Louis XVIII le désiré, ou Le sauveur de la France . Détail historique des événements intéressants arrivés à ce prince, depuis sa naissance jusqu'à ce jour. Publié par J. M. G. Seconde édition

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impr. H. Vauquelin (Paris). 1815. France (1814-1815). 141 p. : portr. ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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LOUIS XVIII
LE DÉSIRÉ,
ou
LE SAUVEUR
DE LA FRANCE.
DÉTAIL historique des évinemens inté-
ressans arrivés à ce Prince, depuis sa
naissance j usqu'à ce jour.
PUBLIÉ PAR J. M. G.
SECONDE ÉDITION.
A PARIS.
Chez H. VAUQUELIN, quai des Augustins,
N°. II.
I8I5.
LE SAUVEUR DE LA FRANCE.
RETRACER quelquRres traits de la
vie du Prince vertueux que le ciel
vient de rendre pour la seconde
fois à l'amour de ses peuples, est
une tâche bien douce pour un
coeur français. Quelle plume se-
rait assez éloquente pour ne pas
être au-dessous d'un aussi digne
sujet! N'est- il pas dans la nature
humaine des sentimens que rien
ne peut exprimer , et le bonheur
a-t-il un langage assez fort pour
peindre toutes les émotions qu'il
procure? Non, sans doute.
Pénétré de ces réflexions, puis-
*
(6)
siez-vous, cher lecteur, juger cet
ouvrage d'après votre propre
coeur, et vous excuserez ma témé-
rité en faveur du motif qui a guidé
ma plume.
Louis - Stanislas -Xavier, Fils
de France, Monsieur, comte de
Provence , naquit à Versailles le
17 novembre 17 55 de Louis, Dau-
phin de France, fils de Louis XV
et de Marie -Joséphine de Saxe ,
fille de Frédéric Auguste II, Roi
de Pologne. Aussi tendre père que
bon époux, le Dauphin s'étoit oc-
cupé lui-même de l'éducation de
ses enfans ; il avoit fait une étude
approfondie de l'histoire qu'il ap-
peloit la leçon des Princes et l'é-
cole de la politique. « L'histoire,
» disoit-il, est la ressource des
» peuples contre les erreurs des
» Princes ; elle donne aux enfans
» les leçons qu'on n'osoit faire aux
» pères ; elle craint moins un père
» dans le tombeau qu'un paysan
» dans sa chaumière. »
( 7 )
Le Dauphin saisissait toujours
et faisoit souvent naître les occa-
sions de donner aux jeunes Princes
ses fils quelques exemples utiles.
Sans cesse occupé au soin de leur
éducation , il désiroit sur - tout
qu' on leur donnât des leçons d'hu-
manité. « Conduisez-les, disoit il,
» dans la chaumière du paysan ;
» qu'ils voient le pain dont se
* nourrit le pauvre , et qu'ils ap-
» prennent a pleurer. Un Prince
» qui n'a jamais versé de larmes
» ne peut être bon. » Quelle su-
blime leçon ! Un événement,
dont il conserva toute sa vie le sou-
venir , fit connoître à la France
toute la bonté et la sensibilité de
son coeur.
Le Dauphin prenoit de temps
en temps l'exercice de la chasse ,
moins par goût que par raison de
santé, et par complaisance pour
le Roi qui l'aimoit beaucoup. Un
accident l'en dégoûta pour tou-
jours. Au mois d'août 1735, il lui
(8)
arriva ce qu'il appela toujours de-
puis le plus grand des malheurs,
celui de tuer un homme. En reve-
nant d'une chasse qu'il avoit faite
aux environs de Versailles, où il
étoït resté avec la Dauphine pen-
dant un voyage de Compiègne, il
voulut décharger son fusible coup
porta dans l'épaule gauche d'un
de ses écuyers nommé Chambord,
qu'un corps intermédiaire l'em-
pêchoit d'apercevoir. Aux cris que
poussa ce gentilhomme, le Prince
soupçonnant le malheur, jette son
fusil, et court vers l'endroit où il
avoit dirigé son coup. Quel spec-
tacle ! il aperçoit un homme ren-
versé par terre et qui se rouloit
dans la poussière : il s'approche
davantage, et reconnoît Cham-
bord qu'il aimoit. A la vue de son
corps ensanglanté, il se sent percé
de douleur, il se précipite sur lui,
et le conjure , en l'arrosant d'un
torrent de larmes, de vouloir bien
lui pardonner. L'écuyer , touché
_( 9)
de l'état où il voit le Dauphin,
semble oublier son mal pour con-
soler ce bon Prince qui se hâte dé
le faire transporter à Versailles,
et le confie aux plus habiles mé-
decins. Pour lui, la douleur dans,
le coeur, le visage abattu, l'esprit
occupé de son malheur, il s'a-
vance jusqu'au château, tête nue,
les cheveux en désordre, et sans
s'apercevoir qu'il est encore en
veste. Quelque extrême que fût
son affliction, il se vit obligé de
la dissimuler et d'en, cacher soi-
gneusement la, cause à la Dau-
phine alors enceinte de M. le comte
de Provence. Il prit un verre de
liqueur qu'il crut propre à rani-
mer les traits de son visage ; il
composa de son mieux tout son
extérieur , et se rendit, selon sa
coutume , à l'appartement de la
Princesse. Une douleur profonde
se déguise difficilement à une
épouse affectionnée. A peine l'ar-
l-elle vu , qu'elle lui demande lji
( 10)
cause de sa tristesse , et le presse
tellement, qu'il ne lui est pas
possible de lui en faire un secret.
En vain lui suggère -1 - elle les
motifs les plus capables de le
tranquilliser. La seule chose qui
le soulage en ce moment, c'est
de pouvoir exhaler sa douleur en,
liberté : il s'y abandonna sans ré-
serve , et jusqu'à craindre pour sa
santé. L'officier ne mourut qu'au
bout de sept jours. Le Dauphin ,
pendant tout ce temps, ne pensa
qu'à lui , ne s'occupa que de lui.
