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Loïs Majourès

De
322 pages

— Sauvés, nous sommes sauvés !

Ainsi s’exclamait Loïs Majourès en agitant la lettre d’Algaigne, qui l’appelait à la rédaction en chef de l’Avenir de Fonsmijoul. Elle ne pouvait survenir plus à propos. Majourès et les siens végétaient depuis cinq années. Fils unique de Francisque-Pierre Majourès, ex-armateur marseillais, il avait dépensé toute sa fortune — plus de cent mille francs — pour l’agitation démocratique, et tout dernièrement, une revue, l’Union des Races, lui dévorait près de douze mille francs.

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Jean Lombard

Loïs Majourès

A MON AMI

 

FRANÇOIS PELIZZA

 

CE LIVRE
QUI SOUS SA FORME DE CRITIQUE SOCIALE
GLORIFIE CEPENDANT
LES INSTINCTS D’ÉMANCIPATION
ENCORE INCONSCIENTS
DE LA
DÉMOCRATIE

 

JEAN LOMBARD

Marseille, 30 avril 1887.

Majourès est écrit bien antérieurement à l’Agonie. De là des différences dans les procédés et le style. Quant au fond, j’ai assez vécu au milieu des groupes politiques dont il est parle, j’ai assez connu les mœurs démocratiques, si riches d’enseignememts, pour y avoir mis, je crois, une part de vérité...

 

JEAN LOMBARD

 

Marseille, 2o août 1889.

 

(Extrait d’une lettre à M. EDOUARD PETIT.)

PREMIÈRE PARTIE

REINE

I

  •  — Sauvés, nous sommes sauvés !

Ainsi s’exclamait Loïs Majourès en agitant la lettre d’Algaigne, qui l’appelait à la rédaction en chef de l’Avenir de Fonsmijoul. Elle ne pouvait survenir plus à propos. Majourès et les siens végétaient depuis cinq années. Fils unique de Francisque-Pierre Majourès, ex-armateur marseillais, il avait dépensé toute sa fortune — plus de cent mille francs — pour l’agitation démocratique, et tout dernièrement, une revue, l’Union des Races, lui dévorait près de douze mille francs. Imaginatif avant tout, il s’était laissé exploiter par une quantité de gens. La pauvreté vint ainsi vite.

D’une nature d’apôtre, il s’était jeté, avec la jeunesse de son temps, dans l’opposition républicaine qui fit une si rude guerre à l’Empire. En 1871, il subit la prison pour sa participation au mouvement communaliste de Marseille, écrasé si tragiquement. La tournure de son esprit l’invitant vers la pure Etude, il ne songea qu’à vivre en une espèce de sphère philosophique où ses rêves prissent corps. Mais alors, placé hors de l’ambiante humanité, ses contemporains ne le comprirent pas, et quoique journaliste vibrant, agitateur aimé, on le délaissa.

Les masses aiment non la Lumière de l’Esprit, mais la Matière, poussant ses énergies en d’apparentes évolutions. Peu éloquent et d’allures discrètes, Majourès ne pouvait être le chef d’un parti. Or, une génération s’était levée qui ne put se pénétrer de Majourès, accepter ses doctrines et le placer à sa tête. D’autres avaient éveillé son attention, qui allaient à ses goûts, à ses besoins de vacarme, à ses habitudes d’affirmations. Ceux-là avaient, plus que Majourès, avec son dévouement et sa lucidité cependant en moins, le geste fort, les façons communes, la moyenne d’éducation qui plaisent au Nombre.

Il partait, Majourès, un matin de janvier 1878, et, par les ouvertures du wagon l’emmenant à Fonsmijoul (Fonsmijoul, chef-lieu du département de Lez-et- Vidourle), il regardait pensivement les sols gercés de granits et d’argiles effritées. Le paysage déroulait des attendrissements de couleurs : filets d’eau blanche perdus dans les terres ensemencées, arbres élançant leurs lignes ténues, fermes grises enfoncées en des pinèdes d’un vert-de-bronze, troupeaux vaguant par les routes crayeuses. Partout la poésie agreste s’accentuait, ici selvétique, là solennelle, par des débordements de massifs quartzeux violemment échafaudés, là infinie, par des étendues de prairies rayées de sillons, ou de haies nues, aux bractées troubles.

