Louise, ou la Première communion... par l'abbé Vincellet,.... Edition 6

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A. Mame (Tours). 1846. In-12, 239 p., planche et frontisp. gr..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1846
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BIBLIOTHÈQUE DES ÉCOLES CHRETIENNES
1re SERIE
LOUISE
ou
LA PREMIERE COMMUNION
Ouvrage dédié aux jeunes élèves des Écoles Chrétiennes
PAR L'ABBÉ VINCELLET
Chanoine honoraire
TOURS
Ad MAME ET Cie
ÉDITEURS
BIBLIOTHÈQUE
DES
ÉCOLES CHRÉTIENNES
APPROUVEE
PAR MGR L'ÉVÊQUE DE NEVERS
Propriété des Éditeurs,
LOUISE
ou
LA PREMIÈRE COMMUNION
OUVRAGE DÉDIÉ AUX JEUNES ÉLÈVES DES ÉCOLES CHRÉTIENNES
PAR
L'ABBÉ VINCELLET
Chanoine honoraire
Laissez venir à moi les petits enfants ;
le royaume des deux est à ceux qui leur
ressemblent.
6e EDITION.
TOURS
Ad MAME ET Cie, IMPRIMEURS -LIBRAIRES
1856
LOUISE
I
En 1836, à l'entrée du printemps , quelques
jeunes filles, employées dans diverses manufac-
tures du canton de C*** , commencèrent chaque
soir, après la fermeture des ateliers, à se rendre
au couvent des soeurs de Charité pour y recevoir
les premières instructions religieuses. Quelques-
unes avaient dépassé de beaucoup l'âge auquel
les enfants sont admis à s'approcher des sacre-
1
6 LOUISE.
ments, et alléguèrent diverses raisons pour
servir d'excuse à une négligence bien coupable ;
car il était généralement d'autant plus difficile
de graver dans leur mémoire les leçons qu'on
leur donnait, que la plupart d'entre elles ne
savaient point lire. Souvent, aussi, il fallait
toute la patience angélique de soeur Madeleine-
des-Anges pour réussir dans la tâche difficile
que lui avait assignée la soeur supérieure, en lut
confiant cette branche importante de la pieuse
mission que ces saintes filles se sont imposée :
« Apprendre Dieu à ceux qui ne le savent
pas. "
A cette époque , soeur Madeleine venait égale-
ment de commencer de petites conférences pour
préparer à la première communion les plus
âgées d'entre les filles de l'école des pauvres
dépendante du couvent, et trois fois par se-
maine , à la tombée de la nuit, après avoir fait
soigneusement serrer les ouvrages commencés,
la maîtresse permettait à celles qui avaient été
LOUISE. 7
choisies par l'abbé Biaise, aumônier de la com-
munauté, de frapper à une petite salle voisine,
où elles étaient sûres de trouver soeur Made-
leine-des-Anges, attendant leur arrivée avec un
doux sourire sur les lèvres et une bonne parole
pour chacune d'elles.
A ces conférences assistait presque toujours
l'une des jeunes ouvrières qui, comme nous
l'avons dit, venaient chaque soir recevoir l'in-
struction religieuse de soeur Madeleine-des-
Anges. En effet, loin de s'absenter fréquemment
comme beaucoup de ses compagnes, Marguerite
Aubert (c'était son nom) avait montré tant
d'exactitude, elle avait reçu ces pieuses leçons
avec tant d'attention et de respect, souvent
même la bonne soeur l'avait vue verser sur son
ignorance et son peu de facilité des larmes si
sincères, qu'elle n'avait point tardé à la distin-
guer, et lui avait offert d'assister égalemeut à
ses conférences pour la première communion
Marguerite , quoique, hélas ! bien ignorante,
8 LOUISE.
ne manquait point de bon sens naturel, et elle
avait accepté avec bien de la joie une proposi-
tion qu'elle sentait aussi avantageuse pour elle.
Le premier jour qu'elle vint prendre place tout
au bout de l'un des deux bancs où étaient ran-
gées les petites filles., à ses yeux si instruites, et
dont quelques-unes lui venaient à peine à l'é-
paule , la pauvre enfant se sentit toute honteuse,
elle qui ne connaissait même pas ses lettres, et
grande fut sa surprise de voir ce qu'elles pou-
vaient apprendre et réciter par coeur ! Suppo-
sant , dans sa naïveté , qu'elles comprenaient
parfaitement tout ce qu'elles répétaient avec
tant de volubilité, elle les regardait toutes
comme de petits prodiges.
Bientôt, cependant, grâce à une bonne mé-
moire , et surtout grâce à son zèle et à son appli-
cation , elle ne tarda pas à monter de quelques
places, et au bout d'un mois elle se trouvait la
cinquième de son banc, c'est-à-dire l'une des
dix premières de la conférence.
LOUISE. 9
« Eh bien ! mes enfants, dit ce même soir
soeur Madeleine-des-Anges à ses élèves , je vois
que vous savez très-bien maintenant votre ca-
téchisme, c'est-à-dire que vous en avez parfai-
tement retenu tous les mots ; voyons un peu si
vous pourrez aussi bien m'en expliquer le sens;
et pour commencer, vous, qui êtes bientôt
appelée à la faveur ineffable de recevoir le saint
sacrement de l'Eucharistie, dites-moi ce que
vous entendez par le mot sacrement. »
L'une des petites filles s'empressa aussitôt de
débiter la réponse qu'elle avait apprise par
coeur dans son livre :
« Un sacrement est un signe sensible institué
par notre Seigneur Jésus-Christ pour sanctifier
nos àmes.
