aidumalàlecroire.
— Eh bien, vous allez découvrir un autre aspect de
mapersonnalité.
Ilritdenouveau.
— Peut-êtrequej’aimaisbienl’ancien?
Leurs regards s’accrochèrent, et le sourire de Bragg
disparut.
Evantoussota.
— Vousn’êtespasautravail,cesoir?demanda-t-il.
— Malheureusement, dans la police, il y a toujours
dutravail,réponditBraggsansleregarder.
Francescas’humectaleslèvres.
— J’ai été étonnée d’apprendre que vous étiez là.
C’est le dernier endroit où je me serais attendue à vous
voir!
— C’est le dernier endroit où j’aimerais me trouver,
rétorqua-t-ilcommesiEvann’existaitpas.
19— Alors, pourquoi? s’enquit Francesca, curieuse. Je
suis surprise que vous ne soyez pas à votre bureau,
ajouta-t-elle,sachantqu’iltravaillaitsouventtard.
Ilhaussalégèrementlesépaules.
— Relationspubliques.
— Relationspubliques?répéta-t-elle.
— Je dois frayer avec les gens importants de la ville,
expliqua-t-ilsansenthousiasme.
Elle comprenait. Déjà la presse l’avait traîné dans la
boue,puisportéauxnues.Unesemaineauparavant,on
l’accusait d’incompétence pour n’avoir pas retrouvé
Jonathan Burton. La veille, on l’avait traité en héros.
Elle se demanda comment les journalistes réagiraient
àsapremièrevraietentativederéformedelapolice.
— Est-il exact que vous avez muté trois cents de vos
hommes?
— Sanscommentaires.
— Bragg!JenetravaillepasàLaTribune!
— Dieumerci!Et,oui,jel’aifait.
Illataquinait,etelleenfutamusée.
— Ilsdoiventêtremortsdepeur,àprésent!
Laremarquelefitrire.
— Ils ont été affectés à d’autres services. C’est une
longue histoire, Francesca. Avec un peu de chance,
quelquesbonsdétectivesvontsedétacherdulot.
Francesca songea qu’il devait être détesté, à présent,
enplusd’êtrecraint.Ellefrémit.
— Soyezprudent,Bragg.
Ellen’aimapasdutoutletourqueprirentensuiteles
événements.
Les yeux de Bragg s’arrondirent de surprise lorsque
Evanseplantacarrémententreeux.
— Si nous allions boire un verre, Francesca?
proposacedernier.
Ellefaillitluienvoyeruncoupdepieddanslestibias.
20— Pourquoin’irais-tupasmechercherunecoupede
champagne ? répliqua-t-elle, tout sourires, mais son
regardétaitmeurtrier.
— Pourquoinem’accompagnerais-tupas?insista-t-il.
Tenait-ilàlaprotégerdeBragg?

Parcequejesuisentraindeconverseraveclepréfetdepolice,lâcha-t-elle.
— Jedoisyaller,detoutefaçon,intervintBragg.
Ilhésitauninstantavantd’ajouter:
— Puis-je vous entretenir une minute en privé,
Francesca?
Ils’étaitrembruni.
— Biensûr.
Ignorant l’expression désapprobatrice de son frère,
elles’éloignaavecBragg.
— Jevoulaisvousenvoyerunmot,soupira-t-il.
Elleeutpeur.
— Un…mot?
— Je crains que mon travail ne dicte mon existence,
cestemps-ci.Jesuisobligéd’annulernotrerendez-vous
dedemain.
Elleeutl’impressionquequelqu’untiraitletapissous
sespieds.
— Pardon?
— Jesuisnavré.Uneautrefois,peut-être…
Sonsouriren’atteignaitpassesyeux.
Francesca plaqua un sourire factice sur son visage
afinqu’ilnepuissedevinersessentiments.
— Bien sûr. Les affaires de la ville vous occupent
entièrement.Celan’apasd’importance,Bragg.
— J’étaiscertainquevouscomprendriez.
— Jesuisvotreplusardentepartisane,vouslesavez.
— Jevousenremercie.
Il lui adressa un signe de tête, ainsi qu’à Evan, et
s’éclipsa.
21Francescaavaitl’impressiond’ungrandvideaucreux
de l’estomac. Elle le suivit des yeux et vit des invités le
saluerchaleureusement.
