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Loupita

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299 pages

Trois heures !.. L’instant de la sieste à Mexico. Dans la rue déserte de la Palma une jeune femme abritant une fillette d’une large ombrelle blanche suivait l’ombre réduite du trottoir. Sa mise et sa démarche révélaient une étrangère. Les Indiens qui la croisaient la saluaient d’un Gringa railleur. Pour eux, toutes les femmes au teint clair, à la taille haute et mince sont Américaines ; mais un observateur ne s’y trompe pas. L’Américaine n’a l’air exilée nulle part.

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Héra Mirtel

Loupita

Mœurs mexicaines

Illustration

Volcan du Popocatepel (traduction intégrale de que montagne en fumée, 3.400 mét.), vu d’Acameca.

A MON FRÈRE

 

En souvenir du temps où nous demandions des histoires vraies je te dédie ces pages de strictes réalités.

CHAPITRE PREMIER

Trois heures !.. L’instant de la sieste à Mexico. Dans la rue déserte de la Palma une jeune femme abritant une fillette d’une large ombrelle blanche suivait l’ombre réduite du trottoir. Sa mise et sa démarche révélaient une étrangère. Les Indiens qui la croisaient la saluaient d’un Gringa1 railleur. Pour eux, toutes les femmes au teint clair, à la taille haute et mince sont Américaines ; mais un observateur ne s’y trompe pas. L’Américaine n’a l’air exilée nulle part. Elle est partout en pays conquis. Elle n’hésite jamais sur son chemin, sachant d’avance où changer son argent, où le dépenser, où s’instruire et se distraire.

Celle que les Indiens qualifiaient pourtant de Gringa avait l’air détaché et absent de ceux qui vivent par la pensée dans une contrée lointaine. Sa tristesse ne tenait ni de la froideur saxonne, ni de la langueur espagnole, ni de la morbidesse italienne ; elle devait être Française et Française du Nord sans doute. Elle luttait distraitement contre l’impulsion de l’enfant qui cherchait à l’arrêter devant l’étalage d’un bijoutier où montres et pendules s’entrechoquaient sur un rythme bizarre. Elle tenta péniblement de reprendre sa marche. Mais une résistance inattendue la figea immobile. Une stupeur morne tendit ses traits. Elle dut s’appuyer contre la vitre derrière laquelle la danse fantastique continuait à battre son plein.

 — « Qué chistoso »2 s’écriait la petite fille extasiée et essayant d’imiter le saut d’un clown perché sur un réveil.

Mais, perdant l’équilibre, elle s’écroula entraînant presque sa mère dans sa chute. La jeune femme releva son enfant avec une hâte entravée d’effroi. Elle chancela et dût s’imposer un violent effort pour redresser ses genoux fléchis. Ses yeux dilatés par une croissante angoisse arrêtèrent leur anxieuse interrogation sur l’immense lampe électrique qui telle une vaste cloche de verre s’ébattait au milieu de la rue du Cinq Mai. Un sourire entr’ouvrit ses lèvres qui se ranimèrent d’une chaude et subite car-nation.

La lampe monumentale se balançait menaçante. suivant la même cadence que les mouvants objets étalés aux boutiques pour la tentation des passants.

Cédant à une soudaine et ardente résolution, la jeune mère installa commodément sur son bras l’enfant tout en larmes en lui répétant avec une douce insistance et d’un accent empreint d’une invraisemblable sécurité. « Ne pleure pas, ce n’est qu’un tremblement de terre ! »

Et tout en parlant elle rejoignait, à pas mesurés et cadencés au gré des oscillations du sol, un groupe de cargadores (portefaix indiens) qui priaient à genoux, tête nue et bras en croix au milieu de la rue. Sans interrompre l’oraison prononcée à haute voix, l’humble groupe se tassa pour faire place à l’arrivante. Les mots de Jéovah, de Todo poderoso (Tout puissant) se répondaient dans la bouche de ces pauvres pelados (pelés). Et cet amas pitoyable de membres meurtris, déformés par le travail, tendus vers le ciel, dans l’attitude du Christ au Calvaire symbolisait bien l’écrasement de la misère humaine en face de l’incompris.

Vacillants atômes, aux prises avec une force invisible, ils en appelaient à la pitié d’un génie terrible et divin à qui leur détresse crédule, reconnaissait le droit de soulever dans sa colère l’immense vallée où trône Mexico. Telle une souveraine féerique la ville des palais semblait tressaillir d’un rut mystérieux sur son lit de fleurs éternelles.