— Marguerite, dit soeur Madeleine, nous
sommes revenues bien des fois ensemble sur ce
sujet; dites-moi maintenant de vous-même,
et en d'autres termes que ceux de votre caté-
10 LOUISE.
chisaie, qu'est-ce que c'est qu'un sacrement?
qu'est-ce que cela veut dire? »
Marguerite ne répondit rien et baissa les
yeux.
« Voyons, quelle espèce de chose est-ce? »
La pauvre enfant continua à garder le silence,
et se mit, tout en rougissant, à chiffonner le
coin de son tablier.
« Eh bien ! est-ce quelque chose de bon ou
de mauvais ?
— Quelque chose de bon, bien sûr, ma
soeur.
— Comment savez-vous cela? Qu'est-ce qui
vous fait penser qu'un sacrement est une bonne
chose?
— Mais, soeur Madeleine, c'est parce que les
prêtres et les personnes pieuses en parlent.
— Oui, mais ne pourriez-vous cependant pas
médire quelque chose de plus sur les sacre-
ments ?
LOUISE. 11
— Je pense, dit Marguerite, que c'est quel-
que chose destiné à nous faire da bien.
— Certainement ; mais est-ce à notre âme ou
à notre corps?
— A notre âme, ma soeur, bien certaine-
ment.
— Mais, s'il vous plaît, soeur Madeleine, dit
Hélène Gendron, qui avait la première place
de la classe , cela ne fait-il donc pas également
du bien à notre corps?
— En beaucoup de circonstances, mon en-
fant , répondit soeur Madeleine-des-Anges, un
sacrement peut être d'un grand secours tout à
la fois et à l'âme et au corps ; mais c'est parti-
culièrement à l'âme qu'il est destiné.
— C'est, dit Hélène, quelque chose de
très-saint et qui vient de Dieu; oh oui! bien
certainement, ajouta-t-elle après une pause de
quelques instants, cela doit venir du bon
Dieu!
12 LOUISE.
— C'est-à-dire, interrompit la petite fille à
côté d'elle, que le dedans vient de Dieu , mais
le dehors vient du prêtre. »
A ces mots, presque toute la classe se mit à
rire; mais d'un geste soeur Madeleine imposa
silence, et, après avoir adressé quelques mots
d'encouragement à cette enfant, qui se nommait
Louise Tournier, l'engagea à expliquer plus
clairement sa pensée. Intimidée sans doute par
le rire de ses compagnes, elle ne put le faire
bien nettement. Cependant ce qu'elle dit suffit
à prouver parfaitement à soeur Madeleine-des-
Anges qu'elle voulait parler du signe extérieu-
rement sensible, et de la grâce qui sanctifie
l'âme intérieurement: « Louise, lui dit-elle
donc, avez-vous jamais vu baptiser un petit
enfant?
— Oui, soeur Madeleine; j'ai vu baptiser
mon petit cousin Eugène.
— Eh bien! dites-moi, ma chère enfant,
quelle est la partie extérieure du sacrement de
LOUISE. 13
baptême? Qu'est-ce que le prêtre a donné à
votre petit cousin ?
— De l'eau bénite, ma soeur, qu'il lui a ver-
sée sur la tête, répondit tout de suite Louise;
ainsi c'est l'eau qui est la partie extérieure du
sacrement de baptême.
— Et quelle en était la partie intérieure?
dit soeur Madeleine. Qu'est-ce que Dieu lui
donnait, au petit enfant?
— Oh ! soeur Madeleine, c'est la grâce du
bon Dieu que mon petit cousin recevait dans
l'eau du baptême.
— Ainsi donc vous pensez, reprit soeur
Madeleine, que c'est la grâce qui est la partie
intérieure du sacrement de baptême?
— Oui, répondit la petite Louise.
— Mais cependant vous n'avez pu la
voir?
— Oh non! dit Louise, et c'est pour cela
que je dis que c'est le dedans du sacrement
14 LOUISE.
on ne peut l'apercevoir ; on ne peut jamais voir
la grâce du bon Dieu.
— Julie , dit soeur Madeleine-des-Anges à la
petite fille qui veaait après Louise, pourquoi,
dites-moi, !e prêtre a-t-il donné à l'enfant le
sacrement de baptême ? à quoi cela devait-il lui
servir?
— Le sacrement de baptême, soeur Made-
leine, c'était pour le purifier du péché d'Adam
et d'Eve.
— Bien dit, Julie; effectivement le sacre-
ment de baptême efface en nous l'état de péché
dans lequel nous naissons tous par suite de la
désobéissance de nos premiers parents. Et,
dites-moi, quel nom votre catéchisme donne-
t il à cet état de péché inné? »
Pendant que Julie cherchait à se le rappeler,
une autre enfant, nommée Anne Gervais ; se
hâta de répondre : « Le péché originel.
— Très-bien, mes enfants, reprit soeur Ma-
LOUISE. 15
deleine-des-Anges ; maintenant, Louise, dites-
moi quelque chose de la confirmation.
— Oh! soeur Madeleine, j'ai été confirmée!
— Et moi aussi, soeur Madeleine; et moi
aussi, et moi aussi, » entendit-on de toutes
parts; et toute la classe se mit à parler à la
fois.
« Chut! chut! se hâta de faire soeur Made-
leine-des-Anges; c'est bien, c'est bien. J'ai en-
core quelques questions à adresser à Louise. Je
sais, mon enfant, que vous avez été confirmée
l'année dernière ; ainsi vous pouvez me parler
de ce sacrement aussi bien que vous l'avez fait
de celui du baptême. »
Louise hésita un moment, enfin elle répon-
dit: « Je puis bien vous dire , ma soeur, quelle
en est la partie intérieure; c'est la même dans
tous les sacrements : c'est toujours la grâce de
Dieu.