— C’est donc ainsi, fit Evan d’un ton de reproche. Je
croyais qu’il s’agissait d’un simple flirt, mais je me
trompais!
Francesca l’entendit à peine. Bragg avait annulé leur
sortie.Qu’est-cequecelasignifiait?
Qu’ilavaitdutravail?
Non,biensûr.Detouteévidence,celavoulaitdireque
leurbaisern’avaitaucunesignificationpourlui.
Francesca ferma les yeux. Elle avait essayé d’oublier
leur unique mais torride baiser. Ils l’avaient échangé
alors qu’ils croyaient que Jonathan Burton était mort.
Ils étaient tous les deux effondrés, affolés, épuisés. Et
puis,Braggavaitbu.
Néanmoins, il ne l’avait pas embrassée comme un
gentleman embrasse une dame respectable. Non. Il
l’avait embrassée, caressée, serrée dans ses bras, et elle
lui avait répondu avec ardeur. Avait-il oublié cet
intermède?
Cebaisern’avait-ilaucunsenspourlui?
— TuesamoureusedeBragg!s’écriaEvan.
Francescafutdispenséederépondregrâceauxlions.
Les dames poussèrent des cris. Quelques messieurs
également. White éclata de rire et brandit un
mégaphone pour accueillir ses invités tandis que des
hommesencollantetchemisedegitanspénétraientsur
la piste de danse, poussant de leurs fouets quatre lions
devant eux. Une femme apparut, vêtue d’un corset et
d’une jupe fort courte qui dévoilait les jarretelles qui
tenaient ses bas noirs. Un lion sauta à travers le vaste
cerceauqu’elleavaitàlamain.
— Je vous ai promis une soirée distrayante, tonitrua
White.Vousallezl’avoir!
22Les lions tournaient en rond en courant. Un par
un,
ilssautaientàtraverslecerceau.Lesinvitéscommencèrentàapplaudir.
Francesca serra les bras autour d’elle. Après tout, ils
étaientseulementamis.
Bonsang!
— Tu sembles bouleversée, dit Evan. T’a-t-il fait du
mal?C’estavecluiquetuétaisl’autrenuit?
Il y avait quelques jours de cela, elle était rentrée fort
tard, et Evan l’avait surprise. Il n’avait su s’il devait
la
croireounonlorsqu’elleluiavaitaffirméqu’elletravaillaitsurl’affaireBurton.
Francescaluifitface,furieuse.
— Jenesuispasbouleversée.Etpersonnenem’afait
demal.Net’avisepasdeparlerdecelaàquiconque!
— Parler de quoi? intervint Connie qui venait de les
rejoindre,époustouflanteenorangepâle.
On disait généralement que les sœurs Cahill se
ressemblaient comme des jumelles, mais ce n’était pas
vrai. Francesca avait toujours trouvé sa sœur
infiniment plus belle qu’elle. Elle était toujours si élégante,
quellequesoitl’heuredelajournée!
— Qu’as-tu encore fait, Francesca? s’enquit Connie,
taquine.
— Elle flirte avec Bragg, lâcha Evan, sombre, avant
depivotersursestalonsetdesefondredanslafoule.
Conniehaussalessourcils.
— Je trouve que c’est plutôt une bonne nouvelle.
J’aimebienlepréfet,tulesais.
Francesca ne répondit pas. Connie avait en effet de
l’amitiépourBragg.Elleétaitraviequ’àl’âgecanonique
devingtanssapetitesœursedécideenfinàregarderun
gentleman.
Comme elle considérait Connie, Francesca ne put
s’empêcher de se rappeler que, quelques jours plus tôt,
elle avait surpris le mari de celle-ci dans une position
23plus que délicate avec une autre femme. Elle avait
décidédegarderlesecret,maiscelaluipesait.
Elle avait encore du mal à y croire. Elle avait fait la
connaissance de son aristocratique et séduisant
beaufrère cinq ans auparavant et l’avait adoré au premier
regard. Jusqu’à la semaine passée, elle aurait juré qu’il
aimait follement sa femme. Manifestement elle s’était
trompée.
— Ô mon Dieu ! s’écria Connie en écarquillant les
yeux.
Lajeunefemmeentenuelégèrechevauchaitunlion.
— Çasembledangereux,fitremarquerFrancesca.