La jeune femme, debout au milieu du groupe en prière, formait un étrange contraste avec lui et avec tous les amas d’Indiens et d’Indiennes effondrés çà et là dans la large et tranquille rue du Cinq Mai.

La fillette avait déjà repris son inconsciente assurance. Elle acclamait toujours les évolutions d’un cirque dans le spectacle des vitrines et des étalages qui gardaient encore le balancement imprimé par la secousse longuement retentissante, projetée par le volcan.

« Voilà qui est très beau, dit une voix derrière la mère et l’enfant : la statue de la sérénité dominant le trouble de l’ignorance et de la superstition. »

En entendant parler si purement sa langue, la jeune Française s’était retournée. Mais sa pensée flottait très loin de l’avenue du Cinq Mai, sans doute, car elle hésita avant de répondre au salut de l’élégant promeneur, drapé dans une ample cape espagnole, qui lui souriait familièrement. Le geste qu’il fit pour saisir sa montre, découvrit une soutane roulée autour du buste telle que la portent les prêtres au pays de Juarès dans leurs sorties en ville.

 — Ah ! c’est vous, monsieur l’abbé, dit la jeune femme heureuse d’entendre le son de sa propre voix raffermie et presque joyeuse.

 — Deux minutes cinquante deux secondes ! C’est fini ! Mais çà a été long, Madame, et vos nerfs sont solides. J’ai eu le plaisir de vous observer dès le début. Je venais de Tacuba. Je vous ai vue défaillante d’abord, vous croyant en proie à un vertige. L’assurance vous est revenue quand le fait matériel du tremblement de terre vous a sauté aux yeux. »

Tandis que l’abbé parlait, les cargadores s’étaient relevés un à un et venaient baiser la main du beau jeune homme dans lequel ils avaient reconnu un prêtre.

Vous pratiquez la télépathie comme le savant professeur Crossi lui-même, Monsieur l’abbé. C’est exact, je ne crains que l’inconnu, disait la jeune femme.

 — Soutiendriez vous, Madame, qu’une syncope ne rentrerait pas dans les faits connus et rationnellement expliqués mieux encore que la moindre secousse sismique ?

 — Mais les plus élémentaires notions de géologie suffisent pour nous prouver que Mexico ne court aucun risque. Les ondes sismiques transmises par le Popocatepelt secouent l’immense vallée sur un fond de lacs comme les vagues de l’Océan ballottaient notre Normandie sans l’engloutir, vous souvenez-vous, durant ce long passage de dix-huit jours au cours duquel nous fîmes connaissance ?

 — Je vous l’accorde, nous sommes sur un radeau, mais le relief du sol, la situation des eaux et des continents ne sont-ils pas sujets à de mystérieuses et soudaines variations. L’histoire de notre planète le prouve continûment.

 — Le radeau peut s’ouvrir, se fendre en mille abîmes, c’est la lutte avec les éléments, la violence démente et aveugle que je méprise parce que le roseau pensant la dompte et la limite chaque jour. Le noble souci de vaincre ces forces brutales qui déroutent encore la science humaine, fera faire après chaque catastrophe un pas de plus au triomphe du conscient sur l’inconscient.

Elle parlait sans savoir exactement de quoi il était question, pour parler, le cerveau encore trépidant. L’abbé sous la même impression, continuait fébrilement l’entretien. Après cette menace d’engloutissement ce qu’on disait importait peu. On se prouvait seulement à soi-même qu’on existait encore.

 — Non madame, on n’est pas scientiste à ce point là voyons ! Mais la raison, je l’attends toujours, vous savez, celle qui vous fait mépriser bravement un tremblement de terre et redouter timidement une syncope ?

 — Mais c’est la même qui fait redouter la guerre civile plus que l’autre. En luttant contre une syncope, c’est moi en guerre contre moi, c’est l’être inférieur rebelle à l’impulsion supérieure des plus nobles facultés traîtreusement dominées par cette personnalité physique qui doit subir et non dominer.

 — Je pourrais vous réfuter aisément et vous prouver, qu’au train dont vous allez, la volonté investie d’une telle dictature prévaudrait contre la mort elle-même. Dieu sait si au cours de mon ministère j’en ai vu mourir cependant des êtres passionnément animés du désir de vivre. Mais ce n’est pas opportun du tout, je le vois, de m’attarder à semblable argumentation. Vous souffrez toujours et sans cause ; votre âme est inquiète sur le sort de son compagnon de route, sain et fort cependant. Allez, le fourreau retiendra longtemps encore la lame.