Il songea à son passé et SE DIT sa vie. — Il avait épousé, fin de cette lugubre année 1871, la fille d’un grand minotier de Marseille jadis richissime. Reine avait dix-huit ans, lui vingt-six. Séduite par son extérieur affiné, ses cheveux noirs flottants, ses yeux distraits et profonds et le bruit un moment attaché à son nom, elle s’était donnée à lui. Ç’avait été un scandale. Et Majourès devint amoureux de cette belle jeune fille qui, un mois plus tard, s’appela madame Loïs Majourès.

Les deux premières années épuisèrent ce qui restait de la fortune de Majourès. Reine y aida par des achats d’ameublements coquets, des voyages et des soirées. Elle eut des désirs de dépenses excessives, toujours accomplis. Un jour il lui acheta une délicieuse villa, sur le Prado, et une cavale l’emporta souvent sur cette promenade, ombreuse d’une lieue, qui aboutit à la mer. Puis, il n’était plus rien resté.

Mobilier, tableaux, livres, tout se vendit alors. Ils se réfugièrent à un cinquième étage, avec leur enfant, Rosenque, née un an après le mariage. Au début, les Cougit, parents de Reine, les avaient un peu aidés, mais Majourès ayant haussé doucement les épaules, le beau-père qui lui conseillait un jour de se livrer au commerce, avait brisé. Majourès se plia aux labeurs de l’homme de lettres besoigneux, tout en correspondant avec des amis éloignés, parmi lesquels Algaigne.

Celui-ci qui habitait Fonsmijoul avait déjà collaboré à l’Union des Races, et sans plus le connaître, l’entretenait de ses projets. Suivant lui, « le Lez-et-Vidourle, aux trois quarts légitimiste ou conservateur, se transformerait facilement sous l’incessante action d’un journal quotidien républicain qu’il se faisait fort de créer ».

Le parti républicain possédait cependant un organe : Le Propagateur du Lez-et-Vidourle, qui, fondé en 1875 par souscription publique, était tourné au rose pâle, entre les mains du directeur actuel, un nommé Soubeyre.

Le journal d’Algaigne, pour l’apparition duquel un commanditaire généreux, Estiennet, avait versé cent mille francs, voyait le jour le 14 novembre 1877. Majourès qui avait adressé des articles à l’Avenir de Fonsmijoul, fut sollicité par Algaigne qui lui proposa la rédaction en chef et l’appela auprès de lui.

 

Pendant que Majourès s’approche de Fonsmijoul, en une chambre de ce cinquième étage qui assombrit ses souvenirs, Reine relit la lettre d’Algaigne, à côté de Rosenque, s’amusant. Un indéfinissable sourire éclaire son visage de belle brune. C’est que, de puis l’invasion de la misère, un sourd travail s’est en elle fait. Majourès ne lui paraît ni si grand, ni si génial. Elle aime le bruit, les amitiés encombrantes, les enthousiasmes bavards, et, la popularité se posant sur d’autres, le vide se fait autour de Majourès. Elle se souvient encore amèrement des deux premières années du mariage, au cours desquelles sa pensée n’osa songer aux jours qui ont suivi. La jeune femme a eu à souffrir de l’isolement, des soirées d’hiver sans feu, des nudités du foyer, des humbles repas coupés de larmes furtives. Elle a dépensé de tristes heures devant les guichets du Mont-de-Piété, en d’obscures salles, où elle a apporté les restes de l’ancienne aisance. Que de fois la hûche est restée vide, le fourneau éteint ! Les dettes se sont accumulées. Vers les derniers temp, les créanciers menaçant, Majourès a souscrit des billets qu’il n’a pu payer. Tout s’est dressé contre eux.

Elle s’exaspère de ce qu’il soit resté simple et rêveur. Sa pléthore insoupçonnée exige un mâle musclé et débordant, et tel n’est pas Majourès. Elle le voit, s’asseyant, silencieusement écrivant quand elle évoque une nouvelle vie ; lui faisant part de ses illusions quand elle l’accuse de dureté et d’indifférence. Et sa silhouette se dresse en sa pensée, obsédante, son air de visionnaire, sa figure mince et ovale, son nez droit, sa longue barbe clair-semée, ses cheveux drus, sa taille un p u haute, arquée vers le haut.