— Oui, Louise, cela est vrai pour tous les
sacrements, excepté cependant pour le plus
16 LOUISE.
grand de tous, qui nous confère, vous le savez
bien, non-seulement la grâce de Dieu, mais en-
core son précieux corps et son sang divin. Mais
maintenant rappelez-vous tout ce que vous avez
vu, senti et entendu lors de votre confirmation,
et cela vous aidera à trouver quel en est le signe
sensible, ou, comme vous l'appelez, la partie
extérieure de ce sacrement.
— Oh ! ce que j ' ai vu de plus grand et de plus
extraordinaire pour moi, sans contredit, c'est
l'évêque; aussi je suppose que c'était lui.
— Faites donc attention, mon enfant, que
tout à l'heure, en parlant du baptême, vous ne
pensiez pas que le prêtre fût le signe sensible de
ce sacrement; vous m'avez dit, au contraire,
qu'il avait donné à l'enfant ce signe, c'est-à-dire
l'eau sainte. Et vous allez voir qu'il en est de
même de tous, et que ce n'est pas l'évêque, pas
plus que le curé, ni monseigneur l'archevêque
lui-même, qui est le signe sensible, mais que
ce sont eux qui le confèrent.
LOUISE. 17
— Puis-je dire un mot, ma soeur? » demanda
Hélène Gendron ; et soeur Madeleine-des-Anges
lui ayant fait un signe d'assentiment, elle
ajouta : « Je crois , moi, que c'est lorsque
l'évêque me mit les mains sur la tête que je
reçus la grâce de Dieu.
— Ah oui! s'écria Louise, c'est l'imposition
des mains qui me l'a apportée, c'est donc elle
qui est la partie extérieure de la confirmation.
— Attendez, attendez encore, reprit soeur
Madeleine; l'évêque ne vous fit-il rien autre
chose? réfléchissez bien.
— Oui, oui, dit vivement Louise, je me le
rappelle : il m'a mis un peu de graisse sur le
front.
— Arrêtez, Louise, dit sévèrement soeur
Madeleine , vous devriez vous souvenir que
l'huile sainte a un nom particulier que vous
avez appris dans votre catéchisme. »
Puis, s'adressant à l'une des petites filles,
elle lui dit de réciter, dans la troisième instruc-
18 LOUISE.
tïon do catéchisme sur les sacrements , la ré-
ponse à cette question :
Comment l'évêque donne-t-il le sacrement
de confirmation? »
L'enfant répondît aussitôt :
« L'évêque donne ce sacrement en étendant
les mains sur ceux qe'il confirme, en invoquant
sur eux. te Saint-Esprit , et en faisant le signe
de la croix sur le front de ceux qu'il confirme t
avec le saint chrême.
- Ah !je me rappelle bien le mot chrème
à présent , dit la petite Louise en baissant les
yeux , toute confuse de l'expression impropre
dont elle s'était servie . Puis , comptant sur ses
doigts , elle trouve que l'évêque lui avait cou-
féré deux signes extérieurs ,et ne put trop se
rendre compte de celui des deux qu'elle consi-
dérait comme le principal , tandis qu'Hélène
prétendait que là où elle s'était sentie le plus
heureuse et le plus émne , c'est lorsque l'évêque
lui avait imposé les mains. Pendant tout ce petit
LOUISE. 19
débat, Marguerite était restée silencieuse et
pensive, brûlant de voir arriver le temps où
elle aussi serait admise au sacrement de confir-
mation, et aurait à sou tour le bonheur de
recevoir le Saint-Esprit.
II
Dès son arrivée aux conférences, Marguerite
Aubert avait senti intérieurement beaucoup de
penchant pour la petite Louise Tournier; et
comme sa modestie et son humilité la portaient
à préférer la compagnie de cette enfant à celle
des jeunes filles dont l'âge se rapprochait davan-
tage du sien, elle avait, bientôt désiré de le lui
avouer. Aussi, de jour en jour, voyant combien
LODISE. 21
elle était modeste, attentive et docile, et sur-
tout avec quelle douceur et quelle simplicité
de coeur elle recevait non-seulement les instruc-
tions de soeur Madeleine-des-Anges, mais en-
core les explications de n'importe laquelle de
ses petites compagnes, tant était vif et sincère
son désir de s'instruire à fond de toutes ces
saintes vérités, elle n'avait pas tardé à lui de-
mander son amitié. Marguerite avait quatorze
ans passés, et Louise n'en avait que neuf. L'on
peut donc juger combien cette dernière se
trouva flattée en se voyant recherchée par une
compagne si au-dessus de son âge. Comme elle
eut bientôt reconnu combien sa nouvelle amie
était bonne et remplie de qualités, elle ne tarda
pas à la préférer à toutes les autres. Au moment
où nous en sommes, elles passaient générale-
ment leurs récréations ensemble. Le plus sou-
vent Louise lisait à haute voix son catéchisme,
pendant que Marguerite tricotait en l'écoutant;
et elles tâchaient ensuite, en s'aidant l'une
22 LOUISE.
l'autre, de parvenir à bien comprendre le sens
de leur lecture ; car elles trouvaient du plaisir
à suivre ainsi l'avis que leur donnait journel-
lement soeur Madeleine-des-Anges, de repasser
souvent dans leur esprit ce qu'elles avaient
appris, et d'en faire entre elles un sujet de
conversation.
« Dis-moi donc, Louise, dit un jour Mar-
guerite à sa petite camarade, qu'est-ce que
c'était que l'arche d'alliance dont parlait hier
monsieur le curé, et pour laquelle le roi David
avait fait bâtir un si beau temple ?