Non content d'avoir donné les
ordres les plus précis, pour qu'il
fût traité avec toutes sortes de
soins , il lui fit plusieurs visites ,
en avouant que sa vue lui perçoit
le coeur. La mor| de son écuyer
lui porta un nouveau coup encore
plus sensible. Hélas ! s'écria-t-il,
» quand on lui en apporta la
»• nouvelle ; il est donc vrai que
» j'ai tué un homme ! ô dieu ,
» quel malheur!» Cette affligeante
( 11)
pensée ne le quittoit ni jour , ni
nuit : rien n'étoit capable de l'en
distraire. On essaya de lui persua-
der qu'il ne devoit pas s'imputer
un malheur dont il n'étoit que la
cause innocente : « Vous direz
» tout ce que vous voudrez $
» répondoit-il, mais ce pauvre
» homme est toujours mort, et
» mort d'un coup qui est parti de
» ma main. Non, je ne me le par-
» donnerai jamais, » et dans une
autre occasion. « Oui , dit-il, je
» vois encore l'endroit où s'est
» passée cette scène affreuse ; j'en-
» tends encore les cris de ce pau-
» vre malheureux, et il me sem-
» ble le voir à chaque instant me
» tendre ses bras ensanglantés, et
» me dire, quel mal vous ai-je fait
» pour m'oter la vie ? Il me semble
» voir sa femme éplorée qui me
» demande , pourquoi me faites-
» vous veuve ? et ses enfans qui me
» crient, pourquoi nous rendez-vous
» orphelins ? Ces pensées impor-
( 12 )
» tunes me suivent par-tout, et
» l'usage de ma réflexion ne sert
» qu'à me convaincre de plus en
» plus , que ce ne sont point des
« chimères ».
Louis XV n'eut pas plutôt ap-
pris l'accident qui étoit arrivé à son
fils , qu'il partit de Compiégne ,
pour se rendre auprès de lui. Rien
ne fut plus agréable au Dauphin,
que la promesse que lui fit le Roi,
de lui accorder tout ce qu'il lui
demanderoit, pour la famille de
Chambord. Dès que cet officier
fut mort, le Prince demanda une
pension pour sa veuve, à qui il dé-
clara qu'il vouloit être son protec-
teur , et celui de ses enfans. Voici
dans quels termes il lui écrivit.
« Vos intérêts, madame , sont
» devenus les miens, je ne lesen-
» visagerai jamais sous un autre
» point de vue. Vous me verres
» toujours aller au-devant de tout
» ce que vous pourrez souhaiter,
» et pour vous et pour l'enfant
( 13)
» que vous allez mettre au monde.
» Vos demandes seront toujours
» accomplies ; et je serais bien fâ-
» ché que vous vous adressassiez ,
» pour l'exécution, à un autre
» que moi. Sur qui pourriez-vous
» compter avec plus d'assurance ?
» Après l'horrible malheur dont
» je n'ose me retracer l'idée, mon
» unique consolation sera de con-
» tribuer , s'il est possible , à la
» vôtre, et. d'adoucir autant qu'il
» dépendra de moi, la douleur
* que je ressens comme vous ».
Jamais le souvenir de ce fâcheux
événement ne s'effaça de sa mé-
moire , et comme s'il eut été cou-
pable , il s'en punit en s'interdi-
sant l'exercice de la chasse pour le
reste de sa vie , il se le reprochoït
encore au lit de la mort.
Hélas! tant de vertus, tant de
bontés, ne dévoient donc briller
que peu de temps sur la terre. Le
Ciel, jaloux d'avoir montré à la
France ce héros de l'humanité, se
( 14) t
hâta de rappeler à lui un Prince
dont la bienfaisance étoit l'image
de la divinité. A peine la maladie
du Dauphin fut elle connuequ' elle
jeta tout le Royaume dans la plus
grande consternation. Toute la
France fut en prières, pour de-
mander au ciel la conservation
d'une tête si précieuse. Les dra-
gons du régiment Dauphin , en
garnison à Thionvilie , non con-
tens de faire célébrer dans cette
triste circonstance une grande
messe , dans l'église paroissiale
de cette ville, s'imposèrent d'eux-
mêmes un jeûne solennel, et la
plupart d'entre eux distribuèrent
aux pauvres la paye de ce jour là.
Hélas ! l'inflexible mort vint met-
tre le comble à la douleur géné-
rale. Le Dauphin fut enlevé à la
France le 20 décembre 176.5, em-
portant les regrets de toute la na-
tion qui conservera toujours le
souvenir de ses vertus. La mort
de ce prince fut vivement sentie
( 15 )
dans, toute l'Europe , les étran-
gers pleurèrent le Dauphin, et
voici ce qu'écrivit d'Angleterre,
au duc de Nivernois, le docteur
Maty , homme de lettres distin-
gué, qui étoit à portée de con-
noître et d'apprécier les senti-
mens de ses compatriotes.
« Permettez à un étranger de
» mêler ses larmes aux vôtres et
» à celles de toute la France ;
» Germanicus , pleuré des Ro-
» mains, le fut aussi de ses voi-
» sins, des ennemis même de
» leur Empire. Si monsieur le
» Dauphin jette encore les yeux
» sur la terre, il n'y voit plus
» en ce moment que des coeurs
» français ». Est-il un plus beau
panégyrique ?
L'auguste épouse de ce Prince
succomba bientôt à la douleur
que lui causa la perte cruelle
qu'elle venoit de faire; et, le 13
mars 1767, elle rejoignit au tom-
beau celui dont la mémoire lui
( 16)
avoit fait répandre tant de lar-
mes (1).
Sous un tel père, Louis XVI,
Louis XVIII et Monsieur, comte
d'Artois, apprirent à connoître,
dès leur plus tendre enfance, tout
ce qui peut former des hommes
vertueux ; ils retinrent fidèlement
d'aussi sages leçons, et se péné-
trèrent , par les exemples réitérés
qu'ils avoient sous les yeux, que
le bonheur des peuples est le plus
bel éloge des Princes.