— Le mot est faible ! renchérit Connie. Dis-moi ce
quinevapas,Francesca.
Quelques messieurs sifflèrent, tandis que les dames
s’éventaient.
Francescachassal’imagedeMontrosedesonesprit.
— Braggaannulé.
Connieétaitlaseuleaucourantdeleurrendez-vous.
— Quoi?
— C’est idiot, soupira Francesca, mais je suis très
déçue.
Voilà,elleavaitosél’admettre.
Soudain,lesilencetomba.
La femme faisait à présent le cochon pendu sur un
trapèze.Sajupecourterévélaitsonderrière,etsesseins
semblaientsurlepointdegiclerhorsdesoncorset.Les
lions, eux, étaient sagement assis en cercle, tandis que
trois des quatre hommes formaient une pyramide
humaine,lederniersurveillantlesfauves.

Jesuiscertainequ’ilavaitunebonneraison,Francesca, assura Connie sans quitter le spectacle des yeux.
Celaarrive,tusais.
— Tuesdepartipris,marmonnaFrancesca.
— Toiaussi!
Des cris jaillirent de la foule à l’instant où l’homme
qui était au sommet de la pyramide saisit la barre du
24trapèze. Il y glissa les jambes, si bien qu’il se
retrouva
penduluiaussi.Lafemmeetluisebalançaientmaintenant au-dessus des invités, jambes jointes, dos à dos,
têtecontretête.
Lesinvitéslescontemplaient,fascinés.
Ils changèrent brusquement de position et se
retrouvèrent assis sur la barre, la femme sur les genoux de
l’homme.
Quelqu’unsiffla,unhommecria,d’autresapplaudirent.
On avait l’impression de deux amants perchés sur le
trapèzequisebalançaitdeplusenplusfort.
— Tunecroispas…Non,ilsn’oseraientpas…White
neleslaisseraitpasfaire!
— Ce n’est vraiment pas convenable, souffla Connie
qui ne parvenait cependant pas à détacher les yeux du
couple.
— Tout à fait indécent! fit une voix moqueuse
derrièreelles.
Ils se retournèrent vivement. Calder Hart sourit à
Francesca,puisposasurConnieunregardinsistant.
— Vous êtes le frère de Bragg, dit Francesca. Nous
noussommescroisésl’autrejour.
Connieavaitreportésonattentionsurlesartistes.
— Demi-frère, rectifia-t-il. Mademoiselle Cahill, je
suppose?
Francescaacquiesça.Elleluitendaitlamainquandla
foulepoussauncri.Aussitôt,ellefitvolte-face.Lesdeux
trapézistessetenaientàprésentdeboutsurlabarre.
Hart fixait toujours Connie qui semblait ne pas s’en
apercevoir tant elle était prise par le spectacle. Il éclata
derireetrevintàFrancesca.
— Vousdevriezêtrechezvous,mademoiselleCahill.
Sagement couchée dans votre lit, comme une gentille
jeune fille. Et vous pourriez emmener votre sœur – car
jeprésumequ’ils’agitdevotresœur.
— Jesuischoquée,reconnutFrancesca.
25— Choquéeou…émoustillée?
— Je vous demande pardon ? fit Francesca avec
raideur.
Pourtant, elle était bel et bien émoustillée. Comment
aurait-il pu en être autrement ? Elle pensait à Bragg.
Était-illuiaussifascinéparlespectaclequ’offraientles
trapézistes?Oubienennuyé,contrarié?
HartcontinuaitàcontemplerConnie.
— Est-cebienvotresœur?
Francescaacquiesça.
— Je suis désolée. Connie, M. Hart. Ma sœur, Lady
Montrose.
FrancescatouchalebrasdeConniequiseretournaet
tendit la main à Calder Hart. Ce dernier ne se gêna pas
pour la détailler ouvertement de la tête aux pieds, mais
elleneleremarquamêmepas.
— Je vous demande pardon. Je n’ai jamais assisté à
unpareilspectacle.J’enrestesansvoix,avoua-t-elle.
Ileutunsouriremi-figuemi-raisin.
— Cela se voit, dit-il en s’inclinant sur sa main. Je
suppose que tout effort de ma part pour louer votre
beautéseraitunepertedetemps.
— Pardon?
Connie n’avait pas écouté un traître mot de ce qu’il
venaitdedire.