— Oh ! je le sais bien, répondit Louise, car
je l'ai vue sur une belle image dans le gros livre
de ma tante; cela ressemble beaucoup à cette
belle grande boîte qui est dans la sacristie, et le
livre dit qu'on y serrait toutes les choses saintes
et précieuses de l'église.
— Que cela devait donc être beau! dit Mar-
guerite ; et alors le saint sacrement était dans
l'arche, n'est-ce pas?
LOUISE. 23
— Won , reprit Louise, je me rappelle bien
que le livre ne parle pas du saint sacrement.
— Mais, dit Marguerite, comment le roi
David, qui était, nous a- t-on dit, si religieux,
n'avait-il pas le saint sacrement dans son église?
Il n'était donc pas aussi pieux que je le croyais ?
— Je ne sais vraiment pas comment cela se
fait, mais il faudra le demander à soeur Made-
leine-des-Anges, » dit la petite Louise.
En réponse à leur question , la bonne soeur
leur expliqua que David vivait bien longtemps
avant que le Sauveur vînt sur la terre, et qu'en
conséquence il ne pouvait avoir le bonheur de
posséder le saint sacrement, attendu que ce n'est
que la nuit avant d'être mis en croix que notre
Seigneur Jésus-Christ fit le grand miracle de
changer le pain et le vin en son précieux corps
et en son sang divin , et institua le sacrement de
l'Eucharistie, par lequel il permet à tous ceux
qui le servent fidèlement de devenir son temple
et son sanctuaire.
24 LOUISE.
« Ah! dit Louise en revenant avec Margue-
rite se mettre.dans un coin de la salle , j'en
suis bien fâchée pour ce pauvre roi , car alors
ce n'était pas sa faute ; et je suis bien sûre
que, s'il vivait encore , il mettrait dans son
église un magnifique tabernacle avec le saint
sacrement dedans , et une belle lampe qui brû-
lerait toujours devant, comme il y en a une ici
dans la chapelle.
— Et moi aussi, j'en sais bien sûre, dit Mar-
guerite.
—Mais, dit Louise, qu'est-ce que l'on entend
donc en disant que, lorsque l'on reçoit le saint
sacrement, on .devient le sanctuaire de Dieu?
Est-ce que sanctuaire veut dire église?
— Peut-être bien, » dit Marguerite.
Mais Hélène Gendron, qui s'était rapprochée
d'elles, leur dit qu'elle pensait que par sanctuaire
an désignait la partie la plus sacrée de l'église,
celle qui est défendue par une grille, et où il
n'entre que Les piètres et, les enfants de choeur.
LOUISE. 25
« Et qu'est- ce qui vous fait penser cela ? »
dit Marguerite.
Hélène répondit que son frère, qui servait
quelquefois la messe , lorsqu'il avait la mé-
daille à l'école , parlait souvent du sanctuaire ,
et qu'il lui avait dit que c'était la partie de l'é-
glise qui était en avant de l'autel et fermée par
une grille.
« Alors, s'écria la petite Louise, nous serons
donc comme cette place si sacrée , quand une
fois nous aurons fait notre première commu-
nion;... si toutefois, reprit-elle avec un petit
air tout sérieux, nous la faisons dans les dis-
positions nécessaires.
— C'est pourtant bien terrible et bien ef-
frayant, dit Marguerite, de penser que le bonheur
ou le malheur de notre vie éternelle peuvent
dépendre de notre première communion, et des
dispositions où nous sommes en la faisant
— Oh oui ! reprit Hélène, et cela me fait
penser que soeur Madeleine-des-Anges m'a
26 LOUISE.
recommandé de bien repasser la cinquième in-
struction , qui traite de la première communion,
afin de lui en rendre un compte exact, à ma
manière bien entendu , pour qu'elle puisse
s'assurer si j'ai bien compris ce chapitre si im-
portant ; et il faut que j'aille relire un peu mon
catéchisme.
— Ma bonne Hélène, s'écria Louise en en-
tendant cela , restez plutôt auprès de nous , je
vous en prie, et lisez tout haut ; car soeur Ma-
deleine vous a demandé cela la première, parce
que c'est vous qui êtes à la tête de la classe ;
mais comme elle en fera bien certainement au-
tant pour nous toutes, et qu'au catéchisme c'est
moi qui viens immédiatement après vous , mon
tour ne peut tarder à arriver.
— Oh oui ! Hélène, s'empressa d'ajouter
Marguerite , et je vous en serai bien reconnais-
sante , car vous savez (et elle ne put retenir un
gros soupir ) que moi je ne puis apprendre qu'en
entendant lire les autres. »
LOUISE. 27
Hélène s'assit donc, et, tirant son petit livre
de la poche de son tablier, où elle le portait
toujours bien soigneusement, engagea Louise à
prendre aussi le sien pour suivre dessus pendant
qu'elle lirait. Marguerite reprit son tricot, et la
lecture commença. Mais lorsqu'elle en fut à cette
réponse relative à la seconde des dispositions
nécessaires pour recevoir dignement le corps de
notre Seigneur Jésus-Christ : Il faut, avant de
communier, faire une bonne confession et rece-
voir l'absolution de ses péchés : « Il me semble,
interrompit Marguerite, que c'est la confession
générale de tous les péchés que nous avons com-
mis depuis que nous sommes au monde, qu'il
faut faire avant notre première communion.
— Certainement, répondit Hélène Gendron,
c'est-à-dire du moins depuis que nous pouvons
nous rappeler nos actions.