Incapable de le comprendre, Reine le déteste et commence à haïr Rosenque, cependant leur lien de chair vivante que, du reste, elle n’a jamais aimée. La fillette ressemble au père : c’est la même simplesse de traits fondus par l’enfance en lignes exquises.

Reine fait un mouvement dans la pâleur du soleil de janvier, pénétrant par les rideaux légers des fenêtres. Rosenque fixe alors sa mère, qui, comme devinée, détourne la tête. Les regards de l’enfant semblent fouiller dans ses chairs en révolte.

 

Le train sifflait éperdument. Fonsmijoul apparut à Majourès qui vit passer successivement les arches blanches d’un aqueduc, les clochers de bleuâtres églises, l’avenue évidée d’une esplanade, bordée d’une citadelle, des maisons espacées de jardins, et enfin des enfilades de rues roidies. La gare profila ses arceaux de fonte, son dôme de verre d’où pleuvait l’obscurité. Plusieurs personnes se précipitèrent :

  •  — Le citoyen Loïs Majourès ?
  •  — Moi-même !

Le premier exclamant désigna ses compagnons :

  •  — Les citoyens Bausaye, Riessac, Coquilas ; le docteur Ribosergues ; les citoyens Micholet, Canteril,... poète !
  •  — Ah ! Canteril, s’écria Majourès, qui alla au devant du rimeur, jeune homme de vingt-deux ans, qu’il connaissait déjà.
  •  — Les citoyens Villeboist, Ortodille, Puyramont. — Votre serviteur : Algaigne Brutus,

Chacun alla serrer la main de Majourès.

Algaigne lui prit le bras, et la bande suivit en colonne. Les rues, éclairées au gaz, s’ouvraient dans le crépuscule violacé. Algaigne parlait de l’Avenir, « le seul journal du département, et même du Midi, qui pût sensationner la démocratie grâce à Majourès ». Chacun s’attendait à des prodiges. « Comme par une colossale évocation, devaient se réveiller les esprits enlinceulés dans le cléricalisme, l’empire ou la république bourgeoise. Majourès devait posséder une extraordinaire verve pour amener un joyeux retour, au Soleil de la Vérité, de tout un peuple jusqu’à présent le front au sol, devant le prêtre, le gendarme ou le fonctionnaire ».

Algaigne avait une éloquence un peu théâtrale. Fatigué, Majourès répondait doucement :

  •  — Eh ! oui. Laissez-moi agir.
  •  — Nous voici à la rédaction, fit Algaigne, désignant une maison, au-dessus du rez-de-chaussée de laquelle s’étalait une immense pancarte de bois peint, ornée de ces mots : L’Avenir de Fonsmijoul. Et il entra, poussa une porte. On se trouvait dans le bureau de la rédaction.

En un clin d’œil, la salle s’emplit de coreligionnaires à la barbe brune, aux cheveux embroussaillés, qui, avec des attitudes de prédicants, vantèrent le nouveau venu, en parlant à la fois, quelques-uns sans préambule, comme s’ils eussent ce soir-là continué une conversation de la veille.

Majourès les écoutait. Tels : Riessac et Bausaye (le premier grand et mince, vêtu comme un notaire triste ; le second court, empâté, avec des tics lui coupant la face et l’air d’un instituteur de village), discutaient de brochures dont ils étaient les auteurs. D’autres, Coquilas et Villeboist (l’un chafouin, le chef glabre recouvert d’un chapeau mou ; l’autre fluet, blême et grêlé, avec une voix de poitrinaire) déclamaient, prétendant aimer les poètes du siècle dernier. — Canteril souriait doucement.

Ce monde parti, Algaigne et Majourès pénétrèrent dans l’imprimerie, en face des bureaux, sous un vaste hangar coiffé d’une toiture de zinc. Les typos, le dos courbé sur les casses étroites, allongeaient les lignes et formaient les « paquets ». A l’extrémité s’échinaient les plieuses. Enfin, séparé du hangar par une cloison de briques, se tenait le clicheur tirant lentement des épreuves, sous une chaleur de four.