— C’est bien ce que je pensais, fit-il, moqueur,
en
posantlamainsursoncœur,commes’ilétaitmortellementblessé.
— C’estledemi-frèredeBragg,expliquaFrancesca.
— EtunbonamideWhite,ajoutaHart.
IlobservaitConnie,guettantsaréaction,maisellene
montra pas le moindre signe d’intérêt. Il haussa les
épaulesensouriant.
S’il était ami avec White, il devait être habitué à ce
genred’exhibition,songeaFrancesca.
26— Pourquoi White s’applique-t-il à choquer ses
invités?s’enquit-elle.
— Il faudrait le lui demander, répondit Hart. C’était
un plaisir, mesdames, un plaisir qui, je l’espère, se
renouvellerabientôt.
Sur ce, il les salua et s’éloigna sans leur laisser le
tempsderépondre.Connieneleremarquamêmepas.
Là-haut, dans les airs, l’homme avait glissé sous la
femme et continuait à entraîner le trapèze, tandis que
sapartenairesemblaitauborddel’extase.
Francesca donna un coup de coude à sa sœur – geste
fortpeuféminin.
— Tuasétégrossière!s’écria-t-elle.
— Vraiment?s’étonnaConniesansmêmelaregarder.
— Ah,vousêteslà!
C’étaitJulia,suivied’Andrew.
— Nous partons ! J’en ai vu suffisamment. White
devrait être emprisonné pour organiser de tels
spectacles!
Francesca aussi en avait vu suffisamment. Elle se
tournaverssasœur.
— Il faut que je retrouve Neil, dit celle-ci d’un ton
malassuré.
— Connie?
Francesca lui prit la main. Elle se rappela soudain le
regard appuyé dont Calder Hart l’avait gratifiée, et cela
lamitmalàl’aiserétrospectivement.
— Ça va, répondit Connie. Je vais voir si Neil veut
partir ou pas. Et ne t’inquiète pas, Bragg reviendra,
ajouta-t-elledansunmurmureenluipressantlamain.
— Merci,soufflaFrancesca,lecœurserré.
Maisellesavaitquesasœursetrompait.
Quantité d’invités se dirigeaient vers la sortie,
choqués, voire scandalisés. Certains, comme Julia, étaient
27
véritablementfurieuxdes’êtrelaisséimposercespecta-
clelicencieux.
Lesascenseursétaientbondés,etFrancescafutséparée de ses parents. Evan avait décidé de rester, ce qui
avaitmissamèreenrage.
Connie et Neil prolongeraient-ils la soirée? Bien que
Francesca fût en colère contre Neil pour avoir fait
d’Eliza Burton sa maîtresse, elle ne le jugeait pas assez
mal élevé pour infliger la fin de ce spectacle pervers à
sonépouse.Ilallaitsûrementlaramenerchezeux.
Lesportesdel’ascenseurs’ouvrirent,libérantlafoule.
— Francesca?appelaAndrew.
— Jesuislà,papa.
Elle ne voyait pas ses parents, mais elle savait qu’ils
étaientquelquepartsursagauche.
Dehors, unebourrasque de ventla glaça jusqu’aux os
en dépit de sa cape doublée de fourrure. Il n’avait pas
neigé depuis des jours, car le baromètre était tombé
plusieursdegrésendessousdezéro.Lavillebattaitdes
recordsdefroid.
Chevaux et voitures étaient garés le long de Madison
Avenue. Les coupés de ville et quelques automobiles
étaient en double file, des fiacres transportaient ou
cherchaientdesclients.
Francesca posa le pied sur une plaque de verglas et
faillit s’étaler sur le sol. Ses parents n’étaient toujours
pasenvue.
Elle aperçut soudain le coupé familial et s’en
approchad’unpasprudent.
C’estalorsquequelqu’unluiagrippalebras.
Elle se retourna vivement, sachant qu’il ne s’agissait
pasd’undesesparents,etcroisaunregardsombre.
Ellesepétrifia.L’inconnuavaitrabattusursatêteun
vastecapuchondefourrure,sibienqueFrancescaétait
incapable de dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une
femme. Elle ouvrait la bouche pour lui ordonner de la
28lâcher quand la personne murmura d’une voix
pressante:
— MademoiselleCahill?
C’était une femme, et Francesca se détendit
légèrement.
