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Prologue

Tapis derrière les rideaux de dentelle déchirés du salon, les trois garçonnets observaient, inquiets, la silhouette immobile devant leur porte.

— Qu’allons-nous faire ? chuchota Liam Quinn d’une voix tremblante. Nous ne pouvons pas la laisser entrer.

— Va ouvrir, ordonna son frère Brian. Il faut donner le change et faire comme si tout allait bien.

— Elle finira bien par s’en aller. Il n’y a qu’à attendre, dit Sean, rassurant.

Sean était le jumeau de Brian, et les deux garçons n’étaient jamais d’accord sur rien.

— Non, murmura Liam. Elle ne s’en ira pas. Pas cette fois.

L’estomac noué par la peur, il retint son souffle. Lui et ses cinq frères esquivaient les assistantes sociales depuis assez longtemps pour que Liam sache exactement comment les repérer. Celle-ci était vêtue d’un manteau gris, presque de la même couleur que la neige sale qui recouvrait les trottoirs. Mais c’étaient son expression austère et son énorme porte-documents qui la trahissaient.

— Va ouvrir cette maudite porte, conseilla Brian. Dis-lui que tu es resté à la maison parce que tu es malade et que p’pa dort dans sa chambre.

Liam se tourna vers ses aînés. Les jumeaux le fixaient, attendant qu’il se décide. Trop souvent, quand surgissait un problème, c’était à lui qu’il appartenait de le résoudre — position très incommodante pour un gamin de dix ans.

— Et que ferons-nous si elle demande à lui parler, Einstein ?

— Dans ce cas, tu devras la convaincre qu’il est impossible de le déranger, expliqua Brian. Tu n’auras qu’à lui dire qu’il a la grippe... qu’il est contagieux... et que les médecins lui ont interdit de se lever. Tu t’en tireras très bien, Li, conclut-il en donnant une petite tape d’encouragement à son cadet.

La sonnette retentit une nouvelle fois et Liam sursauta. Aussi loin qu’il s’en souvenait, il avait toujours redouté les assistantes sociales. Elles étaient comme les dragons mythiques des légendes irlandaises que racontait leur père, toujours tapies dans l’ombre pour fondre sur eux et anéantir leur famille.

L’hiver était la pire des saisons pour les « visites » de ce genre : il leur était alors impossible de présenter un parent responsable. Car dès la fin du mois d’octobre, Seamus Quinn emmenait Le Glorieux dans les Caraïbes, à la suite des pêcheurs d’espadon, jusqu’à des mers plus chaudes qui lui assuraient un revenu que l’Atlantique Nord ne pouvait plus lui fournir. Son retour n’était pas prévu avant les premiers jours d’avril et les garçons allaient être encore livrés à eux-mêmes pendant quelques semaines.

La famille de Liam n’était peut-être pas idéale, mais c’était la seule qu’auraient jamais les six frères Quinn. Si ses aînés gardaient le souvenir de temps meilleurs, Liam, lui, n’avait jamais connu d’autre existence. Conor, Dylan, Brendan, ainsi que Sean et Brian, les jumeaux, étaient tous nés en Irlande. Un pays dont Liam savait tout juste qu’il désignait quelque île lointaine, sur une carte. Mais à les entendre en parler, l’Irlande était une terre pleine de magie et de mystère, une terre merveilleuse où ils avaient jadis été heureux.

Liam avait essayé d’imaginer ce qu’aurait été sa vie au sein d’une famille normale, avec un père qui serait rentré chaque soir et une mère qui lui aurait préparé de bons petits plats et lu des histoires le soir, avant de l’embrasser. Mais ce rêve s’était évanoui à sa naissance. Leur père, Seamus, avait emmené sa femme, alors enceinte de Liam, et ses cinq fils en Amérique. L’oncle Padriac l’y avait depuis longtemps précédé. Ambitieux et persévérant, celui-ci avait réussi à mettre assez d’argent de côté pour acheter son propre bateau de pêche, Le Glorieux, et il avait proposé à son frère de s’associer avec lui. Seamus avait accepté et s’était lancé à corps perdu dans un travail qui le tenait des semaines, et parfois des mois d’affilée, éloigné du quartier sud de Boston où vivait la famille.

Liam avait été le premier Quinn à naître en Amérique. Il en avait toujours éprouvé un vague sentiment de culpabilité, se disant qu’il était peut-être à l’origine des problèmes familiaux. Il avait surpris des conversations entre ses frères qui lui avaient laissé penser que les choses s’étaient dégradées à sa naissance… Son père s’était alors mis à boire et à jouer, sa mère à s’enfermer dans sa chambre pour pleurer ; et dans les rares moments qu’ils passaient encore ensemble, ils n’arrêtaient pas de se disputer.

Et puis, un jour, elle avait disparu. Conor avait huit ans, à l’époque, et tout était resté gravé dans sa mémoire. Dylan et Brendan, respectivement âgés de six et cinq ans, ne conservaient de leur mère qu’un souvenir flou. Quant aux jumeaux de trois ans et au bébé qu’était alors Liam, ils n’avaient pu qu’imaginer la beauté brune qui les mettait au lit et leur chantait des berceuses.