  •  — Hein ! les braves, fit Algaigne. Le citoyen Loïs Majourès !...

Typos, plieuses, correcteur, le clicheur même, brosse en main, émergeant des lueurs de son atelier, tous saluèrent.

  •  — Hé ! il vous faut emmener au gîte, cria Algaigne, après avoir conduit Majourès à travers l’atelier.

Approchant de la trentaine, gros, gesticulant, taille moyenne, sous-barbe noire frisée, coupant le bas de la figure, cheveux courts et épais, avec un pan de calvitie, veston carré, col et poignets roides, chaîne d’or en torsade d’où pendait une breloque à cornaline sautillant sur un gilet de couleur brune, d’Algaigne on eut dit un commis-voyageur, un journaliste boursicotier, un faiseur d’élections, un parieur aux turfs départementaux.

Il emmena l’écrivain au Cygne-Noir, hôtel de belle venue, au porche duquel se balançait une énorme lanterne de couleur. En le quittant il dit au propriétaire, ébahi :

  •  — Ce particulier-là, c’est Majourès Loïs, le fameux Majourès. Avant deux mois vous en entendrez parler !

Pendant qu’à Marseille veille Reine, sous une émotion de pensées impétueuses, Majourès, brisé, dort à Fonsmijoul. Il rêve d’abord sa DEUXIÈME VIE, celle qui va s’écouler dans le chef-lieu du Lez-et-Vidourle. Un nimbe de gloire le casque ; des voix éparses, en un tumulte de bataille, clament son nom. Puis lui apparaissent Reine et Rosenque devant le rejoindre bientôt, l’une frêle, blanche, expressive ; l’autre belle, altière. La mer de là-bas, gonflée comme un sein qui s’émeut, lui apporte éperdument, en ses éclatantes buccinées, la voix des deux aimées. Et Marseille surgit ensuite, avec ses quais poudroyants, ses boulevards arbreux, ses monuments crevant en pleine lumière, sous un ciel d’une simplicité grecque.

L’aurore, éployant bientôt son rose éventail, l’arrache à ses évocations pour le faire souvenir de sa tâche quotidienne.

Majourès avait pour collaborateurs : Bausaye, Riessac, Canteril et quelquefois Coquilas. Il devait livrer chaque soir un article de fond — un premier Fonsmijoul — traitant de la politique intérieure et extérieure, abordant les questions locales et régionales, ou malmenant à la fois le parti légitimiste, si puissant encore, et le républicanisme modéré des hommes du Propagateur. Il contrôlait ensuite la copie de ses aides. Algaigne s’était réservé la direction générale.

Parmi les rédacteurs, Canteril seul, un styliste, savait donner un certain brio à la phrase lourdement empâtée par ses compagnons. Majourès lui confia les entrefilets nets et vifs, les nécrologies pathétiques, certains articles de seconde valeur, auxquels il ajoutait la clarté philosophique faisant jaillir lucidement les faits comme des objets crevant la transparanéité de la mer. Les autres traduisaient les dépêches, rédigeaient les locales, corrigeaient les correspondances, que Majourès relisait longuement, et sabrait souvent. Cela occupait l’écrivain de quatre heures à dix heures du soir. Dans la matinée, quelquefois en compagnie de Canteril, il vaguait dans les environs de Fonsmijoul. La ville, luisante et placide, s’étendait sur un mamelon, et, ceinte de grenadiers, de figuiers, de pins, d’oliviers et de cyprès étalait ses faubourgs jusqu’à la Gorelle, une rivière qui fusait des collines voisines. Aux lourds midis, quand les soleils éraillaient les façades, chauffaient les toits, mettaient des fournaises dans les rues, Fonsmijoul, dans ce décor, ressemblait à une ville syrienne juchée sur quelque Liban. Majourès s’y affina davantage. Ces teintes et. ces apaisements, ces verdures et ces clartés, ces natures aux multiples arborescences, coulèrent triomphalement en lui.