— Jevousensupplie,aidez-moi!2
Vendredi31janvier1902,22heures
Francesca tressaillit, et la femme profita de sa
surprisepourluiglisserquelquechosedanslamain.
— Je vous en prie, l’implora celle-ci de nouveau
avantdedisparaîtrepromptementdanslafoule.
— Attendez!criaFrancescaenreprenantsesesprits.
— Francesca?
C’étaitsonpère.
Le cœur battant la chamade, elle se détourna
légèrement et ouvrit la main. Le rectangle cartonné sur sa
paume ressemblait à une carte de visite, mais
la
lumièredesréverbèresétaittropfaiblepourqu’elleparvienne à la déchiffrer. Elle la fourra discrètement dans
sonsacdusoir.Puis,toutexcitée,ellerejoignitsonpère
quil’attendaitprèsdelavoiture.Illascrutauninstant.
— J’aivucettepersonnet’aborder.Toutvabien?
— Oui, oui, bien sûr. C’est une méprise. Elle m’a
confondueavecquelqu’und’autre.
Cette femme avait des ennuis. De graves ennuis à en
juger par le ton de sa voix. Et elle avait besoin de
Francesca.
30Elle dut attendre d’être en sécurité dans sa chambre
pour sortir la carte de visite. Au recto était imprimé le
nom de la femme : Mlle Georgette de Labouche,etson
eadresse,28,24 RueOuest.Àquelquespâtésdemaisons
deMadisonSquare.
Francesca retourna la carte et les mots, en lettres
capitales,luisautèrentlittéralementauvisage.
AUSECOURS.
VENEZIMMÉDIATEMENT.
CETTENUIT.
Qu’est-cequecelavoulaitdire?
Elle se débarrassa de ses longs gants blancs, de ses
délicates mules à talons hauts. S’agissait-il d’une
plaisanterie?
Elle ne connaissait personne, hormis peut-être Evan,
capable de lui jouer ce genre de tour. Et il ne l’aurait
certainementjamaisfaitàuneheurepareille.Lanotela
priait instamment de retourner à Madison Square
surle-champ. Francesca jeta un coup d’œil à la pendule de
bronzeposéesursonsecrétaire:10h10.
C’était tard. D’ordinaire, les jeunes filles de bonne
famillenesepromenaientpasseulesdanslesruesàune
heure aussi tardive. Si elles étaient dehors, c’était
qu’elles assistaient à un dîner, à un bal, ou qu’elles
allaientàl’opéra.
Mais évidemment, elle n’était pas une jeune fille
commelesautres.
Pourquoi diable cette Mlle Georgette de Labouche
s’était-elle adressée à elle ? Même son nom avait l’air
d’uneplaisanterie.
Était-ce une actrice? Francesca se mit à arpenter la
pièce, sa robe de soie vert pâle bruissant à chaque pas.
Puis elle s’immobilisa. Cette femme était terrorisée, et
affolée,ellel’auraitjuré.
31Cequisignifiaitqu’elledevaitrépondreàcetappelau
secours.
Ellefonçajusqu’àsagarde-robe.
La demeure, construite seulement quelques
années
auparavant,jouissaitduconfortleplusmoderne:électricité, placards, plomberie intégrée, et même un
téléphone dans le bureau de son père. Séparée de la
Cinquième Avenue et de Central Park par de vastes
pelouses,onl’avaitsurnommée«lepalaisdemarbre».
Maisiln’yavaitpasdemarbredanslajoliechambrede
Francesca,àpartlacheminéeetunepetitetabledevant
lesofa.
Ellesortitdesonplacarduntailleurgristourterelleet
entreprit de se déshabiller. Seule. Pas question de faire
venirlacamériste.Elleenvisagead’appelerBragg,mais
l’unique poste de téléphone de la maison se trouvait au
rez-de-chaussée, dans la bibliothèque où son père se
trouvait peut-être. C’était sa pièce favorite, et il y lisait
souventlejournalavantd’allersecoucher.
Puis elle songea soudain que le préfet de police ne
devait pas être chez lui puisqu’elle l’avait vu à la soirée
deWhite.
Cela dit, elle doutait qu’il s’y soit attardé. Il avait pu
très bien regagner son bureau, au 300 Mulberry Street,
afin de travailler une partie de la nuit, comme cela lui
arrivaitfréquemment.