— Oh! cela va de soi-même, dit Louise ;
mais savez-vous que je suis beaucoup plus heu-
reuse que vous deux? car il sera bien plus diffi-
28 LOUISE.
elle pour vous que pour moi de vous rappeler
tous vos péchés.
— Grand merci, Mademoiselle, dit vivement
Hélène en devenant toute rouge de dépit ; et
qu'entendez-vous par là, je vous prie?
— Rien que de bien naturel, répondit Louise
très-innocemment. Songez donc combien vous
êtes plus âgées que moi !
— Ah ! c'est cela, dit Marguerite en riant ;
vraiment je ne savais pas trop, Louise, ce que
tu voulais dire.
— Nous pourrions bien, cependant, reprit
Hélène d'un petit air pincé, en avoir beaucoup
moins long à dire que vous, Mademoiselle
Louise, bien que vous n'ayez pas encore vos
dix ans accomplis.
— Oh ! je sais bien que vous avez commis
moins de fautes que moi; aussi n'est-ce pas
de cela que je parle. Mais réfléchissez donc
combien vous allez avoir à penser, pour vous
LOUISE. 29
bien rappeler tout ce que vous pouvez avoir
fait de mal pendant un si long espace de temps;
cela fait peur, rien que d'y songer ! »
Hélène ne répliqua rien, mais elle se mit à
lire tout bas, et Louise, après avoir attendu
quelque temps qu'elle reprît sa lecture à haute
voix, lui demanda naïvement si elle se trouvait
embarrassée par quelque chose,
« Oh ! je comprends parfaitement bien tout,
reprit Hélène, dont l'humeur s'augmenta en-
core de la simplicité de la petite fille. Ce serait
beau vraiment que je ne comprisse pas, moi,
qui suis la première de la classe! Et puis,
ajouta-t-elle d'un petit air dédaigneux, je con-
çois qu'il y ait beaucoup de choses embarras-
santes pour un enfant, mais elles ne le sont pas
pour moi.
— Eh bien! alors, reprit Louise avec une
grande douceur, je vous en prie, ma chère
Hélène, ayez donc l'obligeance de m'expliquer
2
30 LOUISE.
ce que l'on entend par mortifier ses sens et ses
passions ?»
Malgré elle, Hélène ne put s'empêcher de
sentir combien elle avait tort de se laisser
aller ainsi à la colère et à l'orgueil qui la
dominaient si fortement, depuis la réflexion que
sa petite compagne avait faite sans la moindre
malice; aussi lui répondit-elle plus doucement :
« Soeur Madeleine-des-Anges m'a dit que c'était
travailler ardemment et incessamment à ne pas
nous laisser emporter, soit par le désir de nous
procurer une satisfaction quelconque, soit par
de mauvais mouvements, comme, par exemple,
de colère, de paresse, d'orgueil, etc.; mais, au
contraire, à les dompter en nous de tout notre
pouvoir. » En disant ces mots, Hélène se sentit
rougir jusqu'au blanc des yeux, car sa con-
science lui soufflait tout bas que depuis dix
minutes elle était bien loin de suivre les saints
préceptes qu'elle expliquait si bien elle-même;
aussi; comme elle était sincèrement désireuse
LOUISE. 31
de se corriger et surtout de se mettre en état de
recevoir religieusement et dignement le précieux
sacrement de la communion, elle pria intérieu-
rement Dieu de lui donner la force de vaincre
le démon de l'orgueil qui s'agitait ainsi en elle.
Cette prière innocente fut entendue, et elle y
puisa la force d'y ajouter, en tendant la main
à sa petite compagne: « Tiens, Louise, je viens
d'être moi-même un exemple ; car, depuis quel-
ques instants, l'orgueil et la colère m'ont em-
portée et m'ont fait te répondre bien mal. Aussi
je t'en demande pardon de tout mon coeur ; et,
pour mortifier mon orgueil, je t'avouerai à mon
tour qu'il est une chose que je n'ai pas bien
comprise, c'est ce que l'on entend par pratiquer
les vertus chrétiennes.
— Je ne le comprends pas bien non plus, dit
Louise, après avoir embrassé Hélène de tout son
coeur.
— Ni moi, dit Marguerite; pourtant je sup-
pose bien que l'on y comprend la foi, l'espé-
32 LOUISE.
rance, la charité et la religion ; mais je ne sais
pas si c'est là tout ce que l'on veut dire.
— Eh bien ! dit Hélène, je vais aller le de-
mander bien vite à soeur Madeleine-des-Anges,
car voici l'heure de retourner à la maison. »
Lorsqu'elle revint, Marguerite et Louise
étaient en train de mettre leurs manteaux ; et,
tout en prenant le sien, elle leur rapporta ce
que soeur Madeleine lui avait dit, à savoir : que
Marguerite avait raison, mais qu'on entendait
encore par vertus chrétiennes l'aumône, la pra-
tique des bonnes oeuvres de toute espèce, et la
soumission et la résignation à la volonté de
Dieu, chacun suivant sa condition.
A ce moment, les trois amies étaient sorties
de l'enceinte du couvent, et se trouvaient sur
le chemin conduisant de la communauté dans
le faubourg qu'elles occupaient. Le vent s'était
élevé très-fort, et Louise, dans sa préoccupa-
tion , avait oublié de nouer son bonnet; elle était
donc obligée de tenir les cordons dans sa main,
LOUISE. 33
tout en se hâtant, pour tâcher d'arriver avant
la pluie qui menaçait; aussi le vent ne tarda-t-il
pas à s'engouffrer dans son manteau, et, le
relevant au-dessus de sa tête, à la faire tourner
malgré elle de droite et de gauche. Cependant,
au lieu de chercher à se débarrasser, et de pro-
fiter pour cela de l'aide que voulait lui donner
Marguerite, elle ne pensait qu'à ce mot:.sa
condition ; elle ne faisait que le répéter eu
murmurant entre ses dents: « Sa condition, sa
condition. Mais qu'est-ce que cela peut donc
vouloir dire?