 — Les Parques vous entendent, Monsieur. l’abbé ; mes enfants ont encore tant besoin de moi ! Souvent je m’accuse d’égoïsme. Que n’ai-je suivi la mode mexicaine ? Que n’ai-je attaché une femme dévouée à chacune de ces petites vies dès leur éclosion à la souffrance ! J’ai préféré être leur servante jusqu’ici, afin que leurs couchers, leurs nuits, leurs réveils, leurs jeux fussent abrités de sollicitude maternelle effective et non de ce dévouement contestable et illusoire qui consiste à couvrir d’or une remplaçante recommandable.

 — C’est un spectacle assez rare en effet, ici, de voir une senora porter elle-même son enfant comme vous le faites.

Cédant toujours à l’impérieuse et nerveuse inquiétude de se persuader qu’ils étaient encore là, l’abbé et la jeune femme discutaient futilement tout en suivant l’avenue du. Cinq Mai dans la direction de la cathédrale. L’immense place qui lui fait vis-à-vis, disparaissait sous les arbres en fleurs ; l’astronomica, le crespon rose striaient de fusées lumineuses le sombre feuillage des troënes, des magnolias et des eucalyptus. Les parterres de roses merveilleuses, d’héliotropes, de géraniums arborescents, d’aromes et d’azalées multicolores encadraient les bassins frissonnants d’eaux vives qui conservaient encore un persistant roulis, vestige des récentes trépidations.

 — Ainsi, dit l’abbé en invitant son interlocutrice à s’asseoir sur un des rares bancs vides dans cette promenade favorite des Indiens, ainsi vous rêvez d’une remplaçante.

 — Oh ! ce n’est pas le mot ! Mon rêve, comme vous l’appelez, serait une brave fille, Indienne si vous voulez, mais assez intelligente pour pratiquer ma méthode de puériculture afin que je manque le moins possible à mes enfants si quelque jour ils sont réduits à ses soins.

 — Si je vous disais que je sais où découvrir cette perle rare, cette intelligence assez ouverte pour renoncer à toutes les funestes pratiques en règne ici, et adopter les idées de la femme moderne que vous êtes ?

 — Voilà de l’imprévu ! Vous, êtes bien la dernière personne à laquelle j’aurais pensé pour en attendre un semblable service.

 — C’est bien cela, on ne songe à moi qu’en mémoire d’une certaine bibliothèque... A propos, voilà bien longtemps que vous l’avez mise à contribution. Et puis notre dialogue en plein air a assez duré. Si quelqu’aimable compatriote venait à passer, nous pourrions fournir une fable divertissante à l’ennui où se complaît votre colonie.

La jeune femme eut un sourire empreint de hautaine et profonde indifférence.

 — Il y a trop d’années déjà, dit-elle, que la vérité me passionne exclusivement pour que les fables les plus perfides puissent s’exhausser seulement à la portée de mon dédain.

 — Je rentre chez moi, dit l’abbé, et je vais convoquer sans retard la petite providence faite femme qui a gîte en ma propre paroisse ; dans un quart d’heure nous serons à vos ordres, Madame.

Il salua avec cette noble simplicité si particulière aux gens d’esprit et d’éducation distingués. Tandis qu’il s’éloignait, la jeune femme restait aux prises avec cette interrogation dont les exilés éprouvent si intensement l’oppressante angoisse entre inconnus. — Qu’est-il en somme ? D’où vient-il ?

Une pensée de Georges Sand lui revint à la mémoire.

« Chacun pourrait intéresser au roman de sa propre vie s’il l’avait compris. » Sûrement, pensait-elle, ce roman là serait intéressant et il l’a compris. Jamais elle n’avait senti aussi profondément qu’en exil à quel point un être est étranger à un autre être, une âme à une autre âme. Voilà certainement, convenait-elle, un esprit d’élite, une intelligence haute et sereine, tendue sans cesse vers quelque idéal intérieur assez puissant pour lui faire supporter vaillamment la solitude morale et intellectuelle qu’il subit ici. Mais quel genre d’événement a pu l’orienter vers cette vocation ecclésiastique, au service d’une religion dont il pratique la morale, tout en répudiant ses dogmes puérilement démarqués des cultes abolis ?