Maissiellelejoignaitpartéléphone,ellerisqueraitde
perdre le contrôle de sa toute première affaire.
Tremblanted’inquiétudeetd’excitation,ellesedébarrassade
sarobedusoir,etdécidad’agirsansenparleràBragg…
qui l’avait d’ailleurs plus ou moins envoyée promener.
Elle ne pouvait cependant s’empêcher de penser à ce
quis’étaitpassélasemaineprécédente,lorsqu’elleétait
ainsisortieseule,tardlesoir.
Evan, qui l’avait découvert par hasard, était depuis
persuadé qu’elle avait un tendre penchant pour
quelqu’un rencontrait en secret. Bragg l’avait
32aussi surprise seule un soir, bien après minuit, et il en
avait tiré la même conclusion. Pour couronner le tout,
Neil l’avait croisée, un dimanche, alors qu’elle
regagnait sa chambre discrètement déguisée en servante.
Luiaussienavaitdéduitqu’elleavaitunamoureux.
Francescasourit.Saréputationétaitenmiettes,alors
que tout cela était bien loin de la vérité. Excepté,
évidemment,lebaiseréchangéavecBragg.
Elles’obligeaàlechasserdesonesprit.Sortirseuleà
uneheurepareillen’étaitpasunebonneidéepourbien
d’autresraisonsquesaréputation.
La nuit, la ville grouillait de personnages louches et
dangereux. Ce n’était pas la place d’une jeune femme
convenable,quellequesoitsaprofession.
Elle songea fugitivement que, compte tenu de
cette
professionsecrète,illuifaudraitacheterunearme.
Ellefinitdes’habiller.LemotdeGeorgettedeLabouche pouvait être une farce ou un piège. Bien qu’elle ne
penchât pas pour la deuxième hypothèse, elle ne
pouvait l’éliminer d’office. Auquel cas la sagesse voulait
qu’elle attende le matin pour se rendre à Madison
Square. Mais Francesca n’attendrait pas, parce qu’elle
était persuadée que Georgette de Labouche avait de
sérieuxennuis.
Elle ne pouvait toutefois pas se rendre là-bas seule.
Il lui fallait quelqu’un pour l’accompagner, et Joel
Kennedyluiparuttoutdésigné.Bienqu’iln’eûtquedix
ans, il connaissait la ville comme sa poche et avait le
dondesetirerdessituationslesplusépineuses.
Elle passerait le chercher, décréta-t-elle, soulagée
d’avoirtrouvéuncompromis.
Joel vivait avec sa mère, couturière chez Moe Levy,
esesdeuxfrèresetsasœur,aucarrefourdela10 Rueet
de l’Avenue A. C’était un petit voyou qui gagnait sa vie
en jouant les pickpockets. Il figurait même dans
33l’albumoùBraggconservaitlesphotosdesdélinquants
lesplusrecherchés.
Francesca l’avait rencontré par hasard alors qu’elle
enquêtait sur la disparition de Jonathan Burton.
Depuis qu’il l’avait sauvée alors qu’elle se faisait
agres-
serparunebrute,unlienétranges’étaitnouéentreeux.
Commeilconnaissaittouslesrecoinsdelaville,etpar-
ticulièrementlesbasquartiers,Francescaavaitfaitplusieursfoisappelàlui.Iln’étaitpascertainqu’elleaurait
pu découvrir l’identité du malade qui avait enlevé
Jonny sans Joel à ses côtés. Et puis, elle s’était prise
d’affection pour ce gamin, au cours des deux
dernières
semaines.Cen’étaitpasunmauvaisbougre.S’ilrenonçait à ses fâcheuses habitudes, ce serait même un
enfantformidable,elleenétaitpersuadée.
Mais elle avait vu l’état de dénuement dans lequel il
vivait. Elle avait vu sa mère, Maggie, se tuer au travail
pour nourrir ses quatre enfants. Elle avait vu combien
Joel aimait ses frères et sa sœur, bien qu’il ne l’eût pas
admis pour un empire. Francesca savait qu’il
n’abandonnerait pas son activité, certes dangereuse, mais
lucrative,desitôt.
Le fiacre, qu’elle avait hélé sur la Cinquième Avenue
après avoir quitté la maison par la porte de service,
s’arrêta devant l’immeuble délabré où Joel et sa famille
habitaient. Francesca hésita. Devait-elle monter
frapper à la porte? Maggie ne serait pas enchantée. Quelle
mère aurait laissé de bonne grâce son fils sortir à une
heurepareille?