Sous sa direction, l’Avenir éclata bientôt en fanfares de couleurs, en éblouissements de pensées ingénieuses et profondes, hardies et délicates ! La plume de Majourès, jusqu’à présent rarement à pareille fête, détruisit impitoyablement la vieille société — avec ses lois inconséquentes, ses mœurs sans étais, ses hypocrisies, ses fadeurs, ses fatalités, ses pourritures, ses méchancetés, ses douleurs et ses tyrannies ; — pour construire le monde nouveau, qu’il asseyait sur du granit et auquel il donnait des rapports meilleurs, des libertés affranchissantes, de colossales industries, des cérébralités démesurées, des épanouissements de vie politique et artistique dépassant, de milliers de coudées, les prodigieuses floraisons de la Grèce antique et de l’Italie renaissante. Le succès fut si grand que l’Avenir décupla son tirage. Dès l’aube, cultivateurs, vignerons, mariniers, mineurs, enfouis dans le ventre du sol qu’ils éraflaient journellement, les malheureux, briquetiers, mâsiers, maquignons, carriers, travailleurs des champs et des villes s’arrachaient la feuille qui les caressait et les exaltait d’espérances et de désirs.

Quinze jours s’écoulèrent : Majourès voulut appeler Reine et Rosenque. Il loua alors une petite maison paisible, aux fenêtres balconnées, sur une route plantée d’acacias, menant droit à la Gorelle. Plus loin, une fabrique de bougies, à la porte d’entrée en arc-de-triomphe, argentait d’un carré l’horizon. La maison s’accotait à des villas chargées de vignes et de glycines. La voie ferrée s’allongeait au bas, et ce ravissement de paysage quasi urbain était régulièrement coupé de bruits de tenders.

Quoique inconsciemment gêné d’y trouver sa femme, Canteril se promit d’aller voir souvent Majourès. Canteril était timide, ce que décélait un livre de poésies paru depuis peu : les Rimes Soleilleuses, qui lui avait fait à Fonsmijoul une sorte de réputation. Malgré de brûlantes hardiesses dérobées au Midi comme d’énergiques parfums, son œuvre broyait continuellement du bleu, moulait une mélopée sentimentaliste, lamartinienne et lakiste, jurant avec les virilités du climat. Canteril vaporait de fadeurs et d’attendrissements. Mais ces timidités, ces douceurs, la sorte de mysticisme de sa pensée, provenant de son âme même, n’étaient nullement voulues. Aussi, s’ébahissant des formidables coups d’aile de Majourès, il sacra tout ce qui le touchait, et sans la connaître encore, Reine lui parut une déesse digne d’un tel dieu.

La rédaction travaillait le soir sans relâche. Les plumes grinçaient, des facteurs entraient et sortaient, et, dans les intervalles, Coquilas raillait Baussaye et Riessac. Le premier vantait discrètement une brochure à lui : Sauvons le Lez-et-Vidourle, « véritable coup de clairon républicain qui réveilla les somnolences du département » ; d’autres opuscules, encore en projet, qui « prouveraient la sûreté de ses vues et la puissance de son style ». Riessac lui objectait « le peu de succès du Sauvons le Lez-et-Vidourle, dont les exemplaires garnissaient les caisses des libraires ». A son tour, d’une voix grasse et lente s’harmoniant avec ses funèbres vêtements, il parlait de son « grand ouvrage : Histoire des Grands Hommes du Midi, pour l’impression duquel le Conseil général avait voté une généreuse subvention ». Quand Riessac prononçait ce mot : subvention, sa longue face s’illuminait, ses yeux torves pétillaient ; pendant que les tics cinglant la peau rougeaude de Bausaye se succédaient désespérément. Bausaye souffrait.

  •  — Ma nouvelle brochure sensationnera le pays. J’ai un titre en guigne : A l’assaut. Ce sera neuf ! Du chien ! Du mordant ! Il n’y a que ça !

Bausaye commençait ainsi, le sourire discret. Riessac répondait sinistrement :

  •  — Hé ! les bouillons devraient vous donner à réfléchir. Les électeurs ne vous lisent pas.

L’autre furieux :

  •  — Mon dernier ouvrage s’est vendu ! Mal aisé vous est de l’avouer, vous, subventionné pour de méchants bouquins auxquels on ne comprend goutte.