Monsieur le Comte de Pro-
vence , pénétré des leçons qu'il
avoit reçues de ses augustes pa-
rens, se distingua surtout par la
culture des lettres, et par l'étude
( I ) Ils furent inhumés dans l'église
Cathédrale de Sens, ainsi qu'ils l'ayoient
demandé , et leurs coeurs furent déposés
dans le caveau destiné à la sépulture
royale, à l'abbaye de Saint-Denis, dont
on les retira le mardi 15 octobre 1793 ,
lors de la violation des tombeaux de cette.
Abbaye.
( 17 )
de l'Histoire, et offrit, dès son
enfance, ce caractère réfléchi qui
forme les hommes ; s'appliquant
tour-à-tour à la connoissance
des Sciences et des Beaux-Arts ;
il étonna, par son aptitude au
travail, les personnes chargées
de perfectionner son éducation ,
et bientôt elles n'eurent plus rien
à lui apprendre. Bien éloigné de
croire qu'un jour il hériteroit du
pesant fardeau de la couronne ,
il ne voulut pas moins connaître
tout ce qui peut contribuer au
bonheur du peuple , afin d'être
toujours son intermédiaire entre
le trône et lui. Héritier de la
bonté bienfaisante de son auguste
père , comme lui, il ne s'occupa
qu'à faire des heureux, parta-
geant ainsi ses loisirs, entre l'é-
tude et la bienfaisance.
A la mort de Louis Dauphin,
le Duc de Berri, son fils aîné,
avoit succédé à son titre et à son
rang. Parvenu à l'âge de con-
( 18)
tracter une alliance , la COUP
voulut prévenir les guerres qui
avoient si long-temps désolé la
France et l'Autriche, en projetant
une alliance entre ces deux Etats,
et l'union du Dauphin avec Ma-
rie-Antoinette d'Autriche , fille
de l'Impératrice Marie Thérèse ,
en cimenta le rapprochement.
Louis XV désirant établir aussi
le Comte de Provence, jetta les
yeux sur Marie-.Toséphine-Louise
de Savoie , fille de Victor Amé-
dée III, Roi de Sardaigne. Ce
mariage eut donc lieu le 14 mai
1771, et fut célébré dans toute
la France avec tout l'éclat et la
pompe qu'inspiroit le bonheur
d'un Prince si digne d'être aimé.
Je passerai sous silence les fêtes,
qui eurent lieu à cette occasion -
elles répondirent à l'objet qui
les inspirait, et des actes mul-
tipliés de bienfaisance prouvèrent
que les Français savent allier la
gaîté naturelle à cette nation ,
( 19)
avec les sentimens d'humanité
qui la distinguent.
Le mariage de monsieur le
Comte d'Artois avec Marie-Thé -
rèse de Savoye , fille aussi de
Victor Amédée III, qui fut célé-
bré le 16 novembre 1773, vint,
par cette double alliance , resser-
rer de plus en plus l'union ci-
mentée déjà entre les deux Cours.
Ainsi Louis XV jouissoit donc
de l'espoir de voir augmenter sa
postérité, lorsque la mort l'en-
leva en 1774 , et appela pour lui
succéder le Dauphin qui, effrayé
de son nouveau pouvoir, s'écria :
ô mon Dieu quel malheur pour moi!
Le Ciel avoit béni l'union de
monsieur le Comte d'Artois, et
l'avoit rendu père. Il n'étoit pas
réservé à Monsieur, Comte de
Provence, de jouir d'un pareil
bonheur ; il étoit destiné à pro-
téger une orpheline qui devoit,
comme par miracle , échapper
aux désastres de sa famille, et lui
( 20 )
offrir à son tour toutes les conso-
lations de la piété fïliale.
Lorsque Louis XVI monta sur
le trône, les finances se trouvaient
épuisées, le commerce sans VI-
gueur, la marine anéantie. Vou-
lant réparer tant de désordres,
il appela au ministère ceux que
l'opinion publique lui désigna
comme les plus propres à réparer
les maux du royaume ; et si quel-
ques-uns parurent au-dessous de
leur renommée , du moins le
Monarque n'avait-il cherché, en
les plaçant auprès de lui, qu'à
leur fournir l'occasion de la jus-
tifier. Le premier édit de son règne
fut un bienfait ; il dispensa les
peuples du droit connu sous le
nom de Joyeux avénement , et s'é-
nonça ainsi dans cet édit : « il est
» des dépenses qui tiennent à
» notre personne , et au faste
» de notre Cour ; sur celles-
» là, nous pourrons suivre plus
« promptement les mouvemens
( 21 >
* de notre coeur, et nous nous;
» occupons déjà de les réduire à
» des bornes convenables. De tels
» sacrifices ne nous coûteront
» rien, dès qu'ils pourront tour-
», ner au soulagement de nos su-
» jets ; leur bonheur fera notre
» gloire , et le bien que nous.
» pourrons leur faire, sera la plus,
» douce récompense de nos Ira—
» vaux ».
Le second acte fut un acte de
justice II promit d'acquitter la
dette publique , r et rassura les
créanciers de l'Etat. Il rappela
les membres du Parlement qui
avaient été exilés, et les rendit à
leurs fonctions. Il avoit promis r
il tint parole : par son ordre, on
remboursa vingt quatre millions
de la dette exigible, cinquante
de la dette constituée, et vingt-
nuit des anticipations ; le crédit
national commença à renaître ;
portant ses vues sur toutes les
branches d'économies possibles x
( 22 )
il supprima les pensions que la
faveur avoit obtenues, et dimi-
nua celles qui étoient peu méri-
tées. La sagesse éclairée de Mon-
sieur, aidant de ses lumières les
vues du Monarque, son auguste
frère, le seconda de tout son pou-
voir , et tous deux rivalisèrent de
zèle pour le bien public.
L'économie du Monarque ser-
vit d'exemple et devint extrême.