— Au nom du Ciel, Louise, laisse là ton
catéchisme ! s'écria enfin Marguerite en tâchant
de ressaisir le bas de son manteau.
— Mais, reprit Louise, c'est que c'est la seule
chose qui me manque pour avoir fini toute ma
cinquième instruction... Sa condition , sa con-
dition.
— Hélène, je vous en prie, arrêtez-vous un
moment, cria Marguerite, et venez expliquer à
34 LOUISE.
Louise ce qu'elle demande, ou sinon jamais
nous ne pourrons arriver chez nous.
— Mon Dieu ! Louise, dit Hélène, que tu es
donc ennuyeuse! On dirait vraiment que tu
t'amuses à rendre notre condition aussi insup-
portable au physique qu'au moral.
— Ah ! c'est là le sens de condition, n'est-ce
pas ? reprit la petite Louise, tout en remettant
son bonnet.
— Non, pas tout à fait, répondit Hélène en
riant; je voulais seulement plaisanter.
— Allons , reprit Louise en riant aussi, je
vois bien qu'il faut que j'y renonce pour ce
soir ! » et, sans rien ajouter , elle se mit à suivre
le plus vite possible ses compagnes, qu'elle
quitta en entrant sur la petite place du fau-
bourg , où chacune d'elles prit la route qui
conduisait chez ses parents.
III
Le jeudi suivant les trouva toutes réunies de
nouveau dans la petite salle des conférences
pour répéter leur catéchisme. Cependant les
premières de la classe, qui le savaient depuis le
commencement jusqu'à la fin sur le bout de leur
doigt, commençaient à se fatiguer d'entendre
toujours répéter les premières parties par celles
qui se trouvaient moins avancées. Elles ne son-
36 - LOUISE.
geaient pas que la charité chrétienne exigeait
d'elles un peu plus de patience, et oubliaient
surtout combien , si elles se trouvaient ennuyées
de ces demandes et de ces réponses, soeur Made-
leine-des Anges devait l'être davantage, elle
qui , depuis vingt ans, passait la plus grande
partie de son temps à les faire apprendre et à
les expliquer à toutes les petites filles de la com-
mune , les unes après les autres. Mais rien ne
pouvait lasser le zèle pieux de la bonne et reli-
gieuse soeur, ni troubler le calme évangélique
qui brillait en elle. Heureuse de savoir qu'elle
obéissait à la volonté de Celui qui avait bien
voulu l'appeler à travailler à la gloire de son
saint nom, elle remplissait sa tâche dans toute
la sincérité de sa conscience ; et, bien loin que
l'étourderie ou l'inattention de ses élèves la dé-
goûtassent jamais et refroidissent le moins du
monde l'ardeur de son zèle, elle les leur par-
donnait de tout son coeur, et priait Dieu avec
ferveur pour que lui aussi les leur pardonnât.
LOUISE. 37
Dès que les leçons furent répétées, toutes
celles qui, pendant ce temps, avaient bâillé ou
regardé à droite et à gauche d'un air distrait,
commencèrent à reprendre une physionomie
plus animée, espérant qu'elles allaient être
appelées à donner quelques explications sur les
premières instructions ; et nos trois amies, qui
avaient eu la sagesse de bien repasser et d'étu-
dier la signification de chaque mot sans en omet-
tre un seul, s'en acquittèrent à la grande satis-
faction de la bonne soeur, et reçurent avec bien
de la joie les éloges qu'elle leur donna.
Louise, dans cette séance, apprit enfin par-
les longues et infatigables explications de soeur
Madeleine-des-Anges, que Dieu, dans sa toute-
puissance , avait jugé convenable de faire des
riches et des pauvres , et que la classe de la so-
ciété dans laquelle il nous avait rangés est ce
que l'on appelle notre condition ; que, puisqu'il
avait voulu que la petite Louise fût une enfant
pauvre, instruite par charité, que ses parents ne
38 LOUISE.
pouvaient nourrir et habiller qu'à la sueur de
leur front, les bonnes oeuvres qu'il exigeait
d'elle étaient naturellement adaptées à sa posi-
tion ; qu'ainsi, puisque la condition que Dieu lui
avait départie était la pauvreté , elle devait la
préférer à la richesse, et, bien loin de murmu-
rer si elle souffrait du froid ou de la faim, ou
si elle avait des habits moins beaux que ceux de
ses compagnes, accepter de Dieu tout ce qu'il
lui plaisait de lui envoyer dans sa miséricorde
infinie, et lui offrir sans cesse les bonnes oeuvres
de la patience, de l'humilité, de la soumission,
de l'activité au travail et de la stricte honnê-
teté, sans manquer de lui adresser chaque jour
et à chaque instant les prières ferventes d'un
coeur reconnaissant. Comme toutes ces enfants
étaient plus ou moins de la classe la plus hum-
ble, cette leçon s'adressa à toutes, et fut recueillie
et acceptée par toutes du fond du coeur, tant la
bonne religieuse savait mettre de douceur et
d'onction dans ses paroles.
L0DISE. 39
Après cette petite digression, soeur Madeleine-
des-Anges demanda à l'une des plus petites
filles, nommée Annette Rollin, ce qu'elle enten-
dait par n'avoir aucune affection au péché.
Aussitôt l'enfant récita sans s'arrêter la ré-
ponse du catéchisme : « C'est y avoir renoncé
de tout son coeur et être dans la ferme résolu-
tion d'en éviter les occasions.