Un silence. — Mais Riessac amassait sa bile, et :

  •  — Votre brochuraille, on peut la voir chez les épiciers. Mais non mon grand ouvrage. Faites-vous subventionner : je vous en défie bien. Le Conseil général n’a pas à perdre du temps pour vos tartines !

Ils se levaient, le poing fermé. Coquilas s’interposait alors brutalement :

  •  — Assez ! Vous êtes embêtants, vous deux ! Moi, je ne reconnais qu’Alexandre Dumas, Raspail et Michelet. Trois démocrates, quoi !

Ce démocrate les apaisait. Chacun cherchait la valeur du vocable. Des étrangetés naissaient, « En quoi est-on bon démocrate ? » Pour Bausaye, le bon démocrate « devait servir le peuple aux Conseils municipaux, généraux et d’arrondissement, à la Chambre des Députés, voire au Sénat ». Riessac faisait sournoisement observer que le bon démocrate « ne devait avoir aucune ambition ». Coquilas, s’amusant, avançait que « l’ambition était légitime, surtout en Bausaye, bien connu du Lez-et-Vidourle ». Majourès, qui les entendait mêlait alors à la discussion, au ridicule lui échappant, son érudition, ses coups d’aile, sa philosophie.

Algaigne se rendait rarement à la rédaction, ce qui faisait s’exclamer Coquilas qui l’accusait d’oublier dans un certain salon « de la Queyrade », sa direction d’un journal républicain. Les autres ne se gênaient guère. Majourès sut qu’il fréquentait une cousine au deuxième degré : Berthe de Quinsons, dont la famille habitait cette Queyrade, quartier aristocratique de Fonsmijoul. Un mariage avait été même arrêté. Les Quinsons qui étaient légitimistes, ouvraient leurs salons aux meneurs du parti, parmi lesquels Coquilas citait un Trécœur, ex-sous préfet du 16 Mai ; un Roquignol, propriétaire ; un Monseigneur Colleau, évêque in-partibusde Tananarive, et le fougueux abbé Trémel, de la paroisse Saint-Gaymet. — Comment se fait-il, demandait-il, que sa présence y soit supportée ? — Et on parlait des manœuvres du « patron qui, ayant roulé Estiennet, s’essayait à rouler la Démocratie. Mais on y veillerait ». Riessac émettait qu’il fallait se servir d’abord d’Algaigne, « comme on y veillerait ». Riessac émettait qu’il fallait se servir d’abord d’Algaigne, « comme d’un homme de ressources, quitte à le planter là, lorsqu’il deviendrait dangereux ». Pour Bausaye, ses façons ne pouvaient rien auprès des électeurs.

Parfois survenaient les coreligionnaires. C’était le tourneur sur bois Micholet, quinquagénaire aux moustaches en brosse, poivre et sel, droit dans son pardessus jauni. Micholet était le vieil ami de Canteril qu’il avait connu enfant. C’étaient le docteur Ribosergues, inquiet et toussant, ne parlant que de ses clients : Villeboist, un étudiant, compagnon des beuveries de Coquilas ; Ortodille, un charpentier, président des chambres syndicales ; Puyramont, un effacé, opinant toujours du chef ; Quorrieu, un voyageur de commerce très vantard. Ils commentaient les articles, soulignaient le sens des dépêches faisaient des réflexions, parlaient des élections.

Algaigne, survenant, les interrompait, se créait des poses, louait Majourès, assurait que le parti démocratique triompherait bientôt.

Ces discussions avaient pris une tournure singulière. Il s’agissait d’un prochain bal, auquel le nouveau préfet, M. Rosabret, avait invité la rédaction, qui ne devait pas y aller seule d’ailleurs, car les républicains tièdes de l’administration, Soubeyre et son parti compris, avaient reçu semblable invite. De là des jalousies parmi les commensaux, nulle ment appelés, pour qui « ces fêtes officielles, auxquelles le Peuple ne participait point, étaient contraires aux principes ». Le docteur Ribosergues regrettait « les envoyés extraordinaires de la Convention qui n’organisaient pas des fêtes, eux, mais la Victoire ! » Quorrieu se déchaînait contre « l’esprit de la Bourgeoisie perçant sous les procédés corrupteurs du Préfet ». Ortodille déclamait contre les dépenses du bal « que paierait le Peuple producteur ». Villeboist invitait net les rédacteurs, y compris Majourès et Algaigne, à ne pas « sanctionner par leur présence cette politique corruptrice ». Ces réclamations retentirent huit longs jours. Une bourrasque ayant emporté un village de fromagers dans les monts lozérois, le bal officiel fut transformé en fête de charité. L’Avenir ne pouvait refuser de s’y rendre. Les grincheux se turent.