On lui représenta qu'il la pous-
soit trop loin : que m'importe l'éclat
et le luxe, s'e'cria-t-il, de vaines
dépenses ne font pas le bonheur.
Instruit de l'usure qui dévorait
la capitale, il voulut en arrêter
les cruels résultats, et établit un
Mont-de-Piété qui, pour un
modique intérêt, présenta aux
indigens des ressources qu'ils ne
trouvaient qu'à force de sacrifices,
ïl créa une caisse d'escompte , .
afin de faciliter les opérations du
commerce ; supprima le régime
désastreux des corvées qui arra-
( 23 )
choit l'agriculteur à ses impor-
tais travaux. La servitude per-
sonnelle dans les domaines du
Roi frt abolie. On adoucit le
code criminel. La torture née
dans les cachots de l'inquisition,
prodiguant les tourmens et les
douleurs, dans l'espoir de trou-
ver des coupables, disparut de la
législation criminelle, et cessa de
la déshonorer. L'affreux système
de punir de mort les déserteurs,
répugnant à la bonté de son
coeur , fit place à une peine
moins rigide. Tels furent les fruits
de l'éducation que Louis Dau-
phin avoit donnée à ses fils. Ils
accomplissoient les vues bienfai-
santes de leur père, et rendoient
ainsi à sa mémoire un respectable ;
hommage, en se chargeant mu-
tuellement de remplir ses inten-
tions paternelles.
Pour connoître pins particu-
lièrement les besoins du peuple,
Monsieur résolut de visiter 1a
( 24)
province dont il portoit le nom -,
sous le titre de omte de Pro
vence et à cet effe, il partit
de ersailles, le 10 juin 1777,
accompagné des neuf principaux
seigneurs attachés à son service,
pour aller visiter les ports de la
Provence. Je vais rapporter quel-
ques anecdotes sur ce voyage ,
et l'on verra que partout il fut
reçu avec cet enthousiasme qu'a
toujours inspiré aux véritables
Français l'illustre Famille des
Bourbons.
Lorsque ce Prince passa dans
la ville d'Orange, un particulier
lui adressa le quatrain suivant :
Si sur ton front brilloit une couronne,
Aurois-tu plus d'admirateurs
Qu'ajouteroit l'éclat d'un trône ?
Par les vertus tu règnes sur les coeurs.
Un particulier d'Auxerre donna
un témoignage bien rare de la
satisfaction qu'il eut de voir ce
Prince. Il crut ne pouvoir mieux
la montrer que par un acte de
( 25 )
bienfaisance. Il tenoit depuis long-
temps en prison un débiteur in-
solvable ; après avoir vu Mon-
sieur , il rendit la liberté, et remit
sa créance à cet infortuné débiteur.
Un charretier ayant été blessé
en Bourgogne, sur la montagne
de Vitaux, par une des voitures
du cortège de Monsieur, dès que
ce Prince en fut informé , il des-
cendit de carosse , fit panser le
blessé sous ses yeux, lui donna
vingt louis, recommanda à une
personne notable de Vitaux de le
faire soigner avec la plus grande
attention, de lui en donner des
nouvelles, et il ordonna de mettre
en prison, pendant quelques jours,
le postillon qui, par sa brutalité,
étoit cause de cet accident.
Lors de son arrivée à Mâcon,
Monsieur fut reçu avec tous les
honneurs dus à son rang. Je ne
ferai mention que de cette seule
circonstance. A sa descente de ca-
rosse, S. A. R. trouva quarante
3
( 26 )
jeunes filles vêtues de blanc, pa-
rées de rubans aux couleurs du
Prince, auquel elles offrirent des
fleurs, et elles en semèrent une
partie sur ses pas au son des ins-
trumens.
Lorsque Monsieur fut arrivé à
Toulouse, après que le Parlement
l'eut harangué , ce prince, par
une distinction particulière qu'il
voulut accorder aux lettres , re-
çut l'hommage de l'Académie
des Jeux Floraux avant celui des
autres Cours souveraines. Mon-
sieur l'abbé d'Aufrery, conseiller
au Parlement, porta la parole au
nom de l'Académie dont il est
Un des membres les plus distin-
gués.
« C'est à l'éloquence et à la
» poésie à vous peindre, Monsei-
» gneur ( dit l'orateur ), faisant,
» dans l'âge des plaisirs, vos plus
» chères délices de la retraite, et
» de l'étude, partageant ce goût
» enchanteur avec l'auguste Prin-
( 27 )
» cesse dont les vertus réunies,
» font le bonheur de vos jours ;
» écartant des avenues du trône
» la flatterie et le mensonge ; y
» ramenant la vérité si souvent
« bannie des Cours , inspirant
» enfin, par la force de l'exemple,
» ce saint respect pour les moeurs,
» d'où dépendent la gloire des
» nations et la stabilité des Em-
» pires ».
L'orateur avait placé à la fin
de son discours un éloge pathé-
tique de feu M. le Dauphin ; le
Prince s'attendrit en l'écoutant,
et lorsque M. l'abbé d'Aufrery
eut fini, il s'approcha de lui, et
lui dit avec bonté :
« Je remercie l'Académie de*
» sentimens qu'elle me témoigne ;
» jeconnoissois depuis long-temps.
» sa célébrité , vous confirmez,
» monsieur, l'idée que j'avois de
» ce corps, il peut toujours comp-
» ter sur ma protection ».
Lors de son entrée au Capitola
( 28 )
(le Toulouse, le 21 juin 1777,
M. Cuinel d'Orbeil lui présenta
les vers suivans :
De sa présence auguste
Henri Quatre , jadis , vint honorer ees
Leux.
Prince , voilà son buste
Qu'ont placés là nos fortunés aïeux.
)> » » » » » » »
En vain l'impitoyable fauhc
Détruiroit cette image,
On la retrouverait dans le coeur des
Français.
Pouvoni-nous l'oublier jamais ?
Vous n'avez rien perdu , France trop
fortunée,
Henri préside encore à votre destinée j
Il revit parmi nous dans trois princes
chéris.