Elle se rappelait le peu qu’elle savait de lui. Ce jeune prêtre finissait ses études à Rome, quand, brusquement, il dut les interrompre et s’embarquer sur la Normandie en partance de St-Nazaire pour Vera-Cruz. On parlait dans son entourage d’une mission secrète dont la Cour de Rome l’aurait investi. Quant à lui, il avouait simplement son intention de se fixer au Mexique. Et c’était tout ce que la jeune femme connaissait de cet homme dont elle allait franchir le seuil en obligée, presqu’en amie. Il desservait une petite paroisse où ses ouailles l’adoraient, autant pour sa noble prestance que pour ses royales charités. Son train de maison, aussi bien que ses largesses révélaient une grande fortune. Bien des propos avilissants avaient circulé sur son compte parmi les gens dont l’esprit et le temps ne sont occupés qu’à médire ; mais la jeune femme méprisait ces histoires compliquées. La vérité-devait être très simple, elle le sentait bien ; ce jeune prêtre n’avait ni l’âme violente d’un Lamennais, ni la sensibilité maladive d’un Henri Pereyve.

Et, puis, qu’importe, concluait-elle, en réunissant les pâquerettes que l’enfant découvrait dans le gazon et étalait sur ses genoux, qu’importe le passé et le pays d’où l’on vient, ne sommes-nous pas tous un perpétuel mystère les uns pour les autres ? Nés sous le même toit, réchauffés, élevés dans le même nid, nous restons des énigmes entre nous...

Elle s’était levée. L’immense palais national se dressait en face d’elle, à l’orient de la place dont la cathédrale occupe le nord.

Et que dire alors des générations qui se succèdent ?....

Comme elle était étrangère et loin d’elle cette génération conquérante qui avait bâti ce somptueux monument après l’incendie de 1692. Le premier palais élevé du vivant de Martin Cortès, fils et héritier du vainqueur de Moctezuma, s’était écroulé sous les flammes. La jeune Française avait recueilli çà et là quelques vieilles gravures ; une d’entre elles trouvée au Volador, le marché aux antiques de Mexico, représentait la ville en 1750. En s’orientant, elle retrouva la place précise où s’élevait autrefois le grand et permanent échafaud. On pendait là, jadis haut et court et sous les fenêtres du vice-roi et de sa famille. Les femmes de ce temps-là n’étaient pas sensibles. Le marché, où la nécessité d’approvisionner leur famille devait les appeler chaque jour, voisinait précisément avec cette potence. Non, entre ces aïeules de 1750, et elle, rien de commun vraiment.

L’horloge du palais sonna quatre heures. Un souvenir poétique et triste passait pour la jeune femme dans la voix grave et impassible de l’heure, un romanesque incident relaté par Antonio Garcia Cubas dans son histoire du district fédéral de Mexico. Avant ce cadran moderne una campana herida (une cloche blessée), sonnait ici les heures. Elle datait encore de la conquête espagnole. Elle occupait jadis le clocher d’une église d’Espagne ; mais une nuit elle sonna sans qu’une main humaine connue lui imprimât d’élan. Les paroissiens effrayés crurent à une intervention diabolique. Jugée par un tribunal spécial, condamnée à subir un nombre déterminé de coups de lance, la cloche fût exilée à tout jamais d’Espagne. Exorcisée et bannie elle vint sonner l’heure au vice-roi, à sa cour, à ses gardes, aux prisonniers qui gémissaient dans la carcel (prison), aux condamnés qu’attendait la corde.

La mère et l’enfant avaient déjà gagné « le portail » sorte de galerie ombrageant le trottoir qui fait face à la cathédrale. Elles se retournèrent ensemble au second rappel de l’heure qui ramena la pensée de la jeune femme au souvenir de la cloche blessée. Que ne l’a-ton renvoyée absoute et réparée à l’église d’Es-pagne qui l’avait exilée ?... Quelle plus légitime réhabilitation ? Le XXe siècle devait cette réponse au XVIe.