Majourès connut certaines particularités touchant Estiennet, le commanditaire du journal. Beau vieillard touchant à ses quatre-vingts ans et père d’une charmante fille un peu assauvagie : Sylvanie, le fantasque Estiennet se berçait d’idées étranges dans sa solitude des Aubras, domaine à quatre lieues de la ville. Ainsi, il croyait à la possibilité d’une grandiose association, dans laquelle chacun serait exactement payé suivant son produit-ouvré, ce qui abolirait une foule d’institutions : Propriété, Famille, Etat, Patronat, Banque, Magistrature. Ces rêves dénotaient un sentimental, qui s’abstrait de l’humanité et se construit d’idéales agrégations de justice et de pureté. Le phalanstérien, ainsi le désignait-on, pour la réalisation d’aussi belles choses, était prêt à donner ses terres et sa fortune.

D’après Coquilas, Estiennet était une sorte de visionnaire que l’ambitieux Algaigne n’avait pas craint de tromper en lui prouvant faussement que l’Avenir le débiterait bien vite de ses avances. Or, les dépenses augmentaient avec les recettes. Coquilas parla d’un prélèvement de vingt-cinq mille francs par an que faisait Algaigne, comme directeur. Une faillite était inévitable.

Il est de fait qu’Algaigne passait de longues heures dans son bureau, où on le voyait soucieusement écrire. Coquilas en conclut à quelque méfait ; Riessac, toujours lugubre, secoua la tête ; Bausaye multiplia ses tics et Canteril se contenta de dire à mi-voix : Bah ! ça ne serait pas impossible.

Un jour s’arrêta devant la porte de la rédaction une de ces solides carrioles de campagne, à la caisse carrée sur d’épais ressorts, à l’arrière-train allongé, aux grandes roues plates largement cerclées, que deux maigres chevaux de montagne traînaient, et dont un paysan en blouse bleue occupait le siège. Autour du véhicule, rôdait un chien pyrénéen, le cou dans un collier aux pointes de fer.

C’était la voiture d’Estiennet causant, en ce moment, avec Algaigne pendant que Sylvanie l’attendait dans le bureau de Majourès qui vint quelques minutes après.

Elle se leva, confuse. Il voulut partir, mais elle le retint, car son père ne devait pas tarder à l’appeler.

Sylvanie était brune, grande et forte. Ses traits réguliers de vingt ans, avaient une remarquable impassibilité. Elle portait une toque de velours noir, tranchée d’une plume mordorée ; une robe noire où bouffaient les seins, et qui se confondait aux épaules, avec ses cheveux noirs en torsades. Tout en elle paraissait d’une austérité puritaine.

Ils causèrent. Majourès, qui connaissait de réputation les Aubras, parla de la campagne, qui se présentait à lui comme un vaste apaisement dont il eût aimé s’envelopper. Il ne disait pas que des écœurements le saisissaient instinctivement au contact de ce qui se passait autour de lui. Il ajouta qu’il serait bien heureux de vivre en pleine nature, avec sa femme et son enfant.

Sylvanie souriait doucement en lui répondant avec des expressions bizarres, coupées de brusqueries. Mais elle l’écoutait surtout, paraissant boire avec délices ses paroles. C’est que les articles de Majourès lui avaient causé une impression puissante, revivant maintenant, et que sa sérénité de vierge respirant en pleine solitude ne pouvait deviner ou expliquer.

La porte s’ouvrit. Algaigne s’effaçait devant un vieillard ferme et droit. Sylvaine se leva. Mais Algaigne tint à présenter son rédacteur en chef à Estiennet.