Monsieur arriva le 25 juin, vers
midi, au bassin de Saint-Ferréol,
pu F on avoit dressé une tente pour
le recevoir. A la droite delà tente,
étoient cent cinquante élèves en
uniforme, avec un corps de mu-
sique; à la gauche, le régiment
de Languedoc. Après avoir exa-
miné ce bassin qui fournit de?
eaux au canal du Languedoc,
( 29 )
Monsieur se rendit à deux heures
au collège, où il fut harangué
par dom Despaulx et par un élève.
Les élèves firent ensuite les évo-
lutions militaires dans la grande
cour du collège. Cet exercice fut
suivi d'un concert qu'ils exécuté-»'
rent dans une salle, et d'un as-
saut d'armes. Ces divers exercices
achevés, dont Monsieur parut sa-
tisfait , il voulut voir le collège
dans ses détails. En conséquence
les élèves furent envoyés dans
leurs classes respectives, et Mon-
sieur les visita toutes, depuis
celles des fortifications, de l'ar-
chitecture et des mathématiques»
jusqu'au bureau typographique.
S. A. R. interrogea successive-
ment des élèves dans toutes les
classes ; elle invita aussi les Sei-
gneurs qui l'accompagnoient à
faire des questions. Monsieur alla
de suite visiter le cabinet d'His-
toire Naturelle, dont le profes-i
scur et les élèves lui expliquèrent
(30)
les différens objets. M. de Mont-
gaillard, jeune élève, en présen-
tant au Prince une pétrification
d'un coeur. Lui dit, — « Monsieur,
» c'est le seul coeur qui soit ici pé-
» trifié tous les autressont attendris
» par votre présence ». Monsieur
rit beaucoup de cette saillie , et
embrassa l'aimable élève. Comme
S. A. R. devoit partir à six heures
pour aller coucher à St.-Papoul,
elle demanda à Dom Despaulx à
quelle heure soupoient les élèves ?
Celui-ci répondit que l'heure du
souper étoit fixé à sept heures. —
« tant pis , répliqua le Prince ;
» mais qu'on en fasse souper six ,
» et qu'on, les serve à l'ordinaire
» et selon l'usage ». Aussitôt six
élèves furent servis au réfectoire ,
et comme c'étoit jour maigre, on
leur donna des oeufs frits , trois
soles et un plat de fraises. « Al-
lons , Messieurs, leur dit alors le
» Prince , acquittez vous bien de
» cet exercice , vous avez si bien
( 31 )
» fait tous les autres ». Et il man-
gea lui-même un morceau de pain
qu'il trouva excellent. Pendant
que Monsieur regardoit avec in-
térêt ces jeunes gens, l'un d'eux,
nommé M. de Bonneval, âgé de
onze ans , lui adressa la parole.
» Monsieur , à Versailles on voit
» manger les Princes ; à Sorèse
» les Princes nous font l'honneur
» de nous voir manger , cela est
» étonnant ». Monsieur embrasse
ce jeune enfant avec tendresse , et
les cris répétés de vive le Roi et
Monsieur terminèrent cet inté-
ressant spectacle. Après le souper
S. A. R. visita les longues salles,
où couchent les élèves , et voulut
v oir ensuite le canal de natation,
auquel il applaudit beaucoup.
Pendant le séjour du Prince
dans cette maison , il n'a cessé
d'avoir auprès de lui Dora Des-
paulx, et après lui avoir donné
des marques de la satisfaction
qu'il eut des différens exercices
(32).
dont il fut témoin ; il dit à haute
voix, en présence de tout le mon-
de , à cet habile et honnête insti-
tuteur. — « Dom Despaulx ,
» j'avois oui parler de cet éta-
» blissement, je connoissois son
» utilité, et je le trouve digne de
» sa célébrité , dans mon voyage
» rien ne m'a plus flatté que cette
» école ».
Dom Despaulx , pénétré de
celte marque de bonté , et plein
de cette noble passion du bien
qui tourne le génie vers l'objet
dont il s'occupe , demanda alors
à Monsieur, la permission de lui
dédier les exercices prochains ,
Monsieur répondit aussitôt, —
je les accepte de tout mon coeur ,
— et le Prince partit aux accla-
mations de toute la maison.
Quand S. A. R. entra dans
Béziers par le canal , les écluses
illuminées formoient un coup-
d'oeil unique , au moment où ce
Prince sortit de la barque, soixante
(33 )
bergers et bergères, vêtus três-
galamment, formèrent un ballet
champêtre et précédèrent le Prince
jusqu'à la porte de la ville.
Lorsque Monsieur fit son en-
trée à Marseille, cinq mille cinq
cents jeunes gens bordoient le
Cours, depuis la porte d'Aix jus-
qu'à l'hôtel où logea Son Altesse
Royale, Le spectacle , la pêche,
les joutes, les manufactures occu-
pèrent tour - à - tour les momens
de Monsieur ; et, dans toutes les
occasions, l'amour des Marseil—
lois éclata par des acclamations
réitérées. Le nom qu'a porté au-
trefois Monsieur, le rend encore
plus cher à la Provence.
Pendant son séjour à Marseille,
il prit avec plaisir les divertisse-
mens que lui donnèrent les Pru-
d'hommes ou patrons-pêcheurs,
qui avoient réunis avec leurs filets
un nombre prodigieux de pois-
sons : ils lui présentèrent un ha-
bit de pécheur en moire d'argent,
( 34)
semblable à celui qu'ils avoient of-
fert autrefois à Louis XIII, lors-
qu'ils lui donnèrent la même fête.
Ce prince fut enchanté de l'em-
pressement naïf des Prud'hom-
mes, qui l'enlevèrent dans leurs
bras, lorsqu'il eut mit pied à terre
sur le Môle, et le portèrent dans
leur félouque. Il leur demanda si
la pêche seroit bonne, et ils ré-
pondirent tous dans leur patois :
Ah ! moun prince, sera ben hou-
rouuso , se poudert pesca uouesfre
couer.