La Callejuela s’ouvrait étroite et sombre au sortir de la vaste place. Les grands établissements des Barcelonnettes (ainsi qu’on désigne les enfants de la vallée de l’Ubaye qui ont fondé à Mexico une si puissante Colonie) s’alignaient de chaque côté de la chaussée en étalages luxueux. Au tournant, le berceau de toutes les grandes maisons « las Fabricas universales  » offrait le spectacle d’un comptoir animé, derrière lequel les blonds enfants des Basses-Alpes françaises s’empressaient auprès des brunes senoritas aux yeux pleins de langueur et de promesses. El c’était un chatoiement d’étoffes aux violentes couleurs que les petites mains dégantées des clientes froissaient avec délices. Sur ce fond changeant, les fines silhouettes se détachaient coquettes et provoquantes. Les deux races demi-sœurs, très harmonieusement latines, fraternisaient amoureuses, sous le prétexte aimable des chiffons à exhiber et à choisir. C’était l’heure du flirt ; chaque élégante a son vendeur favori, elle l’attend s’il est occupé, c’est une tradition, on ne l’enfreint pas trop encore. L’heure est dangereuse, entre toutes. Ah ! les pauvres mères restées sous le chaume accroché, là-bas, au versant des Alpes stériles, au pays des glaciers et des frimas, bloquées dans leurs établies huit mois de l’année, le reconnaîtraient-elles leur infant dans l’heureux vendeur-courtisan qui poursuit ici tant de bonnes fortunes à la fois. Plus d’une a maudit Christophe Colomb, dans son naïf égoïsme. Sans cette Amérique l’infant serait là... il travaillerait le domaine de ses pères... on l’aurait marié à la petite voisine. La petite voisine et... la petite dot, rêves d’or des pauvres mères ! Les petites voisines aux yeux clairs et candides, aux mains rougies par les travaux des champs ont d’inquiétantes rivales aux yeux sombres, aux belles mains fines d’oisives au pays des hivers tièdes et des printemps torrides.

Maintenant c’était le tournant de San Bernardo. Le monumental édifice du « Palacio de Hierro » vraie gloire de l’effort constant et intelligent des Alpins, (pour les désigner comme à Paris), s’élance en face de la vieille église qui porte le nom de l’adversaire le plus fameux d’Abélard. Ici plus de tradition mexicaine. C’est le Louvre ou le Bon Marché parisiens. La Française et l’Américaine s’y retrouvent. Mais la Mexicaine qui n’a pas voyagé, celle qui tient encore à son chevalier servant, lui apportant à la même place, les parfums, les soieries, les bijoux qu’elle aime à réunir sans s’imposer la fatigue des ascenseurs à assaillir, la Mexicaine reste fidèle à ceux qui ont respecté sa chère coutume. Au tournant de la Monterrilla encore un établissement alpin somptueux et formidable « El Puerto de Vera Cruz ». Enfin les promeneuses gagnaient la rue de San Augustin et s’engouffraient, par une immense porte cochère, dans une maison de très belle apparence. Deux habitations s’y faisaient vis-à-vis, au premier étage, entouré d un balcon intérieur formant veranda et resplendissant de fleurs et d’oiseaux minuscules et rares. La maison était calme et religieuse, deux prêtres l’occupaient. A droite l’abbé français, à gauche un antique chanoine. La jeune femme poussa la porte enguirlandée de glycines qui s’offrait à droite au sommet de l’escalier. Un timbre retentit longuement : une vieille Indienne très confortablement vêtue de noir parût aussitôt. Elle dissimula dans son rebozo (sorte d’écharpe dont les femmes s’entourent la tête et le buste), une petite cigarette fumante et s’avança avec empressement au devant de la visiteuse et de son enfant : « Ay nina Panchita, dit-elle en frappant dans le dos de la jeune femme selon la mode mexicaine, ay que milagro, que gusto me da à ver a su angelita tan chula, tan linda, tan preciosa. Que la santissima Virgen cle la Soledad, de Guadalupe.,. »3.

Tandis que l’enthousiaste litanie continuait, appelant sur la tête de l’enfant la bénédiction de toutes les Vierges vénérées au Mexique, l’abbé apparut au bout de la galerie ouvrant vivement la double porte de son salon. Une ombre passa sur son front à la vue de la jeune femme aux prises avec les discours et les embrassements de sa servante.

Entrez donc, Madame, je vous en prie dit-il, avec autorité, pour mettre fin aux exclamations de la vieille Indienne qui feignit de ne pas comprendre et suivit les arrivantes jusqu’au salon en faisant mille fêtes à l’enfant.

 — Qui reconnaîtrait votre beau nom de France dans ce diminutif de Panchita que l’on donne ici à Françoise, dit l’abbé à la jeune femme en la faisant asseoir.

 — Avouez qu’il est un peu trop pompeux ce nom de nation, il m’intimide, il m’écrase. Mes parents me le donnèrent pour rappeler que je naquis en France durant le premier séjour qu’ils y firent après dix ans d’exil.

 — Et grâce à cet heureux voyage vous réalisez le type de la mère dévouée et inquiète qu’est la Française et non celui de l’indolente créole que vous auriez pu reproduire.