— Oui, reprit la soeur, ce sont bien là les
mots de votre catéchisme, mais ce n'est pas là
ce que je vous demande. Faites-moi comprendre
en d'autres termes ce que vous entendez par
n'avoir aucune affection au péché ? »
Mais il lui fut impossible d'en obtenir de
réponse. Elle passa donc à une autre sans plus
de succès. «Eh bien! Hélène, dit-elle alors,
vous rappelez-vous ce que nous avons déjà dit
à ce sujet ?
— Certainement oui, ma soeur, se hàta-t-elle
de répondre; vous nous avez déjà expliqué plu-
sieurs fois que c'était haïr le péché, redouter
40 LOUISE.
plus que toute chose au monde d'en commettre
aucun , surtout un péché mortel, et par consé-
quent fuir toutes les tentations qui peuvent nous
exposer, et travailler assidûment à déraciner
nos défauts et nos mauvaises habitudes, à mor
tifier nos passions, et à repousser et combattre
courageusement les suggestions du démon, l'en-
traînement du monde et nos penchants vicieux.
— Très-bien, reprit soeur Madeleine-des-
Anges ; mais voyons, donnez-moi quelque
exemple de ce que vous entendez par fuir les
tentations qui nous exposent à pécher.
— Tenez , ma soeur, répondit Hélène, il y a
dans notre cour une autre maison où habitent
deux petites filles de mon âge, qui ne font rien
de la journée que faire du bruit et tourmenter
les chats et tous les animaux; il me semble
que, lorsque je refuse de jouer avec elles, c'est
fuir les tentations.
— C'est comme moi, s'écria Louise: il y a
dans notre ruelle, tout en face de la maison, un
LOUISE. 41
homme qui élève des petits oiseaux; dans ce
moment il a un nid tout plein d'oeufs de char-
donneret ; eh bien ! quand je m'arrête à con-
sidérer ces petits oeufs qui sont si jolis, si jolis,
je sens que j'ai bien envie d'en prendre, et si
j'y restais, je crois que je ne pourrais pas m'en
empêcher. Aussi j'ai soin de passer toujours de
l'autre côté de la ruelle. N'est-ce pas, ma soeur,
que c'est bien là éviter la tentation? »
En racontant cela, Louise s'était rapprochée
de soeur Madeleine-des-Anges ; quand elle eut
fini, la bonne religieuse ne put s'empêcher de
l'embrasser sur le front, en lui recommandant,
ainsi qu'à Hélène, de continuer à suivre ces
bonnes inspirations, dont elles étaient rede-
vables au zèle qu'elles mettaient à étudier leur
catéchisme, et à profiter des bons conseils qu'il
renferme.
Marguerite pria alors soeur Madeleine de vou-
loir bien lui expliquer quelques mots qu'elle
n'était pas sûre de comprendre dans cette
42 LOUISE.
phrase : Travailler assidûment à déraciner ses
défauts et ses mauvaises habitudes. « En parlant
des conférences, vous nous avez recommandé,
ajouta-t-elle, d'y venir assidûment, c'est-à-dire
de ne jamais manquer aux jours ni aux heures
fixés : mais le mot assidûment ne peut pas, ce
me semble, signifier ici la même chose; et puis,
je ne sais pas trop ce que l'on veut dire par
mauvaises habitudes. Ne devons-nous pas en-
tendre par là les fautes que nos parents et nos
supérieurs nous reprochent de commettre plus
fréquemment que d'autres ? »
A cela soeur Madeleine-des-Anges lui répon-
dit qu'elle avait parfaitement compris, et que,
quant au mot assidûment, il voulait dire, dans
ce cas, travailler tous les jours et à tout instant,
avec zèle et ardeur, à déraciner nos défauts.
« Mais, ajouta-t-elle, aucune de vous ne me fait
de question sur ce mot déraciner. En avez-vous
toutes bien compris le sens? Voyons, Louise,
expliquez-nous un peu cette expression?
LOUISE. 43
— Je crois, ma soeur, répondit la petite fille,
que nous comprenons ce mot sans peine. Voici
pourquoi : il y a quelques jours, à l'école, pen-
dant l'heure de la récréation, soeur Marie Ger-
trude est venue nous chercher pour nous faire
arracher les mauvaises herbes dans une grande
plate-bande, que l'on préparait pour planter
des fraisiers. La plupart d'entre nous n'avaient
fait qu'arracher les feuilles et les tiges, sans
aller plus avant; et voilà que, quand le jardi-
nier est venu un moment après avec la soeur ,
nous l'avons entendu lui dire que ce que nous
avions fait là ne servait à rien, parce que toutes
les herbes repousseraient si on ne les déraci-
nait pas. Alors soeur Marie-Gertrude nous
montra qu'il fallait enlever les racines , et nous
dit en même temps que, bien que ce fût beau-
coup plus long et plus difficile, nous devions
arracher les mauvaises racines de notre coeur,
comme nous arrachions celles du jardin; puis
elle ajouta que nous devions comprendre que
44 LOUISE
ces mauvaises racines, c'étaient nos défauts, qui
engendraient une foule de péchés.
— C'était très-bien dit, reprit soeur Made-
leine-des-Anges. Quant à mortifier vos passions,
j'ai déjà dit l'autre jour à Hélène, qui a dû vous
l'expliquer, que c'est dompter les mouvements
tumultueux qu'excitent en nous les sentiments
violents de haine, de colère, de jalousie et de
vengeance, et, en un mot, tout ce qui est con-
traire à la pureté, au calme et à la douceur qui
conviennent aux vrais disciples de l'Agneau de
Dieu.