Mais Francesca avait-elle le choix ? Une femme au
désespoir l’attendait, et cette pensée lui redonna du
courage.
Elleglissaundollaraucocher.
— Attendez-moi, ordonna-t-elle d’un ton ferme, je
n’enaiquepourquelquesminutes.
La dernière fois qu’elle avait payé grassement un
cocher pour qu’il l’attende, il avait filé, l’abandonnant
34dans l’un des quartiers les plus mal famés de la ville.
Comme elle n’avait pas envie que l’expérience se
reproduise,elleprécisa:

Sivousêteslààmonretour,jevouspaierailedoubledelacourse.
Ilécarquillalesyeux.
— Jeserailà,m’dame.
Francesca en était convaincue. Elle était fière d’elle :
ellen’étaitpasdugenreàcommettredeuxfoislamême
erreur. Marchant avec précaution pour ne pas glisser,
ellesedirigeaverslenuméro201.Lapetiteentréeoùne
pouvaient guère tenir plus de trois personnes, et
encore,tasséescommedessardines,étaitplongéedans
l’obscurité.
Des odeurs nauséabondes l’assaillirent tandis qu’elle
gravissait l’escalier en regrettant de ne pas avoir pensé
à emporter une bougie, ou au moins des allumettes.
Désormais,lorsqu’elleenquêterait,songea-t-elle,ellene
se déplacerait plus sans un grand sac dans lequel elle
transporteraitcetattiraildebase.
Elle frappa à la porte qui s’ouvrit presque aussitôt.
S’entrebâilla, plutôt, car Maggie avait laissé la chaîne.
Apparemment, elle n’était pas couchée, malgré les
longues heures de travail à l’atelier de confection. Une
lampe était encore allumée dans la salle de séjour qui
faisaitégalementofficedecuisine.Untubdansuncoin
de la pièce indiquait que c’était aussi là que l’on se
lavait, et le matelas à même le sol faisait sûrement
officedelitpourMaggie.Uneporteouvertedonnaitsur
lachambredesenfants.
Francesca entraperçut une pile de somptueux tissu
sur la table de cuisine, ainsi qu’une machine à coudre,
une pelote à épingles, des fils de différentes couleurs et
unpatrondepapier.
LesyeuxlasdeMaggieexprimèrentlasurprisequand
ellereconnutFrancesca.
— MademoiselleCahill?
35— Je suis désolée de vous déranger si tard, dit
Francesca, sidérée de constater que la malheureuse
travaillaitencore,etdetouteévidencepaspourMoeLevy.
— Quelquechosenevapas?Vousêtes…seule?
Maggie ne faisait pas mine d’inviter Francesca à
entrer.
— Oui, quelqu’un a des ennuis. De terribles ennuis,
je le crains… J’ai peur de me promener seule dans les
rues en pleine nuit, et mes parents me tueraient s’ils
découvraient que je ne suis pas à la maison.
CroyezvousquejepourraisemployerJoelcommeguide?
Cette dernière question lui était venue sous le coup
d’une inspiration. Oui, elle paierait Joel, décida-t-elle.
Ce serait, selon l’expression populaire, faire d’une
pierredeuxcoups.
— Iln’estpaslà,réponditMaggie.ÀencroirePaddy,
il est parti juste avant que je rentre, c’est-à-dire il y a
environ une heure. Je ne peux rien pour vous, je le
crains.
Ellehésita,nesachantplustropquefaireoudire.
Le cœur de Francesca fit un bond dans sa poitrine.
Elle comptait vraiment sur l’aide du petit. Eh bien, elle
n’avait plus le choix, à présent. Il faudrait qu’elle se
rendeseulechezGeorgettedeLabouche.
Comme elle remerciait Maggie, son regard se posa
surlemagnifiquecoupondesatinbleuciel.
— Celaferauneravissanterobe,observa-t-elle.
— En effet, répondit Maggie sans sourire. Si vous
avez un jour besoin d’une toilette sur mesure, pensez à
moi. Mon travail est de première qualité et mes prix
sontlesplusbasdelaville,jevousassure.
Francesca décida sur-le-champ de lui commander
unesériederobes.