  •  — Le citoyen Loïs Majourès.

Pourquoi donc, dès leurs premières paroles se reconnurent-ils des affinités ? Le jeune et le vieux visionnaires se revoyaient : celui-ci, dans les yeux ardents, la face de christ brun, la sveltesse sympathique de Majourès ; celui-là, dans la grave figure, les allures d’apôtre d’Estiennet. Ils ne conversèrent pas longtemps, mais chacun devina un deuxième MOI dans l’autre.

Une minute après, la carriole courait à travers Fonsmijoul, emportant la jeune fille et le vieillard aux pieds duquel dormait le chien pyrénéen.

Reine et Rosenque arrivèrent le lendemain. Majourès, tout à sa joie, ne cessait d’embrasser la fillette dont les grâces d’enfant pâle avaient pris durant le voyage des vivacités et de roses éclairs. Reine, plus belle que jamais, avait dans les yeux des expressions étranges mêlées à des froideurs, et dans ses paroles des sécheresses contrastant avec de grandioses contentements.

Elle espérait.

II

Algaigne Brutus Hilaire était le fils d’Algaigne Pierre Mucius, riche viticulteur du département. Grand ami de Barbès et de Raspail, ce Mucius s’affilia, en 1848, à la Marianne et se mit ensuite à la tète des bandes de 1851. Il fut déporté à Cayenne, d’où il s’esquiva sur une pirogue. Rentré en France, la police impériale, chose curieuse, le laissa retourner à ses vignobles. Il ne s’occupa plus de politique, ce qui lui valut d’être décoré, à un concours agricole de Fonsmijoul, pour les belles qualités de ses crûs. Il mourut en 1870, déjà appauvri par l’oidium, le jour même du plébiscite, non sans regret de n’avoir pu jeter dans l’urne son oui reconnaissant.

Comment expliquer un tel changement ?

Les Algaigne étaient alliés, par les femmes, aux Valcollers et aux Quinsons, de la vieille noblesse du Midi. Les Valcollers, de famille ducale, étaient pauvres ; les Quinsons riches. En 1818, les premiers marièrent leurs deux filles : l’aînée au père de Mucius, fils unique d’un autre Algaigne, ex-greffier qui avait amassé des millions dans l’achat des biens nationaux ; la cadette à un Quinsons, écuyer de Louis XVIII. De ces deux unions naquirent d’une part Mucius, le père de Brutus, et, de l’autre, une certaine Eléonore, laquelle s’unit à son tour à un deuxième Quinsons, son cousin germain, ex-conseiller général aux premières années de l’Empire. Mucius s’était marié en 1848 à une belle fille des Cévennes, Alexandrine-Rosette Alzacis, qui mourut de couches en lui donnant Brutus.

L’enfant puisa chez ses grands-parents maternels, fiers républicains, une éducation vigoureuse, devint fort comme un taureau, agile comme un cheval. Les Alzacis vivaient en pleines Cévennes, au milieu d’horreurs de combes trouant les montagnes, et de hurlantes forêts de mélèzes, où des vallées pierreuses mènent à des cols granitiques et à des cratères éteints, d’où se précipitent, à l’époque des fontes, les torrents écumants.

Le père de Brutus qui, échappé de Cayenne, s’était réfugié en Angleterre, recevait des lettres des Alzacis et de sa cousine Eléonore. Ceux-là lui conseillaient d’attendre patiemment la fin de l’Empire, qu’ils croyaient imminente ; celle-ci l’engageait à revenir. Jadis légitimiste, maintenant bonapirtiste, elle avait ses entrées à la Préfecture, protégeait ses amis, se remuait comme un véritable chef de parti. Mucius rentra. Il avait souffert. Les consciences croulaient de tous côtés. L’empire paraissait plus solide que jamais. Mucius vit son Brutus. Arraché à ses grands-parents, l’enfant resta chez son père et fut reçu par les Quinsons, Mucius à qui le gouvernement avait pardonné, devint un bonapartiste militant. Les Alzacis rompirent avec lui, et plus tard renièrent leur petit-fils, devenu zélé impérialiste, malgré sa jeunesse.