La veille de cette pêche, Mon-
sieur a voit bien voulu monter a
la salle d'audience des Prud'hom-
mes , il y a un tableau qui repré-
sente la fête qu'ils donnèrent à.
Louis XÏII, où , entre autres cir-
constances , le peintre n'a pas ou-
blié le moment où le monarque
fit l'honneur à un Prud'homme
de l'embrasser. Monsieur voulut
bien faire le même honneur à ce-
lui qui le conduisoit.
( 35 )
La ville lui donna, le soir, le
spectacle d'un volcan : on avoit
placé sur le penchant de la mon-
tagne Notre-Dame de la garde
une certaine quantité de barri-
ques goudronnées que l'on avoit
enflammées, et d'où partoient par
intervalle des boîtes d'artifice, qui
lançoient des globes lumineux.
Cette décoration de feu, qui se
lioit avec l'illumination de la ville
et des vaisseaux, offroit le spec-
tacle le plus imposant.
Tandis que Monsieur étoit à
Toulon, il se rendit en canot dans
la grosse tour. Alors, le régiment
de Navarre débarqua du Chébec
le Caméléon, commandé par le
chevalier de Bras, et s'embarqua
sur des chaloupes cannonières
pour faire une descente et pour
attaquer cette grosse tour. Le ré-
giment de Foix s'opposa à la des-
cente ; le combat s'engagea , l'a-
vantage fut long-temps balancé,
mais enfin la victoire se déclara
(36)
pour le régiment de Foix , qui
Força les assigéans à se jeter dans
leurs chaloupes, et à prendre le
large, ainsi que le Chébec, qui l
leva l'ancre ,et fit deux ou trois i
bordées à la voile. Le prince sa
rembarqua ensuite, très-satisfait
du spectacle de cette petite guerre. ;
Monsieur fut reçu à Tarascon
avec tous les transports de joie que i
devoit inspirer sa présence. Il eut I
la bonté de traverser la ville à pied.
Arrivé près des casernes, un mou-
vement extraordinaire qu'il aper-
çut dans la foule, le força de s'ar-
rêter , il demanda avec une sorte
d'inquiétude, que fait- on à ce peu-
ple? on lui expliqua alors de quoi
il s'agissoit. Les habitans fuyoient
devant la représentation d'un
monstre appelé Tarasque, qui fut
tué du temps de René , père de
St.-Louis, roi de Sicile et comte
de Provence, et dont la tradition
a conservé l'histoire merveilleuse.
Cet épouvantail d'enfant est long \
( 37 )
de quarante pieds, sa tête est rem-
plie d'artifices , il est. porté par
trente hommes nommés Taras-
quaires, et escorté par des soldats
armés de hallebardes en côte d'ar ■
mes et le casque en tête. Cette fi-
gure grotesque ne sort que deux
fois l'année, selon ce que le roi
René a pris, dit - on, la peine
de statuer. Il ne faut pas moins
que l'arrivée d'un prince pour
lui faire quitter extraordinai-
rement sa demeure ; et, lors-
qu'il paroît, le bon peuple taras-
con court, admire, s'émerveille.
L'espèce de marionnette fut ame-
née devant Monsieur, auquel elle
fit des saints, que messieurs de Ta-
rascon appellent des saluts d'hon-
neur. Après toutes ces puérilités ,
les Tarasquaires présentèrent au
prince une médaille suspendue à
un ruban : d'un côté on voyoit l'ef-
figie du monstre et de l'autre étoit
un coeur enflammé avec ces motst
hoc est noslri pignus amoris.
Louis XVIII. 4
(38)
Son Altesse Royale vint à Avi-
gnon , le 11 juillet, sous le nom
de marquis de Gros Bois. Les che-
mins du Comtat avoient été rac-
commodéssur toute la route, con-
formément aux intentions de Sa
Sainteté, et l'on avoit construit
sur les bords de la Durance , au
passage du Bac, une salle riche-
ment décorée, où Monsieur at-
tendit que ses voitures eussent
passé la rivière. Après un dîner
très-splendide, dans le palais épis-
copal de la ville de Cavaillon, et
servi de la part dn Saint Père ,
Monsieur alla voir la fameuse t
fontaine de Vaucluse, immorta-
lisée par les amours et les vers de!
Pétarqne. Les Etats du Comtat
avoient fait préparer sur ses bords
une salle champêtre dans laquelle,
Son Altesse Royale trouva des ra-
fraîchissemens pour elle et pour
sa suite. Monseigneur le vice-lé-
gat avoit eu l'attention de faire
placer des porteurs vêtus de blanc
(39)
et galonnés en couleur de rose et
argent, pour porter le prince, au
cas qu'il eût été fatigué.
Au moment de l'arrivée de Mon-
sieur dans Avignon, toute la ville
fut illuminée, une salve générale
de l'artillerie se fit entendre, et il
partit de différens clochers des ger-
bes de fusées. Le mauvais temps
ayant empêché d'exécuter les fêtes
qui avoient été préparées dans
cette capitale du Comtat, pour té-
moigner la joie qu'inspiroit la
présence d'un prince générale-
ment aimé, les deux ou trois jours
qui suivirent le départ de Son Al-
tesse Royale furent encore des
jours de fête. Le vent et la pluie
ayant discontinué, et ayant per-
mis de tirer parti des préparatifs
que l'on avoit faits, le soir du jour
même que Monsieur s'éloigna de
cette ville , l'illumination du
Cours eut lieu, et le Public se
porta en foule pour jouir de, ce
(40)
magnifique spectacle, qui lui rap-
peloit le prince pour qui il avoit
été destiné.
Le lendemain, la compagnie
du jeu de l'arc voulant consacrer
par une fête l'honneur que Mon-
sieur lui avoit fait d'inscrire son
nom sur ses registres, fit élever
sur un mât, devant l'Archevêché,,
l'oiseau qui devoit être le but de
ses exercices, et elle arriva sur la
place , précédée de tambours et
d'un corps de musique ; pendant
ce temps, monseigneur l'Arche-
vêque, qui faisoit les honneurs de
la fête et qui avoit destiné un prix
pour le.vainqueur, fit distribuer
des rafraîchissemens à toutes les
dames qui s'étoient rendues dans
son palais.