 — Oh ! je n’ai pas le moindre préjugé à cet égard. Mais si vraiment le pays faisait l’âme, en entrant chez vous, Monsieur l’abbé, on jurerait que vous êtes de la terre où la plante humaine est plus verte qu’ailleurs, de la terre du Dante, de Raphaël et de Verdi pour citer vos grands maîtres préférés dans les trois genres. »

L’abbé se troubla légèrement à cette allusion faite à son pays d’origine et répondit la voix un peu changée :

 — Croyez-vous qu’il soit suffisant d être admirateur passionné de ces Maîtres là pour se révéler Italien ?

 — Oh ! j’ai d’autres preuves, ajouta vivement la jeune femme avec le désir évident d’élucider une fois pour toutes cette question du pays natal de l’abbé, dont le mystère l’intimidait un peu dans les discussions fréquentes qui s’élevaient amicalement entre eux. « Vous êtes polyglotte comme les Italiens savent l’être, avec cette parfaite intellligence de la musique de chaque langue, que seule une oreille très sensible peut saisir dans ses multiples nuances. Et puis, l’école italienne brille partout ici ».

L’abbé l’interrompit, décidé à se révéler en face de cette mise en demeure d’en finir avec une énigme importune. Il trancha d’un mot la question.

 — Je suis Italien de cœur, Madame, puisque j’ai été élevé à Rome, mais je suis né ici même, à Mexico, il y a déjà bien des années de cela.

France dissimula la surprise que cet aveu lui causait et répondit en s’efforçant à l’ironie.

 — Prenez garde de me vieillir avec vous. N’évoquez pas tant d’années que cela, nous sommes du même âge. Il faut vous en rappeler quand vous avez envie de trahir notre jeunesse en ma présence. »

Visiblement heureux de cette diversion. l’abbé répliqua avec son plus reconnaissant sourire :

 — Aussi, c’est bien la dernière fois que vous me surprendrez à médire de notre âge. »

Tandis qu’il se ressaisissait, la jeune femme s’avouait à elle-même : « J’ai dû l’humilier bien souvent en lui faisant part de mes impressions sur son pays et ses habitants ; que n’ai-je risqué cette question là plus tôt ? Sa mère était peut-être Mexicaine ? » Et tout en répondant aux remarques de l’abbé sur les races douées du privilège de ne pas vieillir, elle se livrait à un examen attentif de cette physionomie spirituelle et grave, régulière et mobile.

Non, rien dans ces lignes si impeccables, ne trahissait l’inévitable mélange de races très diverses qui forment le type mexicain. C’était bien un de ces demi dieux romains tels que la jeune femme en avait admiré souvent au Corso et dans la campagne ombrienne. Incliné vers l’enfant, le profil de l’abbé rappela à France d’une manière frappante les traits hautainement purs des jeunes hommes de la suite de Trajan dans le beau bas-relief conservé au musée de Latran.

Instinctivement ses yeux se reportèrent de ce profil à celui de l’humble Indienne qui s’était accroupie à côté de la fillette sur !e tapis du salon pour jouer à son aise. Se méprenant sur l’intention qui avait détourné le regard de la jeune femme vers sa servante, l’abbé s’écria :

 — J’allais oublier totalement le but de votre visite. Jésus, dit-il à la vieille femme, qui portait ce nom divin en accentuant tout le contraste ironiquement possible entre sa misère de pauvre sauvage décrépite et l’évocation divine — Jésus « à ver à la cocina si llego Loupita ».4 Jésus se releva lentement et sortit en se drapant jusqu’aux yeux dans son écharpe. Elle revint sans hâte tenant par la. main une jeune et sympathique Indienne qu’elle présenta : « Mi hijita la menorcita que yo vere con mucho gusto al servicio de su merced5 ».

 — N’en croyez rien, dit l’abbé à la jeune femme, elle s’en sépare avec peine, car la petite vivait avec elle... La sentant très intelligente, j’ai voulu l’arracher à la paresse. Je l’ai fait instruire... un peu... puis je l’ai placée dans un atelier de couture où elle s’ennuie. Elle aime beaucoup les tout petits et m’a demandé en grâce de lui laisser chercher une place de nana (bonne d’enfants). Vous êtes l’occasion providentielle que j’attendais pour elle. Mais défendez-lui, comme je le ferais moi-même, de donner tous ses gages à cette femme qui ne manque de rien ici et qui les emploierait à boire et à fumer. »

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