— J’ai besoin de quelques tenues pour le printemps.
Jenemanqueraipasd’avoirrecoursàvous.
Lesyeuxdelajeunefemmesemirentàbriller.
36—
Vousneleregretterezpas…Laissez-moivousprêter une bougie pour redescendre. Vous me la rendrez
plustard.
Elle ferma la porte, et Francesca se retrouva dans le
noir.Cettefemmeétaitsipauvrequ’ellenepouvaitque
prêterunechandelle.Elleeneutlecœurserré.
La porte se rouvrit, cette fois sans la chaîne, et
Maggie lui tendit une petite bougie allumée en esquissant
unsourire.
— Bonsoir, mademoiselle Cahill, fit-elle avant de
refermerlebattantd’ungestebrusque.
— Bonsoir, répondit Francesca devant la porte close
àlapeintureécaillée.
La bougie, minuscule, éclairait à peine l’étroit
escalier, mais ce fut suffisant pour que Francesca évite une
pommedeterrepourrie.
Le fiacre l’attendait, comme promis, et elle en fut
réconfortée. Ça avait marché! Elle y grimpa et donna
au cocher l’adresse de Georgette de Labouche. Au loin,
uncamiondepompiersfaisaitentendresacorne.
Son intuition lui disait que toute cette affaire était
étrange,etellepriapourqu’ilnes’agissepasd’unpiège.
Soudain, quelque chose heurta le flanc de la voiture.
Francescasursauta,etlecocherregardapar-dessusson
épaule.
— Tire-toi!cria-t-ilàquelqu’unsurletrottoir.
Unattelageàquatrelesdoublaparlagauche.
ÀlagrandesurprisedeFrancesca,laportières’ouvrit
brusquement et une petite silhouette, qu’elle reconnut
aussitôt,sautadanslefiacre.
— Onselesgèle!criaJoel.
Ellesepenchadevantluipourrefermerlaportière.
— C’estunami,cocher,cria-t-elle.Toutvabien.
Lecocherpestaentresesdents.
Lessabotsduchevalrésonnaientsurlespavésquand
eilstournèrentdansla14 Rue,endirectiondel’Ouest.Il
37n’y avait plus guère de circulation, juste un trolley et
quelquesfiacres.
Francesca se tourna vers le gamin à la crinière brune
etàlapeaupâle.

Joel?
Ilsefrottaitlesmains,qu’ilavaitenveloppéesdechiffons.Ilsourit.

Quid’autrequevoussetrouveraitdansmonquartieravecunesibellevoiture?
— Jetecherchais.
— J’enétaissûr!répliqua-t-il,fanfaron.
— Jevaist’engager,Joel.J’aibesoindetesservices.
C’était vrai, et pas seulement comme guide, mais de
bien d’autres façons aussi. Il était malin, il connaissait
la rue à fond. En deux semaines, elle avait appris
énormémentdelui!
— Jet’offreunemploi,reprit-elle.
Cen’étaitpaslemomentdepenseràl’argenteriedesa
mère. La semaine d’avant, Joel avait brièvement
travaillé pour les Cahill comme palefrenier, et l’argenterie
avait mystérieusement disparu. Julia comme
MmeRyan,lagouvernante,étaientcertainesquec’était
Joellecoupable,cequ’ilavaittoujoursnié.
— Jedétesteleschevaux,marmonna-t-il.
— Non,tuenaspeur,rectifiadoucementFrancesca.
Ilsoupira.
J’aimepastravaillerdansuneécurie.
— Ai-jeparlédeça?Jeveuxt’engagercommeassistant.
Lesalairefutrapidementnégocié.
— Deux dollars par semaine plus les repas, proposa
Francesca.
C’étaitnettementplusquepourungarçond’écurie.
— Trois, plus les repas et un lit quand j’en aurai
besoin,rétorqualegarçon.
Ellebattitdespaupières,prisedecourt.
388022
Composition
FACOMPO
Achevé d’imprimer en Italie
par GRAFICA VENETA
le 5 janvier 2015.
Dépôt légal : janvier 2015.
EAN 97822900 67536
L21EPSN000887N001
er1 dépôt légal dans la collection : avril 2006
ÉDITIONS J’AI LU
87, quai Panhard-et-Levassor, 75013 Paris
Diffusion France et étranger : Flammarion

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