Le dimanche suivant, vers les
dix heures du soir, les apparte-
mens et les jardins de l'hôtel de
Crillon furent illuminés. Toute
la ville participa à cette fête bril-
(41 )
ïante ; on dansa jusqu'à une heure
après minuit, et les rafraîchisse-
mens furent prodigués.
Pendant son séjour à Avignon,
Monsieur logea à l'hôtel de Cril-
lon, il refusa la garde bourgeoise
qui lui fut offerte, en disant : — un
fils de France, logé chez un Cril-
lon, n'a pas besoin de garde.
Par toutes les villes que Son Al-
tesse Royale parcourut dans ce
voyage, elle reçut des hommages
dictés non par l'usage, mais par
le coeur. On ne savoit comment
fêter le frère chéri d'un monarque
dont tous les efforts tendoient au
bien despeuples.Ft, persuadé que
Monsieur n'étoit point étranger à
tant de bienfaits, on reportoit sur
lui les témoignages du bonheur
dont on jouissoit sous un règne
qui s'annonçoit sous de si heu-
reux auspices. Enfin, pénétré de
l'accueil flatteur qu'il avoit reçu,
Monsieur arriva à Versailles ,
encore ému des scènes touchan-
(42 )
dont il avoit été la cause et l'heu-
reux témoin.
Les finances s'étoient altérée*
pendant la guerre d'Amérique ,
et le crédit public , disparoissoit
à la suite de plusieurs emprunts
onéreux ; les capitalistes s'allar-
moient vainement. Le Roi avoit
dit publiquement dans son con-
seil , je ne veux plus ni nouvel
emprunt, ni impot. On lui en
présente sans cesse comme le seul
moyen de lever la recette au ni-
veau d'une dépense qui excédoit
cents millions. Dans ces circons-
tances pénibles , Louis XVI con-
voqua la première assemblée des
notables qui se retira sans remé-
dier à rien. Les différens corps
de l'état, tels que le parlement,
le clergé et les négocians, ayant
déclaré que le Roi n'avoit pas le
droit de consentir, les impots du
timbre, la subvention territoriale
qui frappoient principalement sur
eux, demandèrent la convocation
(43)
des états généraux , et presque
toutes les villes du Royaume fi-
rent entendre le même voeu. Louis
adhérant à l'opinion générale ,
assembla encore une fois les no-
tables , pour déterminer la forme
des états , ainsi que la manière
d'y voter, persuadé de l'attache-
ment de son peuple pour lui , il
espéra s'entourer de citoyens zé-
lés , et fonder son pouvoir sur le
bonheur public. Il étoit prêt à
faire tous les sacrifices personnels
qui pouvoient assurer la félicité
de ses sujets, et prouvoit chaque
jour que l'économie particulière,
loin de lui déplaire , flattoit son
goût pour la simplicité.
Depuis long-temps Une conspi-
ration sourde se machinoit con-
tre le trône , et vouloit en sapper
les fondemens. Les ennemis se-
crets de la monarchie étoient par-
venus à faire nommer membres
du tiers état, des hommes qui
leur étoient vendus, soit par l'ap-
( 44 )
pas des richesses, soit par l'ambi-
tion d'occuper des places éminen-
tes. D'autres , intimement per-
suadés qu'ils se dévoient au bon-
heur public , furent séduits par
l'astuce persuasive dés instiga-
teurs de cette conspiration, et se
prêtèrent de bonne foi à tout ce
que l'on exigea d'eux. Tel étoit
l'état des choses, lorsque ces états
généraux, si ardemment deman-
dés , si impatiemment attendus ,
et qui par un enchaînement la-
mentable de machinations , de
sottises, de forfaits, n'ont pas été
moins funestes à la France , qui
attendoit d'eux son salut, qu'au
Monarque qui les avoit convoqués,
s'ouvrirent à Versailles le 5 mai
II 789. Rien ne fut plus touchant,
plus majestueux que la procession
qui se fit la veille du jour, où les
Etats-Généraux tinrent leur pre-
mière séance. Tout ce que la reli-
gion a de plus auguste et de plus
saint, se trouvoit environné de la
(45)
pompe , de la cour, et de l'élité
de la nation.
Cependant, les personnes qui
portèrent à cette cérémonie des
vues pures , n'en reçurent pas
l'impression qu'elles en avoient
attendue. Ces clameurs bruyan-
tes , dont l'air retentissoit sur
le passage du tiers état , éton-
noient plus qu'elles ne réjouis-
soient. Ce silence sombre et pres-
que farouche, où l'on s'enfonçoit
en présence de la noblesse et du
clergé , frappoit d'une sorte de
consternation. Mais lorsqu'ensuite
on fixoit le monarque et sa com-
pagne , on se surprenoit le coeur
serré de tristesse , et les yeux
mouillés de larmes.
Je n'entreprendrai point le ré-
cit de cette séance. Mon but
n'étant point de donner le détail
des travaux de nos assemblées na-
tionales. Le déficit dans les finan-
ces étoit léger, et un dévouement
généreux l'eût facilement comblé.
( 46 )
Mais chaque ordre ne chercha que
les moyens de sacrifier les deux
autres, en faisant peser sur eux la
répartition des impôts proposés.
« Une inquiétude générale , dit
» le Monarque aux députés , un
» désir exagéré d'innovations se
» sont emparés des esprits, et fini-
» roient par égarer totalement les
» opinions, si on ne se hâtoit de
» les fixer par une réunion d'avis
» sages et modérés. Tout ce qu'on
» peut demander à un Souverain,
» le premier ami de ses peuples,
» vous pouvez, vous devez l'at-
» tendre de moi ».
Onjié pouvoit s'exprimer avec
plus de raison et de bonté. Les
ordres s'étoient séparés. On per-
suada à Louis de favoriser la re-
présentation du tiers état en nom-
bre égal des députés à celui des
deux autres ordres réunis, afin
d'obtenir les subsides nécessaires.