— Oh oui ! ma soeur, reprit Marguerite, nous
avons bien retenu cela ; mais, je vous prie,
est-ce que repousser et combattre, ce n'est pas
la même chose?
— Certainement non, reprit soeur Madeleine-
des-Anges. Tenez, ajouta-t-elle après un instant
de réflexion, vous rappelez-vous, Hélène, ce
gros chien qui voulait, le mois dernier , forcer
la porte de l'enclos, tandis que vous faisiez tous
LOUISE. 45
vos efforts pour la maintenir fermée? A ce
moment vous le repoussiez, vous lui résistiez.
Mais lorsque enfin il fut parvenu à l'entr'ouvrir
malgré vous, et à passer d'abord ses deux pattes
de devant, puis sa tête, vous commençâtes alors
à le combattre pour tout de bon et de toutes
vos forces , jusqu'à ce qu'enfin vous le fîtes
battre en retraite, et parvîntes à refermer la
porte et tirer le verrou. Eh bien! mon enfant,:
c'est juste ainsi que vous devez traiter le démon
lorsqu'il se met à vous tenter, et le monde lors-
qu'il veut vous faire céder à ses entraînements,
en vous excitant, de la manière la plus perfide
et la plus engageante, à perdre votre temps, à
faire la paresseuse, ou à aimer les beaux habits
et les amusements dangereux. N'oubliez pas,
ma chère enfant, que souvent ces ennemis de
votre salut tenteront de se glisser dans votre
coeur petit à petit et peu à peu, comme le chien
qui passait une patie, puis une autre, puis la
tête... Et qu'auriez-vous fait, cependant, s'il
46 LOUISE.
y avait eu en dedans de l'enclos un autre gros
chien attaché à un piquet, qui, pendant tout
ce temps, n'eût cessé de hurler et de s'agiter
pour vous engager à le détacher afin d'aider
l'autre à entrer ?
— Ah ! ma soeur, répondit Hélène en riant,
j'en serais morte de peur ! mais je l'aurais bien
certainement laissé tomber de fatigue et d'épui-
sement plutôt que de le détacher.
— Et vous auriez bien fait, mon enfant...
Mais, dites-moi, puisque nous avons comparé
le gros chien qui était en dehors au démon et
au monde, ou, pour employer les expressions
de votre catéehisme, à Satan, à ses pompes et à
ses oeuvres, qu'est-ce que j'entends par l'autre
chien en dedans ?
— Puis-je le dire, ma soeur? s'écria Louise.
— Et pourquoi donc? reprit Hélène avec
emportement, en se retournant vers sa petite
compagne; ce n'est pas vous qu'on interroge. Il
faut toujours que vous coupiez la parole à tout
LOUISE.
74
le monde! Je vous en prie, ma soeur, faites-la
taire, et laissez-moi répondre.
— Oui, mon enfant, reprit soeur Madeleine-
des-Anges; seulement, ajouta-t-elle en sou-
riant , prenez bien garde de détacher le gros
chien !
— Oh ! reprit Hélène en devenant rouge
comme une cerise , ce chien-là, c'est mon mau-
vais naturel. »
IV
Soeur Madeleine-des-Anges avait coutume,
lorsqu'elle congédiait ses élèves, de rester jus-
qu'à leur sortie à la porte qui donnait de sa
petite salle dans celle de l'école, afin d'empê-
cher qu'elles ne s'amusassent à jouer au lieu de
partir pour se rendre tout de suite chez elles.
Mais ce soir-là une affaire indispensable la rap-
pelait en toute hâte, et sitôt qu'elle leur eut fait
LOUISE. 49
faire la prière qui terminait toujours la confé-
rence, elle se retira par la porte qui conduisait
dans l'intérieur du couvent.
A peine se virent-elles seules, qu'oubliant
les recommandations de la bonne soeur et les
paroles de leur catéchisme, qui leur enjoignait,
à l'approche de leur communion, d'être plus
sages et plus réservées , elles se précipitèrent
en se bousculant dans la salle de l'école ; les
grandes sautant et criant, et poussant rude-
ment devant elles celles qui se trouvaient sur
leur passage. De cette manière, leurs petites
compagnes se virent toutes, bon gré mal gré,
entraînées et mêlées dans la bagarre. Au nombre
de ces dernières se trouvait, comme nous le
savons, notre petite Louise, et la pauvre en-
fant ne tarda pas à être jetée à terre par un
groupe des plus turbulentes , dans leur préci-
pitation à s'emparer des meilleurs bancs pour
faire des bascules. Aucune d'elles n'avait en
certainement le moins du monde intention de
50 LOUISE.
lui faire de mal ; mais elles ne s'aperçurent pas
seulement qu'elles l'eussent renversée , tant elles
étaient préoccupées de leur jeu. Déjà cinq on
six bascules étaient en pleine activité, avec des
cris et des lires à faire trembler les vitres,
quand tout à coup la. grande perte s'ouvrit. et
laissa voir à toute la classe stupéfaite an groupe
d'êtrangers, conduits par l'abbé Blaise et par
tes soeurs supérieures.
A cette vue, impossible de peindre l'effet que
produisirent la honte et la frayeur sur nos
jeunes coupables : les nues restaient immobiles
et comme pétrifiées à leur place ; les autres se
glissaient en rampant sut les bancs ; quelques-
unes , plus hardies , réunissirent même à se fau-
filer dans la cour , a travers les jambes des
visiteurs , presque ausse étonnés qu'elles , et
l'une de ces malheureuses petites filles , nom-
mée Cécile Ledru , pensa payer bien cher sa
mauvaise conduite . En effet , au moment où la
porte s'ouvrit, celle qui faisait bascule avec

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