Le Monarque voulant mettre
fin à une séparation qu'il voyoit
(47 )
être le prétexte des troubles ,
manda le duc de Luxembourg ,
qui présidoit la noblesse, et lui
recommanda de dire de sa part à
la chambre qu'il lui faisoit les
plus vives instances de se réunir
au tiers état ; et lorsque M. de
Luxembourg , au nom de la
chambre de la noblesse , lui fit
des objections contre la réunion.
« M. de Luxembourg , répliqua
» le Roi , mes réflexions sont
» faites, je suis déterminé à tous
» les sacrifices : je ne veux pas
» qu'il périsse un seul homme pour
» ma querelle. Dites donc à l'ordre
» de la noblesse, que je le prie de
» Se réunir aux deux autres, si ce
» n'est pas assez, je le lui ordonne,
» comme son Roi, je le veux. Que
» s'il est un de ses membres qui
» se croit lié par son mandat, son
» serment et son honneur, à res-
» ter dans la chambre , qu'on
» vienne me le dire , j'irai m'as-
( 48 )
» seoir à ses côtés , et je mourrai
« avec lui s'il le faut ».
Ces mots , je lui ordonne comme
son Roi, je le veux, déterminèrent
la noblesse à ne pas faire une plus
longue résistance ; elle se mit à la
discrétion de son ennemi , la
chambre du clergé suivit cet
exemple. Ainsi, la victoire fut
complette pour le troisième or-
dre ; il n'y eut plus dans l'assem-
blée que le seul tiers état, les deux
autres ordres ne furent plus re-
gardés que comme des victimes
destinées à être immolées.
Les intentions paternelles de
Louis XVI , dont tous les désirs
se renfermoient dans le bonheur
de ses sujets, furent méconnues par
le peuple abusé , et bientôt toutes
les passions fomentées par des in-
trigans, conduisirent à tous les
désordres. L'autorité légitime fut
avilie, la Famille Royale abreu-
vée d'amertume, et tous les symp-
(49)
tomes de cette révolution funeste
qui vit éclore tant de partis, qui
, enfanta tant de crimes, ne tardè-
rent pas à se répandre dans la
France entière. Le Roi, juste-
ment alarmé des malheurs sans
nombre qu'il prévoyoit, et dont
il fut l'infortuné victime, ne vou-
lut pas que ses frères partageas-
sent sa cruelle destinée ; il voulut
sauver sa famille , et, seul, faire
tête à l'orage , espérant que sa
bonté inaltérable, la pureté de sa
conscience ramèneroient des su-
jets égarés. Funeste erreur qui
priva la France du plus vertueux
des Monarques. Il engagea donc
ses frères à quitter momentané-
ment, leur patrie, persuadé que le,
calme remplaceroit bientôt la
tempête révolutionnaire. Louis
les invita comme frères, leur or-
donna comme sujets de lui obéir,
et reçut leurs derniers embrasse-
mens. Peindre les adieux de cette
auguste famille seroit impossible ;
5
( 50 )
mais comment résister aux tendres
sollicitations d'un frère, aux ordres
d'un Roi. D'ailleurs, comptant sur
l'appui des puissances étrangères ;
ils espéroient raffermir une cou-
ronne chancelante, et ce motif les
décida à quitter la France. Cepen-
dant , il n'y eût que M. le comte
d'Artois qui partit en 17 89 , après
la déplorable journée du 14 juillet,
accompagné de son auguste épouse
et de ses deux fils, et fut rejoindre
une partie de la noblesse qui avoit
été solliciter des secours contre
les ennemis de leur Roi et de leur
Patrie. Quant à Monsieur , il
resta encore auprès de son auguste
et infortuné frère , malgré les
sollicitations qu'il lui avoit faite
de le laisser tenter seul de ra-
mener des sujets égarés.
Je ne rapporterai point ici cette
terrible et funeste révolution, qui
inonda la France entière de sang
et de carnage, qui sappa notre
antique monarchie jusque dans
( 51 )
ses fondemens, renversa les au-
tels , détruisit les institutions les
plus saintes, anéantit la morale,
poursuivit la vertu avec l'achar-
nement le plus féroce, et termina
tant de crimes par le plus grand
des forfaits , en conduisant à
l'échafaud un Prince trop long-
temps méconnu , et dont notre
repentir ne pourra jamais excuser
la mort. Mais je ne puis passer
sous silence l'affreuse journée des
5 et 6 octobre, puisqu'elle fut
cause d'une accusation injuste
portée contre Monsieur, et dont
il se justifia avec cette grandeur
d'âme qui auroit dû éloigner de
lui le moindre soupçon. Le Châ-
telet ayant été chargé d'informer
contre les fauteurs de cet horrible
attentat, poursuivoit vivement
contre ceux que les informations
et la voix publique désignoient
comme les auteurs de cette at-
troce journée.
. La faction comprit qu'il de-
( 52 )
venoit absolument nécessaire de
faire tomber cette opinion, elle
revint au système qu'elle n'avoit
jamais abandonné, de convaincre
la France et l'Europe que les mal-
heurs qui avoient eu lieu à Versail-
les étoient dus à un simple mouve-
ment populaire, occasionné par
les preuves qu'on avoit acquises
d'une conspiration, qui tendoit à
transporter le Roi à Metz, et à le
contraindre à donner le signal de
la guerre civile. Le comité des re-
cherches de l'Assemblée nationale
imagina toutes sortes de manoeu-
vres et d'impostures pour donner
à cette fable quelqu'apparence de
vérité. Bientôt le nombre des ci-
toyens de tout état, de tout âge,
de tout sexe qu'il ensevelit dans
les cachots, seulement pour faire
croire à la prétendue fuite du Roi
à Metz, fut incalculable. Ce n'é-
toit pas assez de trouver des cons-
pirateurs, il falloit encore avoir
des juges assez complaisans pour

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